SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 15 : Karsthal

2917 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 16:48

Ils arrivèrent à Karsthal par le haut.


Pas par une entrée solennelle. Pas par une porte grande ouverte. Par une rampe de service noyée entre la pierre, les garde-fous métalliques et les ordres brefs d’une garnison qui n’avait plus le temps de regarder les arrivants comme autre chose que du renfort ou du poids supplémentaire.


Le transport venait à peine de s’arrêter que l’air du lieu leur tomba déjà dessus.


Sel. Huile. Poudre froide. Humidité incrustée dans la pierre.


Et cette autre odeur, plus lourde, plus basse, qui tenait à la fois du sang rincé, du linge usé et d’un endroit où trop de gens passaient encore sans avoir le luxe de repartir propres.


Tomas descendit le premier.


Il leva les yeux.


Karsthal n’avait rien d’une forteresse de récit.


C’était pire.


Une masse de pierre prise dans le relief comme si le pays entier avait essayé de planter là quelque chose de trop lourd pour céder. Des murs superposés. Des hauteurs reliées par des escaliers raides, des passerelles renforcées, des cours étroites où s’empilaient caisses, brancards, pièces d’artillerie légère et groupes de soldats qui se croisaient sans ralentir.


Au-dessus de tout, les hauteurs.


Et plus bas, derrière plusieurs lignes de parapets, une partie de la grande porte centrale apparaissait déjà dans l’ombre. Une masse noire. Pas un symbole. Un verrou.


Mira descendit à son tour sans rien dire.


Son regard glissa sur les murs, puis sur les hommes.


Trop peu dormi. Trop peu mangé. Trop occupés pour s’effondrer.


Nerla posa le pied au sol après Marek.


Elle ne regarda ni les tours ni les lignes de pierre.


Elle regarda les circulations. Les angles. Les passages étroits. Les positions hautes. Les goulots. Tout ce qui pouvait tenir. Et tout ce qui pouvait casser d’un coup.


Un sergent de garnison vint à leur rencontre.


Il salua Marek d’un geste rapide, sans rigidité inutile.


— Varlan ?


— Oui.


— QG local. Le commandant vous attend.


Il tourna déjà les talons.


Il n’était pas sec. Il n’avait simplement plus de temps pour faire semblant d’en avoir.


Ils le suivirent.


Plus ils entraient dans Karsthal, plus la place forte cessait d’être impressionnante pour devenir autre chose : une mécanique surchargée.


On passait d’un escalier de pierre à une galerie murée. D’une galerie à une cour intérieure. D’une cour à un couloir encombré de caisses ouvertes, de listes accrochées à des panneaux, de soldats assis contre un mur pour boire en silence avant de remonter.


Une équipe médicale traversa devant eux avec un blessé maintenu sur une civière rigide.


Il gémissait encore.


Ce qui voulait dire qu’il allait peut-être vivre.


Un autre homme suivait à pied, la manche collée au bras par un pansement déjà sale. Plus loin, une femme en uniforme lisait une feuille fixée au mur avec une intensité absurde, comme si les noms barrés pouvaient encore changer si elle les regardait assez longtemps.


Mira ralentit juste assez pour voir.


Colonnes. Secteurs. Heures. Évacués. Manquants. Restés au-delà. Axes fermés. Axes provisoirement tenus.


Elle n’eut pas besoin de tout lire.


Le mur protégeait encore des vivants.


Pas assez. Mais encore.


Une voix râpeuse leur tomba dessus au détour d’un couloir.


— Enfin.


Un homme mince au visage gris de fatigue sortit d’une pièce latérale, dossier sous le bras, veste ouverte, regard déjà ailleurs.


Il vit Marek, puis le trio.


Il les jaugea vite.


Trop vite pour être poli. Assez vite pour être utile.


— Rask est dedans. Elna aussi. Bren vient de redescendre du mur.


Son regard revint au dossier.


— Vous arrivez bien. On vient encore de perdre une fenêtre d’évacuation au sud.


Il repartit aussitôt, déjà en train de parler à un opérateur qu’on ne voyait pas encore.


Darek Morn.


Tomas n’eut même pas besoin qu’on le lui présente pour comprendre ce qu’il gérait.


Pas les lignes. Pas les discours.


Les gens qu’on essayait encore d’arracher au dehors.


Le QG local de Karsthal n’avait rien d’un centre de commandement net.


C’était une pièce trop petite pour ce qu’elle contenait.


