Le Revers de L'Infini - Tome 6 (Bonus)

Chapitre 10 : Une vie normale ?

2369 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 08/03/2026 14:38

8 octobre 2018... (Toujours)


Le bureau de Satoru Gojo est étrangement silencieux, une bulle de calme précaire suspendue au-dessus du chaos séculaire du clan Zenin.


Souta reste immobile près de la fenêtre, le corps raidi, comme s’il n’était pas sûr d'avoir franchi une frontière ou d'être tombé dans un nouveau piège. Ses mains s'enfoncent dans les poches d’un manteau trop grand pour lui, un vêtement d'emprunt qui semble souligner sa fragilité. Ses yeux bleus, d'une profondeur glacée, scannent la pièce avec une méfiance d'animal traqué : les étagères de dossiers, les bibelots absurdes, les rideaux à moitié tirés qui laissent filtrer une lumière d'automne trop vive pour quelqu'un qui a vécu dans l'obscurité.


Gojo, fidèle à lui-même, est affalé dans sa chaise de bureau, les pieds croisés sur le vernis du meuble, une sucette dépassant du coin de ses lèvres. On dirait qu’il vient de s'acheter une nouvelle paire de baskets plutôt que de kidnapper un héritier maudit sous le nez d'une lignée de sociopathes.

Il lève légèrement la tête, faisant basculer sa chaise dans un grincement de cuir.


— Bon. Première chose importante.


Il désigne la fenêtre d’un geste vague, presque désinvolte.


— Tu n’es plus chez les Zenin. Ici, l’air est moins chargé en arrogance millénaire et en complexes d'infériorité. Respire, gamin. C’est gratuit.


Le silence est sa seule réponse. Les épaules de Souta restent droites, tendues comme des cordes de violon, mais ses prunelles font un va-et-vient rapide entre Gojo et la porte. Il vérifie que le verrou ne va pas se refermer tout seul, que le cauchemar est bien derrière lui.


Gojo retire ses lunettes de soleil et les pose sur le bureau avec un claquement sec. Sans son filtre, son regard devient soudainement plus lourd, plus présent.


— Deuxième chose importante : tu n’es pas encore un élève d’ici. On ne donne pas de katanas et de sorts de zone aux gens qui sortent de quatre ans de placard sans un petit temps de décompression.


Souta fronce les sourcils, la confusion perçant enfin son masque de marbre.


— Tu as quatorze ans, Souta. Donc tu vas faire ce que font les gens normaux de ton âge avant de décider s'ils veulent se faire bouffer par des monstres. Tu vas aller au collège.


Souta le fixe, répétant le mot comme s'il s'agissait d'un concept ésotérique.


— … Un collège ?


— Oui. Un établissement civil. Avec des tables avec des graffitis, des profs qui s'ennuient, des devoirs de maths et des cafétérias qui servent du mystère en sauce… le folklore classique de la jeunesse japonaise.


Gojo se penche en arrière, les mains croisées derrière la nuque.


— Il y en a un pas loin d’ici. Tu vas y aller jusqu’à ton entrée officielle à l’école d’exorcisme. Considère ça comme une infiltration en milieu hostile : la normalité.


Il observe Souta quelques secondes, son ton perdant soudain toute trace de plaisanterie.


— Et surtout… personne n’a besoin de savoir ce que tu es capable de faire pour l’instant. Pas de démonstration de force. Pas d’énergie maudite. Pas d'invocation d'ombres pour impressionner les filles en cours d'arts plastiques. Juste survivre. Tu sais faire ça, non ?


Souta hoche très légèrement la tête. C'est la seule chose qu'il sait faire parfaitement.


Gojo se redresse soudain avec une énergie de ressort, frappant ses mains l'une contre l'autre.


— Bon ! Maintenant qu’on a réglé les formalités administratives traumatisantes et que j'ai officiellement sauvé ta scolarité…


Il attrape son téléphone et commence à taper frénétiquement.


— Il faut que je te présente quelqu’un. Mon assistant personnel préféré, bien qu'il nie toute forme d'affection pour moi.


Quelques secondes passent. Gojo affiche un sourire de gamin qui s'apprête à faire une farce.


— Je fais venir un élève. Un Zenin aussi. Enfin, techniquement. Un membre du club des "Rescapés du Clan de l'Horreur".


Pour la première fois, les yeux de Souta bougent vraiment, une étincelle de trouble traversant son regard éteint.


La porte s’ouvre quelques minutes plus tard. Dans l’embrasure apparaît Megumi Fushiguro. Expression neutre, cheveux en bataille, les mains enfoncées dans les poches de son pantalon de classe. Il entre sans enthousiasme, le regard las de celui qui a l'habitude des excentricités de son mentor.


— Vous m’avez appelé ? Et pourquoi vous avez encore commandé des pâtisseries sur mon compte ?


Gojo ignore la question financière et pointe Souta du pouce.


— Oui ! Je voulais te présenter quelqu’un. Souta, voici Megumi. Megumi, voici Souta.


