Soixante-deux battements

Chapitre 2 : Ce que la rentrée apporte

12870 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 15/04/2026 14:22

CHAPITRE 1 | Ce que la rentrée apporte

Elena

Le réveil sonna à six heures et demie.

Elena était déjà éveillée.

Depuis quatre heures du matin. Pas à cause d'un cauchemar, les cauchemars demandaient un sommeil profond et le sien ne descendait jamais aussi bas. Depuis deux mois, elle dormait en surface. Son corps se relâchait, l'esprit non. Elle s'assoupissait, se réveillait, recommençait. Entre les deux : des heures d'obscurité à écouter la maison.

La maison avait ses bruits. Les mêmes qu'avant, le radiateur du couloir cliquetant à deux heures du matin, la troisième marche gémissant légèrement, les branches du chêne soufflées par le vent contre la gouttière. Elena les connaissait depuis l'enfance. Elle les avait appris sans les apprendre, par imprégnation, par habitude, sans jamais avoir eu à y prêter attention.

Ils l'empêchaient maintenant de dormir.

Pas parce qu'ils étaient étranges. Parce qu'ils étaient exactement pareils. Le même craquement, le même cliquetis, le même bruit de branches. Tout pareil, et rien ne l'était plus, ce silence de deux voix absentes dans une maison continuant ses bruits ordinaires. Cette dissonance était plus difficile à tenir que n'importe quelle étrangeté.

Elle coupa l'alarme avant la seconde sonnerie et s'assit sur le bord du lit.

Ce mouvement lui parut légèrement décalé, comme tous ceux depuis le 2 juillet. Son corps obéissait trop bien. Aucune raideur matinale, aucun de ces petits rappels signifiant qu'on a dormi, vieilli d'une nuit. Ses muscles se plièrent avec une fluidité ne lui ressemblant pas.

Elle posa les pieds sur le plancher.

Le bois était frais. Elle perçut le contact avec une précision qui la frappait encore chaque matin : la texture légèrement rugueuse entre deux lames, une petite irrégularité sous le deuxième orteil gauche, la différence de température entre le centre de la planche et son bord. Trop de détails. Trop nets. Ses terminaisons nerveuses calibrées à la hausse sans son accord.

Elena se leva et traversa la chambre jusqu'à la fenêtre.

Fell's Church dormait encore.

Les maisons d'en face, silencieuses, fenêtres aveugles, jardins figés dans la lumière blanche de cette fin d'été, ressemblaient déjà à l'automne. Les érables avaient commencé leur bascule : pas encore rouges, fatigués d'être verts, portant dans leurs feuilles quelque chose d'hésitant. Le ciel était laiteux, sans profondeur. Une journée n'ayant pas encore décidé ce qu'elle voulait être.

Elena observa la rue.

Elle le faisait chaque matin. Pas par mélancolie. Par quelque chose de plus difficile à nommer : une vigilance, une attente sans objet précis. Comme si regarder assez longtemps pouvait révéler quelque chose. Sur la ville. Sur elle-même. Sur ce qu'elle était devenue dans le fossé entre le 2 juillet et aujourd'hui.

Rien ne bougea dans la rue.

Et pourtant.

Elle serra légèrement les doigts sur le rebord. Il y avait quelque chose. Pas dans la rue, dans quelque chose de plus large, de moins localisable. Une présence dans la texture de l'air, comme une note trop grave pour être entendue, suffisamment persistante pour se sentir dans la poitrine. Elle avait appris à ne pas chercher à la nommer. Chaque fois qu'elle essayait, ça glissait.

Elle lâcha le rebord et alla s'habiller.

Tante Judith était déjà en bas.

Elle était petite, plus petite qu'Elena ne l'avait réalisé pendant les années où elle n'était que la tante du dimanche, celle des tartes aux pommes et des rires trop forts aux blagues de son père. Depuis juillet, elle avait laissé son appartement pour s'installer ici, dans cette maison qui n'était pas la sienne. Elena le voyait partout : les tasses rangées différemment dans le placard, les torchons pliés autrement. Détails minuscules signalant une présence de remplacement. Elle ne lui en voulait pas. Tante Judith faisait ce qu'elle pouvait.

