Soixante-deux battements
PROLOGUE
La première chose qu'Elena perçut fut le bruit de son cœur.
Pas les machines. Pas le couloir. Son cœur d'abord, ce battement lent, profond, régulier, qui n'avait rien à voir avec ce qu'elle connaissait avant. Quelque chose de délibéré. Comme si chaque contraction était une décision.
Elle compta.
Soixante-deux. Exactement soixante-deux à la minute. Elle n'avait pas de montre, elle n'avait rien et pourtant elle sut que c'était exactement ça, parce que quelque chose en elle comptait maintenant sans qu'elle ait à le décider.
Elle ouvrit les yeux.
Le plafond blanc s'imposa avec une précision excessive. Chaque fissure, chaque variation dans le plâtre, la ligne d'ombre le long du mur du fond. Ses yeux refusaient l'approximation. Elle cligna des paupières. Le plafond resta aussi net.
Elle fit l'inventaire autour d'elle sans bouger la tête.
Machine à sa gauche, le moniteur cardiaque dont la courbe verte traçait les mêmes soixante-deux qu'elle venait de compter. Perfusion dont le tuyau remontait hors de son champ de vision. Bord d'un rideau bleu pâle, tiré aux deux tiers.
L'odeur : désinfectant, plastique, quelque chose de légèrement sucré qu'elle n'arrivait pas à identifier. Des pas dans un couloir derrière une porte fermée, deux personnes, elle les distinguait au rythme, sans avoir à réfléchir à comment elle le savait.
L'hôpital.
Elle tourna la tête. Le mouvement fut fluide, pas de douleur, pas de vertige, pas la lourdeur de cou qu'on avait après avoir trop dormi. Sa main droite était posée sur le drap blanc, l'aiguille du cathéter sur le dos de la main, la bande adhésive transparente. Elle regarda ses doigts. Ils lui parurent familiers et distants en même temps.
Elle essaya de se souvenir.
La route humide. Le reflet des phares sur l'asphalte. La voix de sa mère, elle ne retrouvait pas les mots, juste la voix, le ton, quelque chose de léger qui allait devenir autre chose dans une seconde. La voix de son père qui répondait. Puis les phares trop hauts, trop proches, un camion qui prenait le virage de l'autre côté et qui dérapait. Le cri de sa mère.
Et le choc.
Et après le choc, rien, pas de tunnel, pas de lumière, pas la sensation qu'il y avait quelque chose qui attendait. L'équivalent de fermer les yeux et de ne pas les rouvrir. L'absence totale, même du sentiment qu'il existait une absence.
Elle était morte.
Elle le savait avec la même certitude qu'elle savait son propre prénom. Elena Gilbert. Dix-sept ans. Route des Pommiers, le 2 juillet, une pluie d'été, un camion qui avait dérapé. Elle était morte, maintenant son cœur battait à soixante-deux à la minute et quelque chose n'était plus tout à fait pareil.
Ce quelque chose, elle n'avait pas encore les mots pour le nommer.
Elle posa la main sur sa poitrine.
Le battement contre sa paume. Lent. Régulier. Elle attendit de ressentir du soulagement, ou la panique, ou les larmes qu'on était censée avoir dans ce genre de moment. Rien de tout ça. Juste la certitude nette de la chose : elle était revenue, quelque chose était différent et elle ne savait pas encore si c'était un gain ou une dette.
Elle ferma les yeux.
C'était là que ça devenait difficile à tenir dans une seule pensée. La conscience de ce qui l'entourait sans que ses yeux soient ouverts : la machine, les pas dans le couloir, quelque chose de plus diffus encore, une tension dans l'air qui n'avait pas de source identifiable. Comme si le périmètre de ce qu'elle percevait s'était étendu au-delà de son corps et qu'elle n'avait pas encore appris à le refermer.
Elle rouvrit les yeux.
Le plafond. La courbe verte. Sa main sur le drap.
Puis la pensée qui était là depuis le début et qu'elle avait repoussée sans savoir que c'est ce qu'elle faisait.
Ses parents.
Ils étaient dans la voiture avec elle. Le camion avait dérapé. Elle avait entendu le cri de sa mère.
Elle était là, dans ce lit d'hôpital, avec cette perfusion et ce moniteur.
Elle chercha le bouton d'appel.
Ses doigts le trouvèrent avant ses yeux, tâtonnant sur le drap, ils rencontrèrent le fil et le suivirent jusqu'au bouton avec une précision qu'elle n'aurait pas su expliquer. Elle pressa.
Quelque part dans le couloir, quelque chose bippa doucement.
Elena attendit, les yeux ouverts sur le plafond, les mains à plat sur le drap blanc, et son cœur battit ses soixante-deux coups à la minute avec la constance obstinée de quelque chose qui avait décidé de continuer.
Elle ne savait pas encore ce que ça lui coûterait.
Elle ne savait pas encore ce qui était revenu avec elle.
Elle ne savait pas encore que quelqu'un, quelque part aux lisières de la ville, s'était assis dans l'obscurité des chênes à l'est de Fell's Church et avait senti, avec une précision qui ne lui laissait aucun doute, qu'elle venait de reprendre conscience.