Ceux qui survivent
Chapitre 3 : La brigade d'entraînement (part.3)
2808 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 14/04/2026 21:51
-Crois-tu que les titans nous privent volontairement de notre liberté et de tous les mystères que recèle le monde extérieur ?
Armin regarda Rosa avec curiosité. Ils étaient assis côte à côte dans l’herbe. Sous leurs yeux, plusieurs duos prenaient à cœur l’exercice facultatif du jour : le combat au corps à corps. Quelques autres -dont Conny et Sasha- semblaient faire une parodie d’affrontement, laissant libre cours à leur imaginaire burlesque. Enfin, quelques recrues comme eux avaient décidé de laisser tomber. Armin parce qu’il s’était déjà pris plusieurs raclées par Jean et savait qu’il n’était physiquement pas de taille. Rosa parce qu’elle avait déjà mis plusieurs raclées à Marco et commençait à s’ennuyer. L’exercice n’étant ni évalué ni obligatoire, ils s’étaient résolus à regarder les autres sans trop craindre les foudres du sergent-instructeur.
-Je ne crois pas qu'on puisse parler de volonté chez les titans, répondit Armin après un temps de réflexion. Ils ont plutôt l’air d'agir par… instinct. Ils ne parlent pas, ne communiquent pas -du moins de ce qu'on en sait. Aussi, il est plutôt difficile de savoir s'ils ont réellement une conscience.
-Tu imagines ce que ça impliquerait, un titan avec une conscience ?
-Que toutes ses actions seraient motivées…
-... Et qu'on se retrouverait face à un ennemi encore plus redoutable qu’imaginé. A ce qu'on dit, certains sont très grands, dix, quinze mètres, ce qui les rend redoutables. Mais la plupart ont des trajectoires prévisibles et surtout ils ne se coordonnent pas.
-Exactement, approuva Armin en hochant vigoureusement la tête. C’est sans doute pour ça qu'on ne s'est pas encore tous faits dévorer. Heureusement, les déviants ne sont pas la majorité…
-... Et même eux ne communiquent a priori pas et ne se coordonnent pas.
Ils se turent, chacun plongé dans ses pensées. Rosa aimait ces discussions avec Armin. Ils pouvaient échanger sur tout et sur rien, sur leurs questions existentielles et les interrogations sur le monde les entourant. Après près de neuf mois à se côtoyer quotidiennement, s'entraîner et vivre ensemble, ils avaient fini par comprendre mutuellement leur façon de réfléchir et pouvaient même parfois terminer les phrases de l'autre. Une sorte de complicité née d'une même curiosité insatiable pour le monde.
Soudainement, les pensées de Rosa furent interrompues par un cri et le bruit d'une chute : Eren venait de s'écraser à quelques mètres, le haut du dos embrassant l'herbe, les jambes ayant basculé au-dessus de son visage en une incroyable acrobatie. Face à lui, impassible et désabusée, Annie le regardait. C'était clairement son œuvre.
-Eren ! s’écria Armin prêt à se lever pour secourir son ami.
Mais Rosa le retint d'un geste. Annie n'en avait pas fini. Elle lança une remarque au jeune homme, arguant que c'était de sa faute, c’était lui qui l'avait attaquée elle, la faible femme. A l’instar d’Eren, Rosa songea qu'elle se fichait bien de lui. S'il y en avait une qui n'avait rien de la faible femme en dépit de son petit gabarit, c'était bien elle.
Puis Annie se tourna vers Reiner qui était posté à proximité, l'invitant à l'attaquer à son tour. Il tenta de se défiler mais un regard d’Eren l’en dissuada. Bientôt, il connut le même sort tandis qu’Annie s'éloignait.
Rosa se leva en même temps qu’Armin. Ce dernier tendit la main à son ami d'enfance afin de l'aider à se remettre sur ses pieds. Rosa ne fit rien du tout, se contentant se croiser ses mains derrière son dos et d’arborer son plus charmant sourire taquin :
-Dites donc vous deux, vous vous êtes attaqués à un gros poisson. Vous vous attendiez à quoi ?
