SNK : La Guerre des Fantômes

Chapitre 8 : La lame

2848 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 16/04/2026 16:26

Le réveil fut plus lent.


Pas parce qu’on leur laissa du temps.


Parce que leurs corps n’en avaient déjà plus assez.


Kairo s’assit sur son lit avec la sensation d’avoir dormi sous une plaque de béton.


Ses épaules tiraient.


Ses avant-bras lui semblaient plus lourds que la veille.


Sous la peau, quelque chose gardait encore la mémoire sèche des impacts, du bruit et de la tension retenue.


Autour de lui, les autres bougeaient avec la même économie usée.


Lior jura à voix basse en posant le pied au sol.


Edrik, lui, resta une seconde de trop penché en avant, les coudes sur les genoux, avant de se redresser comme si de rien n’était.


Tomas avait le visage plus fermé que la veille.


Son épaule touchée ne le faisait pas boiter.


Mais il l’évitait dans chacun de ses gestes.


Soren, déjà debout, reboutonnait sa tenue avec cette propreté presque irritante qu’il gardait même après les pires journées.


Ilia avait noué ses cheveux plus haut que d’habitude.


Nerla ne parlait pas.


Mira, elle, se tenait déjà droite près de la porte, comme si le corps n’avait aucun droit de discuter.


On les fit marcher sans petit-déjeuner.


Encore.


Le couloir les mena plus bas dans le centre.


Plus ils descendaient, plus le lieu semblait perdre ce qui lui restait d’air.


Le béton se resserrait.


Les néons étaient plus rares.


L’humidité était plus froide.


À une bifurcation, Kairo aperçut une double porte métallique ouverte sur une salle longue, nue, où des silhouettes s’entraînaient déjà.


Pas de tirs.


Pas de cibles.


Seulement des chocs sourds.


Du métal contre du métal.


Des corps qu’on séparait trop tard.


Lior tourna légèrement la tête.


— Ah. D’accord.


Ferik Lorn, devant eux, ne ralentit pas.


— Gardez votre souffle pour l’intérieur.


Ils entrèrent dans une salle plus vaste, mais plus vide que celle du tir.


Pas de blindages.

Pas de couloirs tactiques.


Des lignes peintes au sol.


Des râteliers.


Des mannequins de frappe.


Des dalles usées.


Et, contre le mur du fond, une série de lames suspendues à crochets métalliques.


Capitaine Marek Varlan les attendait déjà.


À sa gauche se tenait un homme qu’aucun d’eux n’avait encore vu.


Grand sans chercher à l’être.


Sec.


Crâne presque ras.


Mâchoire plate.


Une vieille cicatrice traversait le dos de sa main droite jusqu’au poignet, comme si quelque chose avait tenté de l’ouvrir autrefois.


Il portait l’uniforme sans grade ostensible.


Il n’était pas là pour surveiller.


Marek laissa le silence se poser, puis parla.


— Sur ZND-45B6B, vous n’aurez pas toujours de ligne propre. Pas toujours de ravitaillement propre. Pas toujours de cadence propre.


Son regard passa sur eux.


— Les armes à feu règlent beaucoup de choses. Jusqu’au moment où elles cessent de le faire.


Il désigna le mur du fond.


— Terrain fermé. Chargeur vide. Incident de mécanisme. Perte d’arme. Manque de munitions. Distance cassée. À partir de là, vos préférences n’ont plus aucune valeur.


L’homme à sa gauche s’avança d’un pas.


Sa voix était basse, rugueuse, usée sans faiblesse.


— Sergent Ivar Keln.


Pas de présentation plus longue.


— Le tir vous laissait encore une distance. Ici, vous allez apprendre ce qu’il reste quand cette distance meurt.


Personne ne bougea.


— À courte portée, la technique compte. Le dégoût aussi. Celui qui cède à l’un ou à l’autre meurt vite.


Il promena son regard sur eux.


— À cette distance, le corps ment moins vite que la bouche.


Lior souffla par le nez, sans sourire.


Edrik avala sa salive.


Tomas, lui, leva déjà les yeux vers les râteliers.


Ivar suivit son regard.


— Oui. C’est pour vous.


Il s’approcha du mur et décrocha la première arme.


Pas une épée noble.

Pas un sabre de parade.


Une lame longue de service.


Large.

Dense.

Brute.


Assez longue pour tuer net.


Assez lourde pour rappeler qu’un corps devait la porter.


La garde était simple.

La poignée rugueuse.

Le métal sans beauté.


Ivar la tendit à Tomas en premier.