Cartes ouvertes. Tables mangées de feuillets. Lampes techniques. Gobelets vides. Une bouteille presque finie près d’un dossier. Deux manteaux suspendus trop près d’un poêle métallique. Un opérateur radio dans un angle, casque de travers, qui écrivait plus vite qu’il n’avait l’air de comprendre.


Et au centre de tout ça, Mael Rask.


Au premier regard, il n’avait rien d’impressionnant.


Grand autrefois, sans doute. Un peu tassé maintenant. Traits tirés. Barbe courte irrégulière. Yeux clairs, fatigués jusqu’à l’os. Une chemise ouverte au col sous une veste portée de travers, pas par style, mais parce que la remettre correctement n’aurait rien changé à la journée.


Il tenait un verre bas à la main.


Pas comme un emblème. Comme quelqu’un qui l’avait trouvé là et n’avait pas de raison suffisante de le poser.


À sa droite, une femme sèche, visage fermé, suivait une carte du doigt tout en écoutant la radio sans tourner la tête.


Capitaine Elna Vors.


À sa gauche, un homme aux épaules couvertes de sel et de poussière restait appuyé contre le mur, comme s’il avait rapporté le froid des hauteurs avec lui.


Adjudant Bren Ors.


Rask leva les yeux quand ils entrèrent.


Son regard s’arrêta d’abord sur Marek, puis sur Tomas, Mira et Nerla.


Pas de surprise. Pas d’effet.


Seulement un calcul.


— Varlan.


— Rask.


Rask vida ce qui restait dans son verre, regarda le fond, puis le reposa.


— J’aurais préféré des heures. On m’envoie des gens à la place.


Il frotta une fois sa nuque.


— Tant pis. On fera avec.


Elna releva enfin les yeux.


— Si on veut faire avec, il faudrait déjà qu’on sache ce qui tient encore vraiment.


Darek entra derrière eux au même moment, jeta son dossier sur une table déjà pleine et répondit sans demander la permission :


— L’axe sud ne tient plus assez pour être compté proprement. Je l’ai déjà dit.


— Tu l’as dit hier, répondit Elna. Ce matin, j’ai besoin de savoir combien de temps il ment encore.


— Alors écris “pas assez”.


Rask leva légèrement la main.


Pas pour imposer son autorité. Pour empêcher que l’échange ne continue alors qu’il était déjà vieux.


— Situation, dit-il.


Elna plaça trois marqueurs sur la carte.


— Karsthal tient. Les verrous hauts tiennent. La porte tient. La grille tient. Les approches immédiates du mur restent contrôlées.


Elle déplaça un quatrième marqueur, plus bas.


— Le problème n’est pas le mur.


Darek prit la suite immédiatement.


— Le problème, c’est tout ce qui se trouve encore devant.


Il ouvrit son dossier.


Listes. Noms. Quartiers. Corrections à la main. Heures barrées.


— On a encore des civils dans la ville basse et dans plusieurs bandes urbaines au-delà des premiers blocs. Pas partout. Pas proprement. Mais assez pour qu’on continue à y envoyer des gens.


Il tapota du doigt trois zones marquées à la craie rouge.


— Ici. Ici. Et surtout là.


Tomas s’approcha d’un demi-pas.


La ville basse s’étalait au pied intérieur du mur principal, compacte, dense, encombrée de ruelles et de bâtiments lourds. Mais au-delà de la grande porte et de la bande de défense, l’isthme continuait avec d’autres quartiers, d’autres rues, d’autres noyaux urbains partiellement tenus.


Mira posa une question avant même d’y réfléchir complètement.


— Les poches au-delà du mur tiennent encore comment ?


Darek leva vers elle un regard bref.


— Mal.


Puis il reprit, sans dureté inutile :


— Certaines tiennent parce qu’elles n’ont pas encore été complètement touchées. D’autres parce que les Affamés n’y sont pas encore passés en masse. D’autres encore parce que des gens refusent de partir tant qu’ils ont encore quelqu’un à sortir d’un immeuble ou d’une cave.


Rask reprit la parole sans élever la voix.


— Et parce que le mur ne protège jamais tout le monde à temps.


Le silence qui suivit fut bref.


Lourd quand même.


Bren décolla du mur.


Il s’avança sans hâte et posa deux doigts sur la carte extérieure.


— La masse principale est là.


Sa voix était basse. Presque blanche.


Il n’avait pas l’air fatigué comme les autres.