Eren grogna :
-C’est pas moi qui ai lancé les hostilités. C’est lui qui a dit qu’on allait lui donner une leçon puisqu’elle n’en ramait pas une.
D’un geste rageur, il désigna Reiner du doigt lequel haussa les épaules avec un sourire oscillant entre l’amusement et la gêne de s’être fait envoyer au tapis si facilement.
-Je te pensais plus intelligent et stratège que ça, Reiner, répliqua Rosa dans un rire. Je ne serais jamais allée défier Annie en un versus un. C’était sûr qu’elle allait vous mettre une raclée.
-Elle a raison, confirma Armin en époussetant le dos d’Eren. Je ne m’y serais pas risqué non plus.
-Mais ce n’est pas en évitant tous les risques qu’on progresse, répondit le jeune Jaeger, l’air plus décidé que jamais au fond des prunelles.
Cette remarque fit sourire Rosa qui croisa les bras sur sa poitrine, l’air désinvolte. Ce discours ne l’étonnait pas, venant de son camarade le plus tête brûlée et le plus têtu qui soit. Alors qu’elle allait renchérir, la voix de Mikasa l’interrompit.
-Annie, moi je veux bien apprendre ta technique.
En entendant son nom, la blonde se retourna et jaugea celle qui venait de s’adresser à elle.
-Je ne sais pas si ça fonctionnera sur toi, répondit-elle d’un ton glacial. Cette technique est faite pour les humains… mais j’avoue que je suis curieuse de savoir si elle fonctionne sur une bête sauvage comme toi.
Tout en parlant, elle se mit en position défensive, le regard concentré, les poings levés. Vu l’expression qu’affichait Mikasa, elle n’allait pas se défiler. Il y avait sur son visage un mélange entre sa distance habituelle et une détermination sans faille.
-Wah, elles vont vraiment le faire ?! s’écria Conny. Les gens, ramenez-vous, le combat du siècle va commencer ! Vous pariez sur qui ? Annie a toutes ses chances.
-Tu déconnes, le coupa Jean, c’est clairement Mikasa la meilleure.
Reculant de quelques pas pour laisser aux deux jeunes femmes la place d’une arène imaginaire, Rosa incita ses trois camarades à faire de même.
-Alors, tu paries sur qui ? lui demanda Reiner. Vous deux, c’est même pas la peine de vous demander, ajouta-t-il à l’adresse d’Eren et Armin. C’est sûr que vous soutenez Mikasa.
-Eh bien… disons qu’elles ont autant leurs chances l’une que l’autre, commença Rosa d’un ton réfléchi. Elles sont douées au combat, y compris au corps à corps. Mais Annie semble avoir un calme froid que n’a pas toujours Mikasa. Il lui arrive parfois de se laisser submerger par ses émotions et perdre temporairement ses moyens, surtout lorsque ça a avoir avec Eren.
-N’importe quoi ! répliqua le jeune Jaeger avec une moue.
-Si tu ne le vois pas, c’est bien ton problème. Mikasa tient à toi plus qu’à quiconque et je pense que tu dois être son seul talon d’Achille. Concernant Annie, elle ne nous a pas encore montré de faiblesse. Donc je dirais que si Annie parvient à déstabiliser Mikasa, elle peut avoir une ouverture pour prendre l’avantage. Mais les dés demeurent incertains.
-Je suis d’accord avec toi, approuva Reiner avec un sourire.
Il croisa les bras sur sa poitrine et reporta son regard sur le duo qui se faisait face, comme un spectateur avide d’assister à la représentation pour laquelle il a payé.
***
Le souffle de Rosa formait de la buée alors qu’elle sortait du baraquement servant de dortoir aux filles. La nuit était tombée depuis un moment. Le dîner s’achevait sur une note de bonne humeur dans le réfectoire, pour les quelques traînards qui voulaient passer encore un peu de temps devant leurs assiettes remplies d’une sorte de potage épais. La nourriture servie à la brigade n’était clairement pas de la cuisine fine. Mais elle remplissait son rôle principal : caler leur estomac et leur octroyer assez d’énergie pour poursuivre leur entraînement.
