SNK : La Guerre des Fantômes
Ils descendirent dans la ville basse.
Les rampes se resserraient.
La pierre suintait.
L’air sentait la suie, la poudre, le linge humide et le sang trop vieux pour être encore frais.
Au-dessus, Karsthal tenait encore.
En dessous, ça rompait déjà.
Darek Morn ouvrait la marche.
Jalen Rott avançait à sa gauche, fusil bas, visage fermé, comme s’il avait cessé depuis longtemps de gaspiller de l’énergie en expressions inutiles.
Sivek Arn regardait partout trop vite. Chaque embrasure, chaque fenêtre noire, chaque trou dans une façade lui arrachait un mouvement d’yeux.
Hett Varo suivait dans leur sillage, au même rythme que les autres, sans rien qui le distingue sinon la fatigue collée au visage et la boue séchée sur ses bottes.
Marek descendait derrière eux.
Tomas sentait sa présence sans avoir besoin de le regarder.
Mira observait déjà les hauteurs encore accessibles.
Nerla, elle, regardait les coupes de rue, les angles, les étranglements. Tout ce qui pouvait tenir. Tout ce qui pouvait céder en une seconde.
Plus ils descendaient, plus le bruit changeait.
Ce n’était plus celui d’une forteresse sous tension.
C’était celui d’une ville en train de perdre morceau par morceau.
Un coup de feu.
Puis un autre.
Quelqu’un qui hurlait trop longtemps.
Une porte qu’on frappait de l’intérieur ou de l’extérieur, impossible à dire.
Des ordres.
Des ordres recouverts par autre chose.
Ils croisèrent deux soldats qui remontaient avec un troisième entre eux.
L’homme au milieu essayait encore d’aider avec ses jambes, mais son pied gauche traînait derrière lui.
Une infirmière passa entre eux avec une caisse médicale serrée contre la poitrine. Elle heurta l’épaule de Sivek sans même le voir.
Darek ne ralentit pas.
— Encore un niveau. Après, on sort.
Jalen cracha à côté de sa botte.
— Si la rue respire encore.
— Elle respirait quand je suis remonté.
Puis, une seconde après :
— Ça suffit pas pour jurer qu’elle respire encore maintenant.
Ils débouchèrent enfin sous une sortie latérale blindée à la hâte avec du fer et des sacs entassés.
Au-delà, la ville basse s’ouvrait.
Pas en grand.
Assez.
Une rue plus large que les autres, cassée par des charrettes renversées, des meubles tirés là au hasard, des barrières montées trop vite. Plus loin, des ruelles plus serrées, des façades noircies, des fenêtres éclatées, des fumées basses qui montaient à peine.
Il y avait déjà des morts.
Un cheval couché contre un mur.
Un soldat face contre terre près d’un barrage affaissé.
Une femme assise contre une porte, les bras repliés sur quelque chose qu’elle ne tenait plus.
Et il y avait encore des vivants.
Trop pour dire que tout était perdu.
Pas assez pour croire que ça allait tenir.
Sivek montra la droite.
— Par là, on garde encore un passage.
Darek leva la main.
— Pas tous. D’abord la coupe basse, puis on—
Quelque chose sortit de l’angle.
Pas un bruit avant.
Pas d’avertissement.
Une masse sale et maigre qui frappa Hett Varo au moment même où il tournait la tête.
L’Affamé le prit haut.
De côté.
Hett n’eut pas le temps de crier correctement.
Le haut de son corps partit presque en même temps que son arme.
Le reste tomba une fraction après.
Sivek recula d’un pas brutal.
Jalen tira aussitôt.
La balle prit l’Affamé à la tête sans le coucher net. Marek entra déjà dans le mouvement.
Un pas.
Une frappe.
L’Affamé plia et s’écrasa contre les pierres.
Plus personne ne parla pendant une seconde.
Puis Darek regarda ce qu’il restait de Hett, une fois, pas plus, et désigna la rue principale.
— On continue.
Sivek le fixa.
— Darek—
— On continue.
Jalen rechargeait déjà.
Tomas sentit son souffle monter trop vite.
Ils n’étaient pas encore entrés dans la rue qu’elle leur avait déjà pris un homme.
Marek parla sans hausser le ton.
Tout le monde l’entendit quand même.
— Écoutez.
Tomas, Mira et Nerla se figèrent immédiatement.
— Vous ne partez pas à fond. Pas ici. Pas maintenant.
