SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 28 : État-major

2497 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 19:44

Le QG vardénien n’avait rien d’un refuge.


Il tenait encore debout. C’était déjà beaucoup.


Dehors, la ville brûlait encore par endroits. Dedans, ça sentait le désinfectant, la poussière chaude, le linge sale et la fatigue humaine poussée trop loin. Des soldats traversaient les couloirs avec des brassards tachés, des cartes roulées sous le bras, des caisses de munitions ou des seaux d’eau. Trop jeunes, presque tous. Et déjà usés.


Kairo avançait entre Ilia et Lior.


Sa jambe répondait, mais mal. Son flanc lançait à chaque pas, comme si la balle ou l’éraflure y avait laissé une braise enterrée. Il tenait debout par orgueil plus que par stabilité.


Devant eux, Alexandra ouvrait la marche.


Elle ne se retournait presque pas.


Pas par froideur.


Parce qu’ici, personne n’avait le temps de vérifier deux fois si les autres tenaient encore.


Plus ils s’enfonçaient dans le bâtiment, plus Kairo comprenait que ce QG ne fonctionnait pas comme un bastion propre. C’était un organe en surcharge. Dans une salle ouverte sur le couloir, un opérateur répétait la même demande de renfort à une radio qui crachait surtout du vide. Plus loin, un médecin recousait un homme assis sur une caisse pendant qu’un autre attendait, une main plaquée contre son ventre. Un garçon à peine plus âgé qu’eux traversa le corridor avec un plateau de seringues comme s’il portait quelque chose de plus fragile que lui.


Alexandra poussa une porte intérieure.


— Ici.


La pièce n’était pas grande. Une table chargée de cartes, deux lampes trop blanches, un mur marqué par l’humidité, trois chaises dépareillées.


Et derrière la table principale, un homme leva enfin les yeux vers eux.


Il n’avait pas quarante ans.


Même pas trente-cinq.


Trente, peut-être. Trente et déjà ce visage d’homme qui avait pris trop de décisions à la place de trop de morts.


Traits maigres. Regard rapide. Mâchoire serrée sans théâtre. Aucun geste inutile.


Il ne se leva pas tout de suite.


Son regard s’arrêta une seconde sur la cuisse de Kairo.


Puis sur le sang séché de leurs vêtements.


Puis sur Alexandra.


— Rapport.


Pas « qui sont-ils ».


Pas « qu’est-ce que c’est que ça ».


D’abord :

rapport.


Alexandra avança d’un pas.


— Trois étrangers intégrés au combat du centre. Engagement confirmé contre les assaillants. Aide directe sur plusieurs axes. Participation à la tenue du marché et à la récupération de civils encore accessibles.


L’homme regarda Kairo.


Puis Ilia.


Puis Lior.


Toujours sans bouger plus que nécessaire.


— Et ils respirent encore, dit-il.


Ce n’était pas une question.


— Oui, répondit Alexandra.


— C’est déjà au-dessus de la moyenne.


Sa voix n’avait rien d’ironique.


Juste cette sécheresse plate qu’on finit par prendre quand compter les survivants devient une habitude de guerre.


Il posa les deux mains sur la table et se redressa légèrement.


— Capitaine Ilian Drast. Maintenant, vous allez me dire qui vous êtes et pourquoi vous êtes ici.


Sa voix était basse.


Pas hostile.


Pas accueillante.


La voix d’un homme qui n’avait plus le luxe de croire quoi que ce soit avant preuve.


Ilia tourna très légèrement la tête vers Kairo. Pas pour lui demander son avis. Pour vérifier qu’il allait parler correctement.


Kairo prit une respiration courte.


Mauvaise idée.


Son flanc le rappela aussitôt à l’ordre.


— On a été envoyés ici pour comprendre ce qui se passe réellement sur l’île.


Le capitaine ne le quitta pas des yeux.


— Envoyés par qui ?


— Notre hiérarchie.


