Ceux qui survivent
Chapitre 5 : La bataille de Trost (part.1)
3076 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 15/04/2026 21:16
Les cris.
D’effroi.
Le bruit des os qui craquent.
L'odeur caractéristique du sang.
Tout autour, le chaos. L’explosion de sensations.
Les tremblements incontrôlables.
Souffle court.
Battements affolés. Dans la poitrine.
Elle se force à respirer pour se calmer mais les pensées la submergent. S’entrechoquent. Elle serre les dents. Sent une sueur froide glisser le long de son échine.
Son uniforme est couvert du sang de ses camarades. Elle entend encore les cris de désespoir bien vite étouffés par les énormes mâchoires qui broient les corps et les âmes. Un cauchemar qui prend vie. Un cauchemar qui ne répond à aucune logique pour son esprit si analytique. Elle n'arrive pas à comprendre. Ou refuse de comprendre. Elle aimerait se dire que tout ça n'est qu'un rêve, qu'elle va se réveiller en hurlant et qu'elle sera sur sa couchette, entourée de ses camarades profondément endormies.
Ses camarades…
Où sont-elles ?
Où sont-ils ?
Elle a vu Olga, Hans et Aliocha se faire dévorer sous ses yeux. Elle n'y a survécu que grâce à un coup du sort. Parce que sous l'impact créé par le corps du titan sautant sur le toit, elle a glissé et est tombée dans la ruelle attenante. A priori, la créature avait fort à faire avec ses camarades pour ne pas venir la chercher.
Les mains tremblent.
Elle déglutit.
Elle est incapable de bouger alors qu'elle entend les os d’Olga craquer. Un gargouillement de sang pour un corps qui n'est déjà plus en vie.
Prostrée dans la ruelle, en position de proie vulnérable, Rosa cherche désespérément à mettre de l'ordre dans ses idées et à trier les mille pensées à la minute qui l'assaillent.
La fin de la formation s'était pourtant déroulée conformément aux attentes de chacun. Avec une certaine fierté, Rosa avait appris qu'elle avait été classée troisième. Puis de longues discussions s’étaient enchaînées entre les futurs soldats concernant leurs affectations. Comme à son habitude, Eren avait exhorté à rejoindre le bataillon, clamant qu'il fallait s’unir pour exterminer tous les titans et regagner leur liberté. Si son discours n'avait pas fait bouger certaines lignes comme pour Jean qui continuait d'affirmer qu'il allait rejoindre les brigades spéciales, d’autres avaient cogité.
En ce qui concernait Rosa, sa ligne était claire depuis le début : elle voulait le bataillon pour marcher dans les pas de sa mère, découvrir le monde au-delà des murs et comprendre ce qu'elle avait pu voir, ce qu'elle avait pu vivre.
Tout semblait être une journée banale de fin de formation. En attendant de se positionner pour leur corps d’armée, les jeunes recrues avaient été envoyées entretenir les remparts de Trost, histoire de se rendre utiles. Retrouver la ville et l'activité urbaine après trois ans à vivre en presque totale autarcie avait fait plaisir à Rosa qui s'était imprégnée de l'ambiance, des éclats de voix et de rire, naviguant entre les passants, son équipement tridimensionnel fermement sanglé sur son corps. Il y avait dans sa démarche une forme de fierté d'être arrivée jusqu'au bout de cette intense formation. Son regard trahissait une excitation à l'idée de ce qui l'attendait de l'autre côté.
Mais elle n'était pas préparée à ce qui l'attendait ce jour-même.
Elle se rappelait dans un brouillard de souvenirs d'un éclat jaune, une explosion, de la fumée intense et l'apparition du Titan Colossal surgi de nulle part. Le souffle violent lorsqu'il avait brisé la porte à l'image de ce qui s'était déjà passé à Shiganshina. La panique, la désorganisation. Mais, toujours, l'espoir : depuis cinq ans, l'humanité avait eu le temps de se préparer. Ce n'était plus comme Shiganshina. Cette fois-ci, ils allaient riposter.
Elle se souvenait de la fuite des civils, encadrés par les militaires qui tentaient de faire régner l'ordre pour une évacuation la plus efficace possible.
Les jeunes recrues avaient été affectées pour certaines au ravitaillement des bouteilles de gaz et pour d'autres aux lignes de soutien devant épauler les soldats expérimentés de la garnison qui s’étaient postés en première ligne. Ils devaient contenir l'invasion de titans pour permettre aux civils d'évacuer.
