SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 29 : Ce qu’il reste

2846 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/04/2026 19:46

Plusieurs heures avaient passé.


L’infirmerie n’avait pas retrouvé le calme. Elle avait seulement changé de bruit.


Les cris avaient disparu. Les ordres claqués aussi. À leur place, il restait des voix basses, des bassines déplacées, le frottement d’un linge humide sur du métal, le souffle court des blessés qu’on avait réussi à garder en vie.


Kairo était assis sur le bord de sa couche depuis un moment déjà.


Le bandage qu’on lui avait posé plus tôt marquait encore sa peau, mais la douleur n’avait plus rien à voir avec celle qu’il avait connue quelques heures auparavant. Son flanc tirait encore. Son épaule aussi. Pourtant, il pouvait bouger. Se lever. Respirer sans avoir l’impression qu’un couteau lui traversait la cage thoracique.


En face, un soignant vardénien faisait semblant de ranger des instruments.


C’était la troisième fois qu’il jetait un regard vers lui en moins d’une minute.


Kairo le remarqua sans rien dire.


À côté, Lior était resté silencieux presque tout ce temps. Assis, les coudes sur les genoux, les mains jointes devant la bouche, il regardait le sol comme s’il recalculait encore chaque détail de ce qu’ils avaient vu depuis leur arrivée.


Ilia, elle, avait fini par se lever bien avant Kairo. Pas pour marcher. Juste pour ne plus rester immobile. Elle faisait trois pas, s’arrêtait, revenait. Ses bras croisés ne trompaient personne.


Ils n’étaient pas prisonniers.


Mais personne, dans cette pièce, n’aurait confondu leur situation avec de la liberté.


Deux soldats vardéniens montaient la garde près de la sortie. Sans hostilité ouverte. Sans relâchement non plus.


Kairo posa enfin les deux pieds au sol et se redressa.


Le mouvement fit relever immédiatement les yeux d’un des gardes.


— Assieds-toi si tu veux éviter qu’on te recouse encore une fois, lâcha Ilia, sans le regarder.


— Je tiens debout.


— Oui. C’est justement ça, le problème.


Kairo ne répondit pas.


Elle n’avait pas tort.


Il se sentait encore vidé, mais pas cassé. Pas comme il l’aurait dû. Pas comme un corps normal l’aurait été après ce qu’il avait pris.


Le rideau de l’entrée bougea.


Les deux gardes se raidirent sans changer de posture.


Alexandra entra.


Elle n’était plus couverte de poussière comme sur le terrain, mais elle n’avait rien perdu de sa sécheresse. Ses cheveux tirés en arrière laissaient voir un visage fermé, propre, presque trop net pour un endroit pareil. Ses yeux parcoururent d’abord la pièce, puis s’arrêtèrent sur Kairo.


Une seconde.


Deux, peut-être.


Pas plus.


Mais ce fut assez.


Elle s’attendait clairement à le retrouver couché.


Le fait de le voir déjà debout ne provoqua chez elle ni exclamation ni mouvement visible. Seulement une infime suspension dans sa manière de respirer.


Puis ce fut terminé.


— Le capitaine veut vous revoir, dit-elle.


Sa voix était calme. Plate. Militaire.


Lior releva la tête.


— Maintenant ?


— Maintenant.


Ses yeux revinrent sur Kairo, descendirent brièvement vers son flanc bandé, puis remontèrent.


— Vous marchez ?


Kairo hocha la tête.


— Oui.


Elle ne répondit rien à ça. Elle se contenta de pivoter légèrement vers la sortie.


— Alors venez.


Ilia lança un regard à Kairo.


— Si tu tombes dans les couloirs, je te relève pas.


— Merci.


— C’était pas une promesse.


Ils sortirent sous l’œil des gardes.


Le QG vardénien n’avait rien d’un centre de commandement triomphant. C’était une machine qui tournait encore, voilà tout. Une machine usée, maintenue en état de guerre par nécessité plus que par confort.


Des hommes passaient avec des caisses de munitions. D’autres, le bras en écharpe ou la tête bandée, rejoignaient des postes radio. Une porte ouverte laissa voir une table couverte de cartes, de feuilles annotées, de tasses vides et de cendres oubliées dans une soucoupe en métal.


Personne ne s’arrêtait.


Mais beaucoup regardaient.


Et cette fois, Kairo sentit la différence.


Avant, ils étaient des étrangers.


