Ceux qui survivent

Chapitre 2 : La brigade d'entraînement (part.2)

2402 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/04/2026 21:24

Les bottes venaient s'écraser dans les flaques en un bruit caractéristique. L’ambiance était rythmée par la pluie tombant sur leurs capes, Shadis qui leur criait de se remuer et les jeunes recrues qui haletaient sous l'effort. 

L'exercice du jour était pour le moins éreintant : courir 15km avec port de charge lourde, sous l'humidité froide de la pluie. Il y avait de quoi décourager mais ce n'était pas comme s'ils avaient le choix.

Pleinement concentrée sur la nécessité de garder un rythme constant et réguler son souffle, Rosa observait par moment ses camarades. Elle était dans le groupe de tête, derrière Mikasa et Annie, talonnée par Eren et Jean. Les vociférations de Shadis les exhortant à se “bouger le cul” lui semblaient loin.

Par curiosité, elle jeta un regard par-dessus son épaule. Eren avait cet air concentré qu'il arborait lors d'un exercice difficile pris très au sérieux. C'était comme si sa vie en dépendait et qu'il devait tout donner pour s’en sortir vivant. Derrière lui, Jean accélérait le pas. Rosa le suspectait de vouloir dépasser Eren pour prouver à quel point il était meilleur. Elle avait bien noté son étrange comportement lorsque Mikasa était dans les environs : entre les bafouillements et les rougissements et parfois le soudain énervement inexpliqué contre Eren. Une forme de jalousie, en somme, qui amusait Rosa, laquelle regardait ces interactions avec détachement. Elle avait déjà essayé de titiller Mikasa à ce propos, cherchant à cerner ce qu'elle en pensait, se demandant si elle trouvait ça flatteur. Mais, fidèle à elle-même, la jeune fille était restée évasive. Parler d’elle-même ne semblait pas au programme.


Rosa ralentit légèrement la cadence, laissant quelques autres de ses camarades la dépasser. Elle entendit Sasha se plaindre qu'elle avait beaucoup trop faim pour continuer mais qui avançait tout de même, trop effrayée à l'idée que Shadis lui tombe dessus. 

Du regard, la jeune Ackerman cherchait le troisième de l’inséparable trio : Armin Arlelt. Ce dernier n’avait pas tellement attiré son attention lors de leurs premiers jours au sein de la brigade d’entraînement. Il était plutôt discret, comparé à ses deux camarades, entre un Eren grandiloquent et une Mikasa de peu de mots mais d’action. Cependant, après six mois passés à s’entraîner et cohabiter ensemble, elle avait appris à le connaître et avait trouvé en lui une sorte de miroir d’elle-même. Il avait une insatiable curiosité dans laquelle elle se reconnaissait. Elle se souvenait lui avoir demandé, un soir, alors que les jeunes recrues s’éparpillaient pour rejoindre leur dortoir, pourquoi il s’était engagé. Il lui avait alors confié à mi-voix que son grand-père avait un livre parlant du monde extérieur. A grand renfort de mots, il lui avait raconté la mer qui était une sorte de lac infini plein de sel, les rivières de feu et les champs de sable, l’horizon qui s’étend à perte de vue sans mur pour le freiner. Les mots d’Armin avaient réveillé quelque chose en elle. Elle avait senti son cœur battre un peu plus fort alors qu’elle se prenait à rêver sur ses descriptions. Depuis ce soir-là, les deux jeunes gens s’étaient rapprochés. Lorsqu’ils avaient un peu de temps libre, ils aimaient échanger sur leurs rêves du dehors et parfois, leurs pensées allaient plus loin, philosophant sur la condition humaine et l’éternelle tension entre liberté et protection.

Rosa savait qu’Armin n’était pas le plus doué au combat ni le plus résistant aux épreuves physiques. Il brillait en théorie mais chaque entraînement sur le terrain était une véritable corvée pour lui. Il n’avait pas encore été question de le recaler, cependant il semblait vivre avec cette épée de Damoclès sans cesse présente au-dessus de sa tête. Rosa avait tenté de l’encourager mais des encouragements n’étaient pas suffisants pour impressionner Shadis et défendre sa place.

Plissant les yeux sous la pluie, elle remarqua la silhouette d’Armin, traînant en bout de file. Il semblait ployer sous le poids de son sac. 


-Ackerman Rosa ! tonitrua soudainement une voix -celle du sergent instructeur. Pourquoi ralentis-tu ? Du nerf, tu peux faire mieux que ça !


Soucieuse de ne pas essuyer une nouvelle volée de reproches, elle allongea sa foulée, reprenant son rythme initial. Cependant, elle eut le temps de voir ce que Shadis ne vit pas : Reiner venait de délester Armin de son sac afin de l’aider.


