Le Revers de L'Infini - Tome 6 (Bonus)

Chapitre 9 : Le dernier sourire

1400 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 07/03/2026 19:44

L'atmosphère est saturée d'une tension électrique, celle des secondes suspendues qui précèdent les cataclysmes. Sous le Palais de l'Oubli, dans ces limbes où le temps semble s'étirer comme une agonie, le Domaine de Raku commence enfin à s'essouffler. Des fissures, semblables à des éclairs figés, lacèrent les parois de cette réalité distordue. Le ciel d'encre se craquelle, laissant filtrer une lueur blanche, crue, celle du monde réel qui tente de reprendre ses droits par la force brutale de la physique.


À quelques mètres de là, Yuta s'arrête net. Son souffle est un sifflement rauque, son corps n'est qu'une collection de plaies ouvertes, mais ses yeux s'écarquillent sous l'effet d'une décharge de soulagement mêlée d'effroi. La structure même du Domaine vacille, les fondations de l'horreur s'effritent.


« Elle a réussi... » réalise-t-il, le cœur cognant violemment contre ses côtes broyées. « Aya a brisé le lien… je ne sais pas comment, mais elle l'a fait… »


Mais la libération exige un tribut. L'énergie maudite, accumulée comme une marée de fiel, cherche une issue et la stabilité de la zone est devenue inexistante. Au centre de ce chaos, Rin se tient debout.


Sa lance épineuse est profondément plantée dans le sol pour ne pas tomber, sa silhouette est recouverte d'un mélange de poussière et de pourpre, mais son regard n'a rien perdu de son éclat. Elle entend le grondement sourd de la réalité qui implose. Elle a compris : pour que les autres franchissent la faille qui s'ouvre, quelqu'un doit faire office de pilier. Quelqu'un doit contenir le reflux de l'énergie de Raku, agir comme une digue face au néant.


Elle ne panique pas. Au contraire, elle affiche ce sourire provocateur, cette insolence qui a toujours été son armure et son oxygène. Elle jette un coup d'œil vers Sho, vers Todo, vers Yuta.


— Hé, les pleureuses ! gueule-t-elle, sa voix perçant le vacarme des murs qui s'écroulent. Magnez-vous le train ! La sortie va pas rester ouverte pour vos beaux yeux !


Elle serre la hampe de sa lance à s'en blanchir les phalanges. Les ronces de sa technique jaillissent du sol avec une violence désespérée, s'enroulant autour des bords de la faille pour ancrer la sortie envers et contre tout.


— Allez, foncez !


Les autres s'échangent des regards, les visages encore hagards, marqués par la poussière et l'indicible. Yuta avance vers elle, l'expression chargée d'une gravité lourde.


— Tu es sûre de toi, là ?


Rin grogne, les dents serrées sous l'effort monumental que lui demande sa technique. Ses muscles tremblent, mais sa volonté est d'acier.


— Ouais, bougez !


Yuta hoche la tête, un respect muet dans le regard. Il attrape le bras de Toge pour l'aider à avancer.


— On se voit de l'autre côté…


Rin sourit. Un sourire qui sait. Elle connaît le poids des promesses faites dans l'effondrement d'un domaine ; ce sont souvent les dernières que l'on s'autorise.


— Allez, bougez tous, là !


Les jumeaux emboîtent le pas à Yuta et Toge. Panda et Todo s'arrêtent une seconde. Todo lui adresse un sourire fatigué, mais empreint d'une fraternité immense.


— Merci, frangine ! On fête cette victoire de l'autre côté !


Maki marque un arrêt, une main brève mais ferme posée sur l'épaule de la gamine. Un contact qui vaut tous les discours.


— T'es la plus badass de toutes.


Nanami, le regard voilé par une tristesse qu'il tente de masquer sous son professionnalisme habituel, l'observe une dernière fois.


— Prudence, Enobara…


Puis il franchit la faille à son tour. Rin serre les dents, son corps entier vibre sous la pression de l'énergie qui cherche à la broyer. La sueur et le sang lui piquent les yeux. Elle tourne enfin la tête vers celui qui n'a pas bougé d'un pouce.


— Je peux savoir ce que t'attends, toi, pour passer !?


Sho la regarde fixement. Son regard est une tempête où se mêlent l'incompréhension et une colère sourde, celle de celui qui refuse l'inévitable.