Maintenant, ils étaient autre chose.


Les regards ne demandaient plus seulement : qui sont-ils ?


Ils demandaient : qu’est-ce que c’est, au juste ?


Des Karsiens. Armés. Greffés.


Alexandra marchait devant eux sans ralentir. Elle ne jouait pas l’escorte protectrice. Elle les conduisait, c’était tout. Deux soldats suivaient à distance derrière le trio, assez près pour rappeler que cette convocation n’avait rien d’une marque de confiance aveugle.


Ils traversèrent un couloir plus étroit, puis montèrent un escalier de béton brut.


Au palier, Alexandra s’arrêta devant une porte renforcée.


Elle frappa deux coups.


Une voix répondit à l’intérieur.


— Entrez.


Elle ouvrit.


Le bureau d’Ilian Drast n’était pas grand. Il donnait l’impression d’avoir été occupé sans interruption pendant des semaines. Une lampe basse éclairait une table couverte de dossiers, de cartes pliées, d’une radio de campagne, et d’un cendrier qu’on n’avait même plus pris la peine de vider entièrement.


Ilian se tenait debout, légèrement penché sur un rapport. Il releva les yeux en les voyant entrer.


Il avait toujours cette même allure : sec, tendu, usé trop tôt. Pas le genre d’homme à hausser la voix pour obtenir de l’autorité. Il n’en avait pas besoin.


Son regard alla d’abord vers Alexandra, puis vers Kairo.


Il s’y attarda une fraction de seconde.


— Je vois que nos médecins n’avaient pas exagéré.


Kairo resta immobile.


Ilian reposa le dossier.


— Fermez.


Alexandra referma la porte derrière eux.


Le capitaine fit signe vers l’espace libre devant le bureau.


— Restez debout.


Personne ne broncha.


Ilian joignit les mains derrière le dos.


— Vous avez aidé nos hommes. Vous vous êtes exposés sur notre terrain, contre des gens qui n’étaient manifestement pas venus pour parlementer. Je ne vous confonds pas avec des alliés, pas encore. Mais je ne vais pas faire comme si cela n’avait aucune valeur.


Lior soutint son regard.


Le capitaine poursuivit :


— Varden n’a pas grand-chose à offrir à des étrangers armés qui viennent de loin poser des questions au mauvais endroit. Alors je vais vous offrir ce que je peux offrir : quelques réponses. Pas tout. Pas n’importe quoi. Mais assez pour éviter de perdre davantage de temps à tourner autour du sujet.


Un silence suivit.


Ilian n’invita personne à parler. Il attendit.


Ce fut Lior qui prit la parole, comme Kairo s’y attendait.


— On nous a envoyés ici parce qu’il circulait des informations sur des moyens capables de bouleverser l’équilibre entre les nations. Des armes, des recherches, une source, un savoir, quelque chose d’assez important pour pousser des États à agir dans l’ombre. On veut savoir si c’est vrai.


Ilian ne répondit pas immédiatement.


Il regarda Lior, puis Ilia, puis Kairo.


Quand il parla enfin, sa voix ne montait toujours pas.


— C’est donc bien ça.


Ce n’était pas une question.


— Vous êtes venus chercher une supériorité cachée.


Lior ne nia pas.


— Oui.


Le capitaine eut un très léger mouvement du menton, presque un acquiescement sans chaleur.


— Alors je vais commencer par vous décevoir. Varden n’a pas ce que vous imaginez.


Ilia fronça les sourcils.


Ilian continua :


— Il existe ici des structures anciennes. Des zones enfouies. Des archives incomplètes. Des vestiges. Des sites que nous gardons parce qu’ils attirent encore les charognards. Il existe aussi quelques reliques, quelques fragments de documents, et des restes exhumés lors de fouilles anciennes ou plus récentes. Mais si vous cherchez une arme de rupture prête à l’emploi, un programme caché, une armée secrète, ou un levier suffisant pour renverser l’ordre du monde, alors non. Il n’y a rien de tel à Varden.


Lior resta parfaitement immobile, mais Kairo vit sa mâchoire se contracter.


— Pourtant, dit-il, tout indique que tout le monde vient ici pour ça.


Cette fois, ce fut Alexandra qui répondit.


— Tout le monde vient ici parce que personne n’a envie qu’un rival trouve quelque chose avant lui.


Sa voix était aussi sèche que la pierre.


— C’est souvent plus simple de tuer d’abord et de vérifier ensuite.