Elle la voyait peser chaque mot avant de parler, vérifier chaque matin avec la discrétion de quelqu'un ayant peur de regarder trop directement. Se lever à six heures, préparer un petit déjeuner à moitié mangé. Recommencer le lendemain.

Tante Judith avait quarante-deux ans. Elle élevait désormais une adolescente de dix-sept ans et une petite fille de quatre ans posant des questions sur le paradis depuis deux mois.

— Tu as dormi ? demanda-t-elle.

— Un peu, dit Elena.

Pas exactement un mensonge. La version de la vérité permettant à la journée de commencer.

Tante Judith posa une assiette sur la table, toasts, œufs brouillés, jus d'orange. Elle s'appliquait à faire des petits déjeuners complets, comme si la nourriture pouvait compenser d'autres choses. Elena s'assit et mangea ce qu'elle pouvait. Son appétit avait changé lui aussi, moins urgent, moins instinctif, mais assez pour que Judith ne commence pas à s'inquiéter d'autre chose.

Margaret arriva dans l'escalier en faisant du bruit avec ses pieds, comme chaque matin, annonçant sa présence à la façon des gens n'ayant pas encore appris à vouloir passer inaperçus. Elle avait quatre ans. Ce matin elle avait son t-shirt à l'envers et ses chaussettes dépareillées. En voyant Elena, elle s'arrêta net sur la dernière marche avec le sourire hésitant qu'elle avait depuis juillet, celui voulant être heureux, cherchant d'abord une permission.

— Tu vas au lycée aujourd'hui ?

— Oui.

— T'as peur ?

Elena la regarda. Margaret avait les yeux de leur père, cette nuance de gris-vert changeant selon la lumière, devenant presque dorée en plein soleil. Le même pli entre les sourcils dans les moments d'inquiétude. Elena le voyait maintenant, ce pli. Elle ne l'avait pas vu avant juillet.

— Non, dit-elle. Pas vraiment.

Ce n'était pas la vérité mais pas un mensonge non plus. La peur supposait tenir suffisamment à quelque chose pour avoir de quoi perdre, et Elena n'avait pas encore réussi à recenser ce à quoi elle tenait encore.

Elle embrassa Margaret sur le dessus de la tête. Les cheveux blonds tout emmêlés, chauds, avec cette odeur de shampooing à la pomme que tante Judith achetait depuis que leur mère n'était plus là pour en acheter d'autre. Puis elle alla chercher son sac.

Le lycée Robert E. Lee était à quinze minutes à pied.

Elena y alla seule.

Tante Judith avait proposé de la déposer. Bonnie avait appelé la veille. Meredith avait envoyé un message ce matin :

Je suis là si tu veux qu'on y aille ensemble.

Il était resté sans réponse. Elena les aimait pour ça, elle aimait qu'elles proposent. Mais elle avait besoin d'y aller seule.

Les rues à sept heures du matin en septembre avaient cette qualité des matins de rentrée, quelque chose entre l'attente et la résignation, le monde reprenant son rythme après l'intermède de l'été. Des voitures démarraient, des portes claquaient, des enfants aux cartables neufs, des adultes aux thermos de café. Tout ça dans un registre légèrement différent du sien, celui des gens dont la vie continue normalement. Ceux n'ayant pas passé l'été dans une maison où chaque pièce est soit traversée trop vite, soit évitée.

Elle marcha.

Ses sens l'informaient de tout. Trop. Le gravier sous ses semelles, grain par grain. L'odeur de café et de pain grillé filtrant par une fenêtre entrouverte au coin de Maple Street. Un chien aboyant trois rues plus loin, son cerveau calculant la distance avec une précision non demandée. Une conversation entre deux femmes sur un perron, à voix basse, les mots pauvres petites lui parvenant clairement depuis une vingtaine de mètres.

Elle ne sut pas si elles parlaient d'elles. Elle supposa que oui.

Fell's Church savait. Les petites villes savent toujours. L'accident était dans le journal local le 5 juillet, la photo des parents dans leur cadre de mariage, les noms complets, l'âge, la cause probable. Une collision avec un poids lourd sur la Route des Pommiers. Le chauffeur du camion n'avait pas été retrouvé. L'enquête était en cours. Elena avait lu l'article depuis son lit d'hôpital avec ce vide clinique emporté partout. Elle l'avait lu, refermé, puis avait regardé le plafond pendant une heure sans penser à rien.

