SNK : La Guerre des Fantômes
Chapitre 14 : Préparation au front des Affamés
2118 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 16/04/2026 16:45
On les rappela avant le lever complet du jour.
Pas en urgence. Pas dans le désordre. Pas avec cette brutalité qui annonçait une faute ou un accident.
Seulement avec cette précision froide que prenait l’armée quand quelque chose avait déjà été décidé ailleurs, sans eux.
Tomas le sentit dès le couloir.
La base tournait déjà depuis des heures. Ça se voyait à la circulation, aux caisses déplacées, aux gants jetés trop vite dans des bacs pleins, à l’odeur de désinfectant, de graisse chaude et de métal rincé trop souvent.
Deux infirmiers croisèrent leur route avec une civière vide. Un angle de toile portait encore une tache sombre. Pas assez fraîche pour couler. Pas assez vieille pour disparaître dans le décor.
Mira la vit aussi.
Elle ralentit à peine devant une porte battante entrouverte. Un homme en blouse rinçait le sol à grands gestes. Le chiffon qu’il tirait derrière lui n’avait plus vraiment de couleur.
— Ça tourne depuis des heures, dit-elle.
Tomas tourna légèrement la tête vers elle.
— Quoi ?
— Toute la chaîne.
Nerla, elle, regardait autre chose.
Un râtelier d’armes revenues du terrain. Plusieurs lames portaient près du fil une teinte sale qui n’avait rien d’une simple corrosion.
Le soldat venu les chercher ouvrit la porte de la salle C-12.
— Entrez.
La salle n’était pas pleine, mais elle semblait saturée.
Des cartes couvraient presque tout un mur. Lignes redessinées. Secteurs barrés. Cercles repris par-dessus d’autres. Feuillets ouverts sur des pertes, des relèves, des tentatives de reprise trop brèves pour mériter le mot stabilisation.
Il n’y avait rien de glorieux là-dedans. Rien de spectaculaire non plus.
Seulement un front qui refusait de tenir.
Un officier aux tempes grises leur fit signe d’avancer.
— Verek. Solvek. Sorenk. Ici.
Ils se placèrent devant la table.
L’homme posa son feuillet.
— Projection confirmée sur Karsthal.
Tomas chercha aussitôt le nom sur la carte principale.
Il le trouva au milieu d’un étranglement de terre.
Karsthal.
Une ville-forteresse karsienne bâtie sur un isthme étroit. Une masse de pierre prise dans le passage comme un verrou. Au centre, une porte monumentale barrée par une grille de fer épaisse, presque noire sur le schéma, qui coupait le cœur du transit terrestre.
Derrière, la citadelle montait en paliers, dure, tassée, dominante.
Devant, au-delà du grand mur, l’isthme continuait encore sur plusieurs dizaines de kilomètres, avec ses routes, ses quartiers, ses points d’évacuation, ses villes mordues mais pas mortes.
L’officier parla sans hausser le ton.
— Karsthal bloque l’une des dernières grandes poussées terrestres des Affamés sur ce secteur. La mer les canalise sur les côtés. Le passage principal reste ici. S’ils percent, l’intérieur s’ouvre.
Il fit glisser deux doigts au-delà du mur.
— Des villes tiennent encore de l’autre côté. Karsiennes. Valdériennes aussi. L’évacuation n’est pas finie. La récupération non plus. Des poches mixtes subsistent. Certaines se battent encore. D’autres attendent seulement qu’on tienne assez longtemps pour sortir ce qui peut encore l’être.
Mira leva les yeux.
— Et si Karsthal tombe ?
L’officier la regarda une seconde.
— Alors ça cesse d’être un front.
Il désigna la porte centrale sur la carte.
— Ça devient un passage.
Tomas fixa la ligne du mur.
Elle traversait l’isthme de part en part, épaisse et droite. Au centre, la porte semblait trop lourde pour le reste. Une masse faite pour plier sans rompre.
Pas belle. Pas symbolique. Une pièce de guerre.
— La grille centrale ? demanda Mira.
— Verrou principal, dit l’officier. Fer stratifié. Renforts internes. Mécanisme lourd. Tant qu’elle tient, le passage reste contraint.
Nerla ne regardait pas la grille.
Elle regardait ce qu’il y avait derrière. Les secteurs urbains au-delà. Les quartiers repris puis reperdus. Les rues barrées. Les poches isolées.
— Donc le mur ne ferme pas du vide, dit-elle.