Il avait l’air vidé.


— Environ trois cents kilomètres. Peut-être un peu moins si la trajectoire a encore bougé cette nuit.


Tomas releva la tête.


— Trois cents ?


Bren hocha une fois la tête.


— Ce qui frappe Karsthal maintenant, ce n’est pas la masse. Ce sont des vagues.


Elna reprit aussitôt.


— Des paquets qui se détachent, dérivent, accrochent les lignes, les villes, les axes de fuite. Pas partout au même rythme. Pas avec la même densité. Mais assez pour ruiner tout ce qu’on essaie de tenir trop longtemps dehors.


Rask prit enfin la bouteille, se servit à peine un fond et continua comme s’il reprenait une conversation déjà entamée avant leur arrivée.


— Si la masse était déjà sur nous, dit-il, vous ne seriez pas dans cette pièce. Vous seriez déjà en bas. Ou morts avant d’y arriver.


Personne ne releva.


Darek referma une moitié de son dossier, puis montra un autre axe sur la carte.


— Les Valdériens tiennent leur propre verrou plus au nord. Entre mer et relief. Même problème. Même sale géographie. Même genre de poches qui ne meurent pas assez vite pour simplifier les choses.


Tomas releva les yeux.


— Donc eux aussi—


Elna le coupa net.


— Eux aussi tiennent ce qu’ils peuvent. Ça ne les rend pas nos amis. Ça les rend coincés.


Mira suivait toujours la carte.


— Et la masse principale continue sa route ?


Cette fois, personne ne répondit tout de suite.


Rask le fit finalement.


— Pour l’instant.


Il but une gorgée.


— Pour l’instant, elle nous rate.


Le mot était presque léger. Le fond ne l’était pas.


Bren regardait encore la carte.


— On a déjà vu des densités dériver, dit-il. Pas proprement. Pas vite. Pas comme une manœuvre. Mais assez pour pourrir un secteur qu’on croyait encore hors trajectoire.


Darek reprit aussitôt, comme s’il attendait cette phrase.


— Trop de bruit. Trop de sang. Trop de foyers qui s’accrochent au même endroit. Trop de vagues secondaires qui finissent par en attirer d’autres. Appelle ça comme tu veux. Moi, j’appelle ça une marge qui fond.


Elna corrigea sans lever les yeux.


— Une marge qui fond, ça reste une hypothèse.


Darek eut un rire bref, sans joie.


— Les morts aussi, jusqu’à ce qu’on doive les compter.


Rask posa son verre.


— Personne ici ne vous dira comprendre exactement comment la masse plie, dérive ou se casse. Personne ici n’a cette science. On a des cartes, des murs, des rues, et des gens qui meurent plus vite que les chiffres.


Il regarda Marek, puis le trio.


— Donc on évacue avant d’avoir raison.


Mira baissa les yeux sur les quartiers marqués.


Elle comprenait déjà.


La vraie mission n’était pas de défendre une ville.


La vraie mission était de faire sortir assez de gens avant que le calcul ne tourne.


Nerla parla enfin.


— Les vagues les plus lourdes, elles frappent où ?


Bren déplaça un marqueur.


— Ici. À la lisière des blocs extérieurs. Et là. Entrées de rues étroites. Ruptures de niveau. Carrefours bouchés. Là où les civils s’entassent et où les nôtres finissent par se battre trop près d’eux.


Nerla hocha à peine la tête.


Elle avait déjà compris le vrai problème.


Pas tuer beaucoup.


Tuer juste. Assez vite. Au bon endroit. Sans détruire la fuite de ceux qu’on essayait encore de sortir.


Rask posa la bouteille.


— Voilà pourquoi vous êtes là.


Cette fois, il regarda vraiment Tomas, Mira et Nerla.


— Vous ne venez pas sauver Karsthal. Vous venez l’empêcher de s’ouvrir plus vite.


Il pointa la ville basse, puis les secteurs les plus noirs.


— Varlan vous descend dans la ville au pied du mur. Objectif : neutraliser les menaces Affamées les plus graves sur les axes d’évacuation, rouvrir ou tenir les passages qu’on peut encore utiliser, et acheter assez de temps pour faire sortir le plus de civils possible.


Tomas demanda :


— Et si ça déborde plus vite que prévu ?


Elna répondit avant Rask.


— Alors vous coupez plus court.


Darek ajouta sans détour :


— Et vous laissez derrière ce qui ne peut plus sortir.


