SNK : La Guerre des Fantômes
Le réveil sonna plus tôt que d’habitude.
Ou peut-être pas.
À ce stade, plus aucun d’eux n’aurait pu l’assurer.
Les jours s’étaient usés les uns contre les autres jusqu’à ne plus former qu’une seule matière grise.
Mais ce matin-là, quelque chose manquait déjà.
Comme si une absence avait pris les devants avant même qu’on la nomme.
Soren fut encore le premier debout.
Son corps répondit avant les autres.
Encore.
Il reboutonna sa veste dans le même calme sec que les jours précédents, mais Kairo vit cette fois une chose infime, presque rien : un souffle un peu plus court au moment de tirer le tissu sur son thorax.
Lior se redressa en grimaçant.
— Je déteste quand t’as l’air reposé.
Soren tourna juste un peu la tête vers lui.
— Je ne le suis pas.
— C’est encore pire, dit Lior.
Edrik eut un souffle bref, presque un rire.
Pas un vrai.
Quelque chose qui essayait d’en être un.
— Au moins, on pourra dire qu’on est tous passés par la même porte.
— Parle pas comme ça, lança Lior.
— Comme quoi ?
— Comme si c’était déjà fini.
Edrik haussa une épaule.
— J’essaie juste de faire comme si c’était normal.
— Ça ne l’est pas, dit Mira.
Sa voix traversa la pièce sans monter.
Elle était déjà assise au bord de son lit, droite, mains posées sur ses genoux, comme si elle s’interdisait le moindre geste perdu.
Nerla, de l’autre côté, ajustait simplement la fermeture de sa tenue.
Ilia ne disait rien.
Tomas, lui, était réveillé depuis un moment. Ça se voyait à sa façon de fixer le mur en face sans cligner assez, comme s’il attendait moins une heure qu’un verdict.
Kairo regarda le groupe sans essayer de l’expliquer.
Ils parlaient un peu.
Juste assez pour ne pas laisser le silence faire tout le travail.
Juste assez pour garder une forme humaine avant qu’on vienne la prendre.
L’adjudant Ferik Lorn entra sans frapper.
Tablette en main.
Visage fermé.
Toujours exact.
— Debout. Alignement. Départ dans trois minutes.
Personne ne demanda pour aller où.
Personne n’en avait besoin.
Ils le savaient tous.
Quand ils sortirent du dortoir, le couloir leur parut plus blanc encore que la veille.
Pas plus propre.
Plus mort.
Les néons écrasaient tout.
Les angles.
Les ombres.
Les visages.
Ils avancèrent en ligne courte.
Soren devant.
Lior à sa droite.
Edrik un peu en retrait.
Nerla et Ilia derrière.
Mira droite comme un fil sous tension.
Tomas fermé.
Kairo au milieu de tout cela, avec cette impression absurde qu’un groupe pouvait encore tenir simplement parce qu’il continuait à marcher ensemble.
Ferik les mena jusqu’à une salle de transit qu’ils n’avaient jamais utilisée.
Huit sièges métalliques fixés au sol.
Un distributeur d’eau.
Un mur nu.
Une horloge trop visible.
Ils s’assirent.
Le silence revint.
Puis Lior leva les yeux vers Soren.
— Bon. Si quelqu’un doit dire un truc stupide avant qu’on y passe, c’est maintenant.
Tomas souffla du nez.
— T’es vraiment incapable de la fermer cinq minutes.
— Merci, répondit Lior. J’avais peur que cette journée manque de chaleur humaine.
Cette fois, Mira baissa brièvement les yeux.
Pas un sourire.
Mais presque l’ombre d’un relâchement.
Edrik tendit sa main à Lior, poing fermé.
— Alors vas-y.
Lior le regarda.
— Quoi ?
— Un truc stupide, dit Edrik. Avant qu’on y passe.
Lior fixa une seconde son poing, puis tapa dessus du sien.
— Ça va bien se passer.
Edrik hocha une fois la tête.
— Voilà. C’était parfaitement stupide.
Nerla leva les yeux vers Ilia.
— Toi, t’en as un aussi ?
Ilia réfléchit une seconde.
— Tenez.
Rien d’autre.
Mais cela suffit.
Mira acquiesça très légèrement.
Kairo sentit quelque chose se resserrer dans sa poitrine.
Même Tomas détourna un peu les yeux, comme s’il refusait qu’on lise trop clairement ce que ce moment faisait encore d’eux.
Edrik regarda Lior comme s’il allait encore ajouter quelque chose.
Il ne le fit pas.
Puis Ferik parla.
— Debout.
La séparation se fit vite.
Trop vite.
Deux personnels médicaux entrèrent.
Nom après nom.
Direction après direction.
Les huit furent répartis par cloisons mobiles, couloirs, postes de préparation.
On leur retira ce qui n’avait plus lieu d’être gardé.
On nota leurs constantes.
On leur imposa l’eau, le vide, le froid.
On les fit se déshabiller partiellement sous lumière blanche.
On désinfecta.
On attacha des capteurs.