Elle n'avait pas été à l'enterrement.

Encore hospitalisée. Officiellement. Les médecins avaient dit : traumatisme crânien, surveillance neurologique, repos obligatoire. Personne n'avait eu le courage de lui demander de venir depuis son lit, avec un bandage à la tempe et des yeux ne pleurant pas.

Le premier souvenir clair après l'accident était le plafond blanc d'une chambre d'hôpital et le bruit de son propre cœur, soixante-deux battements par minute, comptés avec une précision qui ne lui avait pas appartenu avant le 2 juillet. Elle avait appuyé sur le bouton d'appel. Une infirmière était entrée. Et là seulement, à la façon dont le visage de l'infirmière avait changé en voyant qu'Elena avait les yeux ouverts, elle avait compris que quelque chose de conséquent s'était passé. Tante Judith avait emmené Margaret. Bonnie et Meredith étaient venues. Le lycée avait envoyé une délégation.

Elle y pensait parfois. À cette cérémonie ayant eu lieu sans elle, à la façon dont ses parents avaient été enterrés pendant qu'elle regardait le plafond d'une chambre d'hôpital trois kilomètres plus loin. Elle y pensait sans comprendre ce qu'elle était censée ressentir. Rien de précis. Juste ce vide n'étant plus vraiment un vide, puisque devenu son état normal.

Bonnie le savait. Bonnie était la seule à l'avoir dit à voix haute, une fois cet été, au téléphone. Elle avait appelé un mardi après-midi, sans prévenir, et avait dit directement :

— Attends, laisse-moi finir. Tu sais que c'est normal de pas pouvoir pleurer, non ? Les gens réagissent tous différemment. Ça veut pas dire que t'as pas aimé. Et je veux pas que tu me dises juste je sais pour qu'on passe à autre chose, si tu fais ça, j'aurai l'impression d'avoir rien dit d'utile.

Elena avait ri. Légèrement, brièvement, le premier depuis le 2 juillet.

— Je vois, avait-elle dit.

— Bien. C'est ce que je voulais. Bon. Est-ce que tu veux qu'on parle d'autre chose ou est-ce que tu veux qu'on parle de ça encore ?

— Autre chose.

— Parfait. Alors laisse-moi te raconter ce que Meredith a dit à propos du camp de révision.

Elle avait raconté. Elena avait écouté. Bonnie n'avait pas insisté sur le reste.

C'était l'une des choses Elena aimait le plus chez elle.

Le lycée apparut au bout de la rue.

Le parking, les vélos, les groupes se formant naturellement selon des lois connues de tous sans jamais avoir été écrites. Les seniors d'un côté, les juniors de l'autre. Les sportifs autour du panneau d'affichage. L'odeur du réfectoire déjà là : graisse et café industriel, immuable, réconfortante par sa seule constance.

Elena traversa le parking.

Elle les sentit la regarder avant de les voir.

Pas une métaphore. Une sensation physique, un léger changement dans la pression de l'air, une modification dans la façon dont l'espace se comportait en sa présence. Quelques semaines après l'hôpital, elle avait réalisé : les regards avaient du poids. Elle le percevait, avec ses terminaisons nerveuses et avec quelque chose de plus profond, sans nom dans l'anatomie ordinaire.

Il y en avait beaucoup ce matin.

Elle regardait droit devant elle. Pas parce qu'elle était incapable d'affronter les regards, mais parce qu'elle avait découvert que regarder directement les gens déclenchait autre chose. Avec certaines personnes, quand elle regardait trop longtemps, il y avait une fraction de seconde où elle percevait quelque chose derrière leurs yeux. Une émotion. Une intention. Une couleur n'appartenant pas à la lumière du matin.

Elle ne savait pas comment appeler ça.

Elle n'essayait pas encore.

— Elena.

Bonnie était là, au pied des marches, Meredith juste derrière.

Elena la vit de loin, petite, rousse, les joues roses d'être arrivée trop tôt et d'avoir attendu dans le froid du matin, les bras déjà à moitié ouverts avant qu'Elena soit à portée. Bonnie avait toujours fait ça. Les bras ouverts en avance, comme quelqu'un qui décidait de l'arrivée avant que l'autre ait dit oui ou non.