Pas plus.


Pas encore.


Ilian Drast laissa passer une seconde.


Puis :


— D’où venez-vous ?


Kairo répondit sans détour.


— De Kars.


Le changement fut minime.


Mais réel.


Pas une surprise spectaculaire. Plutôt ce moment où une information oblige un homme à reclasser tout ce qu’il avait déjà mis en place dans sa tête.


— Des Karsiens, répéta-t-il.


Le mot resta une seconde de trop dans la pièce.


— D’après les rapports, ça fait des décennies qu’on n’en a pas vu ici.


Lior croisa les bras.


— On aurait préféré un meilleur retour.


Le capitaine ne releva pas. Son regard revint sur Kairo.


— Continuez.


Kairo hocha une fois la tête.


— Plus rien de fiable ne sort. Plus rien de fiable ne rentre. Chez nous, on n’avait que des rumeurs. Guerre. Armes. Zones perdues. On nous a envoyés pour voir ce qu’il y avait de vrai.


— Et vous avez trouvé.


Toujours pas une question.


— Oui.


Le capitaine regarda Alexandra.


— Tu les as vus combattre ?


— Oui.


— Couvrir des civils ?


— Oui.


— Tirer sur les nôtres ?


— Non.


Réponses courtes.


Nettes.


Sans mise en scène.


Le capitaine revint au trio.


— Vous comprenez que ça ne fait pas de vous des alliés.


Ilia répondit avant Kairo.


— On n’a pas demandé ça.


La phrase tomba sèche.


Alexandra tourna à peine la tête vers elle.


Le capitaine, lui, ne bougea pas d’un millimètre.


Puis il hocha légèrement la tête, comme s’il venait simplement d’ajouter une pièce de plus au dossier.


— Bien. Parce que pour l’instant, vous ne l’êtes pas.


Sa main glissa sur le bord de la table.


— Mais vous n’êtes pas non plus des ennemis immédiats.


Kairo sentit sa jambe pulser plus fort, comme si son corps avait décidé que c’était le moment idéal pour lui rappeler qu’un statut intermédiaire ne soulageait rien.


Le capitaine l’avait vu.


Évidemment.


— Vous allez être soignés, dit-il. Vous resterez au repos, sous surveillance, jusqu’à ce que l’état-major décide quoi faire de vous.


Ilia ouvrit la bouche.


Kairo parla avant elle.


— Ça nous va.


Le capitaine le fixa une seconde.


Puis regarda Alexandra.


— Assure-toi qu’ils restent disponibles.


— Oui, capitaine.


— Et qu’ils restent en vie. J’aimerais éviter qu’ils meurent avant qu’on décide s’ils sont utiles ou non.


Cette fois, il y avait presque une pointe plus dure dans sa voix. Pas de l’humour. Plutôt cette manière d’être encore plus sec que nécessaire pour ne pas laisser la fatigue manger le reste.


Il reporta son attention sur eux.


— Vous aurez d’autres questions plus tard. Pas ici. Pas maintenant.


Puis il se pencha déjà vers une carte, comme s’ils avaient cessé d’être le centre de la pièce à l’instant précis où une décision provisoire venait d’être prise.


L’entretien était fini.


Pas parce qu’ils avaient gagné sa confiance.


Parce qu’il avait une ville à moitié ouverte à empêcher de mourir plus vite que prévu.


Alexandra leur fit signe de sortir.


Le couloir leur parut plus bruyant encore qu’à l’aller. Ou alors c’étaient leurs propres corps qui cédaient davantage maintenant que la tension de la salle retombait. Un infirmier les fit bifurquer dans une pièce latérale où deux lits, trois chaises et une table métallique servaient manifestement à faire tenir tout ce qui ne pouvait pas attendre.


On installa Kairo sans élégance.


Sa cuisse d’abord. Puis son flanc.


Quand l’alcool toucha la plaie, sa main se referma si fort sur le bord du lit que ses jointures blanchirent.