On vérifia des dossiers qu’ils ne liraient jamais.
La pièce entière donnait l’impression qu’on n’y préparait pas des soldats, mais les derniers restes exploitables d’un monde déjà en train de se trahir lui-même.
Docteure Serah Tolen passait d’un poste à l’autre avec cette précision calme qui rendait tout encore plus impitoyable.
Quand elle arriva à la hauteur de Kairo, elle ne ralentit que d’une seconde.
— Respirez lentement. Ne luttez pas contre l’induction.
Il voulut demander quelque chose.
N’importe quoi.
Mais elle avait déjà avancé.
À travers la cloison entrouverte, il aperçut Soren sur une autre table.
Attaché aux mêmes lignes.
Lumière au-dessus du visage.
Mâchoire fermée.
Puis, encore une fois, ce presque-rien.
Une crispation au creux du cou.
Un souffle trop court.
Rien qu’un autre n’aurait peut-être même pas vu.
Kairo le vit.
Et comprit, sans pouvoir encore l’admettre, que le calme de façade n’empêcherait rien.
La Greffe ne fut pas un événement.
Elle fut un effondrement découpé en gestes exacts.
Le froid du métal dans le dos.
L’odeur trop propre.
La sangle serrée trop bas sur le thorax.
La lumière au-dessus de ses yeux, si forte qu’elle semblait vouloir percer jusqu’à l’intérieur du crâne.
Une voix qui disait son nom.
Pas pour le rassurer.
Pour vérifier qu’il répondait encore.
Plus loin, un bruit sec.
Un plateau qu’on dépose.
Une respiration trop rapide.
Puis un ordre.
Puis un autre.
Kairo tourna la tête autant que la sangle le lui permit.
Il ne vit que des fragments.
Lior qui essayait de garder ses yeux ouverts trop longtemps, comme si dormir maintenant revenait déjà à céder quelque chose.
Mira immobile, presque austère jusque dans la peur.
Tomas avec cette tension dure dans la gorge, comme s’il refusait jusqu’au bout de laisser son corps être pris, modifié, réécrit.
Ilia qu’on n’aurait pas pu dire calme, mais qui semblait déjà tenir contre quelque chose d’invisible.
Et Soren.
Très peu.
Une ligne de profil.
Une lumière blanche sur son front.
Le bord d’un masque.
Puis plus rien.
Quelqu’un planta une aiguille dans le bras de Kairo.
Le liquide entra comme une présence étrangère, mauvaise, trop rapide.
Son cœur accéléra.
Puis sembla manquer un temps.
Le plafond se déforma d’un coup.
Une voix dit :
— N’avalez pas contre.
Une autre :
— Stabilisez.
Puis tout bascula.
Pas vers du noir.
Pas tout de suite.
Vers quelque chose de moins humain.
Comme si le monde reculait.
Comme si les murs, la table, la lumière et même son propre corps n’étaient déjà plus que des débris encore tenus ensemble par habitude.
Puis le noir vint enfin.
Le réveil fut pire que l’endormissement.
Kairo sentit d’abord sa bouche.
Sèche.
Épaisse.
Sale.
Ensuite la gorge.
Comme si elle avait été grattée de l’intérieur.
Puis le reste.
Une douleur sourde.
Partout.
Pas la douleur nette d’un coup ou d’une blessure.
Une douleur plus diffuse.
Plus vaste.
Comme si son corps avait été démonté, ouvert, déplacé, puis refermé à la hâte pour qu’il recommence à servir.
Il ouvrit les yeux.
La lumière le blessa immédiatement.
Le plafond était blanc.
Pas le plafond de la salle d’opération.
Un autre.
Plus bas.
Plus calme.
Plus terrible pour cette raison.
Il essaya de tourner la tête.
Le mouvement lui arracha presque un haut-le-cœur.
À sa gauche, quelqu’un respirait trop fort.
Lior.
Pâle.
Les lèvres gercées.
Les yeux entrouverts.
Plus loin, Mira.
Raide même couchée.
Comme si son corps continuait d’obéir à un ordre que le réveil n’avait pas annulé.
En face, Tomas venait juste de rouvrir les yeux.
Il ne paraissait pas comprendre où il était.
Ou alors il comprenait trop vite.
À droite, Ilia.
Immobile d’abord.
Puis un battement de paupières.
Puis un souffle plus profond.
Nerla était là aussi.
Plus loin.
Très blanche.
Mais présente.
Kairo compta sans le vouloir.
Un.
Deux.
Trois.
Quatre.
Cinq.
Six.
Il s’arrêta.
Compta de nouveau.
Six.
Pas de Soren.
Pas d’Edrik.
Pas d’autre lit.
Pas d’erreur.
Son cœur repartit trop vite.
La salle changea de forme autour de lui.
Ce n’était plus un réveil.
C’était une pièce où l’on rangeait les survivants après un désastre qu’on n’avait même pas eu le temps de nommer.
Lior le comprit au même moment.
Son regard chercha, traversa la pièce, revint, repartit encore.