Rosa avait été mise en équipe avec Olga, Hans et Aliocha. Trois jeunes soldats volontaires, pleins de vie, de rêves et d’espoirs.
Espoirs déchus.
Tandis qu'ils se faisaient broyer par un titan aux yeux globuleux.
Alors que les derniers restes d’Olga disparaissaient dans la bouche monstrueuse, la créature reporta son attention sur Rosa, toujours prostrée dans la ruelle. Sans demander son reste, elle tendit son long bras dans le but de l'attraper et en faire son énième repas.
Il se passa alors quelque chose d’étrange.
Alors que Rosa était persuadée ne plus pouvoir bouger, ses mains tremblant sur les poignées de son équipement tridimensionnel, elle ressentit soudainement comme un long frisson la parcourir. Il n'était pas empli de peur mais, au contraire, d'énergie. L’énergie du désespoir, de la soif insatiable de survivre.
Elle entendit ce mot résonner dans son esprit.
Survis.
Survis.
Survis.
Sans plus réfléchir, dans un sursaut et un hoquet, son corps se mit en mouvement. Elle activa son équipement tridimensionnel, son grappin vint se ficher dans le mur adjacent lui permettant de s’élever dans les airs et reprendre pied sur le toit. Le titan la loupa de peu. Redressant la tête, un sourire figé sur son visage globuleux, il se remit en chasse. Avec agilité, Rosa se déplaça sur le toit d’en face, utilisant son équipement de la même façon qu'elle l’avait fait durant ces trois années d’entraînement.
Lorsqu'elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule, elle constata qu'autre chose avait attiré l'attention du titan car il avait cessé de la poursuivre et venait de s’engouffrer dans une autre rue.
Elle continua néanmoins de courir, s’efforçant de réguler son souffle et maintenir un rythme constant pour ne pas s’épuiser. Comme à l'entraînement.
Elle esquiva deux titans de dix mètres qui cherchaient désespérément une proie à se mettre sous la dent mais n’évoluaient qu'au milieu de morceaux de corps qu'ils avaient eux-mêmes déchiquetés. Elle retint un réflexe vomitif en remarquant une main coupée au poignet ainsi qu'un torse sans tête qui reposaient sur le toit qu'elle traversait en courant.
S’efforçant à ne pas regarder derrière elle, Rosa continua de filer. Elle ne savait pas où elle allait mais elle courait. Elle avait besoin de cette fuite en avant pour se forcer à réfléchir. Elle avait perdu ses camarades, son équipe, les seules personnes qu'elle croisait étaient désespérément mortes, elle ignorait ce qu'étaient devenus les autres membres de la 104eme brigade, elle n'avait pas encore croisé la route des soldats d'avant garde censés être les plus expérimentés d'entre eux… à moins que ce ne soit leurs corps qu'elle venait de dépasser ? Cette pensée l’arrêta net dans son élan. Elle prit enfin le temps de regarder autour d’elle et de s’orienter.
Elle avait couru sans penser à rien depuis la mort de ses compagnons. Elle ne s'était pas demandé si elle allait vers les premières lignes ou l'arrière-garde. En regardant autour d’elle, elle remarqua le QG, se dressant au loin, près du mur et de la porte intérieure. Cette même porte qui s’était clairement éloignée à mesure qu'elle menait sa fuite en avant.
Elle s'était dirigée vers les troupes d’avant-garde.
Mais elle n'avait croisé personne.
A part des cadavres.
Cette pensée l’emplit d’effroi.
Cela ne pouvait signifier qu'une seule chose : qu'il n'y avait plus d'avant-garde. Plus rien ne se dressait entre eux et les titans. Entre les titans et les civils. Ce qui expliquait l’attaque soudaine qu'ils avaient subie alors qu'ils ne devaient être là qu'en soutien.
Elle ferma les yeux quelques secondes, se forçant à se recentrer. Une douce chaleur l’envahit alors, remplaçant le sentiment d’effroi. Lorsqu’elle rouvrit les yeux, son regard avait cessé de trembler de même que ses mains. Une volonté nouvelle venait de s’emparer d’elle. Un calme étrange compte tenu de la situation. Elle se sentait ancrée dans ses jambes, dans ses pieds, dans son corps tout entier. Prête à faire face. Pour sauver sa peau.
Sans hésiter, elle reprit sa route à la recherche de survivants. Il semblait que les premières lignes avaient été complètement décimées. Consciente qu’il était extrêmement risqué de continuer à aller de l’avant vers la porte détruite, elle fit demi-tour dans l’espoir de tomber sur certains de ses camarades ayant été positionnés sur la moyenne-garde. Elle priait intérieurement pour qu’ils soient encore en vie. Elle ne pouvait concevoir qu’ils se soient tous faits balayés par le chaos.