Il désigna la rue, les barrages, les angles morts.
— Vous gardez vos réserves. Vous gardez vos munitions. Les prototypes, vous les sortez seulement si le terrain l’exige. Pas avant.
Son regard passa sur Tomas.
— Vous tuez ce qui bloque l’axe. Pas ce qui vous attire.
Puis sur Mira.
— Hauteur. Mais jamais fixe. Tu changes d’angle. Tu nous donnes les masses, les bouchons, les ouvertures et les vivants qu’on peut encore sortir.
Mira hocha la tête.
— Compris.
Marek revint à Tomas et Nerla.
— Vous coupez court. Vous ne chassez pas.
Nerla répondit la première.
— Oui.
Tomas serra la mâchoire.
— Oui.
Darek reprit aussitôt.
— Jalen avec moi. Sivek, premier flux si on rouvre. Pas de paquet, pas de bouchon, pas de course idiote.
Sivek avala quelque chose et acquiesça.
— Reçu.
Mira montait déjà.
Un balcon brisé.
Un rebord.
Un toit plus bas.
Une cheminée éventrée.
De là-haut, la ville devint lisible.
Au sol, tout se mangeait l’un l’autre.
D’en haut, elle voyait enfin les lignes.
Les civils tassés derrière certaines barricades.
Les petits noyaux d’Affamés déjà accrochés aux rues secondaires.
Les soldats qui reculaient sans vouloir l’admettre.
Les zones qu’il fallait abandonner parce qu’elles étaient déjà mortes.
— Trois à droite, dit-elle dans le récepteur.
— Deux autres derrière la barricade basse.
— Mouvement dans la ruelle nord.
Marek leva deux doigts.
Ils avancèrent.
Le premier choc fut sale.
Un Affamé sortit d’une ouverture basse et Tomas partit trop vite pour le prendre. Sa surtension lui mordit déjà les muscles. Il coupa la trajectoire, trop fort, et ouvrit presque un angle qu’ils n’avaient pas les moyens de tenir.
— Plus court, lança Marek.
Nerla passa à sa place.
Ramassée une seconde.
Puis déjà partie.
Sa frappe prit l’Affamé à la nuque et le rabattit contre le mur.
Mira tira d’en haut.
Un autre Affamé bascula dans un escalier extérieur avant d’atteindre Sivek.
Jalen tenait sans style, sans geste de trop, comme un homme qui connaissait déjà la seule chose utile : ne pas laisser passer.
Darek, lui, tirait, criait, montrait, repoussait les civils qui voulaient tous courir au même moment.
— Pas là !
— Pas là !
— Un par un !
— Toi, avance !
— Toi, laisse-le !
La dernière phrase heurta Mira plus fort que le coup de feu parti juste après.
Une porte à moitié ouverte sur la gauche.
Quelqu’un essayait encore d’en faire sortir un vieil homme blessé.
Trop lentement.
Un Affamé arrivait déjà par le côté.
Mira tira.
Trop juste.
Elle changea de position sans perdre une seconde, glissa de deux mètres, reprit sa visée, tira encore.
Cette fois l’Affamé tomba à genoux puis s’écrasa devant l’entrée.
— Gauche dégagée !
Marek l’avait déjà vu.
— Tomas avec moi. Nerla centre. Darek, fais passer !
Ils plongèrent dans la rue.
Le combat cessa d’être une suite d’actions.
Il devint un travail de coupe.
Un Affamé dans un porche.
Deux autres derrière une charrette.
Un quatrième déjà sur une femme tombée.
Marek le descendit avant qu’il ne relève la tête.
Tomas voulut pousser plus loin.
— Non ! aboya Marek.
Trop tard.
Tomas avait déjà forcé une nouvelle poussée et sentit aussitôt ce que ça coûtait ici : pas seulement à lui. À la rue.
Il revenait trop loin.
Il cassait la ligne.
Il laissait de l’air au mauvais endroit.
Nerla combla le vide avant qu’il ne s’ouvre.
— Reste dans l’axe, lança-t-elle.
Pas fort.
Pas pour l’humilier.
Comme on corrige une faute qui tue.
Tomas revint d’un pas, le souffle heurté, avec dans la gorge cette honte sale d’avoir failli devenir plus dangereux qu’utile.
À sa droite, un soldat local se fit ouvrir le ventre avant même d’avoir fini de recharger.
À gauche, une vieille femme trébucha sur un corps et deux enfants essayèrent de la relever au lieu de courir.