La phrase tomba proprement. Sans sadisme. Sans habillage.


Mira ne bougea pas. Mais tout en elle se durcit.


Elle venait d’entendre la vraie forme de la mission.


Nerla, elle, ne quitta pas la carte des yeux.


— Priorités ?


Darek montra deux axes, puis un troisième.


— Celui-là d’abord. Puis celui-ci. Le troisième seulement si vous tenez encore assez pour qu’il serve à quelque chose.


Marek parla pour la première fois depuis leur entrée.


— Temps estimé avant fermeture complète du premier axe ?


Bren répondit :


— Si rien ne change, quelques heures.


Darek corrigea aussitôt :


— Si rien ne craque d’un coup, quelques heures.


Rask leva à peine la main.


— Et comme tout ce qui tient ici finit par craquer d’un coup, considérez que vous en avez moins.


Tomas sentit cette phrase lui entrer plus vite que le reste.


Pas parce qu’elle était brillante.


Parce qu’elle était vraie.


Mira demanda :


— Règle d’engagement sur les civils immobiles ?


Darek tourna vers elle un regard fatigué.


— S’ils peuvent marcher, vous les poussez. S’ils peuvent être portés et que ça ne condamne pas l’axe, vous les sortez. Si les sortir ouvre la rue aux Affamés, vous passez aux autres.


Il y eut un bref crépitement radio dans l’angle.


L’opérateur leva la tête.


— Secteur bas est. Nouveau bouchon. Mouvement de foule arrêté. Ils demandent si l’axe trois tient encore.


Elna ferma les yeux une seconde.


— Plus maintenant, dit Darek.


Puis, plus bas :


— Barre-le.


L’homme raya la ligne sur sa feuille.


Tomas vit le trait noir apparaître.


Un axe de moins.


Juste comme ça.


Rask regarda Marek.


— Tu tiens tes jeunes ?


— Oui.


Rask fit un signe presque invisible du menton.


— Bien. Alors descendez avant que quelqu’un ici trouve encore une pire nouvelle à ajouter.


Il reprit son verre.


Puis, après une seconde :


— Et si vous devez choisir entre un beau geste et une rue qui reste ouverte, choisissez la rue.


Personne ne parla.


Il n’y avait rien à ajouter.


Darek referma son dossier, en garda une liasse et contourna la table.


— Je vous mène jusqu’à la sortie sud du QG. Après, vous aurez l’escalier de descente et la première vue sur les blocs bas.


Elna s’était déjà remise sur sa carte.


Bren retournait au mur.


Rask, lui, semblait déjà reparti à moitié ailleurs. Pas par désintérêt. Parce qu’à Karsthal, une décision prise était déjà trop vieille pour qu’on s’y attarde.


Ils ressortirent.


Les couloirs du QG leur parurent plus étroits qu’à l’aller.


Ou peut-être savaient-ils simplement, maintenant, ce qui les attendait plus bas.


Darek marchait vite.


Il ne parlait plus pour expliquer. Seulement pour montrer.


— Poste médical là.


— Réserve munitions ici.


— Escouades mur nord en rotation par cet axe.


— Les civils passent plus bas, quand ça passe encore.


Ils débouchèrent finalement sur une terrasse de pierre ouverte vers l’intérieur du verrou.


Et là, la ville basse apparut.


Pas entièrement.


Assez.


Toits serrés. Fumées courtes. Barrages. Mouvements de foule contenus dans quelques rues seulement. Charrettes. Brancards. Soldats qui couraient d’un angle à l’autre.


Et plus loin encore, la ligne sombre des blocs plus exposés, là où commençait vraiment le sale.


Au-dessus de tout ça, les hauteurs du mur.


En dessous, une ville qui n’avait pas encore renoncé à rester habitée quelques heures de plus.


Darek s’arrêta.


— Voilà votre travail.


Personne ne répondit.


Tomas regardait déjà les rues comme un problème à découper.


Mira voyait les axes, mais aussi les retards, les corps qu’il faudrait choisir, ceux qu’il faudrait laisser.


Nerla lisait la densité des ruelles, les angles morts, les points où une seule menace trop lourde pouvait faire casser toute la fuite.


Un cri monta d’en bas.


Puis un autre. Plus près.


Darek tourna déjà la tête.


— Trop tard, souffla-t-il.


Marek ne demanda pas où.


Il regardait déjà l’escalier.


— On descend.


Et cette fois, personne n’avait plus rien à demander.

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