Le garçon la prit trop vite.


Le poids lui tira aussitôt le poignet d’un demi-centimètre vers le bas.


Rien de ridicule.


Rien qu’il ne puisse masquer.


Mais tout le monde le vit.


Puis vinrent les autres.


Quand la lame entra dans sa main, Kairo sentit d’abord le froid.


Ensuite le poids.


Pas seulement physique.


Autre chose.


Une arme à feu tenait encore le corps à distance.


Ça, non.


Ça forçait à imaginer la suite du geste.


À côté de lui, Soren prit la sienne sans fascination.


Lior testa trop vite l’équilibre, par réflexe.


Nerla absorba le poids sans bouger.


Edrik dut corriger sa prise une seconde fois.


Mira, elle, reçut sa lame avec une tenue presque grave, sans raideur théâtrale.


Et Ilia—


Kairo le vit immédiatement.


Pas de pose.

Pas de surprise.

Pas d’hésitation.


La lame entra dans sa main comme si son corps comprenait déjà ce qu’il devait enlever d’un geste pour ne garder que le nécessaire.


Même Ivar s’arrêta une fraction de seconde de trop sur elle avant de reprendre.


Il laissa le silence se poser encore un peu.


Puis :


— Ce n’est pas une belle arme. Tant mieux.


Il leva légèrement la lame.


— Une belle arme pousse les idiots à oublier ce qu’elle ouvre.


Il la désigna du menton.


— Celle-ci sert à finir ce que le terrain a commencé.


Il fit signe vers les lignes au sol.


— En place.


Ils se répartirent.


Ferik resta sur le bord, tablette en main.


Marek, plus loin, observait sans un mot.


Ivar prit une lame d’entraînement émoussée, mais lourde, et montra sans commentaire inutile :

garde,

angle,

distance,

ligne de coupe,

pas,

reprise d’appui.


Chaque démonstration allait droit au point.


Pas de tradition.

Pas de mystique.

Pas de style.


Seulement de quoi rester vivant assez longtemps pour tuer avant d’être tué.


— Vous ne dansez pas, dit-il. Vous tenez. Vous entrez. Vous sortez. Vous coupez court. Vous reprenez l’axe.


Son regard glissa sur le groupe.


— Si votre lame travaille plus que votre corps, vous êtes déjà morts.


Tomas leva trop haut sa garde au premier exercice.


Ivar n’eut même pas besoin d’accélérer.


Un pas.


Une rotation sèche.


Un choc du plat contre le poignet.


La lame de Tomas sauta.


Une jambe faucha l’appui.


Le garçon toucha le sol avant d’avoir compris.


Une seconde plus tard, la pointe d’entraînement reposait sous sa mâchoire.


Personne ne parla.


Ivar le regarda comme on regarde un problème simple.


— Tu voulais gagner quoi ?


Tomas, allongé, la respiration coupée, ne répondit pas.


— Mauvaise question, reprit Ivar. Je recommence. Tu voulais perdre quoi ?


Toujours rien.


Ivar retira la lame.


— Debout.


Lior détourna les yeux un instant, juste assez pour ne pas offrir à Tomas un sourire entier.


Soren, lui, n’avait presque pas bougé.


C’était peut-être pire.


Le travail reprit.


À vide d’abord.


Puis contre partenaire.


Le métal émoussé claquait sec.


Les semelles frottaient sur le béton.


Les respirations devenaient visibles.


Le bruit du tir avait quelque chose d’extérieur.


Ici, tout rentrait dans la cage thoracique.


Ivar annonça les binômes.


— Halvek avec Verek.

Vasker avec Solvek.

Brecher avec Drenek.

Vaas avec Sorenk.


Tomas tourna déjà son épaule dans l’axe de Soren.


Pas pour apprendre.


Pour reprendre quelque chose.


Soren prit sa garde sans un mot.


À côté, Ilia et Mira se faisaient face dans un silence si entier qu’il semblait couper le reste de la salle en deux.


Kairo se plaça devant Lior.


Edrik, lui, inspira plus profondément quand Nerla vint à sa hauteur.


— Premier passage, annonça Ivar. Contrôle. Pas de vitesse inutile. Vous cherchez la ligne, pas la gloire.


Kairo et Lior commencèrent.


Très vite, Kairo sentit la différence.


Avec une arme à feu, Lior dépensait son énergie vers l’extérieur.


Ici, il entrait avec tout.


Épaule.

Hanches.

Souffle.


Trop fort par moments.


Pas assez tenu.


Kairo parait, corrigeait, reculait d’un pas, revenait.