— Tu es là, dit-elle, pas comme une constatation, comme si elle venait de vérifier quelque chose d'important.

Elena la laissa la prendre dans ses bras.

Bonnie serrait fort, de façon un peu excessive même, les deux bras autour des épaules d'Elena, comme quelqu'un compensant deux mois de distance en une seule fois. Elle était chaude, avec cette odeur de son shampooing fruité qu'Elena reconnut immédiatement, et sous les paumes d'Elena, à plat contre son dos, ce qu'elle percevait maintenant à chaque contact : quelque chose qui débordait. Chez Bonnie ce matin : du soulagement si intense qu'il en devenait presque douloureux, comme une tension se relâchant trop vite.

— Tu m'as manqué, dit Bonnie dans ses cheveux. Vraiment vraiment manqué. Je savais pas comment l'été allait se passer mais c'était long.

Elle ne lâcha pas tout de suite.

— Je suis contente que tu sois là, dit-elle enfin.

— Moi aussi, dit Elena.

Pas entièrement faux.

Meredith attendit que Bonnie lâche Elena. Elle était grande, avec cette façon de se tenir donnant l'impression d'avoir réfléchi à chaque geste. Elle posa une main sur l'épaule d'Elena, brève, précise.

— Tu as l'air bien, dit-elle, d'une voix signifiant je suis en train d'évaluer et je réserve mon jugement.

Ce contact transmettait quelque chose aussi. Chez Meredith : une vigilance, une inquiétude maîtrisée, quelque chose de plus sombre en dessous. Elena ne chercha pas à forcer.

— Comment tu vas vraiment ? demanda Meredith.

— Je gère, dit-elle.

Meredith hocha la tête. Elle ne parut pas convaincue. Mais elle n'insista pas, elle savait quand pousser et quand attendre.

Elles entrèrent dans le lycée.

Le hall principal était occupé par quatre tables de rentrée installées perpendiculairement au couloir, bloquant partiellement la circulation et créant cet embouteillage prévisible du premier jour que personne n'avait jamais réussi à éviter en quinze ans d'organisation identique.

Meredith connaissait la procédure.

— Seniors par ordre alphabétique sur la table du fond. Les emplois du temps sont déjà imprimés mais il faut vérifier sur place s'il y a des changements d'option. Et le foyer distribue les listes de clubs avant midi.

— T'as récupéré les nôtres ? dit Bonnie.

— Oui. Hier. J'ai demandé à Mme Clayton si je pouvais prendre les trois en avance.

Bonnie la regarda.

— Évidemment que tu l'as fait.

— Le couloir est moins encombré avant huit heures.

— Évidemment que tu as pensé à ça aussi.

Meredith lui tendit son emploi du temps sans commentaire. Bonnie le prit avec l'air de quelqu'un recevant un service dont elle avait oublié d'avoir honte.

Elena prit le sien.

Papier blanc, colonnes, les noms des professeurs en police trop petite. Son œil parcourut les cases avec la rapidité d'une habitude, elle avait lu des centaines d'emplois du temps dans cette école. Anglais, histoire, chimie, algèbre, sport. Rien de nouveau. Rien qui demandait un effort particulier.

En haut à droite, une case qu'elle n'avait pas vue l'année précédente : Délégué de classe — élection le 12 septembre.

— Je me suis réinscrite au journal, dit Bonnie en examinant le sien. Et au club théâtre. Je sais que j'y vais jamais mais j'aime bien être inscrite.

— Pourquoi t'y vas jamais, dit Elena.

— Parce que les répétitions sont le mercredi soir et que le mercredi soir c'est Supernatural sur la chaîne câblée.

Elle dit ça avec le sérieux de quelqu'un établissant une priorité parfaitement raisonnée.

— Mais l'inscription est gratuite alors je me sens pas coupable.

Meredith ouvrit son propre emploi du temps, le plia en deux, le rangea dans son sac.

— Je suis en option sciences de la vie en plus des matières obligatoires. Et je rejoins le comité d'organisation des événements scolaires.

— Pourquoi, dit Bonnie.

— Parce que quelqu'un de compétent doit être dans ce comité.

— C'est pas une réponse.

— C'est la seule que j'ai.