***

Épuisés et frigorifiés, les jeunes apprentis soldats entrèrent dans le réfectoire qui faisait aussi office de salle commune. Un lot de serviettes les attendaient, afin qu’ils se sèchent un peu de la pluie mordante. Un feu crépitait dans la cheminée, douce chaleur réconfortante.

Rosa frissonnait dans ses vêtements mouillés. Elle entendit Daz se plaindre que c’était vraiment beaucoup trop dur, bien vite sermonné par Jean. Puis elle remarqua Reiner qui était assis à une table, le regard rivé au sol, l’air de reprendre son souffle. 


-Dis donc, t’as pas eu peur que Shadis te surprenne, lui lança-t-elle d’une voix douce en arrivant à sa hauteur.

Il releva les yeux sur elle avant de répondre : 

-Je ne vois pas de quoi tu parles.

-Allons, souffla-t-elle avec un petit sourire en coin. Armin. Ce que tu as fait pour lui. C’était généreux. Inconsidéré, mais généreux. Si le sergent-instructeur vous avait attrapés…

Elle afficha une grimace qui voulait tout dire : vous auriez été mal, très mal. Ce à quoi Reiner répondit avec un sourire confiant : 

-T’inquiète pas, il était trop occupé à engueuler ceux du milieu, qui ne sont ni assez forts pour être en tête et ne veulent pas se montrer assez faibles pour être à la traîne. 

Sans rien demander, Rosa s’assit à côté de lui.

-Merci. Pour lui. Armin ne brille pas sur les épreuves physiques mais le perdre serait un vrai gâchis. On a autant besoin de la force que de l’esprit sur un champ de bataille, tu ne crois pas ?

Il se passa un temps de flottement avant que son interlocuteur ne réponde : 

-Tu as raison. Nous avons tous des compétences complémentaires sur lesquelles on devrait pouvoir compter sans en privilégier une plus qu’une autre. Après tout, elles se montreront toutes utiles à un moment ou à un autre. 

-Toi, ta meilleure compétence, c’est d’être le grand frère soutenant de tout le monde. C’est pas négligeable !

-Et toi, ta meilleure compétence, c’est d’être l’observatrice silencieuse. Ne crois pas que j’ai pas remarqué la façon dont tu nous regardes tous.

Elle ne put s’empêcher de sentir ses joues s’empourprer légèrement. Elle ne pensait pas que quelqu’un l’avait remarquée à ce point. Comme s’il ne se rendait pas compte de sa légère gêne, Reiner continua : 

-Tu ne parles pas beaucoup, tu ne te lies à personne en particulier mais tu es toujours là… tu regardes. Je me demande bien ce que tu retiens de nous tous.

Prise au dépourvue par cette remarque, Rosa bafouilla quelque chose avant de se reprendre. Redressant le menton, elle adressa au blond un sourire narquois : 

-Oh, sans doute assez de choses pour écrire un livre sur les secrets de chacun de vous !

Sans comprendre pourquoi, elle eut l’impression que sa réponse -qui était clairement une blague- déstabilisa voire inquiéta légèrement Reiner. Mais ce dernier se reprit lui aussi bien vite.

-Eh bien, si tu écris ce livre, je serai le premier à te l'acheter. Je rêverais de savoir quels petits secrets tu as déniché sur chacun de nous.


Rosa lui adressa un sourire qui se voulait mystérieux avant de poser l'index sur ses lèvres en un chut à peine esquissé. Autour d’eux, les jeunes recrues s’agitaient. Certains s’étaient réunis près du feu, tremblants. D'autres avaient commencé à prendre place autour des tables, papotant, revenant sur la longue après midi pluvieuse qu'ils venaient de passer. Rosa avait remarqué qu'après six mois, des groupes avaient commencé à se former. Bien que certains, comme elle, étaient plutôt fluides, passant d'une personne à l'autre, d’autres avaient tout de même tendance à souvent se retrouver ensemble lors de leur temps libre. Il y avait évidemment Eren, Armin et Mikasa, les inséparables amis d'enfance. Mais aussi Jean, Conny et Sasha. A eux trois, ils formaient un trio qui se prenait rarement la tête -sauf lorsqu'il s'agissait de Mikasa, dans le cas de Jean- et pour qui leur séjour militaire ne semblait être que la suite d'une vaste plaisanterie qu'ils abordaient avec bonne humeur. Rosa devait avouer que leur dynamique était rafraîchissante. Une bulle de rire dans cet univers si froid et cadré. Jean fonctionnait aussi en duo avec Marco. Ce dernier avait l'air d'un garçon extrêmement honnête et sincère, une qualité sans doute très appréciée de Jean. Marco était optimiste, encourageant et lucide sur bien des points. Il vouait apparemment un véritable amour pour le roi qu'il voulait protéger en intégrant les Brigades Spéciales. Il avait eu l'honnêteté de le dire dès leur premier jour à la brigade et elle aussi appréciait ce côté de Marco. Il avait la douceur de l'homme à qui on a envie de faire confiance pour garder un secret et nous ramener sur le bon chemin lorsqu'on s’en éloigne. Bien sûr, il y avait le tandem Christa/Ymir. Qui fonctionnait sans qu'on ne sache trop comment. Sans doute grâce à l'extrême gentillesse de Christa qui n'avait toujours pas envoyé Ymir se faire voir malgré les railleries et taquineries de cette dernière. Cependant, Rosa soupçonnait que derrière les rires narquois de l’une et l'extrême compassion de l'autre, il y avait une histoire non-dite qu'elles seules partageaient et qui expliquait leur lien si fort. 