Megumi tourne la tête. Ses yeux sombres se posent sur le garçon près de la fenêtre, captant instantanément cette aura de chien battu qui a pourtant appris à mordre. Un instant de silence s’installe, un poids invisible qui pèse sur les deux adolescents.

Megumi finit par dire simplement, d'une voix sans inflexion :


— Zenin.


Souta répond, sur le même ton plat, presque en écho :


— Ouais.


Gojo éclate d'un rire tonitruant et se jette contre le dossier de sa chaise.


— Parfait ! Magnifique ! Regardez-moi cette alchimie ! On dirait deux orphelins dans un film de yakuzas. Vous voyez ? Vous êtes déjà en train de créer du lien, je sens la fraternité couler à flots.


Le silence retombe aussitôt, plus dense qu'avant. Les deux adolescents se regardent comme deux chats de gouttière qui se découvrent sur le même territoire. Ils ne sont ni hostiles, ni amicaux. Ils sont juste... prudents. Ils partagent le même traumatisme génétique, la même haine pour un nom de famille qui pèse trop lourd.


Gojo soupire d’un air satisfait, remettant ses lunettes avec un geste théâtral.


— Bon. Maintenant que les présentations sont faites et que vous avez épuisé votre quota de conversation pour l'année… Il va falloir apprendre à cohabiter avec les autres idiots de cette école.


Comme pour confirmer ses paroles, des pas rapides et désordonnés résonnent soudain dans le couloir, suivis d'un bruit de bousculade.


— MEGUMIIIII ! Pourquoi t’es parti voir Gojo sans nous ?! On avait dit qu'on irait manger des ramens après l'entraînement !


La poignée tourne avec violence. La porte s’ouvre brusquement, manquant de sortir de ses gonds. Yuji Itadori apparaît dans l’embrasure, le visage fendu d'un sourire immense, suivi de près par une Nobara Kugisaki qui semble prête à étrangler quelqu'un.

Yuji s’arrête net en apercevant l'inconnu.


— Oh.


Il regarde Souta, puis Megumi, puis Gojo.


— On dérange ? Y'a une réunion secrète des ténébreux anonymes ?


Gojo éclate de rire, ravi par le chaos qui s'installe dans son bureau.


— Non, non ! Au contraire, le timing est excellent ! Les enfants, je vous présente Zenin Souta. Il vient du clan de Megumi, mais avec un peu plus de mystère et un peu moins de coiffure hérissée.


Il ajoute avec un sourire amusé, observant Souta qui recule d'un pas face à l'énergie débordante de Yuji :


— Essayez de ne pas le casser dès le premier jour. Nobara, range ce marteau, il n'est pas là pour servir de cible.


Yuji s'approche déjà, tendant une main amicale alors que Souta le regarde comme s'il s'agissait d'une grenade dégoupillée.


— Salut ! Je suis Yuji ! T'inquiète, Megumi a l'air méchant mais il mord pas… enfin, pas souvent.


Nobara passe devant lui en bousculant Megumi.


— Dis donc, "le nouveau". Si t'es un Zenin, j'espère que t'as plus de goût que le reste de ta famille, parce que ton manteau, c'est un crime contre la mode. C'est Gojo qui te l'a choisi ? Ça expliquerait tout.


Souta ne répond pas. Il est submergé. Il regarde Gojo, puis de nouveau cette bande d'énergumènes qui l'entourent déjà. Il réalise soudain qu'il est passé d'une prison de silence à un asile de fous à ciel ouvert.


Gojo les regarde faire, le menton appuyé sur ses mains, son sourire devenant presque tendre derrière ses verres sombres.


— Allez, emmenez-le. Faites-lui visiter. Montrez-lui la cafétéria, ou le terrain de sport… ou expliquez-lui pourquoi Itadori n'est pas autorisé à cuisiner sans surveillance.


Alors que le groupe commence à sortir, Yuji passant déjà son bras autour des épaules de Souta qui se crispe violemment, Megumi s'arrête un instant près du bureau de Gojo.


— C'est lui ? demande-t-il à voix basse.


Gojo hoche la tête, ses yeux fixés sur le dos de Souta qui franchit la porte.


— Ouais. C'est lui. Et entre nous, Megumi… je crois qu'il va vous donner pas mal de fil à retordre. Mais pour l'instant, laissez-le juste découvrir que les gens peuvent rire sans que ce soit pour se moquer de lui.


Il soupire, se laissant couler dans son siège.


— Et Megumi ?


— Quoi encore ?


— Surveille Nobara. Si elle essaie de lui faire un relooking forcé avec son marteau, on va avoir un incident diplomatique avec les vieux avant le dîner…





Quelques minutes plus tard

Le groupe avance en formation désordonnée. Yuji marche à reculons pour pouvoir fixer Souta, Nobara inspecte ses ongles avec un air supérieur, et Megumi ferme la marche, l'air de porter toute la misère du monde occulte sur ses épaules.


