Ceux qui survivent

Chapitre 1 : La brigade d'entraînement (part.1)

2613 mots, Catégorie: M

Dernière mise à jour 14/04/2026 21:18

Le vent faisait voleter les cheveux bruns de Rosa. Elle se sentait étonnamment légère. C’était dingue, cette impression de défier la gravité. Se tenir droite, les pieds à quelques centimètres du sol, comme en lévitation. Il y avait dans cet exercice un sentiment de liberté qu’elle avait rarement ressenti.

Tenir en équilibre sur la machine d’entraînement au maniement de l’équipement tridimensionnel ne lui avait posé aucun souci. Elle n’aurait su expliquer pourquoi. C’était… comme ça. Un instinct. Une intuition. Qu’elle avait suivie comme très souvent. Son corps avait trouvé de lui-même la bonne position à adopter. La façon de répartir son poids de chaque côté de sorte à ne pas être déséquilibrée. Elle aimait cette sensation de flotter et se dit qu’elle pourrait rester là toute la journée. 

Ce n’était pas le cas de tout le monde.

Plusieurs autres de ses camarades battaient des bras dans l’espoir de rétablir leur équilibre si précaire. Quelques-uns manquaient d’embrasser le sol en une chute particulièrement douloureuse. Et un seul venait de se retrouver carrément la tête en bas : Eren. Celui-là même qui, la veille, avait crié à tout le monde sa volonté d’exterminer tous les titans. Rosa songea qu’il n’allait exterminer personne s’il ne parvenait pas à maîtriser la base de leur équipement. 

Alors que quelques rires moqueurs s’élevaient du groupe et que l’instructeur Shadis criait au pauvre Jaeger de se relever, les pensées de Rosa commencèrent à s’envoler au rythme de la douce brise qui venait caresser leurs visages. Elle songea aux années précédentes. Comment elle s’était retrouvée là.


Romilda Ackerman, la mère de Rosa, avait toujours été une femme secrète. Discrète. Élevant sa fille seule. Elle parlait peu de son passé et son histoire comportait ses zones de mystère. Rosa savait qu’elle s’était engagée, elle aussi, dans l’armée. Dotée d’une inextinguible soif de connaître et d’une curiosité à toute épreuve pour les mystères de ce monde. Fidèle à son caractère et aux motivations l’ayant poussée à rejoindre l’armée, elle avait rejoint le Bataillon d’Exploration. Rosa ne savait pas beaucoup de choses sur le passé de sa mère en tant que soldate. Pour une raison ou pour une autre, la naissance de sa fille l’avait poussée à se ranger définitivement dans la vie civile. Et ce qu’il restait de sa curiosité du monde extérieur avait été tû ou presque. Romilda ne parlait pas beaucoup de ce qu’elle avait pu voir au sein du Bataillon et ne semblait plus tellement préoccupée par les nombreuses questions restant en suspens au sein de ce monde. 

Cependant, elle avait pu raconter à sa fille, dans l’obscurité d’une chambre d’enfant, quelques légendes qui se murmuraient. Un monde vaste, une nature verdoyante, des terres autrefois en paix, loin de titans anthropophages. Ces récits avaient toujours émerveillé la jeune fille qui avait senti comme une transmission de la curiosité de sa mère. Aussi, elle avait toujours clamé qu’elle suivrait ses traces : elle voulait, elle aussi, voir ce qu’il y avait de l’autre côté du mur. Et s’était fait la promesse muette de remonter le fleuve de l’histoire familiale pour comprendre cette femme avec qui elle avait toujours vécu, qu’elle aimait profondément mais qui était si secrète.


La destruction du mur Maria et l’exil qui s’en était suivi n’avait été qu’un déclencheur. Après deux ans à survivre, exilées derrière le mur Rose, vue comme une bouche à nourrir supplémentaire par la plupart des habitants, elle avait atteint l’âge pour s'enrôler en tant que jeune recrue. Contrairement à d’autres, elle n’était pas là particulièrement pour les titans. A dire vrai, ces créatures ne l’intéressaient que moyennement mais étaient un obstacle entre elle et le vaste horizon s’étendant au-delà des murs. 