Chassant de mauvaises pensées de son esprit, elle reprit sa course, sautant de toit en toit à l’aide de son équipement tridimensionnel. Elle esquivait les titans qu’elle croisait, se refusant à engager un combat qu’elle n’était pas sûre de gagner. S’entraîner sur des mannequins était une chose. Découper la nuque de créatures bien réelles pouvant à tout instant vous croquer en était une autre. Elle ne se sentait clairement pas prête pour l’exercice.
Tout à coup, une voix emplie de désespoir attira son attention.
-Franz, allez Franz, réveille-toi, s’il-te-plaît !
Rosa interrompit sa course et son regard se porta sur la rue en contrebas. Elle reconnut Hannah, agenouillée devant le corps de Franz, tentant désespérément un massage cardiaque. Mais du premier coup d'œil, elle sut que son camarade ne se relèverait pas. Tout le bas de son corps manquait et Hannah massait un tronc inanimé avec l’énergie du désespoir.
Des vibrations firent sursauter Rosa. Elle constata qu’un titan d’environ huit mètres se dirigeait vers elles.
-Hannah ! appela-t-elle depuis le toit. Viens ! Tu ne peux pas rester là, c’est dangereux !
La jeune fille leva sur elle un visage larmoyant, dont l’expression trahissait à la fois la panique, le désespoir et le total déni de la mort de l’homme qu’elle aimait.
-Rosa ! Franz ne respire plus. Aide-moi ! Il…
-Hannah… tu ne peux pas… enfin… tu ne vois pas…
Les mots se perdirent dans sa gorge. Elle se sentit soudainement lourde, comme si la peine indescriptible de sa camarade venait peser sur tous ses membres. Comment lui dire ce qui était évident mais qu’elle refusait de voir ? Comment lui faire comprendre qu’un corps coupé en deux ne se relèverait pas ?
Déglutissant, Rosa serra les poings.
Elle ne pouvait pas.
Elle n’avait pas le courage d’ajouter de l’horreur à l’horreur.
Elle se souvint de ses propres paroles, quelques jours plus tôt. Lorsqu’elle avait dit à Reiner que tous avaient leur propre façon d’ériger des barrières pour se protéger. Et survivre. Elle comprit qu’Hannah préférait se réfugier derrière le déni pour ne pas s’écrouler.
Sauf qu’à cet instant, le déni pouvait lui coûter la vie car le titan de huit mètres venait d’accélérer le pas et que la jeune soldate ne semblait pas prête à quitter le corps sans vie de son petit ami.
Alors Rosa cessa de réfléchir. Elle agit.
Activant son équipement tridimensionnel, elle sauta au bas du toit, courut vers Hannah et, sans lui demander son reste, la saisit au niveau de la taille pour la ramener avec elle en hauteur.
Juste à temps.
Le titan venait d’effectuer un saut en avant, gueule ouverte. Ses mâchoires se refermèrent sur le vide tandis que son corps s’écroulait sur celui, sans vie, du soldat à terre.
-FRANZ ! hurla Hannah, tendant désespérément une main tremblante vers lui.
Rosa dut la ceinturer pour l’empêcher de courir vers le cadavre de son petit ami et, par la même occasion, se jeter droit dans la gueule du titan.
-Arrête ! supplia-t-elle. C’est trop dangereux de descendre ! Tu ne peux plus rien pour Franz.
Hannah continuait de crier en se débattant, les larmes coulant sur ses joues sans s’interrompre. Tenant bon, Rosa sentit ses propres larmes brouiller ses yeux.
-Arrête je te dis, continua-t-elle. Tu vas te faire bouffer. C’est horrible, je sais. C’est horrible… mais… on ne peut pas… Hannah, je t’en prie…
La tristesse et la rage commençaient à remonter dans sa poitrine et elle sentit sa gorge se nouer tandis qu’elle retenait sa camarade. Malgré l’émotion qui commençait à la submerger, une partie d’elle perçut clairement le titan se relever et courir dans leur direction.
Son corps réagit tout seul : elle sauta sur le côté pour esquiver l’énorme bras qui venait de s’abattre sur elle. Cependant, elle lâcha Hannah alors qu’elle amortissait sa chute en roulant sur elle-même. Elle n’eut pas le temps de voir où était sa camarade car le titan repartit aussitôt à l’assaut.
Nouveau coup.
Nouvel impact.
Nouveau saut.