Tout le long du dîner, dans la chaleur tranquille du réfectoire, les discussions étaient allées bon train à propos du duel de l’après-midi. Lequel n’avait pas eu le temps d’aller jusqu’à son terme parce que Shadis avait interrompu l’exercice de corps à corps pour leur ordonner de courir 10kms avant d’achever leur journée. Beaucoup avaient rouspété, s’étant déjà imaginés rentrer tranquillement dans leurs dortoirs ou les espaces communs. Les protestations avaient été de courte durée car le regard plein d’autorité du sergent-instructeur les avait dissuadés de continuer sur cette voie.
Rosa s’était éclipsée assez tôt du dîner, goûtant, l’espace de quelques minutes, le silence du dortoir vide. Une bulle reposante, presque réconfortante dans cet univers où tout se fait en collectif. Puis elle en avait profité pour prendre une douche presque brûlante, se lavant de l’effort accumulé tout au long de la journée. Elle avait relevé ses cheveux mouillés en un chignon plus ou moins bien réussi puis s’était habillée de vêtements civils propres -un chemisier surmonté d’un épais pull et une jupe longue accompagnée de bottines. Elle s’était également enveloppée dans un grand châle avant de sortir du baraquement. Elle avait envie de sentir à nouveau l’air frais nocturne sur son visage et observer le ciel dégagé avant d’aller se coucher.
A l’extérieur, certaines recrues circulaient entre des baraquements. D’autres semblaient avoir eu la même idée qu’elle. Christa et Ymir étaient dans un coin, discutant à voix basse. Rosa était trop loin pour entendre ce qu’elles disaient. Samuel expliquait à Daz certaines constellations mais ce dernier semblait n’être qu’à moitié intéressé. Les inséparables Reiner et Bertolt étaient accoudés, côte à côte, sur une clôture délimitant le camp d’entraînement. Ils ne parlaient pas, se contentant de fixer un point à l’horizon. Rosa s’installa un peu plus loin, resserrant son châle autour de ses épaules. La nuit était encore fraîche en ce printemps mais elle aimait ce climat. Se sentir emmitouflée dans ses vêtements alors que son corps affrontait les températures extérieures. Il y avait là-dedans un moyen de se sentir extrêmement vivant, comme si l'inconfort permettait au corps de se sentir exister. Elle songea que c’était sans doute pour ça que certaines personnes ne pouvaient se passer de l’adrénaline du combat : c’était leur moyen de s’assurer exister. Si le corps souffre, s’il a peur, s’il peine, c’est qu’il est vivant. Il était possible de tenir ce même raisonnement avec des sentiments plus positifs : joie, amour, excitation, bien-être. Si le corps ressent, c’est qu’on est. Mais dans ce monde où chaque jour était un combat, les valeurs guerrières étaient davantage valorisées. On préférait parler de l’adrénaline due au combat que celle provoquée par les sentiments amoureux. Parce que combattre, c’était survivre. Être amoureux, c’était vivre -et ça, c’était un sacré luxe.
-Tu risques d’attraper froid, à traîner dehors avec des cheveux mouillés.
La voix grave la fit sursauter et la sortit de ses pensées. Elle y était tellement plongée qu’elle ne l’avait pas entendu s’approcher. Reiner prit place à côté d’elle, regardant devant lui, dans le lointain. Elle jeta un coup d'œil sur le côté, là où il se tenait précédemment. Bertolt n’était plus là. Reportant son attention sur son camarade, elle répondit d’un ton taquin :
-Te ferais-tu du souci pour moi ?
-Seulement pour la brigade. Si on perd l’un de nos meilleurs éléments dans les prochains jours à cause d’un coup de froid, on va perdre en niveau général. Et tu sais comment marchent les dynamiques de groupe : de bons éléments peuvent contribuer à tirer vers le haut ceux qui peinent davantage.