— Tu viens avec moi ! lance-t-il, la voix trahie par un tremblement qu'il ne peut plus cacher. Tu viens Rinette ! Maintenant !


Il lui tend la main, un pont dérisoire vers la survie.


— T'es chiant ! Arrête de chialer... murmure Rin.


Pourtant, elle serre les dents, détourne les yeux pour ne pas craquer et saisit quand même sa main. Sho la serre de toutes ses forces, s'accrochant à cet espoir illusoire de l'entraîner avec lui. Il tire, se dirigeant vers la faille, le cœur battant.


— Ils nous attendent ! Viens…


Elle le laisse passer en premier, le guidant vers la sortie. Mais au moment où il franchit le seuil, elle lâche brusquement sa main et le propulse d'un coup sec hors de la faille.


— Casse-toi, Sho !


Elle reste seule dans le tumulte. Un murmure s'échappe de ses lèvres, un souffle que lui seul n'entendra jamais :


— Vis…


Propulsé de l'autre côté, Sho se retourne, le visage décomposé par le choc.


— NON ! RIN !


Il tente de s'élancer à nouveau vers la brèche, mais l'espace se replie sur lui-même. Dans un fracas assourdissant, le Palais de l'Oubli s'effondre. Le souffle de l'implosion fait vaciller Sho alors que la faille se referme inexorablement.


Dans un ultime éclat de conscience, il perçoit le visage de Rin une dernière fois. Elle ne pleure pas. Elle rit. Son sourire insolent défie les ténèbres une ultime fois avant qu'elle ne soit totalement happée par le néant. Sa voix lui parvient comme un écho lointain :


— ... Et dis aux autres que je les aimais quand même !


Le silence retombe brutalement, lourd et définitif. Nanami se précipite vers Sho pour le relever de la poussière.


— Viens... On ne peut plus rien faire…


Sho reste là, les yeux fixés sur le vide, sa main tremblante tendue vers l'endroit où elle se tenait encore une seconde auparavant. Son cri meurt dans sa gorge.


— Rinette…


Il se laisse aider, se lève comme un automate, et suit Nanami vers le reste du groupe. Il s'enfonce dans un mutisme de plomb, les yeux secs mais l'esprit hanté par l'image de celle qu'il aimait, celle qui a préféré se consumer pour leur offrir l'air pur.




Le silence qui succède à l’effondrement est une lame de fond, plus violente que le fracas du Domaine. À l’entrée du tunnel, le groupe est éparpillé comme les débris d’une guerre qu’ils n’ont pas vraiment gagnée.


Yuta est à genoux, les mains ancrées dans la pierre froide, la tête basse sous le poids d'un "Plus Fort" qui n'a pu sauver l'essentiel.


À ses côtés, Toge serre sa gorge, muré dans un mutisme qui n'est plus dû à sa technique, mais à l'absence de mots face au vide.


Maki reste debout, une statue de granit dont les doigts broient le manche de son arme. Elle fixe l'endroit où la faille s'est refermée, le regard sec, changeant déjà sa douleur en une rage glacée.


Panda, les épaules affaissées, soutient mécaniquement les plus blessés, tandis que les Jumeaux sont prostrés l'un contre l'autre, le feu de Jin-Ho éteint et la glace de Jun-Ho brisée.


Plus loin, Sho est une ombre dévastée contre la paroi. Il ne regarde personne. Il fixe sa main droite, celle qui a lâché Rin, celle qui garde encore la chaleur fantôme de sa peau. Nanami se tient près de lui, sans un mot, respectant ce deuil qui ne supporte aucune consolation.


Todo est figé, son exubérance habituelle noyée dans une gravité solennelle. Il surveille les ténèbres derrière eux, comme s'il attendait encore un dernier éclat de rire insolent qui ne viendra plus.


— On rentre, lâche simplement

Yuta, la voix enrouée.


La procession s’ébranle. Ils s'enfoncent dans le tunnel, fuyant les limbes pour retrouver la surface. Sho se met en marche en dernier, comme un automate. Il fait un pas, puis deux, sans jamais se retourner. S'il le faisait, il sai

t qu'il resterait cloué à ce tunnel pour l'éternité, là où l'oxygène du groupe s'est définitivement consumé.


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