— Non.
— Il coupe encore des villes vivantes.
— Oui.
Le silence tomba un instant.
Tomas comprit alors la vraie nature de Karsthal.
Le mur avait été tenu alors qu’il restait encore du monde de l’autre côté.
Mira parla de nouveau.
— Une reprise au-delà de la porte, ça tient combien de temps ?
— Quelques heures, dit l’officier. Parfois moins. Rarement une journée.
Elle hocha une fois la tête.
— Donc on ne reconquiert rien. On retarde seulement l’ouverture.
— Oui.
Nerla gardait les yeux sur la carte.
— On recoud. Puis ça lâche plus loin.
Personne ne la corrigea.
C’est là que Tomas aperçut Marek.
Il était déjà là, contre le mur latéral, silencieux, presque effacé par sa propre retenue.
L’officier reprit.
— Composition de projection confirmée. Capitaine Varlan en accompagnement direct.
Cette fois, Tomas sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine.
Avec Marek, Karsthal restait grave, écrasante, mais moins aveugle.
Mira comprit l’inverse.
Si Marek partait avec eux, Karsthal avait déjà dépassé le stade où un encadrement ordinaire suffisait.
Nerla tourna à peine la tête vers lui, puis revint à la carte.
Un technicien entra avec une caisse allongée, suivi d’un second portant des gants sombres jusqu’aux avant-bras.
L’officier s’écarta.
— Dotation expérimentale. Usage restreint. Priorité Karsthal.
Le couvercle fut levé.
À l’intérieur : chargeurs conditionnés séparément, lames courtes rangées dans des gaines doublées, petits flacons fixés dans des supports amortis, matériel de manipulation rigide, presque médical.
Le technicien prit la parole.
— Produit nécrosant à effet accéléré sur tissus des Affamés. Application sur munitions dédiées et tranchants préparés. Effet attendu : dégradation locale, affaiblissement, ralentissement, rupture partielle selon zone touchée.
Tomas fixa les lames.
Pour la première fois depuis leur entrée, il sentit un appui. Pas un soulagement complet. Mais presque le réflexe d’un homme qui voit enfin quelque chose capable de rendre un coup dans un endroit qui n’offrait d’ordinaire que des reculs plus lents que les autres.
Le technicien continua.
— Effet réel. Non miraculeux. Un Affamé touché reste dangereux. Il peut poursuivre sa progression. Maintenir une charge. Atteindre un point de contact avant effondrement.
Tomas entendit les limites.
Mais il regardait surtout la possibilité.
À Karsthal. Dans les couloirs de sortie. Dans les rues reprises au-delà de la grille. Dans les quartiers qu’il fallait rouvrir le temps d’arracher des survivants.
Il laissa échapper un souffle trop vif.
— Au moins, là-bas, ça peut enfin les freiner pour de bon.
Ce n’était ni une blague ni une fanfaronnade.
Juste la phrase d’un garçon qui avait cru voir une prise dans un front qui n’en laissait aucune.
Le technicien reposa la lame qu’il tenait.
— Le produit n’est pas sélectif.
La phrase tomba à plat.
— Réaction nécrosante possible sur tissus humains vivants, y compris sur Greffés. Coupure accidentelle grave. Projection en plaie ouverte grave. Tir ami potentiellement catastrophique. En espace contraint, toute erreur de manipulation compromet extraction, stabilisation et évacuation.
Le faux soulagement de Tomas mourut net.
Mira parla la première.
— À Karsthal, ça veut dire qu’un blessé ne casse pas seulement l’assaut. Il casse aussi ce qu’il y a derrière.
Le technicien acquiesça.
Elle regarda la porte noire sur la carte.
— Si ça arrive pendant une sortie au-delà de la grille, dans une rue serrée, on peut perdre l’homme touché, ceux qui le sortent, et le point repris avec.
— Oui.
Nerla prit la suite sans quitter la carte des yeux.
— Dans un passage comme ça, dit-elle, la première sale main ouvre plus qu’une gorge.
Cette fois, même Tomas tourna la tête vers elle.
Elle ne parlait ni fort ni longtemps. Elle constatait.
— Les Affamés n’ont même pas besoin de gagner vite, ajouta-t-elle. Il suffit qu’on se blesse mieux qu’eux.
Tomas sentit sa mâchoire se durcir.
