Ceux qui survivent
Chapitre 4 : La brigade d'entraînement (part.4)
3856 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 15/04/2026 12:40
-SASHA ! LACHE CA DE SUITE !
Le cri venant des cuisines alarma Rosa qui se précipita à l'intérieur du baraquement, traversa au pas de course le réfectoire et déboula dans la pièce attenante servant de cuisine.
Armin tentait vainement de tirer Sasha par le bas de sa veste. Celle-ci battait des bras pour atteindre les plats qui s’étalaient sur le plan de travail, sous le regard presque terrorisé de Franz et Hannah. Enfin, Marco essayait de raisonner la jeune femme mais ses paroles semblaient loin d'être entendues tandis que Mina regardait la scène d’un air désespéré. Après tout, dès qu'il s'agissait de nourriture, Sasha n'était plus elle-même.
Les jeunes recrues avaient bien grandi. Leurs trois années de formation étaient sur le point de s'achever et le sergent-instructeur les avait autorisés à fêter ça comme il se devait. Le lendemain, le classement général allait être annoncé et ils allaient pouvoir réfléchir au corps d’armée qu'ils souhaitaient choisir. Par la suite, tous seraient dispersés, ne se revoyant que ponctuellement. Trois lourdes années à souffrir et se renforcer en un même souffle. A se lier les uns aux autres et créer un fort sentiment de camaraderie. La fin d'une telle expérience se devait d'être fêtée !
Les jeunes recrues avaient été réparties par groupe afin de prendre en charge les différentes tâches à accomplir : préparation du repas, préparation du réfectoire, nettoyage extérieur, nettoyage des baraquements, vaisselle et débarrassage après le repas.
Rosa était en train de balayer à l’extérieur devant le réfectoire quand le cri d’Armin l'avait alertée.
Ce dernier devait s'occuper du repas avec Marco, Mina, Hannah et Franz -même si Rosa suspectait ces deux derniers de passer plus de temps à se bécoter qu'à réellement travailler. S'il y avait bien un couple emblématique de leur promotion, c'était eux. Elle n'avait pas bien suivi leur histoire mais toujours est-il que du jour au lendemain, ils s'étaient pointés main dans la main, un peu rouges de gêne face aux regards curieux de leurs amis sans pour autant se dégonfler. Dans le dortoir des filles, Hannah s'était alors mise à beaucoup plus parler de Franz, son regard s'illuminant de centaines d'étoiles lorsqu'elle le faisait.
-Sasha, mais qu'est-ce que tu fais ?! s’exclama Rosa.
-Ça ne se voit pas ? répliqua Armin. Elle essaie de piquer dans les plats alors que c'est même pas encore l'heure de dîner !
Sasha poussa un grognement mécontent et d'un coup de pied, éloigna Armin lequel lâcha sa veste. En un bond particulièrement souple -presque félin- elle sauta vers le plan de travail où commençaient à s'accumuler différents plats. Rosa l'intercepta et, resserrant sa prise sur le corps de son amie, la hissa sur son épaule comme si elle ne pesait pas grand-chose
-Je la sors de là, annonça-t-elle.
Elle nota le sourire reconnaissant d’Armin alors qu'elle se dirigeait vers la sortie de la cuisine. Sur son épaule, Sasha s'agitait, criait qu'elle ne voulait pas partir et martelait son dos de ses poings. Pourtant, Rosa tint bon et sortit de la cuisine, bien décidée à amener Sasha partout, sauf ici. Traversant difficilement le réfectoire, elle s’efforçait de maintenir son amie en place.
-Fais pas ta terreur, lui dit-elle, tu mangeras mais en même temps que tout le monde !
-Repose-moi, Rosa, t’entends ?! Repose-moooi !
Les cris de la jeune Braus résonnaient dans les oreilles de Rosa qui grimaça, lui demandant de se calmer, ce qui sembla donner l'effet inverse. Déstabilisée sous le poids et les mouvements effrénés de la jeune fille, Rosa ne regardait pas où elle allait et se prit de plein fouet un obstacle au moment où elle allait sortir du réfectoire.
Pendant une seconde, elle perdit l'équilibre et tout se passe très vite.
D'un geste instinctif, Reiner, qu'elle venait de percuter de plein fouet, la rattrapa par le col de sa veste.
Sa prise autour de Sasha se relâcha et cette dernière en profita pour s’échapper. Elle perdit l'équilibre en voulant se précipiter trop vite vers la cuisine mais se reprit à la vitesse de l'éclair.