Rosa regarda autour d’elle : Eren venait encore de se manger le sol. Mikasa semblait légère, flottant avec son équipement. Elle se demandait si elles avaient un quelconque lien familial. Elle ne savait pas grand-chose de la famille Ackerman, sa mère n’ayant pas grand-chose à lui livrer. Fille unique de parents agriculteurs à l’intérieur du mur Maria… il n’y avait vraiment rien à dire. Rapidement, elle avait compris que Mikasa n’en savait pas plus qu’elle. Elle n’avait pas osé insister : l’air souvent distant voire un peu froid de sa camarade l’impressionnait. Elle répondait poliment à ses questions mais n’ouvrait clairement pas la voie au dialogue. De toutes les façons, il semblait qu’aux yeux de Mikasa, seul Eren existait. Rosa songeait parfois que c’était une relation particulièrement fusionnelle qu’elle n’avait jamais connue. 

Certains s’en sortaient bien, avec l’équilibre de leur équipement. A dire vrai, tous parvenaient plus ou moins à le maîtriser. Sauf Eren. A qui l’instructeur venait de dire qu’il repasserait l’épreuve le lendemain mais risquait de se faire expulser s’il n’y parvenait pas.

Détachant son harnais, Rosa eut un sentiment de compassion pour son camarade : il avait l’air tellement motivé, tellement investi la veille lorsqu’il leur avait dit qu’il exterminerait tous les titans… comment réagirait-il si cette soif de vengeance qui le faisait tenir s’éteignait tout à coup ?


***

Le réfectoire était bruyant, comme d’habitude. Eren était en train de supplier Reiner et Bertolt de lui expliquer comment ils faisaient. Mais ils n’avaient pas vraiment de réponse à lui apporter. Elle n’en aurait pas non plus. Comment décrire l’intuition ? Comment parler d’une chose impalpable qu’on peine soi-même à comprendre ? Elle avait compris sans trop savoir pourquoi. Et c’était tout. Elle n’avait pas conscientisé. Rationnalisé. Elle avait juste fait. Et elle supposait qu’il en était de même pour Reiner et Bertolt vu la vitesse avec laquelle ils avaient maîtrisé le truc


-Ne t’en fais pas, dit-elle d'une voix douce. Tu pigeras. Tu sentiras le truc. C'est difficilement explicable, mais… ton corps doit pouvoir sentir ce léger déséquilibre dû au manque de gravité, cette sensation d'être à la fois plus léger et plus précaire. Si tu t’ancres dans ces sensations, ton corps saura comment faire face et te rééquilibrer sur ton harnais.


Elle adressa un sourire encourageant et optimiste à son camarade. Mais sa positivité n'était visiblement pas partagée par tout le monde parce que bientôt, Jean vint provoquer Eren, affirmant que, comme il l'avait lui-même clamé la veille, les faibles n'avaient qu'à partir. Évidemment, cela dégénéra bien vite en dispute entre ces deux énergumènes qui, décidément, ne pouvaient pas se sentir et ce depuis le début.


-Est qu'un jour ils arriveront à s'entendre ? interrogea Rosa, étouffant un rire.

-Que veux-tu ? lui répondit Reiner, amusé. On dit que c'est dans les rivalités que se forge la meilleure camaraderie.

-Ah, soupira la jeune femme, d'un air taquin, vous, les mecs, on dirait que vous ne pouvez pas concevoir une amitié sans quelques heurts !

-Tu es spécialiste de la question pour dire ça ? répondit le blond d'un ton léger.

-Remarque, tu défies la statistique, ton amitié avec Bertolt ne semble pas teintée d'une quelconque rivalité.

-On est amis d'enfance, répondit Bertolt, un air doux et apaisé sur le visage, comme si cette simple énonciation lui faisait le plus grand bien.