Elles longeaient maintenant le couloir principal en direction des casiers, le flux des élèves autour d'elles, les retrouvailles bruyantes, les troupeaux qui se reformaient selon les anciens groupes, quelques nouveaux visages repérables à leur façon de regarder les panneaux d'affichage un peu trop longtemps. Elena les remarquait tous avec cette précision dont elle ne voulait pas.

Le tableau d'affichage du foyer était couvert de feuilles de couleur.

Club photographie — inscriptions ouvertes — local B12 — Mr. Hendricks

Équipe de volley féminin — sélections le 15 septembre — gymnase

Comité du journal scolaire — réunion de rentrée mardi 12h30

Club d'astronomie — première séance le 20 septembre — toit de l'aile C (sous réserve météo)

Groupe de soutien scolaire — toutes matières — voir Mme Clayton en salle des profs

Comité des fêtes — rejoignez-nous pour organiser la soirée d'halloween — foyer vendredi 13h

Elena lut les affiches sans s'arrêter. L'année précédente elle était au journal, au comité des fêtes, et avait rejoint le club de soutien comme tutrice en algèbre. La liste des clubs semblait identique à celle de l'an passé.

Elle s'arrêta sur l'affiche du comité Comité des fêtes.

Comité des fêtes — rejoignez-nous pour organiser la soirée d'halloween — foyer vendredi 13h

L'année précédente elle avait rejoint ce comité en septembre et s'était retrouvée à le diriger avant la fin du mois parce que personne d'autre n'avait eu d'avis particulier sur quoi que ce soit. Elle avait aimé ça, pas le pouvoir, le fait de transformer une idée vague en quelque chose de concret. Les décors, la musique, la disposition des tables. Décider que humide mais sobre était mieux que criard.

Elle n'avait pas prévu de s'y réinscrire cette année.

Elle arracha la feuille du bas, le bout avec les informations de contact, et la glissa dans sa poche.

— T'étais au journal l'année dernière, dit Bonnie. Tu y retournes ?

— Je sais pas encore.

— C'est ok.

Bonnie dit ça sans insister, ce qui était sa façon de laisser quelque chose ouvert sans le fermer.

— Si tu veux pas t'engager sur quelque chose de régulier, le club photo c'est bien aussi. Mr. Hendricks laisse les gens venir quand ils veulent.

Elena regarda l'affiche du club photo.

— Tu y es allée ?

— Une fois en seconde. J'avais pris quarante photos floues et Mr. Hendricks avait dit que j'avais un œil instinctif pour le mouvement.

Bonnie prit un air modeste qui n'était pas tout à fait sincère.

— Ce qui voulait probablement dire que j'appuyais sur le déclencheur trop tôt mais j'ai décidé de le prendre comme un compliment.

Meredith s'arrêta devant le panneau, sortit un stylo, nota quelque chose dans son agenda. Elena la regarda faire, cette méthode, ce carnet qui ne la quittait jamais, la façon dont elle traitait l'information comme quelque chose devant être documenté pour exister.

— T'as une liste, dit Elena.

— J'ai toujours une liste.

— De quoi ?

— De ce qui m'intéresse. De ce qui pourrait m'intéresser. De ce qui ne m'intéresse pas mais qui mérite d'être noté quand même.

Elle referma l'agenda.

— Le club d'astronomie. Je vais vérifier le programme.

— T'as déjà un télescope chez toi, dit Bonnie.

— Ce n'est pas contradictoire.

Elles atteignirent les casiers. Le couloir était plus dense maintenant, la première heure approchant, les élèves se repositionnant selon leurs trajets respectifs vers leurs salles. Elena ouvrit le sien, ce rectangle vide qui restait vide pour l'instant, qu'elle referma sans rien y mettre.

— Le délégué de classe, dit-elle.

— Quoi ? dit Bonnie.

— L'élection le 12. Quelqu'un va se présenter.

— Tyler Smallwood va se présenter, dit Meredith sans affect particulier. Il se présente tous les ans. Il perd tous les ans parce que personne n'a envie de lui parler pendant les conseils de classe. Mais il se présente quand même.

— Caroline aussi, dit Bonnie. L'année dernière elle avait fait faire des autocollants.

— Des autocollants, dit Elena qui ne se souvenait plus.

— Avec son nom et un dessin de couronne. Ce n'était pas subtil.