— Respire, dit l’homme qui le soignait.


Comme si c’était encore aussi simple.


Kairo inspira. Trop tard. La brûlure avait déjà traversé tout le côté.


L’infirmier nettoya encore, écarta légèrement le tissu, puis s’arrêta.


Ses doigts restèrent suspendus une demi-seconde de trop au-dessus de la plaie.


Il fronça les sourcils.


Le saignement baissait trop vite.


Les chairs ne se comportaient pas comme elles auraient dû.


La blessure était là, réelle, sale, profonde assez pour justifier la douleur. Mais déjà moins ouverte que quelques minutes plus tôt. Comme si le corps refusait de rester abîmé.


L’homme releva les yeux.


— Capitaine.


Ilian Drast, qui n’avait pas encore vraiment quitté la zone, tourna la tête depuis l’embrasure.


L’infirmier hésita une seconde.


Puis :


— Il régénère.


Le silence changea aussitôt de nature.


Même Ilia redressa légèrement la tête contre le mur.


Le regard du capitaine revint sur Kairo. Plus froid. Plus net.


Puis sur Ilia.


Puis sur Lior.


— Vous auriez dû commencer par ça, dit-il.


Personne ne répondit tout de suite.


— Des Karsiens, reprit-il. Étrangers. Armés. Et greffés.


Cette fois, il n’y avait plus seulement de la méfiance.


Il y avait un calcul.


— Donc vous êtes des soldats améliorés.


Ilia ne détourna pas les yeux.


— On est surtout vivants.


La phrase était bonne.


Mais elle ne détendit rien.


Le capitaine regarda Alexandra.


— Surveillance renforcée.


Puis au garde, dans le couloir :


— Personne ne les laisse seuls hors de cette pièce sans mon ordre.


Son attention revint sur Kairo.


— À partir de maintenant, tout ce qui peut faire de vous une menace m’intéresse avant tout le reste.


Lior parla enfin.


— Et tout ce qui peut nous garder vivants ?


Le capitaine le regarda une seconde.


— Ça aussi. Tant que les deux ne se contredisent pas.


Puis il s’en alla pour de bon cette fois, emportant avec lui cette tension plus dure qu’avant.


Le soin reprit.


— La balle n’a pas fait le pire, dit finalement l’infirmier, moins sûr de lui qu’au début. Vous avez de la chance.


Kairo eut presque envie de rire.


Il avait vu une rue entière se faire trouer moins d’une heure avant.


Le mot chance changeait vite de sens ici.


À côté, Ilia se laissait recoudre l’avant-bras sans broncher. Lior répondait par syllabes à une femme qui vérifiait s’il n’avait rien pris aux côtes dans le chaos du repli.


Au bout d’un moment, on les laissa enfin seuls.


Pas seuls au sens absolu. Il y avait un garde dans le couloir. Des pas derrière la porte. Des voix plus loin.


Mais seuls assez pour couper le bruit principal du monde.


Kairo resta assis sur le bord du lit, une bande propre autour de la cuisse, une autre plus serrée au flanc. Il sentait déjà la régénération travailler en dessous. Pas comme un miracle. Comme une fatigue plus profonde qui mordait dans la douleur pour la réorganiser à sa manière.


— Demain, ça ira mieux, dit Lior.


Kairo leva les yeux vers lui.


— J’espère.


Ilia était assise contre le mur, les bras croisés.


— Tomas a mis combien ? demanda-t-elle.


— Une journée, répondit Kairo. Un peu moins pour repartir.


Elle hocha la tête.


Ça lui suffisait.


Puis le silence retomba.


Pas vide.


Celui des groupes qui savent qu’ils viennent de passer un seuil de plus dans quelque chose qu’ils ne comprennent pas encore.


Ce fut Lior qui sortit le dispositif de communication longue distance.


Petit. Dense. Sobre.


Il le posa sur la table métallique et activa la liaison.