À la troisième passe, Lior tenta de casser l’échange par puissance.


Kairo pivota mieux qu’il ne l’aurait cru et plaça sa lame contre la base de sa gorge avant même d’avoir eu le temps d’en être fier.


Lior s’immobilisa.


Leurs deux souffles se heurtèrent dans la même distance.


— T’étais où, là ? demanda-t-il.


— En train d’éviter que tu m’ouvres en deux.


Lior eut un rire bref, sans joie.


— Ça me rassure à moitié.


Plus loin, Tomas attaquait Soren comme s’il cherchait un aveu.


Soren ne cherchait rien.


C’était précisément ce qui le rendait insupportable.


Il parait proprement.

Répondait juste.

Ne débordait jamais.


Au quatrième échange, Tomas accéléra hors rythme.


Soren le désarma presque sans le toucher vraiment.


La lame de Tomas heurta le sol dans un bruit honteux.


Ivar ne s’approcha même pas.


— Tu te bats contre lui ou contre ce qu’il te renvoie ?


Tomas récupéra son arme sans répondre.


Son visage s’était vidé de couleur.


Ses yeux, eux, brûlaient davantage.


Entre Ilia et Mira, c’était autre chose.


Ni douceur.

Ni rivalité sale.


Deux disciplines qui se heurtaient sans se salir.


Mira tenait sa ligne avec une gravité si complète qu’on aurait dit qu’elle retirait chaque geste inutile avant même qu’il naisse.


Mais Ilia—


Ilia allait plus loin.


Pas plus fort.


Pas plus vite.


Plus juste.


Quand Mira frappa un peu trop haut, Ilia dévia sans brutalité et l’obligea à reprendre son appui.


Quand Ilia entra trop court, Mira corrigea d’un demi-pas exact, lame basse, corps droit.


À la reprise suivante, Ilia ajusta sa garde avant même que Mira n’ait fini de déplacer son poids.


Angle trouvé.

Ligne fermée.

Réponse nette.


Mira le sentit.


Ivar aussi.


Il ne la quitta pas des yeux et dit simplement :


— Vasker gaspille moins.


Rien d’autre.


Pas besoin.


Dans la salle, cela suffit.


Mira reprit sa garde aussitôt.


Pas vexée.


Plus concentrée encore.


Et cette fois, quand elles se remirent en mouvement, Kairo vit clairement ce qui les séparait :


Mira tenait très bien.


Ilia lisait plus vite.


Edrik, lui, souffrait davantage.


Pas de faiblesse honteuse.


Autre chose.


La distance.


Le moment où l’autre corps devient trop proche pour qu’on puisse encore faire semblant.


Nerla le lut tout de suite.


Elle ne le ménagea pas.


Elle ne l’écrasa pas non plus.


À chaque erreur, elle corrigeait par la lame, par l’angle, par la pression d’appui.


Sans chaleur.

Sans mépris.


À la sixième reprise, Edrik laissa sa garde s’ouvrir une demi-seconde de trop quand Nerla entra dans son espace.


Il recula trop vite.


Sa propre lame heurta son avant-bras.


Pas de blessure sérieuse.


Juste assez pour le faire jurer.


Ivar le regarda.


— Voilà.


Maintenant tu sais ce que le corps fait quand la tête refuse encore d’y aller.


Edrik serra les dents.


— Je peux reprendre.


— Bien sûr que tu peux. La question n’a jamais été là.


Le module monta encore d’un cran.


Ivar fit signe à Ferik.


Des protections de gorge furent retirées.


Pas toutes.


Juste assez pour que chacun comprenne que le cadre se resserrait.


— Même exercice, dit Ivar. Cette fois, perte d’arme autorisée. Reprise au corps.


Le silence changea.


Pas plus fort.


Plus profond.


Lior souffla entre ses dents.


— Ah. Voilà.


Kairo ne répondit pas.


Parce qu’il pensait la même chose.


Kairo comprit que la lame n’était que le début.


Les passes reprirent.


Lame.

Déviation.

Choc.

Perte d’appui.

Main sur le poignet.

Épaule contre cage thoracique.

Genou qui bloque.

Corps qui cherche à passer avant l’autre.


Le métal ne suffisait plus.


Il fallait continuer après lui.


Cette fois, Kairo sentit le poids du souffle de Lior à quelques centimètres de son visage.


Pas le sien au loin derrière un viseur.


Le vrai.


Le chaud.

Le nerveux.

Celui d’un homme qui entre trop loin parce qu’il refuse de céder.