-C'est quand même amusant de voir les affinités qui se sont formées au bout de six mois, commenta Rosa après un moment d'observation silencieuse. Regarde par exemple, Christa et Ymir. J’aurais pas parié sur elles à notre arrivée.

-Et sur qui tu aurais parié ?

-Je ne sais pas… Toi et Bertolt étiez décidément une paire avant même d’arriver ici. Et puis… sinon j’aurais parié sur toi et n’importe qui d’autre tellement tu a su te lier avec tout le monde dès les premières semaines. A part Annie. Mais elle est à part. Elle ne semble jamais regarder qui que ce soit avec attention… 

-Annie regarde tout le monde avec dédain, répondit Reiner, ne te préoccupe pas d’elle.

-Elle a peut-être ses raisons…

Reiner ne répondit pas. Son regard passa de Rosa au sol, fixant un point imaginaire lui permettant de s’absorber dans ses pensées. C’était comme si la remarque de sa camarade avait soulevé des questions dans son esprit mais Rosa ne sut déchiffrer réellement ce qu’il pensait. Elle n’osa pas l’interrompre. Un instant en suspens, pendant lequel elle dévisageait son profil, s’interrogeant sur ce qui pouvait bien se jouer chez lui. Son expression était indéchiffrable. Finalement, comme s’il reprenait pied avec la réalité, une lueur traversa son regard ambré qu’il reporta à nouveau sur la jeune Ackerman : 

-Je crois que tu réfléchis trop.

-C’est plutôt toi qui avais l’air de réfléchir profondément, taquina-t-elle en lui donnant un petit coup de coude dans les côtes.

Il ne put s’empêcher de rire mais ne saisit la perche qui lui avait été lancée : il ne développa pas davantage ce à quoi il avait pensé à propos d’Annie. Rosa n’insista pas, même si une part d’elle mourait d’envie de savoir. Sa mère l’avait élevée dans le respect des secrets et des jardins secrets. Elle avait rapidement compris que certains non-dits étaient nécessaires ou que le moment n’était pas toujours opportun pour révéler ce qu’on avait sur le cœur. Après tout, qui était-elle pour lui ? Une camarade, qui aimait le taquinait de temps en temps, qu’il aidait parfois sur certains exercices. Mais certainement pas une confidente. 

A dire vrai, elle avait remarqué la facilité avec laquelle il pouvait converser, se lier et s’attirer les bonnes grâces des personnes. Elle avait cependant noté que cela ne rimait pas avec confiance totale -et elle ne pouvait pas lui en vouloir pour ça. Combien d’entre eux pouvaient réellement se targuer de savoir qui était Reiner Braun ? A part peut-être Bertolt, le fameux ami d’enfance, jamais très loin…

L’inverse était aussi vrai. Elle aimait papillonner, adressant la parole aux uns et aux autres, se sentant à l’aise lors d’exercices en duo ou trio. Mais elle n’avait pas trouvé, au sein de ce groupe, une oreille attentive à laquelle on se confierait sur tous ses états d’âme. En dehors, peut-être, d’Armin, qui était celui s’en rapprochant le plus. Ils ne s’étaient jamais rien confié de trop personnel mais elle sentait qu’elle aurait pu avoir ce genre de relation avec lui. Parce qu’il avait cette douceur dans le regard, cette curiosité dans le cœur, ce côté profondément calme et réflexif.

Alors elle ne pouvait pas reprocher à Reiner de se taire. Peut-être aurait-elle fait la même chose. A la place, elle lui adressa un doux sourire tandis que la voix de Sasha résonnait dans toute la pièce, annonçant l’heure tant attendue du dîner.


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