Il comprenait maintenant pourquoi le matériel était manipulé comme une matière de laboratoire. À Karsthal, dans un étranglement tenu par un mur central, une mauvaise coupure pouvait coûter plus qu’un Affamé abattu.
Le technicien reprit : distances de sécurité, port des gants, rangement des lames, conduite à tenir en cas de blessure accidentelle, interdiction de sortie improvisée du matériel hors procédure.
Tomas essayait d’écouter.
Vraiment.
Mais une part de lui restait suspendue à sa propre erreur.
Il voulut rattraper.
— Je voulais dire que si la porte tient avec ça—
Marek le coupa.
— Justement.
Sa voix n’était pas forte.
La salle s’arrêta quand même.
Tomas se tourna vers lui.
Marek n’avait presque pas bougé.
— Karsthal tient encore parce que certains n’ont pas confondu un outil avec une garantie, dit-il.
Personne ne remua.
— Une arme sale ne vous rend pas plus solides. Elle réduit seulement le nombre d’erreurs que vous pouvez vous permettre avant d’ouvrir la ligne vous-mêmes.
Tomas sentit tous les muscles de son dos se tendre d’un coup.
Pas seulement à cause de l’autorité.
À cause de ce qu’il y avait dessous.
Pas une menace tournée contre lui. Quelque chose de plus lourd. De contenu. Une profondeur de guerre qui ne cherchait même pas à se montrer.
À côté, Mira resta immobile. Elle ne baissa pas les yeux. Mais elle comprit, elle aussi, qu’ils n’étaient pas devant un simple supérieur plus dur que les autres.
Nerla, elle, ne montra rien.
Seulement un très léger durcissement de la mâchoire.
Marek termina.
— Alors écoutez avant de croire que le mur tient à votre place.
Puis il se tut.
Le technicien reprit aussitôt, comme si rien n’avait eu le droit d’interrompre la procédure plus de quelques secondes.
— Manipulation sous gants uniquement. Aucune lame enduite hors étui en déplacement. En cas de coupure : signalement immédiat, isolement, rinçage du protocole d’urgence. Aucune initiative individuelle.
La salle repartit.
Consignes. Signatures. Numéros de lot. Répartition. Affectations.
La guerre reprenait sa forme administrative avec une obscénité presque tranquille.
Tomas signa sans trembler cette fois.
Mira récupéra son feuillet, le lut plus vite que lui, puis rabattit la dernière page.
— Tu l’as compris, dit-elle.
Ce n’était ni doux ni dur.
Seulement droit.
— Oui, répondit Tomas.
Nerla ajusta son harnais.
— Alors ne donne pas à Karsthal une brèche qui parle.
Tomas la regarda.
Elle n’ajouta rien.
Un ordre de projection fut donné.
Ils quittèrent la salle avec leur matériel conditionné, traversèrent un couloir plus étroit, descendirent une rampe métallique où montait déjà la vibration sourde des moteurs de transport.
Le sas d’embarquement était ouvert.
Derrière eux, la base continuait à tourner.
Devant, Karsthal existait déjà dans leur tête : une masse de pierre, une porte noire, une grille trop dure pour céder vite, et au-delà du mur des villes encore habitées où l’on se battait toujours pour quelques rues, quelques corps, quelques heures.
Marek monta le premier.
Tomas suivit, le matériel serré un peu trop fort contre lui avant qu’il ne desserre lui-même sa prise.
Mira entra juste après, stable, toute entière reprise par la concentration.
Nerla fut la dernière du trio.
Avant de monter, elle jeta un bref regard vers le fond du couloir, comme si tout ce qui n’était pas Karsthal commençait déjà à s’éloigner.
Le sas se referma dans un bruit lourd.
À l’intérieur, personne ne parla.
Le métal vibrait sous leurs bottes. Les caisses fixées aux parois rendaient un choc sec à chaque variation du châssis. Une alarme courte retentit plus loin, puis s’éteignit.
Tomas regarda ses mains.
Une arme capable d’ouvrir les Affamés.
Une arme capable de les ouvrir eux aussi.
Et devant eux, une ville qui tenait encore parce que, de l’autre côté de sa grille, d’autres mouraient déjà assez lentement pour qu’on continue d’y envoyer des hommes.
En face, Marek avait fermé les yeux.
Mira gardait les pouces posés sur les attaches de son équipement, en train de mémoriser encore.
Nerla fixait la porte close.
Comme si Karsthal commençait déjà là.
Puis le transport se mit en mouvement.