SNK : La Guerre des Fantômes
Les semaines avaient fini par se superposer.
Le centre leur avait appris ça aussi.
Pas seulement à tirer.
Pas seulement à tenir une lame.
Pas seulement à encaisser.
Il leur avait appris à ne plus distinguer clairement les jours.
Réveil.
Contrôle.
Module.
Correction.
Repas courts.
Corps lourds.
Sommeil cassé.
Puis recommencer.
Au bout d’un moment, la fatigue cessait d’être un incident.
Elle devenait l’état normal du corps.
Ce matin-là, pourtant, quelque chose différait.
Soren fut le premier debout.
Comme souvent.
Sans agitation.
Sans effort visible.
Quand l’adjudant Ferik Lorn apparut dans l’encadrement de la porte, tablette en main, Soren avait déjà refermé sa veste.
Lior se redressa plus lentement, une main sur la nuque.
Edrik resta une seconde de trop penché en avant avant de se forcer à revenir droit.
Mira était déjà assise au bord de son lit, stable.
Nerla ne disait rien.
Tomas avait ce regard trop net des jours où il voulait prouver quelque chose avant même de savoir quoi.
Ilia se leva sans bruit.
Kairo comprit au ton de Ferik que la matinée ne suivrait pas la ligne habituelle.
— En tenue. Vous me suivez.
Pas de numéro de module.
Pas d’ordre d’équipement.
Pas de casque.
Pas d’arme.
Soren demanda, net :
— Immédiatement ?
Ferik leva les yeux.
— Oui.
Soren hocha une fois la tête.
— Reçu.
C’était peu.
Mais cela remit le dortoir dans l’axe.
Tout le monde bougea aussitôt.
Ils s’habillèrent dans le bruit bref des bottes, des sangles, du tissu tiré trop vite.
Le groupe de huit existait désormais comme une évidence.
Ni bande, ni amitié.
Seulement ce qui restait.
Le programme n’avait jamais annoncé clairement les éliminations.
Il n’en avait pas besoin.
Il suffisait de voir qui disparaissait des couloirs, qui changeait de bâtiment, qui n’était plus rappelé dans les mêmes files.
Certains avaient glissé hors de leur horizon par transfert.
D’autres par blessure.
D’autres encore par classement.
Le centre triait sans cérémonie.
Ils suivirent Ferik.
Le trajet confirma ce que Kairo pressentait déjà.
Ils dépassèrent la salle d’équipement sans s’y arrêter.
Puis le couloir des modules tactiques.
Puis la descente vers les espaces d’entraînement rapproché.
Lior souffla par le nez.
— Ça sent pas l’exercice.
— Non, dit Soren.
Mira ajouta, basse :
— Trop propre pour ça.
Ferik ouvrit une porte lourde et les fit entrer.
La salle était nue.
Table longue.
Chaises métalliques.
Mur blanc.
Lumière fixe.
Pas de fenêtre.
Au fond, le lieutenant-colonel Arved Seln les attendait déjà.
À sa droite, la docteure Serah Tolen.
Un peu en retrait, près du mur, le capitaine Marek Varlan.
Rien, dans leur posture, ne laissait croire qu’un choix restait ouvert.
— Assis, dit Arved.
Ils obéirent.
Soren prit place le premier, sans empressement, sans résistance non plus.
Lior à côté de lui.
Ilia plus loin.
Tomas trop raide.
Mira droite.
Nerla fermée.
Edrik tendu.
Kairo silencieux.
Arved attendit que tout le monde soit installé.
Puis il parla.
— La phase commune est terminée.
Sa voix n’avait pas besoin de dureté.
Elle tenait par elle-même.
— Les évaluations complémentaires sont closes. Si vous êtes dans cette salle, ce n’est plus pour être observés. C’est parce que l’observation a déjà abouti.
Le silence se resserra.
Soren ne bougea pas.
Arved poursuivit.
— Vous n’avez pas été retenus parce que vous étiez les meilleurs. Vous avez été maintenus parce que vos corps peuvent encore être utilisés plus loin.
Edrik baissa les yeux.
Tomas releva légèrement le menton.
Lior fixa Arved sans ciller.
Soren posa la première vraie question.
— Plus loin comment ?
Arved répondit immédiatement.
— Par la Greffe.
Le mot tomba entre eux.
Ils l’avaient tous déjà entendu.
Sur le front.
Dans les rumeurs.
Dans les demi-vérités que les familles répétaient sans les comprendre.
Mais ici, prononcé sans effet, il devenait plus lourd.