Souta, lui, marche comme s'il traversait un champ de mines. Chaque éclat de rire de Yuji le fait tressaillir.


— Donc, Souta ! lance Yuji avec un enthousiasme qui pourrait alimenter une petite ville en électricité. Tu viens d'où ? T'as des hobbies ? Tu aimes les sushis ? Les films d'action ? Jennifer Lawrence ?


Souta s'arrête net. Il cligne des yeux, totalement dépassé par le débit.


— ... J'étais dans une chambre.


Le silence tombe. Yuji perd son sourire, Nobara s'arrête de s'admirer les mains. Megumi soupire, un son qui veut dire : « Je vous l'avais dit. »


— Une chambre ? répète Nobara en haussant un sourcil. Genre, une punition ? T'as séché les cours ?


Souta la regarde. Ses yeux bleus sont vides de toute ironie.


— Quatre ans.


Nobara manque de s'étouffer avec sa propre salive. Yuji, lui, se gratte la joue, l'air sincèrement peiné.


— Ah ouais... Punition sévère. Moi, mon grand-père me privait de télé, mais quatre ans de chambre, c'est carrément un record. T'as dû finir tous les jeux vidéo de la Terre, non ?


— J'avais pas de console, répond Souta d'une voix monocorde.


Nobara s'approche, son marteau à la ceinture cliquetant contre son uniforme. Elle le jauge de haut en bas avec un dégoût non dissimulé.


— Pas de télé ? Pas de console ? Et ce manteau qui ressemble à un sac poubelle de luxe ? Mon pauvre vieux, t'es pas un exorciste, t'es un rescapé de la préhistoire.


Elle pointe un doigt accusateur vers lui.


— Première étape de la visite : la cafétéria. On va t'apprendre à manger autre chose que du riz froid et de la culpabilité Zenin.




À la cafétéria…


Souta fixe le bol de nouilles rouge vif. Un silence s'installe. Nobara trépigne, tapant du pied sous la table. Yuji, lui, s'empiffre avec une énergie de turbine, faisant un bruit de succion qui semble irriter chaque terminaison nerveuse de Souta.


Souta relève lentement les yeux vers Nobara.


— C’est une tentative d’assassinat ? demande-t-il d'une voix traînante.


— C’est le plat spécial ! s'exclame Nobara en brandissant ses baguettes. Mange et arrête ton regard de tragédie grecque ! C’est du piment de qualité !


Souta ne bronche pas. Il jette un regard de côté à Yuji qui vide son troisième b#ol.


— Il a un estomac de rechange ? murmure Souta à Megumi, sans quitter Itadori des yeux.


Yuji s'arrête net, un sourire niais et plein de sauce aux lèvres.


— C'est l'entraînement ! Ça creuse ! Allez, goûte !


Souta soupire. Un petit souffle court, chargé de quatre ans d'ennui. Il prend enfin une nouille. La brûlure est immédiate, foudroyante. Ses sourcils se froncent, une veine bat sur sa tempe, mais son visage reste de marbre. Il avale avec difficulté, puis repose ses baguettes.


— Félicitations, Nobara, lâche-t-il en fixant le vide. Mon œsophage est mort. Beau travail.


— T'en veux encore ? provoque-t-elle avec un sourire sadique.


Souta lève un seul doigt, sans la regarder.


— Du lait. Maintenant.


Megumi lui tend une brique. Souta la vide d'un trait, puis s'adosse à sa chaise. Il observe le chaos de la salle avec un détachement total.


— On est chez les exorcistes ou en maternelle ? demande-t-il à Megumi.


— Un peu des deux, répond Megumi avec un demi-sourire fatigué. Tu t'y feras.


Souta hoche la tête, les yeux mi-clos.


— Formidable. Je préférais presque mon placard.


Yuji éclate de rire et lui balance une grande tape dans le dos. Souta manque de s'étouffer. Il rouvre un œil, le regard sec, tranchant.


— Itadori... Retouche-moi et je t'apprends ce que veut dire "silence éternel".


Yuji retire sa main d'un coup, les yeux ronds.


— Oh, pardon ! C'était amical !


— Arrête de l'embêter ! hurle Nobara. Il est déjà assez déprimant avec son manteau de vieux ! Demain, Shibuya. J'ai déjà la liste des boutiques.


Souta ne répond pas. Il se remet à manger en silence, ignorant les cris de Nobara. Il observe le groupe, notant chaque détail, chaque faille, mais ne laisse rien paraître. Son secret reste bien enfoui, tapi dans une ombre que personne, pas même cet homme aux cheveux blancs, ne semble encore avoir totalement sondée. Pour l'instant, il n'est qu'un collégien grincheux. Et c'est exactement ce dont il a besoin.


C'est ainsi que Souta a fait ses premiers pas dans sa nouvelle vie. Entre les nouilles trop épicées de Nobara et l'enthousiasme épuisant d'Itadori, le silence du domaine Zenin n'était déjà plus qu'un lointain souvenir.

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