SNK : La Guerre des Fantômes
Le panneau était déjà saturé.
Pas de cris.
Pas de cohue.
Juste cette densité raide de corps qui lisaient trop vite, comme si comprendre avant les autres pouvait encore changer quelque chose.
Kairo s’arrêta à deux pas.
Sous le titre AFFECTATIONS DE PRÉPARATION — PHASE I, les noms avaient été répartis en colonnes serrées.
Il trouva les leurs presque aussitôt.
Brecher, Kairo.
Halvek, Soren.
Vasker, Ilia.
Drenek, Lior.
Puis les autres.
Vaas, Edrik.
Sorenk, Nerla.
Verek, Tomas.
Solvek, Mira.
Huit.
Lior souffla par le nez.
— Bon. Au moins, on n’est pas partis chacun dans un trou différent.
— Pour l’instant, dit Ilia.
À leur gauche, un garçon sec, aux traits tirés, relisait déjà la liste comme s’il cherchait une erreur.
Pas grand.
Nerveux.
Trop mobile.
Quand son doigt s’arrêta sur son propre nom, il leva les yeux vers les autres avec l’air de quelqu’un qui évaluait déjà un classement invisible.
Tomas Verek.
Plus loin, une grande silhouette féminine demeurait parfaitement immobile devant le panneau.
Dos droit.
Menton fixe.
Aucune réaction visible.
Elle ne relut pas la ligne.
Elle l’absorba.
Puis elle se détourna sans mot inutile.
Mira Solvek.
Kairo la regarda passer.
Pas froide.
Tenue.
Comme si elle refusait déjà de se disperser.
— Groupe Huit-B, annonça une voix sèche. En ligne.
L’adjudant Ferik Lorn se tenait au bout du couloir, tablette en main.
Même visage fermé.
Même économie de gestes.
— Je ne répéterai pas les consignes. Vous marchez. Vous écoutez. Vos commentaires attendront. Si plus tard existe encore.
Tomas arriva un demi-pas trop vite dans la ligne.
Ferik le vit sans le regarder vraiment.
— Vous avez entendu “en ligne”. Pas “en tête”.
Un battement passa dans la mâchoire du garçon.
— Oui, adjudant.
Lior tourna à peine la tête.
— Il a l’air agréable.
— Toi aussi, murmura Edrik, deux places plus loin.
Cela arracha à Lior un presque-sourire.
Premier vrai mouvement humain depuis la sortie du briefing.
Ils avancèrent.
Le couloir quittait les blocs de repos pour descendre vers une partie plus profonde du centre.
Moins de fenêtres.
Plus de béton nu.
Une odeur métallique, plus nette.
Au passage, Kairo aperçut d’autres groupes alignés contre les murs. Certains revenaient déjà d’un module. Transpiration sombre. Marques de frottement sur les protections. Un garçon boitait sans qu’aucun encadrant ne ralentisse pour lui.
La phase commune avait déjà commencé ailleurs.
Et personne n’avait pris le temps de les attendre.
Ferik les fit entrer dans une salle d’équipement.
Râteliers.
Caisses.
Plaques balistiques.
Casques.
Protège-gorge.
Gants renforcés.
Pas du matériel d’apparat.
Du matériel fait pour encaisser.
Un sergent aux épaules lourdes leur distribua les pièces sans commentaire. Il s’appelait Daman Kess, selon le marquage brodé sur sa poitrine. Cicatrice ancienne à la base du menton. Pas un mot de trop.
— Taille, annonça-t-il. Vous prenez ce qu’on vous donne. Si ça gêne, vous le dites. Si vous mentez, c’est votre cage thoracique qui paiera.
Ils s’équipèrent dans le bruit sec des attaches et du métal qu’on verrouille.
Kairo sentit tout de suite le poids.
Pas insupportable.
Mais assez pour modifier la manière de respirer, de tourner les hanches, de porter les bras.
À côté de lui, Nerla ajusta sa protection sans aide, gestes sobres, parfaitement économes.
Ilia fit pareil, avec cette manière qu’elle avait de ne jamais gaspiller un mouvement.
Soren, lui, bouclait déjà son casque quand Tomas s’acharnait encore sur une sangle.
Le garçon le remarqua.
Bien sûr qu’il le remarqua.
— T’as déjà porté ça ? lança-t-il, pas tout à fait une question.
Soren leva les yeux une seconde.
— Non.
Tomas serra plus fort l’attache jusqu’à la verrouiller.
Il n’ajouta rien.
Mais Kairo vit très bien ce qui venait de se produire.
Une rivalité avait trouvé son point d’accroche.
Le sergent Daman Kess posa une caisse de chargeurs sur une table métallique.
Le son fut assez lourd pour faire taire toute la pièce.
Il ouvrit le couvercle.
Cartouches réelles.
Plus personne ne pouvait se raconter d’histoire.
— Munitions actives, dit-il. Vous êtes sous protection. Ça ne vous rend pas invulnérables. Les ricochets existent. Les erreurs aussi.
Personne ne parla.