Arved tourna légèrement la tête.
— Docteure.
Serah Tolen avança d’un pas.
Elle ne cherchait ni à rassurer ni à écraser.
Elle parlait comme quelqu’un qui n’avait pas l’intention d’adoucir ce qu’ils allaient entendre.
— La Greffe est la phase d’intégration du programme Soldat Titan, dit-elle. Si vous survivez, vous serez classés comme Greffés.
Personne ne bougea.
Serah poursuivit.
— Le programme Soldat Titan a été conçu pour produire des sujets de guerre capables d’opérer là où l’infanterie classique ne suffit plus. La Greffe n’est ni un soin, ni un renforcement classique. Elle ne corrige pas un corps. Elle le modifie durablement.
Son regard passa sur eux sans s’attarder.
— Elle agit sur plusieurs niveaux : physiologique, nerveux, adaptatif. Si vous survivez à l’intégration, votre organisme ne répondra plus selon une norme humaine ordinaire.
Cette fois, Soren demanda :
— En clair ?
Serah le regarda directement.
— Vous resterez des soldats au regard du commandement. Biologiquement, vous ne relèverez plus d’une condition standard.
Le mot standard tomba sans chaleur.
À côté, Kairo sentit sa gorge se serrer.
Mais la salle regardait encore Soren, parce que c’était lui qui tenait le fil le plus visible.
Serah poursuivit.
— La Greffe ne produit pas des copies. Elle ouvre des variations. Certaines seront utilisables. Toutes auront un coût.
Tomas parla aussitôt.
— Quel genre de variations ?
— Cela dépend du sujet, répondit Serah. Stabilité. Compatibilité. Réponse tissulaire. Tolérance nerveuse. Certaines manifestations émergent après intégration. D’autres ne se fixent qu’après une phase de stabilisation. Chaque Greffé est susceptible de développer une aptitude propre.
Le mot aptitude arrêta Tomas une seconde.
Pas de joie.
Pas d’enthousiasme.
Une attention plus sale.
Tomas avait compris le prix.
Ce n’était pas ce qu’il regardait en premier.
Soren ramena la question au vrai point.
— Et le coût ?
Serah répondit sans détour.
— Altérations durables. Instabilités possibles. Modification du rapport à la douleur, à la fatigue, à certaines pulsions, à certaines perceptions.
Mira prit alors la parole.
— Après, est-ce qu’on peut encore vivre normalement ?
Cette fois, Serah marqua un très léger temps.
Minime.
Mais suffisant pour que tout le monde comprenne avant qu’elle ne parle.
— Non, dit-elle. Pas au sens ordinaire du terme.
Arved reprit la main.
— Le programme n’a pas vocation à produire des vétérans réinsérables. Il a vocation à produire des ressources opérationnelles capables d’être projetées sur des théâtres que l’infanterie classique ne suffit plus à tenir.
Il ajouta, après un temps bref :
— Sans la Greffe, certaines lignes auraient déjà cédé.
Personne ne réagit.
Et c’était peut-être pire.
Puis Arved dit la chose la plus dure avec exactement la même voix qu’au début.
— Certains Greffés peuvent accroître leur puissance par consommation de chair humaine.
Personne ne bougea.
Le silence devint plus lourd.
Arved continua.
— L’effet est plus marqué lorsque cette chair provient d’un autre Greffé. Cela peut entraîner renforcement, transfert partiel, héritage de capacité ou cumul.
Edrik déglutit.
Nerla cligna plus vite.
Lior resta parfaitement fixe.
Soren, lui, ne quitta pas Arved des yeux. Pas de dégoût visible. Pas d’effroi démonstratif. Seulement cette manière de forcer l’homme en face à aller jusqu’au bout de ce qu’il disait.
Serah reprit.
— Ces effets s’accompagnent de risques majeurs. Rejet. Surcharge tissulaire. Altération comportementale. Conflit d’empreintes. Dégradation progressive de l’empathie. Instabilité.
Lior souffla, plus bas :
— Donc plus on mange…
Il ne finit pas.
— Plus un Greffé consomme de chair humaine, surtout celle d’un autre Greffé, plus il peut gagner en puissance, dit Serah. Et plus il risque de perdre en humanité.
Ici, le mot humanité semblait déjà déplacé.
Alors Kairo comprit autrement.
Les semaines d’entraînement.
Les notes.
Les regards.
Les corrections.
Les tris invisibles.
Le programme avait déjà prévu l’après.
Lior posa alors la question que tout le monde attendait sans la vouloir.