Le regard clair de Rosa croisa celui ambré de Reiner, elle le remercia silencieusement avant de réaliser que le “paquet” qu'elle portait sur son épaule lui avait faussé compagnie.
-Sasha reviens ici ! s’écria-t-elle en se lançant à sa poursuite.
Effectuant un saut en avant, elle percuta son amie dans le dos et la plaqua au sol avec une force et une détermination qu'elle montrait rarement en dehors des entraînements.
-Je te dis de me lâcher, Rosa !
-Non, tu vas encore tenter d’aller tout bouffer là bas !
-Mais lâche-mooooi bon sang !
Plaquée au sol, le nez contre les dalles froides, Sasha tentait vainement de frapper Rosa mais ses poings s’agitaient dans le vide. Cette dernière parvint à immobiliser ses bras dans son dos, sous le regard perturbé de Reiner et Bertolt.
Tout s'était passé très vite pour eux, ils n'avaient pas encore eu le temps de tout saisir de la situation. Ils s’apprêtaient à entreprendre le nettoyage du réfectoire quand ils avaient vu Rosa débouler, ne pas regarder devant elle, les percuter alors qu'elle portait une Sasha visiblement furieuse sur l'épaule.
Sans réfléchir, Reiner l'avait rattrapée avant de la lâcher lorsqu'elle s'était précipitée à la poursuite de la jeune Braus.
-Eh, vous deux, apostropha Rosa, si vous avez rien de mieux à faire, aidez-moi à l'immobiliser. On doit trouver Jean et Conny, ils savent la gérer, eux.
Les deux jeunes soldats eurent un moment d'hésitation.
-Eh j’vous parle ! Vous m'aidez oui ou merde ?!
Le ton grossier soudainement utilisé sembla fonctionner comme un déclic car les deux amis s’avancèrent et aidèrent Rosa à relever Sasha tout en s'assurant qu'elle ne s'échappât pas à nouveau.
-Mais qu'est ce qu'il se passe ? questionna Bertolt visiblement mal à l'aise avec le fait de contentionner une camarade ainsi.
-Elle essaie de voler ce qu’Armin et les autres sont en train de préparer pour le repas de ce soir.
-Bon sang, mais quelle goinfre tu fais, grommela Reiner.
A trois, ils conduisirent dehors une Sasha visiblement énervée et dépitée. Bertolt indiqua que Jean et Conny étaient en train de ranger le matériel d'entraînement. Le trio et leur prisonnière se traînèrent tant bien que mal dans la direction indiquée pour refiler la bombe-Sasha à ses amis les plus proches. Nul doute que ces derniers la gèreraient de la façon la plus pragmatique qui soit : en l'attachant le temps qu'elle se calme. Mais si c'était eux qui le faisaient, ça passerait mieux que si c'était elle. Après tout, il y avait entre eux trois un indéfectible lien d’amitié qui permettait quelques écarts bien justifiés.
Rosa eut un air soulagé après que Sasha eût été prise en charge par ses amis. Elle essuya son front d'un revers de main et poussa un profond soupir :
-Bon sang, c'est une vraie bête sauvage, quand elle veut ! Merci pour le coup de main.
-Y’a pas de quoi, répondit Reiner dans un sourire. Mais tu sais, t’avais pas besoin de nous rentrer dedans pour nous demander de l’aide.
-Ha ha, railla la jeune fille, parce que tu penses vraiment que je l'ai fait exprès ? Tu crois que tu en vaux la peine ? Que j'aurais pris le risque de tomber par terre avec une Sasha folle furieuse sur l'épaule juste pour tes beaux yeux ?
Sa réponse sembla déstabiliser Reiner qui bafouilla un peu, rougissant légèrement sous le regard intense et crispé de Bertolt. Rosa avait remarqué qu'il avait souvent ce type de réaction lorsqu'elle le charriait et que la situation semblait lui échapper. C'était sans doute pour ça qu'elle aimait autant le taquiner. Mais aussi parce qu'elle savait qu'il se reprenait bien vite et n'était pas du genre à ressasser.
-Ca va, je plaisante, reprit-elle en levant les yeux au ciel dans un sourire joyeux. Par contre, je ne plaisante pas en disant que Shadis pourrait bien nous passer notre dernier savon s'il ne nous retrouve pas à notre poste de tâche ménagère.
Ce disant, elle se glissa entre les deux amis, saisissant l'un et l'autre par le bras et elle les traîna jusqu'au réfectoire, où ils s’étaient croisés. Elle les abandonna là, reprenant son balai pour nettoyer l'extérieur du baraquement tandis que le duo rejoignait Ymir et Christa qui les attendait pour préparer le réfectoire aux festivités à venir.