Ilian reprit sans la contredire.


— Le continent ne vient pas ici parce que Varden domine encore quoi que ce soit. Il vient ici parce qu’il n’a jamais cessé de craindre ce que Varden a représenté, ou ce qu’il pourrait croire y retrouver un jour.


Il marqua une pause, puis ajouta :


— Et parce que les renseignements anciens ont la vie dure. Surtout quand ils arrangent des gens puissants.


Kairo sentit le regard d’Ilia glisser vers le capitaine.


— Donc tout ça, dit-elle, tout ce sang… pour des ruines ?


Le mot flotta un instant dans la pièce.


Ilian ne le corrigea pas tout de suite.


— Pour des ruines. Pour des fragments. Pour des archives lacunaires. Pour des choses à moitié comprises. Pour des restes qu’on imagine encore complets parce que personne ne supporte l’idée qu’un autre puisse mettre la main dessus avant soi.


Il fit un pas de côté et posa les doigts sur le bord de la table.


— Mais il y a une autre part de vérité.


Personne ne parla.


— Oui, Varden a déjà possédé un savoir que d’autres n’avaient pas. Oui, une partie des premières recherches sérieuses menées sur cette île sont parties d’ici. Oui, nos prédécesseurs ont travaillé à partir de découvertes qu’ils pensaient exceptionnelles.


Lior leva légèrement le menton.


— Quelles découvertes ?


Ilian regarda brièvement Alexandra, puis revint à lui.


— Un squelette exhumé lors de fouilles anciennes. Incomplet. Anormal. Suffisamment anormal pour déclencher des décennies d’interprétations, d’expériences et d’erreurs.


Aucun effet.


Aucune emphase.


C’était dit comme on annonce l’origine d’un désastre administratif. Et c’était précisément ce qui rendait la chose plus lourde.


— Ce squelette a servi de base à des recherches, poursuivit-il. Pas à lui seul. Il y a eu aussi des textes, des observations, des relevés, des sites anciens. Mais il a compté. Et oui… à partir de là, Varden a eu ses propres soldats greffés.


Le mot tomba dans la pièce sans décoration.


Kairo sentit quelque chose se tendre dans son ventre.


Ilian le vit peut-être. Il n’en montra rien.


— Nous avons essayé avant d’autres, dit-il. Ou, plus exactement, ceux qui étaient ici avant nous ont essayé avant d’autres. Ils ont obtenu des résultats. Assez pour croire qu’ils tenaient une avance décisive.


— Et alors ? demanda Lior.


— Alors ils ont découvert le prix réel.


Le capitaine se détourna un instant vers la carte accrochée au mur, comme si cette suite ne méritait même pas qu’on la raconte en face.


— Trop de morts. Trop d’échecs. Trop de sujets détruits avant même d’être utilisables. Trop d’instabilité chez ceux qui survivaient. Trop de ressources englouties pour des gains trop faibles, trop rares, trop imprévisibles.


Il revint vers eux.


— Ce n’était pas seulement atroce. C’était aussi, militairement, une mauvaise affaire.


Ilia serra les dents.


— Donc vous avez arrêté.


— Oui.


La réponse tomba sans détour.


— Pas d’un seul coup. Pas proprement. Pas dignement à chaque étape. Mais oui. À terme, Varden a enterré ça.


Un silence plus lourd encore suivit.


Puis Lior demanda :


— Si vous avez arrêté… comment le reste du monde a continué ?


Ilian ne bougea pas pendant une seconde.


Quand il parla, sa voix se fit plus basse, sans perdre en netteté.


— Parce que ce savoir n’est pas resté ici.


Kairo sentit Alexandra se raidir très légèrement, presque imperceptiblement.


Le capitaine poursuivit :


— Il a circulé. Il a fui. Il a été pris. Arraché. Vendu. Recopié. Emporté morceau par morceau au fil des années et des guerres. Des protocoles ont quitté l’île. Des notes aussi. Des observations. Peut-être davantage. Des hommes ont disparu avec ce qu’ils savaient. D’autres ont parlé avant de mourir. Des archives ont été saisies. Des sites ont été pillés. Des gens ont monnayé ce qu’ils comprenaient à peine.


Il posa ses yeux sur Lior.


— Et ailleurs, avec plus de moyens, moins de scrupules ou simplement plus de temps, d’autres ont repris ce que nous avions commencé. Ils l’ont poussé plus loin.