— Et si l’un de nous tombe ?
Arved répondit sans détour.
— Un Greffé mort ne constitue pas uniquement une perte opérationnelle. Il constitue un risque de récupération, d’assimilation ou de dégradation tactique.
Même Tomas perdit une seconde sa tension dans le visage.
Arved continua.
— Sur le terrain, un corps de Greffé ne se laisse pas. Il se récupère, se sécurise ou se détruit selon protocole.
Personne ne parla.
Soren baissa un instant les yeux vers la table, puis les releva.
C’était presque rien.
Mais parce que cela venait de lui, cela pesa davantage sur le groupe qu’une crispation plus visible.
Ilia prit alors la parole.
— Après la Greffe, combien de temps avant le déploiement ?
Marek Varlan quitta enfin le mur.
Il n’avança que de quelques pas.
Assez pour reprendre la pièce entière.
— Assez longtemps pour comprendre ce que votre corps vous fera, dit-il. Pas assez pour l’oublier.
Sa voix était basse.
Rugueuse.
Économe.
— Survivre à l’intégration ne suffira pas. Après la Greffe, vous entrerez dans une autre phase. Stabilisation. Contrôle. Adaptation. Maîtrise.
Son regard passa sur eux.
Kairo vit aussitôt la différence.
Soren soutenait ce regard comme s’il cherchait déjà à mesurer l’homme qui parlait.
Tomas, lui, le fixait autrement.
Comme s’il entendait surtout qu’il existait bien quelque chose à gagner de l’autre côté.
Marek ajouta :
— Certains d’entre vous supporteront mal ce qu’ils ouvriront. D’autres s’y attacheront trop vite. Les deux sont des problèmes.
Puis, après un silence net :
— Survivez d’abord. La mission viendra ensuite.
Et il se tut.
Rien ne pouvait venir après sans sonner plus faible.
Le silence revint.
Pas un silence militaire.
Un silence plus sale.
Huit jeunes restaient assis dans une salle blanche.
On venait de leur annoncer plus qu’une opération.
Ferik rompit finalement l’arrêt.
— Les protocoles préparatoires commencent demain à 05 h 30. D’ici là : surveillance renforcée, régime adapté, repos obligatoire. Vos affectations de salle vous seront remises en sortant.
Toujours la tablette.
Toujours la même neutralité.
Arved les regarda une dernière fois.
— Vous pouvez disposer.
Ce fut encore Soren qui se leva le premier.
Pas pour prendre la tête.
Pas pour jouer un rôle.
Simplement parce que son corps répondait avant les autres.
Lior suivit.
Ilia ensuite.
Mira.
Nerla.
Edrik.
Tomas.
Kairo en dernier.
Les chaises raclèrent le sol dans un bruit bref et sec.
Ils sortirent dans le couloir.
Là, personne ne parla tout de suite.
Sous les néons, les visages paraissaient plus secs encore.
Lior passa une main sur sa bouche.
Edrik gardait les yeux trop fixes.
Nerla marchait comme si elle classait déjà tout cela pour l’empêcher d’envahir le reste.
Mira avançait droite, plus grave encore.
Ilia tenait son rythme habituel, sauf que Kairo sentait bien qu’elle évaluait déjà le point précis où il faudrait tenir.
Soren marchait devant eux.
Toujours.
Mais maintenant, quelque chose avait changé dans cette image.
Avant, il pouvait encore ressembler au soldat le plus lisible du groupe.
À présent, il avançait comme quelqu’un qui venait de comprendre que la lisibilité ne le protégerait de rien.
Et Tomas—
Tomas ne souriait pas.
Il n’avait pas l’air heureux.
Mais il n’avait pas le même regard que les autres.
Quelque chose, dans ce qu’on venait de leur révéler, ne l’avait pas seulement atteint.
Quelque chose l’avait aussi attiré.
Kairo détourna les yeux.
Ils ne chuteraient pas de la même manière.
Au bout du couloir, Ferik ouvrit une nouvelle porte.
Derrière, il n’y avait qu’un autre sas, une autre lumière, une autre étape du centre.
Rien n’avait encore commencé.
Et pourtant, quelque chose leur avait déjà été retiré dans cette salle.
Pas un droit.
Pas une illusion.
Quelque chose de plus simple.
La part d’eux qui croyait encore que leur corps leur appartenait entièrement.
Le programme ne venait pas seulement de leur apprendre ce qu’ils allaient devenir.
Il venait de leur apprendre que leurs corps compteraient plus qu’eux.