***
Les fenêtres ouvertes du réfectoire laissaient entrer l’air doux de début d’été. Les derniers oiseaux piaillaient au loin, prenant sans doute le chemin retour vers le nid. Le soleil, boule rouge orangée disparaissait peu à peu à l'horizon. Ses rayons venaient caresser les tables alignées et recouvertes de mets que le groupe d’Armin avait vaillamment préparés. Shadis leur avait tenu un petit discours auquel peu d’entre eux avaient été réellement attentifs. Il y était question d’honneur, de courage et de dévouement à leur future carrière et futures missions de soldats. Puis il avait glissé entre deux recommandations militaires une petite phrase emplie de fierté de les voir être arrivés jusqu’au bout de leur formation. Son discours s’était conclu sur une invitation à profiter de cette dernière soirée d’innocence car bientôt, tous seraient en poste, écrasés par la responsabilité de veiller sur l’humanité et la protéger.
A présent, les rires et les discussions allaient bon train tandis que les assiettes se remplissaient et se vidaient. Sasha, assise entre Jean et Rosa, était fermement gardée à l'œil et devait contenir ses pulsions pour ne pas rafler toute la nourriture et risquer de se retrouver à nouveau ligotée. En face, Conny veillait aussi au grain.
-Franchement, commença Marco qui était à côté de Jean, j’en reviens pas qu’on soit arrivés jusqu’au bout tous ensemble.
-On va enfin pouvoir passer aux choses sérieuses ! exulta Eren, assis avec Mikasa et Armin à quelques places de Rosa. Je vais enfin pouvoir exterminer tous les titans !
Les yeux bleus d’Armin croisèrent ceux de Rosa et elle y lut clairement ses pensées : parcourir le monde, voir au-delà des murs, chercher des réponses à leurs questions. C’était pour ça qu’il s’était engagé et il se disait qu’il était enfin temps de donner corps à ces rêves qu’il nourrissait depuis petit.
-Ouais enfin on est pas tous suicidaires comme toi, railla Jean en lançant à Eren un regard dédaigneux. Si toi tu veux aller te faire bouffer, c’est ton problème. Pour ma part, je vais surtout aller vivre en ville et avoir la meilleure vie possible.
-Ils ont pas encore annoncé le classement, reprit Conny.
-Tu crois que je serai pas dans les dix premiers ? s’agaça le jeune homme.
-Je n’ai pas dit ça. Mais tu sais… on n’est jamais sûrs de rien.
-C’est parce que t’es trop bête pour avoir des certitudes, mon pauvre.
-En tout cas, coupa Christa comme pour apaiser la taquinerie entre les deux amis, ça veut surtout dire qu’on ne se reverra plus aussi souvent.
-Moi, je ne te quitte pas, s’exclama Ymir en passant un bras autour de son cou. Donc bien sûr qu’on se reverra.
-Je ne parlais pas de toi. Je parlais des autres.
-Il nous faudra de grands événements pour nous réunir à nouveau, répondit Rosa d’un ton calme avec un sourire serein. Peut-être que ce sera pour votre mariage, ajouta-t-elle en désignant Hannah et Franz du doigt, un éclat de taquinerie dans les yeux.
Les concernés, collés l’un à l’autre, rougirent subitement. Ils semblaient ne plus savoir où se mettre.
-Hein ? Mais… non… arrête voyons, bafouilla Hannah qui paraissait vouloir disparaître sous terre. Enfin… on n’est pas… ce n’est pas…
-Tu as le don pour mettre les gens mal à l’aise en une phrase, remarqua Reiner, le coude posé sur la table, la joue appuyée contre son poing fermé.
Il n’était pas agacé mais au contraire amusé alors qu’Hannah et Franz continuaient quelques bafouillements pour défendre leur cas.
-Pas ma faute, répliqua Rosa, si j’aime trop vous taquiner.
-On se verra aussi peut-être pour des anniversaires, suggéra Conny en regardant le plafond, comme dans une profonde réflexion.
-J’parie que tu sais même pas quel âge tu as, répliqua Sasha en dévorant un beignet de légumes à pleines dents.
-Mais si j’ai… euh… enfin mon anniversaire c’est le 2 mai ! On devrait se faire un carnet avec les dates de tout le monde.
-Parce que tu crois que tu auras des permissions pour fêter les anniversaires de tout le monde ? interrogea Jean avec un sourire un peu moqueur.