Darek les attrapa presque de force.
— Avancez ou crevez ici !
Sa voix cassa.
Pas de panique.
D’usure.
Sivek repoussait les suivants bras tendus, comme s’il voulait retenir la rue entière.
— Un par un ! Un par un, bordel !
Mira changea encore de point.
Ses jambes brûlaient, mais elle voyait plus loin maintenant.
Un noyau d’Affamés essayait de contourner par l’arrière une barricade basse.
— Quatre qui passent par le fond !
— Si vous les laissez tourner, l’axe se referme !
Marek pivota immédiatement.
Tomas suivit.
Nerla coupa plus court qu’eux.
Le choc suivant fut plus brutal.
Mira tira une fois.
Puis une autre.
Marek en prit deux au contact.
Tomas en abattit un, puis un autre, en retenant enfin sa vitesse au lieu de se laisser emporter par elle.
Nerla frappait là où ça ouvrait vraiment, pas là où ça faisait joli.
Jalen tenait toujours.
Sec.
Dur.
Sale de sang qui n’était pas tout à fait le sien.
La rue commença enfin à rendre quelque chose.
Quand le souffle leur revint, ils avaient abattu une bonne douzaine d’Affamés.
Peut-être davantage.
Pas assez pour compter proprement.
Assez pour que l’espace respire.
Un premier groupe repassa.
Une femme tirant un vieillard.
Deux soldats portant un blessé entre eux.
Un enfant poussé presque de force dans l’ouverture qu’ils venaient d’arracher.
Sivek réussit enfin à faire suivre un flux sans qu’il se casse.
Darek redirigeait déjà les suivants.
Jalen tenait le coin gauche avec le visage d’un homme qui savait que ça n’allait pas durer.
La rue venait juste de respirer.
Pas tenir.
Respirer.
Tomas haletait encore trop fort.
Nerla regardait déjà ailleurs.
Marek, lui, ne regardait jamais ce qu’ils venaient de reprendre comme une victoire. Seulement comme un sursis.
Au-dessus d’eux, Mira changea encore de point.
Pas loin.
Juste assez pour casser son angle précédent.
Elle glissa derrière une façade effondrée et reprit sa visée.
Au début, elle ne vit qu’un bâtiment encore fermé.
Pas intact.
Fermé.
Une façade noircie.
Deux fenêtres à moitié condamnées.
Une porte basse renforcée de l’intérieur par des planches et un meuble renversé.
Puis elle vit le mouvement.
Un linge coincé dans un interstice.
Une main retirée trop vite.
Une silhouette tassée derrière une vitre fendue.
Des vivants.
Pendant une demi-seconde, cela ressembla presque à une chance.
Encore un point récupérable.
Encore des gens qu’ils pouvaient tirer de là.
Puis elle vit derrière le bâtiment.
Et ce qu’elle avait pris pour une chance changea de forme.
Quelque chose se tenait dans l’ombre du mur arrière, à moitié couvert par un décroché de pierre et une charrette renversée.
Pas seulement plus grand.
Plus lourd.
La masse du torse, des épaules, de la nuque, tout prenait trop de place dans l’espace. Même immobile, la chose bouchait déjà la rue comme si elle en était devenue un morceau.
Et autour, en train de fermer l’approche, une dizaine d’Affamés réguliers glissaient entre les débris, les murs et les angles morts.
Pas une foule.
Un piège.
Mira sentit son ventre se vider.
— Marek.
Sa voix était basse.
Nette.
En bas, Marek releva immédiatement la tête.
— Bâtiment fermé, secteur est. Il y a encore des civils dedans.
Une seconde.
Puis :
— Derrière le bâtiment, quelque chose de plus lourd. Et une dizaine autour. Ils ferment déjà l’approche.
Darek s’immobilisa.
Jalen leva son arme dans la mauvaise direction avant de comprendre.
Sivek jura entre ses dents.
Tomas tourna la tête vers l’est.
Nerla ne bougea pas d’un millimètre.
Mais tout son corps se resserra.
Marek regarda la rue qu’ils venaient à peine d’arracher.
Puis Darek.
Il comprit tout de suite.
Encore des vivants.
Encore un choix impossible.
Et déjà moins de temps qu’une minute plus tôt.
Il leva la main.
— Mira, tu restes dessus.
Puis, sans perdre une seconde :
— Darek, chemin le plus court.
La rue respirait encore.
Mais déjà moins.