-Amis d'enfance ? Ça explique… je suppose que gamins, on ne s’encombre pas d'histoires de rivalité à qui aura les plus gros muscles. C’est en grandissant qu'on se fait rattraper par ces délires virilistes.


Un petit silence tomba, pendant lequel les deux soldats dévisageaient leur camarade, ne sachant pas bien si ses propos étaient sérieux ou à prendre à la rigolade. Le mutisme fut brisé par Rosa qui leur adressa un sourire oscillant entre la joie sincère et l’énigmatisme. Comme si elle disait plaisanter tout se gardant bien d'ajouter qu'il y avait tout de même une part de vrai dans ses propos. Toujours est-il que cela désamorça le silence et sembla quelque peu détendre ses interlocuteurs car elle nota que les épaules de Reiner s'étaient affaissées.

Devant eux, Jean et Eren étaient à deux doigts d’en venir aux mains. Ils furent heureusement interrompus par le sergent-instructeur qui débarqua, demandant de son autorité glaciale qui causait tout ce raffut. 


Rosa se sentait à la fois fatiguée et heureuse lorsqu'elle rejoignit le dortoir des filles. C'était un sentiment étrange : le contexte et le lieu n'étaient pas pour encourager la joie et la bonne humeur. L'humanité vivait des heures sombres, ils étaient clairement des enfants soldats formés à vendre chèrement leur peau face aux titans. Et pourtant, il y avait, sur ces premiers jours d'entraînement, une effervescence qui la portait. Sans doute l'excitation du nouveau, la découverte de nouvelles personnes, le sentiment de s'être tous embarqués ensemble dans la même galère. Une douce solidarité qui pouvait se sentir entre certains. Après tout, s'ils allaient jusqu'au bout, ils allaient vivre au moins trois ans ensemble. Il y avait de quoi tisser des liens.


A l'intérieur du dortoir, Sasha demandait, à grand renfort de gestes et de cris, pourquoi Mikasa l'avait accusée d'avoir pété et provoqué tout le raffut ayant ameuté Shadis. Imperturbable, son interlocutrice répondit qu'il ne fallait pas que le sergent-instructeur ait Eren dans le collimateur et qu'elle avait voulu lui épargner une énième remontrance.


-Mais… ce n'était pas la peine de m'accuser moi ! Pourquoi moi ?!

-Je sais pas. T'étais là. C'est tout.

-C’est vraiment vraiment pas juste…

-C'est vrai que tu as été un peu vache, remarqua Christa avec un sourire de mignonne petite fille.

-Aaaaah regardez ça ! s'exclama Ymir en passant un bras autour du cou de la blonde. Si ce n'est pas mignon, notre Christa qui défend patate girl !


Sasha ne sembla pas s'offusquer du sobriquet qui lui était attribué, continuant de répéter à Mikasa qu'elle aurait quand même pû l'épargner.

Restée sur le seuil de la porte, Rosa observait la scène avec amusement. Mikasa était toujours aussi impassible, pragmatique et franche : elle avait voulu sauver la peau d’Eren, un point c'est tout. Sasha, un petit côté drama-queen dans l'âme, continuait d’en faire toute une histoire tandis que Christa cherchait à calmer les esprits et qu’Ymir la charriait. Une dynamique somme toute similaire à celle qu'elle avait remarquée dès les premières nuits. Rosa avait noté combien Ymir regardait Christa. Tout le temps. Partout. C'était étrange d'ailleurs, parce qu'elles ne se connaissaient a priori pas avant d'intégrer la 104eme brigade d'entraînement et voilà qu'elles semblaient inséparables. 

Sasha, par son côté simple et un poil ventre sur patte, avait de suite trouvé grâce aux yeux de Rosa. Elle aimait son naturel, sa détermination face aux repas et la façon qu'elle avait de naviguer entre les gens. Elle avait semblé particulièrement trouver des attaches avec Conny, un jeune garçon au regard gentil mais qui n'était pas toujours une lumière. Néanmoins, ce côté simpliste -ou simplet- plaisait à Rosa. Elle n'avait pas eu de grandes conversations avec lui mais les quelques banalités échangées lui faisaient du bien. C'était comme une bulle d'ordinaire au milieu d'un contexte qui ne l'était pas.