La phrase resta suspendue quelques secondes.


— Donc aujourd’hui, dit Lior lentement, le continent est plus avancé que vous sur la greffe.


— Depuis longtemps, répondit Ilian.


Cette fois, la déception ne quitta pas seulement le visage de Lior. Elle toucha toute la pièce.


Kairo ne savait pas à quoi il s’était attendu exactement en venant sur cette île. À quelque chose de caché. De décisif. De dangereux. Peut-être à un cœur noir encore intact sous la terre.


Pas à ça.


Pas à un lieu qui avait saigné le premier, perdu le contrôle, puis regardé d’autres reprendre ailleurs ce qu’on lui avait pris.


Ilia lâcha enfin, la voix plus tranchante qu’avant :


— Donc on vous a volé ça. On l’a amélioré chez soi. Et maintenant on continue de venir ici enlever des gens et buter vos soldats comme si vous cachiez encore le centre du monde.


Alexandra répondit avant le capitaine.


— Oui.


Un seul mot.


Mais dit sans colère théâtrale, sans plainte, sans haine visible. Juste avec la sécheresse de quelqu’un qui avait enterré trop de morts pour gaspiller encore de l’énergie à s’indigner devant l’évidence.


Elle ajouta :


— Ils arrivent toujours avec la même idée. Qu’il reste forcément quelque chose de plus profond sous nos pieds. Quelque chose qu’on leur cache. Quelque chose qui changerait tout.


Ses yeux se posèrent un instant sur Kairo.


— Au bout du compte, ce sont surtout les mêmes qui ramassent les corps.


Personne ne répondit.


Cette fois, même Lior n’avait plus rien de prêt.


Ilian reprit :


— Ne vous trompez pas. Varden n’est pas un peuple innocent sur toute la ligne. Nous avons tenté. Nous avons cherché. Nous avons commis nos propres fautes. Nous avons produit nos propres monstres. Puis nous avons reculé quand le coût a dépassé ce qu’un territoire comme le nôtre pouvait encore absorber.


Sa main se referma lentement sur le dossier posé devant lui.


— Mais ce que le monde poursuit ici depuis des années ne correspond plus à la réalité. Il poursuit un héritage amputé. Une source éventrée. Un passé qu’il a lui-même contribué à disperser.


Kairo fixa un instant le bureau sans vraiment le voir.


Un héritage amputé.


Il ne savait pas pourquoi ces mots lui donnaient la sensation absurde d’être lui-même compris dedans.


Comme si son propre corps appartenait déjà, d’une certaine manière, à ce mécanisme-là. À cette chaîne sale. À ce savoir déplacé, repris, déformé, greffé sur d’autres vies jusqu’à ce qu’il ne reste plus personne pour dire d’où ça venait vraiment.


Il chassa cette pensée avant qu’elle prenne forme.


Ilian laissa passer quelques secondes.


Puis il regarda Alexandra.


— Lieutenant.


— Mon capitaine.


— Vous les emmènerez demain.


Lior releva brusquement les yeux.


Ilia aussi.


Le capitaine continua :


— Ils veulent comprendre ce que tout le monde vient chercher ici. Ils ont assez vu pour ne plus se contenter de rumeurs, et assez aidé pour mériter mieux qu’un mensonge commode.


Son regard se posa successivement sur les trois Karsiens.


— Vous verrez ce que nous autorisons à voir. Les reliques. Les documents conservés. Les sites encore accessibles. Les ruines qui suffisent encore à attirer les espions, les pillards et les gouvernements nerveux.


Alexandra ne broncha pas.


— Bien, mon capitaine.


Ilian ajouta, plus froidement :


— Ne confondez pas cela avec une marque de confiance. C’est un geste de bonne foi limité. Et un test.


Lior inclina à peine la tête.


— Compris.


— Tant mieux.


Le capitaine se redressa complètement.


— Vous vouliez savoir pourquoi tant de gens viennent mourir ici.


Son regard ne quitta pas Kairo cette fois.


— Allez voir ce qu’il reste. Vous comprendrez peut-être mieux pourquoi le monde continue de faire la guerre à un fantôme.


Le silence retomba.


Lourd. Net. Sans rien à ajouter.


Et pour la première fois depuis leur arrivée sur l’île, Kairo eut la sensation très claire qu’ils ne se dirigeaient pas vers un secret.


Ils allaient vers des restes.


Et c’était peut-être pire.

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