Elle ne réfléchissait plus.
Elle laissait le total contrôle à son corps.
Souffle court.
Percevoir, esquiver, percevoir, esquiver. C’était comme une danse mortelle entre elle et ce titan.
Les tuiles volaient alors que la créature détruisait le toit sur lequel elle était perchée.
Elle se força à les esquiver également, consciente que ces matériaux pouvaient devenir de dangereuses armes propulsées de cette façon.
Tout à coup, le titan cessa de la chercher et, en un éclair, elle comprit pourquoi. Sa gueule venait de se refermer sur les jambes d’Hannah qui affichait un air de terreur pure.
-HANNAH ! hurla Rosa, les yeux écarquillés.
En un flash, lui revinrent l’image de ses trois camarades précédemment dévorés. Elle était restée paralysée, à entendre leurs os craquer tandis qu’elle avait bénéficié d’une incroyable chance lui permettant d’y échapper.
Son souffle s’accéléra tandis que le visage d’Hannah se déformait en une grimace d’horreur.
A nouveau, une douce chaleur envahit la poitrine de Rosa. Mais cette fois-ci, la sensation ne fut pas passagère. Elle se répandit rapidement dans chacune de ses veines, comme un doux poison se propagerait dans son corps. Plusieurs émotions se mêlèrent : la rage, la tristesse, une pointe de peur et, surtout, une détermination farouche.
Poussant un cri de colère, elle arma pour la première fois ses lames et, sans réfléchir, activa son équipement tridimensionnel.
Ses grappins vinrent trouver la nuque du titan et elle s’élança.
Elle ne réfléchissait plus.
Son esprit était un brouillard d’émotions et son corps agissait.
Comme pour se donner contenance, elle poussa un nouveau cri tandis que ses lames pénétrèrent la chair du titan pour en découper un lambeau. Comme à l’entraînement.
Etrangement, elle sentit à cet instant précis une autre émotion supplanter toutes les autres.
De l’exaltation.
Ce fut bref.
Presque irréel.
Le titan s’écroula.
Et l’exaltation s’évapora. Remplacée par le bon vieux cocktail de peur et de détermination alimentée par la rage.
Détachant ses grappins de la nuque du titan, Rosa s’arrima de nouveau au mur du bâtiment et, dans un vif réflexe, rattrapa le corps d’Hannah que la créature avait relâché.
Une seconde plus tard, elle était de nouveau perchée sur le toit et allongeait Hannah sur les tuiles fracassées.
Avec une grimace, elle constata que toute la partie en-dessous du buste était sanguinolente, broyée. Il n’était même pas question de faire un garrot. Il n’y avait plus rien à sauver et elle perdait trop de sang.
Les yeux bleus de Rosa remontèrent sur le visage de la jeune fille. Elle ne pouvait dire si elle était vraiment consciente car son regard semblait regarder dans le vague tandis que des gémissements plaintifs s'échappaient de ses lèvres. Tout son corps tremblait et, en tendant l’oreille, Rosa comprit qu’elle disait avoir mal.
Sans se poser de question, elle prit sa main dans la sienne. Sa peau était déjà froide.
-Hannah, appela-t-elle doucement. Je suis là.
-F… Franz…? murmura-t-elle sans la voir.
-Non. C’est Rosa. Je suis là. Ne t’inquiète pas. Je ne te laisserai pas.
Sa prise sur la main se raffermit, comme si elle voulait lui prouver qu’elle disait vrai.
-Ah…
La voix d’Hannah faiblissait.
-J’ai… mal… qu’est-ce que j’ai mal…
Des larmes continuaient de couler sur le coin de ses yeux.
-Je sais, murmura Rosa. Je suis désolée. Je ne peux rien faire. Je… tout ce que je peux faire, c’est continuer à te parler si tu veux. Sache que tu n’es pas seule. Des jours meilleurs t’attendent. Quoi qu’il y ait plus tard…
Elle s’interrompit.
Elle constata que sa camarade était déjà morte.
Sa main, froide et raide, dans la sienne.
Ses yeux étaient restés ouverts, fixant un point lointain. Ses dents serrés pour contenir l’extrême souffrance de ses jambes broyées.
Rosa attendit quelques secondes avant de dégager sa main. D’un geste tendre, elle caressa doucement les cheveux d’Hannah. Puis, reprenant son pragmatisme, elle ravala ses larmes et ses émotions pour se relever. Elle laissa le corps de sa camarade derrière et reprit sa route. Elle devait trouver des survivants. Elle n’en pouvait plus de voir des morts.