-Toi t’en auras pas besoin puisque de toutes les façons tu vas rejoindre les brigades spéciales pour ne rien foutre. Que tu sois en poste ou pas ne changera rien.
Rosa eut un rire en entendant la réponse de Conny. Jean surenchérit et les esprits recommencèrent à s’échauffer. Elle se dit qu’heureusement, ils n’avaient ni l’âge ni l’autorisation pour de l’alcool car elle ne voulait pas imaginer ce que ça aurait pu donner. Rapidement, Eren attaqua Jean sur sa fainéantise et affirma que s’il était aussi doué qu’il le prétendait, il devrait plutôt utiliser sa force pour combattre les titans au lieu de se cacher.
-C’est quand même incroyable que ce soient les plus à même de combattre et survivre qui aient la possibilité de s’éloigner des titans, asséna-t-il. Tu n’es pas d’accord, Annie ? Après tout, c’est toi qui me l’as fait remarquer.
La blonde, assise en face de Reiner et Bertolt, leva un œil sans expression sur Eren. Depuis le début de la soirée, elle semblait absente. Comme souvent.
-J’en sais rien, répondit-elle d’un ton neutre. Faites ce que vous voulez. Je ne sais pas quel est le meilleur choix.
Sur ce, elle termina son assiette et se leva. Quelques murmures s’élevèrent alors qu’elle quittait la table mais les attentions furent vite recentrées sur le débat actuel lorsque Reiner déclara :
-Moi je suis d’accord avec toi, Eren. On devrait tout donner pour s’opposer aux titans et reprendre ce qu’ils nous ont volé.
Cette simple phrase suffit pour réanimer les conversations, laissant Annie quitter le réfectoire sans que personne ne la suive des yeux. Sauf Rosa. Qui ressentait une forme de frustration. Durant ces trois ans, elle avait réussi à connaître un peu mieux chaque membre encore présent aujourd’hui. Même Mikasa, malgré son côté froid et distant, elle avait réussi à l’appréhender quelque peu. Échangeant des banalités et quelques sourires dans le dortoir des filles ou lors de quelques exercices. Mais Annie demeurait un livre immanquablement fermé et opaque. Songeant que ce soir était leur dernier soir, Rosa prit une dernière bouchée de son gratin et se leva à son tour. Les discussions étaient tellement animées que peu de monde la remarqua vraiment. Sasha lui demanda si elle pouvait finir son assiette de gratin, Jean lui lança un regard intrigué mais ne tenta pas de la retenir. De l’autre côté, Reiner lui demanda si elle allait bien, ce à quoi elle répondit d’un hochement de tête avant de se diriger vers l’extérieur du réfectoire. Elle n’avait manifestement pas envie qu’on la suive et ses amis le respectèrent. Sasha n’attendit pas vraiment de réponse pour récupérer son assiette.
Annie était à l’extérieur, assise dos contre le mur du dortoir des filles. Elle regardait le ciel et ses yeux quittèrent les étoiles pour se poser sur Rosa lorsqu’elle approcha. Ne sachant pas trop si elle devait se montrer délicate ou directe, la jeune fille opta finalement pour la dernière option. Elle considérait que sa camarade ne devait pas aimer qu’on tournât autour du pot et devait préférer la franchise aux circonvolutions.
-Pourquoi tu es toujours aussi distante ?
Sans demander l’autorisation, elle s’assit à côté d’Annie, laquelle haussa les épaules en réponse à la question.
-Je suis comme ça. Je suppose.
-Après trois ans, tout ce qu’on a vécu ensemble, les épreuves qu’on a traversées, tu n'as jamais eu envie de… partager ? Partager des moments comme celui-là ?
Il y eut un petit silence avant qu’Annie ne réponde :
-Non. Pas vraiment. Je ne suis pas faite pour ça.
Ce fut au tour de Rosa de garder le silence. Ses yeux se perdirent dans l’immensité du ciel. Celui-ci était dégagé, éclairant la scène de ses étoiles et sa lune presque pleine.
-Ca ne t’a jamais… manqué ? Vivre trois ans parmi nous et te mettre autant à l’écart… Ça ne t’a jamais manqué ce lien humain ?
Annie ramena ses jambes contre sa poitrine et appuya son menton sur ses genoux.
-Franchement ? Non. Mon seul lien… c’était mon père. Et il n’est plus là.