Cette fois il parla, mais sa voix n’avait presque plus de son.
— Edrik ?
Personne ne répondit.
Ilia, elle, ne chercha pas longtemps.
Elle savait compter.
Ses yeux se fixèrent sur la place vide la plus proche.
Puis sur l’autre.
Son visage ne changea presque pas.
C’était pire.
Tomas voulut se redresser trop vite.
La douleur le cloua immédiatement.
Il jura entre ses dents.
Mira ferma les yeux une seconde.
Pas pour dormir.
Pour encaisser.
Nerla fixa le plafond comme si elle refusait encore d’accorder aux absents une forme avant d’être sûre.
Kairo inspira trop fort.
Le mouvement brûla jusqu’au sternum.
Une porte s’ouvrit.
Docteure Serah Tolen entra avec un infirmier.
Pas de visage de deuil.
Pas de théâtre.
Juste cette fatigue tenue de ceux qui ont déjà vu des réveils incomplets et savent que le monde recommencera quand même demain.
Lior parla le premier.
Ou tenta de le faire.
— Où est—
Sa voix cassa.
Il recommença plus bas.
— Où sont-ils ?
Serah regarda la salle entière avant de répondre.
Pas seulement Lior.
Pas seulement Kairo.
Toute la pièce.
— Halvek et Vaas n’ont pas survécu à l’intégration.
Le silence qui suivit ne ressemblait plus à celui d’un hôpital.
Il ressemblait au silence d’après.
Lior secoua une fois la tête.
— Non.
Le mot lui échappa avant le reste.
Serah ne répéta pas.
Elle n’adoucit rien.
— Concentrez-vous sur votre stabilisation. Les sujets réveillés passent avant le reste.
La formule était atroce.
Précisément parce qu’elle était vraie ici.
Tomas détourna brutalement les yeux.
Pas de larmes.
Pas de colère ouverte.
Juste une manière de se refermer.
Puis autre chose.
Très bref.
Le regard qui glisse sur les lits vides avant de revenir sur les vivants.
Comme s’il comptait déjà autrement.
Mira murmura quelque chose de si bas que Kairo ne saisit pas les mots.
Peut-être une prière.
Peut-être rien du tout.
Nerla resta immobile, mais sa main s’était refermée si fort sur le drap que ses jointures avaient blanchi.
Ilia tourna légèrement la tête vers la place vide où Soren aurait dû être.
Puis elle regarda Kairo.
Pas longtemps.
Assez pour que chacun comprenne que oui, c’était réel.
Lior, lui, ne regardait plus que le lit vide où Edrik aurait dû se trouver.
Comme si le simple fait de le fixer pouvait encore faire revenir un corps qui n’avait jamais rouvert les yeux.
Kairo sentit alors la salle dans toute sa vérité.
Ce n’était plus un groupe.
Seulement ce qu’il en restait.
Ferik apparut à la porte, échangea un regard bref avec Serah, puis repartit aussitôt.
Même ici, le centre continuait.
Même ici, la machine tenait encore debout au-dessus d’eux.
Marek Varlan entra quelques secondes plus tard.
Il ne s’approcha pas beaucoup.
Pas besoin.
Sa présence suffisait à remettre la pièce dans un autre type de silence.
Son regard passa sur les six réveillés.
Puis sur les deux lits vides.
Puis revint.
— Vous êtes encore là, dit-il.
Sa voix était basse.
Rugueuse.
Exacte.
— Alors tenez.
Rien d’autre.
Puis il sortit.
Ce fut encore pire que s’il avait parlé davantage.
Parce qu’il avait raison.
Le monde n’avait pas suspendu sa marche pour deux morts.
Leur douleur ne changeait rien à la suite.
Kairo referma les yeux une seconde.
Pas pour fuir.
Pour sentir ce que son propre corps était devenu.
Quelque chose avait changé.
Pas seulement la douleur.
Pas seulement l’épuisement.
Une présence plus lourde.
Un fond mauvais.
Une densité neuve qu’il ne savait pas encore nommer.
Autour de lui, les autres respiraient le même air sale de réveil, de survie et de manque.
Lior finit par tourner la tête vers lui.
Ses yeux étaient rouges.
Pas de larmes tombées.
Juste rouges.
— Il était là, murmura-t-il.
Kairo ne répondit pas.
Parce qu’il savait exactement ce que voulait dire cette phrase.
Il était là.
Ce matin encore.
Dans le dortoir.
Dans le couloir.
Dans la salle d’attente.
Sur l’autre table.
Sous l’autre lumière.
Et maintenant il n’était plus là.
Edrik non plus.
Le faux centre apparent avait disparu.
Et avec lui, autre chose.
Ils n’avaient même pas eu le temps d’y arriver qu’on commençait déjà à les enlever les uns aux autres.
Kairo ouvrit les yeux.
Six lits occupés.
Deux vides.
Une salle blanche.
Un monde encore debout dehors.
Et ici, déjà la suite d’un effondrement.
Le premier à s’être levé n’avait pas rouvert les yeux.