Trois secondes de grésillement.


Puis la voix d’Arved tomba.


— Rapport.


Même à distance, il gardait cette façon de parler comme s’il coupait le gras avant même qu’il n’apparaisse.


Kairo prit la parole.


— On a pris contact.


Une demi-seconde de silence.


Puis Arved :


— Avec qui ?


— Une structure militaire sur place. Ils tiennent encore plusieurs secteurs. On a atteint leur état-major.


Cette fois, la réaction fut plus nette.


— Leur état-major ? répéta Arved. Vous étiez autorisés à récupérer des informations. Pas à vous intégrer à une chaîne de commandement étrangère.


Kairo ferma une seconde les yeux.


Pas pour se calmer.


Pour garder le fil.


— On n’avait pas cette option-là sur le terrain.


Arved ne répondit pas tout de suite.


Alors Kairo continua.


Le débarquement.

La progression.

La bourgade.

Rovan.

La route.

La ville.

Les assaillants humains.

Les captifs.

Les voltigeurs.

L’état-major vardénien atteint.

Le capitaine.

Le statut provisoire.

La surveillance renforcée après constat de la régénération.


Cette fois, Arved coupa plus vite.


— Ils ont constaté la Greffe ?


— Oui.


— Niveau de réaction ?


— Méfiance immédiate. Contrôle renforcé. Pas de rupture.


— Ils vous considèrent comme quoi ?


Kairo prit une seconde.


— Un problème utile.


Le silence qui suivit fut bref.


Puis Arved :


— Ça vous ressemble déjà plus.


Kairo continua malgré la fatigue qui commençait à lui alourdir la nuque.


Il ne broda pas.


Arved coupa encore.


— Taille estimée de l’assaut ?

— Entre trente et quarante.

— Niveau de coordination ?

— Élevé.

— Vous confirmez les captures ?

— Oui.


Puis Serra prit la parole.


Sa voix n’avait pas la même tension qu’Arved.


Pas moins de sérieux.


Juste moins de tranchant.


— État physiologique.


Pas “comment vous allez”.


État.


Kairo répondit le premier.


— Blessure à la cuisse. Flanc touché. Les soins sont faits. La régénération a déjà commencé.


— Capacité de déplacement demain ?


Kairo prit une seconde.


Sa cuisse lança au simple fait d’y penser.


— Sauf complication, oui.


— Douleur respiratoire ?


— Supportable.


Pas vrai tout le temps.


Mais assez vrai pour rester utile.


Serra marqua un court silence.


— Ilia ?


— Rien de bloquant.


— Lior ?


— Rien de grave.


Serra reprit :


— Signes anormaux liés à la Greffe ?


Cette fois, Kairo hésita une fraction trop visible pour lui-même.


— Rien d’exploitable dans l’immédiat.


Pas un mensonge complet.


Pas la vérité entière non plus.


Ilia lui jeta un regard bref.


Mais ne dit rien.


Arved revint aussitôt.


— Votre priorité reste la même : observer, comprendre, transmettre. Pas vous fondre dans leur guerre plus que nécessaire.


Lior laissa échapper un souffle par le nez.


— Un peu tard pour ça.


Arved ne releva pas la forme.


— Ça ne change pas le fond.


Kairo reprit avant que ça ne dévie.


— On a une ouverture vers leur commandement. On attend de voir ce qu’ils décident.


— Faites ça, dit Arved. Vous observez. Vous gardez le contact. Vous me rappelez dès que vous avez quelque chose de solide.


Puis Serra ajouta, un peu plus bas :


— Et vous dormez, si c’est possible.


Ilia eut presque un sourire.


Presque.


La communication coupa sur un dernier grésillement.


Puis plus rien.


Le silence qui suivit pesa plus lourd que les voix.


Kairo garda une seconde le dispositif dans la main avant de le poser.


Personne ne parla.


Dans le couloir, quelqu’un courait encore.

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