— Vous allez franchir, couvrir, relayer et atteindre un point de validation. Échec individuel, pénalité collective. Mauvaise lecture d’ordre, pénalité collective. Perte de rythme, pénalité collective. Si vous vous demandez si c’est fait exprès, la réponse est oui.
Lior fixa les chargeurs.
— Ils perdent pas de temps.
Mira, qui finissait de serrer son brassard, dit sans lever les yeux :
— Nous non plus.
Sa voix était basse.
Nette.
Sans dureté démonstrative.
Simplement droite.
Tomas prit son arme d’exercice modifiée un peu trop vite.
Daman le vit.
— Vous êtes pressé de faire vos preuves, Verek ?
— Non, sergent.
— Mentez mieux, alors.
Edrik eut un souffle bref, vite étouffé.
Ferik Lorn ouvrit la porte suivante.
— Module un. Couloir tactique C. Mouvement.
Ils débouchèrent dans une structure allongée, cloisonnée, traversée de passerelles basses, d’angles morts et de panneaux de blindage mobile.
Au plafond, un réseau de rails permettait de déplacer des cibles et des volets.
Plus loin, des impacts frais marquaient déjà des plaques d’acier.
Ce n’était pas un stand.
C’était un dispositif pour apprendre à mal respirer.
Capitaine Marek Varlan attendait au bord de la zone, casque sous le bras.
Pas un mot de bienvenue.
Il regarda simplement le groupe, comme on jauge un matériau avant de décider s’il vaut la peine d’être travaillé.
Puis il parla.
— Vous allez avancer par deux. Ordres transmis en cours de parcours. Vous couvrez. Vous bougez. Vous corrigez. Si l’un joue seul, tout le monde paie.
Son regard passa sur eux.
— Le but n’est pas d’être beaux. Le but est d’arriver vivants au bout d’un ordre qui change.
Il désigna la première section.
— Binômes :
Halvek — Verek.
Vasker — Sorenk.
Brecher — Vaas.
Drenek — Solvek.
Lior eut un très léger mouvement du menton vers Mira.
— Ça promet.
Mira vérifia la chambre de son arme, vide pour l’instant.
— Tâchez surtout de rester utile.
Il la regarda une seconde, surpris, puis eut un rire court.
— D’accord. Toi, ça me va.
Ferik donna le signal.
Les chargeurs furent engagés.
Le bruit sec du métal sur métal fit monter autre chose dans l’air.
Pas la peur pure.
La certitude.
Premier sifflement.
Premier tir au loin.
Premier impact sur blindage.
Le module commença.
Soren et Tomas passèrent les premiers.
Soren bas, propre, précis.
Tomas un rien plus rapide, un rien trop tendu, comme s’il voulait constamment montrer qu’il gagnait quelque chose.
— Couvre gauche, lança Marek.
Soren pivota instantanément.
Tomas anticipa avant l’ordre suivant et se retrouva découvert une demi-seconde de trop.
Une balle frappa sa plaque d’épaule dans un claquement brutal.
Pas perforant.
Suffisant pour lui arracher l’air et l’écraser contre le panneau.
Son bras resta mort une demi-seconde.
— Reprise ! aboya Ferik.
Tomas serra les dents, revint en ligne aussitôt.
Pas un mot.
Soren ne le regarda même pas.
C’était peut-être pire.
Deuxième binôme.
Ilia et Nerla.
Aucun effet.
Aucune précipitation.
Deux masses droites qui se relayaient avec une économie presque inquiétante.
Quand l’ordre changea au milieu du franchissement, elles corrigèrent sans rupture visible.
Marek nota quelque chose sur sa tablette.
Kairo le vit, même à distance.
Eux aussi étaient déjà en train d’être classées.
— Brecher. Vaas. Go.
Kairo s’engagea avec Edrik.
Le premier angle lui renvoya immédiatement l’odeur de poudre et de peinture brûlée.
— Couverture haute, cria Ferik.
Edrik leva son arme un peu trop brusquement. Pas assez pour perdre la ligne. Assez pour montrer qu’il forçait sa propre tension.
Kairo compensa le rythme à droite.
Deux impacts claquèrent sur la barrière devant eux.
Ricochet court.
Éclat de métal.
Rien de grave.
Mais plus personne ne pouvait encore prétendre qu’il s’agissait d’une simple mise en jambe.
— Avance ! lança Edrik.
— J’y suis.
Ils franchirent la première chicane.
Nouvel ordre.
— Changement. Retour arrière de deux. Couverture croisée.
Edrik hésita un dixième de seconde.
Assez pour perdre le pas.
Kairo posa la main sur sa plaque dorsale et le ramena dans l’axe avant que leur ligne ne casse.
Ils repartirent ensemble.
Au bout du segment, Edrik souffla :
— Merci.
— Respire d’abord.
Ils sortirent du module avec les avant-bras déjà lourds.
Edrik souriait encore, mais trop vite. Sa main tremblait quand il remit la sûreté.
Restait le dernier binôme.
Lior et Mira.
Lior partit vite.
Trop vite, évidemment.
Mais cette fois, ce ne fut pas lui qui cassa presque le rythme.