Quand Lior perdit sa lame dans une rotation trop large, il essaya de sauver l’échange par force pure.


Kairo prit l’extérieur de son coude, le déséquilibra et l’amena à genou.


Pas proprement.


Pas élégamment.


Juste assez.


Lior resta bloqué une seconde, puis releva les yeux.


Pas vexé.


Étonné.


— T’as déjà fait ça ?


— Non.


— T’as vraiment un problème avec la discrétion, toi.


De l’autre côté, Tomas avait encore poussé trop loin.


Cette fois, ce ne fut pas Soren qui le corrigea.


Ce fut le mur.


Sa propre charge le fit dériver hors ligne.


Soren entra dans son angle mort, crocheta son bras armé, et le cloua contre la dalle avant même que Tomas n’ait pu reprendre son souffle.


Pas un mot.


Pas un regard de victoire.


Seulement le contrôle.


Pendant une seconde, Tomas resta plaqué là, joue contre le béton, incapable de savoir s’il suffoquait de rage ou d’air coupé.


Puis il se releva avec cette rigidité de ceux qui sentent l’humiliation se coller à la peau.


Kairo vit alors quelque chose de dangereux.


Pas la colère simple.


La faim d’effacer ce qu’il venait de ressentir.


Chez Edrik et Nerla, l’incident arriva juste après.


Perte de lame.

Reprise au corps.


Nerla entra vite.

Trop vite pour ce qu’Edrik supportait encore.


Pendant une demi-seconde, il paniqua.


Pas au point de fuir.


Au point de se vider.


Ses mains firent le mauvais geste.

Son appui céda.

Son regard se coupa.


Nerla le figea net contre lui, avant-bras au sternum, contrôle du poignet propre.


L’air quitta Edrik d’un coup sec.


— Respire, dit-elle simplement.


Pas doucement.


Pas durement.


Comme un ordre qu’elle jugeait encore possible.


Edrik inspira, sale, cassé, revint dans son corps, puis hocha une fois la tête.


Mira et Ilia, elles, étaient entrées dans quelque chose de plus dense encore.


Lame perdue.

Reprise.

Poignet.

Coude.

Équilibre.


Leurs gestes semblaient se répondre sans jamais se ressembler.


Quand Mira força une immobilisation trop longtemps, Ilia la brisa non par puissance, mais par angle.


Quand Ilia perdit sa lame, elle retrouva la ligne du corps avant même que Mira n’ait fini son entrée.


Poignet fermé.

Épaule reprise.

Centre cassé.


Mira dut rompre d’un pas.


Pas large.


Mais réel.


Elle releva les yeux sur Ilia.


Cette fois, le respect n’était plus seulement possible.


Il était là.


Mira inclina très légèrement le menton.


Ilia ne sourit pas.


Mais elle ne détourna pas les yeux.


Ferik prit des notes.


Marek regardait.


Toujours.


Comme s’il attendait moins leurs performances que la forme exacte de leurs ruptures.


Ivar siffla la fin.


— Stop.


Le groupe s’écarta.


Poitrines hautes.

Mains plus lourdes.

Visages moins propres.


Ivar planta sa lame d’entraînement dans un support au mur.


— La plupart des morts stupides ne viennent pas d’un manque de courage. Elles viennent d’un manque de suite.


Il désigna les lames.


— Vous croyez encore enchaîner les outils. Tir, puis lame, puis corps. C’est faux. Le terrain les brisera dans l’ordre qui lui conviendra.


Son regard glissa sur eux.


— La seule question, c’est : quand l’un tombe, est-ce que vous continuez avec ce qui reste ?


Marek s’avança alors.


Très peu.


Juste assez pour récupérer le silence.


— Le terrain ne vous demandera jamais si vous préférez tirer ou entrer, dit-il. Il vous prendra ce qu’il peut, puis il verra ce qui reste.


Personne ne bougea.


— Ce que vous avez fait ici n’était pas un cours.


Il laissa les mots retomber.


— C’était déjà une lecture.


Ferik consulta sa tablette.


Le bruit du stylet contre l’écran parut presque obscène dans le silence revenu.


Puis il releva les yeux.


— Ceux dont le nom va suivre restent pour le tri complémentaire.


Lior se figea.


Tomas releva la tête.


Edrik avait encore la respiration trop haute.


Mira ne bougea pas.


Kairo sentit quelque chose se resserrer derrière ses côtes.


Pas la peur seule.


La compréhension.


Kairo comprit alors que la proximité, elle aussi, faisait parler les corps.


Et que le programme avait déjà commencé à écouter.

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