-Eh, Rosa ! Viens avec nous ! l’apostropha Mina.


Avec un sourire, la jeune fille obéit et grimpa sur la couchette où ses amies étaient réunies. Ce faisant, elle remarqua Annie, assise en tailleur sur sa propre couchette, tournant le dos au petit groupe. Elle était immobile et de là où elle était, Rosa ne pouvait pas voir si elle faisait quelque chose ou se contentait juste de regarder le vide, l’air sérieux et absorbé, comme souvent. Annie était une énigme pour elle. Toujours solitaire, si souvent muette et désintéressée. Il était difficile de comprendre ses motivations et les raisons l'ayant poussée à intégrer la brigade d'entraînement. Si ce n'était se hisser en haut du classement pour intégrer les brigades spéciales et vivre tranquille en ville. Mais, contrairement à Jean, elle ne le clamait pas sous tous les toits.


-Vous avez proposé à Annie de venir ? chuchota Rosa à l'adresse de ses amies.

-Évidemment, répondit Mina. Mais tu sais comme elle est… elle ne nous a même pas vraiment répondu, elle a juste fait une sorte de grognement bizarre et a rejoint sa couchette.

-Je me demande ce qu'elle a pu vivre pour être aussi désabusée… murmura Christa, l'air sincèrement touché et empathique.

-Ah, Christa, toujours aussi bonne âme à s'inquiéter pour tout le monde ! charria Ymir. Tu veux acheter ta place au Paradis ou quoi ?

-Hein ? Non mais… je… je suis sincère…

-Tu sais que ce n'est pas en te donnant corps et âmes aux autres que tu rachèteras ce que tu es ?

-Ce n'est pas du tout ça, Ymir, arrête !


Christa avait crié, le rouge lui montant aux joues. Sous l'effet de son exclamation, Annie tourna légèrement la tête vers le groupe. Rosa constata que ses yeux bleus les balayaient avec intensité, comme si elle les analysait toutes. Mais elle ne dit rien. Annie était quand même décidément énigmatique.

Comme pour tenter de changer de sujet et apaiser les âmes, Mina enchaîna sur l'entraînement de la journée passée :


-Rosa, Mikasa, vous aviez l'air tellement à l'aise sur le harnais de l'équipement tridimensionnel !

-Oui, c'est vrai, réagit Christa, trop heureuse que l'attention soit concentrée sur quelqu'un d'autre qu'elle. Et toi aussi, Sasha. On dirait que vous flottez toutes les trois.

-C'est un peu la sensation, oui. En tout cas, c'est comme ça que je l'ai vécu, confirma Rosa, hochant doucement la tête.

-Par contre le pauvre Eren est loin de flotter, ajouta Sasha.

-Il y arrivera, répondit Mikasa de son ton éternellement calme. De toutes les façons, il n'a pas le choix. Il doit y arriver. 


Un silence tomba. Nulle n'osait contredire Mikasa qui ne serait, de toutes les façons, pas ouverte à la discussion. Dès que cela touchait Eren, elle était intraitable. Rosa avait cependant pu voir certaines parties d’elle plus douces, soucieuses de ses nouveaux camarades. Mais elle avait conscience que si elle devait choisir entre Eren et ses camarades, elle privilégierait toujours son ami d'enfance. Ce genre de relation était inconnu à Rosa. Elle n'avait jamais ressenti un attachement si fort à quelqu'un. Elle ne s'était jamais sentie prête à tout sacrifier pour quelqu'un d'autre. Égoïste ? Peut être. Réaliste, surtout. Dotée d'un instinct de survie et de protection. Sa mère l’avait toujours encouragée à penser à elle, arguant qu'elle ne sauverait personne si elle était elle-même mal en point. Ainsi, depuis l'enfance, Rosa appliquait avec soin cette doctrine maternelle.


Laisser un commentaire ?