À la deuxième station, un changement d’axe les força à traverser une zone plus ouverte que prévu. Un impact éclata sur le blindage près de Mira. Pas blessant. Suffisant pour secouer la structure.
Lior se retourna, prêt à reprendre seul.
Mira, elle, s’était arrêtée non par peur, mais parce qu’un troisième ordre venait de tomber sur la fréquence :
— Maintien. Couvrez le couloir secondaire.
Elle l’avait entendu.
Lui non.
— Lior, à droite, dit-elle.
Il obéit juste à temps.
Une cible mobile surgit du rail latéral. Mira la marqua presque sans lever la tête. Lior corrigea la seconde dans la foulée.
Puis un autre binôme, plus loin, ralentit brièvement dans un couloir adjacent.
Tomas.
Encore.
Marek ne cria pas.
— Continuez votre ligne.
Lior vit bien le problème.
Kairo aussi.
Tomas venait de perdre un appui et s’était retrouvé trop exposé en voulant repartir avant l’ordre.
Soren tenait la couverture, mais leur rythme s’effondrait.
Une seconde.
Pas plus.
Mira fit alors quelque chose que Kairo n’oublia pas.
Elle ne rompit pas leur propre progression.
Elle ne se jeta pas non plus vers eux comme dans une scène héroïque.
Elle déplaça simplement son angle de couverture, ouvrit un cône de tir propre sur la zone qui menaçait Tomas, et dit :
— Maintenant.
C’était sec.
Calme.
Presque grave.
Tomas repartit.
Soren aussi.
Le rythme global revint.
Ferik siffla la fin du module.
— Stop ! Sécurisez !
Le silence qui suivit les tirs parut plus violent que le bruit.
Les chargeurs furent retirés.
Les culasses vérifiées.
Casques ôtés.
La sueur collait déjà les nuques malgré l’air froid.
Kairo comprit qu’à partir de maintenant, le bruit sec d’une plaque touchée ne quitterait plus vraiment leurs corps.
Lior passa une main sur son visage.
— Bon. Là, au moins, c’est clair.
— Quoi donc ? demanda Edrik.
— Qu’ils nous préfèrent troués dehors plutôt que mous dedans.
Edrik eut un rire bref, encore sous adrénaline.
Mira, elle, but une gorgée d’eau sans commenter.
Tomas arrivait en dernier, l’épaule encore raidie par l’impact reçu sur la plaque.
Il lança à Soren :
— T’aurais pu prévenir plus tôt.
Soren remit calmement la sûreté.
— J’ai couvert mon angle.
— Et moi, j’étais où ?
— Devant.
Le mot coupa net.
Lior détourna la tête pour cacher son sourire.
Pas assez vite pour que Tomas ne le voie pas.
— T’as quelque chose à dire ? demanda ce dernier.
— Oui. T’aimes foncer devant. T’aimes moins quand le mur répond.
Ferik claqua une fois dans ses mains.
Pas fort.
Assez.
— L’énergie qui vous reste, vous la gardez. Alignement.
Ils obéirent.
Marek s’avança de quelques pas.
Toujours pas de grand discours.
C’était mieux ainsi.
— Certains d’entre vous confondent vitesse et supériorité.
Son regard glissa sur Tomas sans s’y fixer.
— D’autres confondent contrôle et sécurité.
Cette fois, il passa sur tout le groupe.
— Un bon candidat n’est pas celui qui brille seul. C’est celui qu’on peut encore utiliser après la première erreur.
Personne ne bougea.
— Vous venez de commencer.
Ferik consulta sa tablette.
Puis lut une série de noms provenant des autres groupes, qui quittèrent la zone sous escorte.
Enfin, il releva les yeux vers eux.
— Huit-B. Vous restez.
Personne ne parla.
Même Lior.
Même Tomas.
Ferik poursuivit.
— Évaluation complémentaire dans vingt minutes. Sans repas. Sans repos long. Casques conservés.
Cette fois, Edrik blêmit un peu.
Nerla ferma brièvement les yeux.
Ilia ne bougea pas.
Mira baissa à peine le menton, comme si elle acceptait déjà quelque chose sans avoir besoin de le dire.
Kairo sentit sa gorge sécher malgré l’eau.
Ils n’étaient pas récompensés.
Ils étaient gardés.
Autour d’eux, les autres groupes s’éloignaient déjà.
Moins vite.
Plus loin.
Presque libres, pour l’instant.
Eux restaient.
Lior regarda les sept autres, un par un.
Pas longtemps.
Juste assez pour comprendre que quelque chose venait de se nouer.
Pas une amitié.
Pas encore.
Quelque chose de plus sale.
De plus utile.
De plus dangereux.
Ferik rangea sa tablette.
— Les huit restent. Les autres sortent.
Puis il ouvrit la porte du couloir suivant.
Et, derrière cette porte, il n’y avait ni bancs, ni pause, ni lumière plus douce.
Seulement une autre salle.
Plus étroite.
Plus nue.
Prête pour la suite.
Le tri avait déjà commencé.
Il les refermait ensemble.