-Oh, je prends le compliment, répliqua-t-elle, toujours sur le même ton mais les joues légèrement rosies. Il n’empêche, tu as beau développer n’importe quel discours sur un soi-disant bien être général, je retiens aussi et surtout que tu t’inquiètes pour moi. Je sais que tu es comme le grand frère de tout le monde ici. Mais tu ne t’étais jamais vraiment préoccupé de moi -non pas que tu aurais dû. Qu’est-ce qui a changé depuis ?
Ce fut au tour de Reiner de rougir légèrement et d’afficher un sourire gêné :
-Euh… rien, rien du tout. Tu… enfin… qu’est-ce que tu as pensé du combat de cet après-midi ? finit-il par dire, changeant radicalement de sujet. Observer Annie en action t’a-t-il permis de définir son talon d’Achille que tu n’avais pas encore identifié ?
Rosa resta muette pendant un temps. Elle avait noté le léger malaise, la tentative maladroite de changer de sujet. Elle aurait pu continuer à le taquiner mais décida de n’en rien faire. Il semblait avoir retrouvé son sérieux et lui poser sincèrement la question.
-Non, avoua-t-elle finalement. Même en combat, elle reste toujours aussi mystérieuse. Il y a quelque chose qui s’anime dans son regard, quelque chose qu’elle n’a pas habituellement. Une étincelle de vie, presque. Mais elle ne montre aucune faiblesse.
Quelque chose passa sur le visage de Reiner. Comme… du soulagement ? Cette pensée surprit Rosa. Elle ne comprenait pas pour quelles raisons sa réponse pouvait lui procurer du soulagement. Mais elle n’était pas sûre d’avoir réellement bien lu son émotion. Aussi, elle ne fit aucune remarque et poursuivit :
-Par contre, la façon dont elle se bat montre qu’elle a de l’expérience. Elle dit que c’est son père qui lui a appris cette technique. Je pense qu’elle l’a apprise très tôt. Elle a eu le temps de la répéter, se l’approprier. Elle n’hésite sur aucun mouvement. Quelle qu’ait été son histoire personnelle, je parierais sur le fait qu’elle a été entraînée au combat depuis petite. Tu as une idée du pourquoi ?
-Euh… je… je ne me suis jamais posé la question, bafouilla Reiner, pris au dépourvu. C’est juste une fille bizarre. Qui sait ce qu’elle a vécu ?
Rosa haussa alors les épaules, comme fataliste : Annie était et resterait un mystère. Elle pouvait l’accepter.
-Remarque, toi aussi, tu t’en sors pas mal, reprit-elle après quelques minutes. Et pas qu’au corps à corps.
-Oh, serais-tu en train de me faire un compliment ?
-Peut-être bien, qui sait ?
Ils échangèrent un sourire complice avant de reporter à nouveau leur attention devant eux. La nuit devenait plus épaisse. Le paysage n’était plus qu’une ombre se découpant dans l’obscurité. A l’image de leurs silhouettes, postées côte à côte contre la clôture du camp d’entraînement. La grande et imposante carrure de Reiner à côté de celle de Rosa, de taille et corpulence moyenne qui paraissaient si petite en comparaison.
Le regard plongé dans le vague de la nuit, Rosa ne remarqua pas Reiner qui détaillait son profil avec intérêt. Un léger vent se leva et malgré son pull et son châle, elle frissonna. Elle se dit qu’il était peut-être temps de rentrer. Demain était un autre jour mais demain allait arriver vite. Avec une succession de nouveaux entraînements aussi éreintants les uns que les autres. Cependant, une sensation de chaleur diffuse la fit revenir sur sa décision. Reiner venait de poser une main sur son épaule et la chaleur de sa paume traversait doucement ses vêtements pour se diffuser à sa peau. Ils échangèrent un regard silencieux et elle se dit qu’elle allait peut-être rester là encore quelques minutes.
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Merci de m'avoir lue jusque-là ! J'espère que ces trois premiers chapitres de "mise en bouche" vous plaisent.
J'ai beaucoup de chapitres d'avance, je pourrai donc faire des mises à jour très régulièrement.
N'hésitez pas à me laisser votre avis, ça fait toujours plaisir !