Il y avait, dans son ton, une forme de tristesse prégnante. Rosa songea qu’elle ne l’avait jamais sentie aussi honnête qu’à cet instant. Elle ne put s’empêcher de compatir. Même si elle ne savait pas précisément quelle était l’histoire de sa camarade. Après tout, bon nombre d’entre eux avaient perdu des proches lorsque le mur Maria était tombé.
-Oui… je suppose que ce n’est pas évident de combler un tel vide… et que toutes les interactions humaines nous paraissent futiles après ça.
Nouveau silence. Rosa sentit qu’Annie lui lançait un regard en coin mais elle ne dit rien. Il y avait une légère tension entre elles. De cette tension emplie d’une émotion non-dite. Celle qu’on ne veut pas dévoiler parce qu’elle fait trop mal. Fidèle à elle-même, Rosa n’insista pas. Parfois, on préférait enterrer la douleur plutôt que la dire. Tout simplement parce qu’on n’était pas encore prêt.
Finalement, Annie se redressa. Rosa leva la tête pour la suivre du regard. Avant de s’éloigner, la blonde lui lança :
-Merci. C’était sympa d’échanger.
La jeune Ackerman eut un sourire dans la nuit. C’était amusant que ce peu de mots ait été considéré comme un échange par sa camarade. Mais vu le peu d’interactions qu’elle avait eu avec les jeunes recrues, elle supposait qu’en effet, ce temps suspendu côte à côte avait quelque chose d’un véritable échange. Par les mots, les silences, les soupirs et les émotions contenues. Elle la regarda s’éloigner dans la nuit. Ne lui demanda pas où elle allait. Elle remarqua que quelques personnes commençaient à sortir du réfectoire. Aussi, sans trop s’en préoccuper, Annie bouscula Reiner, lequel l'interpella par son prénom. Mais elle ne s’arrêta pas, ce qui sembla agacer son camarade.
-Elle est impayable, pesta-t-il en se rapprochant de Rosa qu’il avait remarquée à quelques mètres, toujours assise contre le mur du baraquement.
-Elle est particulière, oui. Mais… je crois qu’elle a pas mal de blessures à panser. L’indifférence et l’éloignement, c’est sa façon de se protéger.
-Oui enfin, quand même. Elle pourrait faire des efforts, grogna-t-il en prenant place à côté d’elle.
-On a tous nos barrières qui nous permettent de faire face à l’adversité et de ne pas s’écrouler. Certains, c’est le déni. D’autres l’hyperactivité qui permet de ne plus penser. D’autres encore, c’est l’éloignement. Toi aussi, Reiner Braun, je suppose que tu as les tiennes, ajouta-t-elle dans un sourire, approchant soudainement son visage du sien en le regardant dans les yeux.
Ce geste le déstabilisa et il se gratta la tempe, comme pour réfléchir à la question.
-Euh… oui… je suppose que tu as raison.
-Et c’est humain. C’est pour survivre. Et continuer d’avancer.
Ses propos semblèrent remuer quelque chose en lui car son regard, auparavant agacé du comportement d’Annie, se radoucit.
-Quelle sagesse, lâcha-t-il avec un sourire. Que ferait-on, sans tes paroles pleines de sens ?
-Vous seriez perdus.
Ils échangèrent un regard complice puis Rosa posa sa tête contre le mur derrière elle et leva le regard sur les étoiles qu’Annie admirait quelques minutes plus tôt.
-C’est fou de se dire qu’elles, elles ont un monde immense à leurs pieds. Et qu’elles se fichent de nos murs et de nos barrières.
-Tu aimerais être elles ?
-Parfois, oui. Mais en même temps, être humain, c’est pas trop mal non plus. On ressent beaucoup plus de choses et de sentiments qu’en étant une étoile, non ?
Un silence lui fit écho. Reiner semblait se demander si la question était sérieuse ou pas. Alors elle enchaîna :
-Même si parfois, les sentiments et les émotions sont une plaie, c’est quand même ça qui nous rend vivants. Et moi j’aime bien cette sensation.
Elle remarqua le sourire qui se dessinait sur le visage de son ami dans la nuit. Pour la première fois depuis qu’elle le côtoyait, elle se surprit à se dire que son sourire dégageait une émotion qui la touchait. Elle n’aurait su dire pourquoi ni comment. Répondant à son instinct, elle posa alors sa main sur la sienne, appuyée sur le sol. Il ne se déroba pas. Un regard échangé. Ils ne parlèrent pas. Levèrent à nouveau les yeux vers les étoiles.
Les émotions et les sentiments peuvent être une plaie.
Mais elle se sent vivante.