Elena regarda son emploi du temps encore une seconde, puis le rangea dans son sac.

— Vous deux, dit-elle. Vous faites quoi pour les délégués ?

Meredith la regarda.

— Rien. Personne ne nous a demandé.

— Je vous demande.

Un silence bref. Bonnie et Meredith échangèrent un regard, de ces regards que deux personnes s'échangeaient quand l'une d'elles venait de dire quelque chose d'inattendu et qu'elles voulaient vérifier qu'elles avaient bien entendu la même chose.

— T'es en train de nous dire de nous présenter ? dit Bonnie.

— Je dis que si vous vous présentez, je vote pour vous.

— C'est pas la même chose.

— Non. Mais c'est un début.

Bonnie mordit sa lèvre. Quelque chose dans ses yeux faisait des calculs.

— Si je me présente, dit-elle enfin, il faut que quelqu'un fasse les affiches. Et Meredith est meilleure que moi pour les affiches.

— Je ne fais pas les affiches, dit Meredith. Je rédige les programmes.

— C'est quoi la différence ?

— Une affiche dit votez pour moi. Un programme dit voilà ce que je compte faire et pourquoi c'est raisonnable. L'un est de la politique, l'autre est de l'information.

— Et tu penses que les gens votent pour l'information.

— Je pense que les gens qui méritent d'être écoutés votent pour l'information.

Bonnie regarda Elena.

— Elle fait ça depuis la cinquième.

— Je sais, dit Elena.

La sonnerie retentit dans le couloir. Le flot des élèves s'orienta vers les salles, le bruit changeant de texture, de l'attente vers le mouvement. Elena prit son sac, son cahier d'anglais, et rejoignit le flux avec Bonnie et Meredith de chaque côté.

C'était la rentrée. Tout pareil et rien ne l'était plus, et elle traversait ça quand même, un pas après l'autre, avec son emploi du temps dans le sac et ses deux meilleures amies à côté.

C'était suffisant pour ce matin.

Pas délibérément, ou peut-être si, avec Caroline, rien n'était jamais accidentel. Appuyée contre les casiers avec deux autres filles, dans cette pose d'indolence étudiée signalant sa présence sans effort apparent. Grande, blonde, parfaite dans sa façon d'habiter l'espace.

Elle vit Elena.

Quelque chose passa dans ses yeux, bref, rapide. Elena le capta avant même que Caroline ait décidé ce qu'elle voulait montrer. Pas de la méchanceté. De la surprise, de la gêne, et sous la gêne quelque chose de plus ancien et moins avouable : de la culpabilité.

Puis Caroline sourit.

— Elena. Tu es là.

— Comme tu vois.

— On pensait que tu reviendrais peut-être pas avant... enfin. Après tout ce qui s'est passé.

Bonnie, à sa gauche, se raidit légèrement, et Elena entendit le très court bruit qu'elle fit dans sa gorge, un début de mot qu'elle ravala. Bonnie avait toujours su ce qu'elle pensait de Caroline Forbes. Elle avait aussi appris, au fil des ans, que le dire à haute voix déclenchait des discussions qui duraient plus longtemps que ce qu'elles valaient.

— Eh bien, dit Elena. Me voilà.

Sa voix était sortie calme, posée, sans l'émotion attendue. Elle vit le minuscule recalibrage dans les yeux de Caroline : elle avait anticipé de la fragilité ou de l'agressivité, et n'avait eu ni l'une ni l'autre.

— On est toutes là pour toi si tu as besoin, dit Caroline.

— Merci, dit Elena.

Elle passa son chemin.

Les couloirs de Robert E. Lee avaient leur propre acoustique. Elena l'entendit dès qu'elles entrèrent, cette façon dont les voix rebondissaient sur le carrelage, s'accumulaient sous les plafonds bas, créaient une nappe sonore qu'elle n'avait plus eu à traverser depuis juin.

Les gens la regardaient encore ici, mais différemment. Pas le regard de la rue, ouvert, sans filtre social. Le regard de couloir, latéral, avec cette discrétion de façade des gens ayant appris que regarder frontalement se voyait. Elle le sentait quand même. Elle le sentait dans sa nuque, dans ses épaules.

Bonnie marchait à sa gauche et parlait, de l'emploi du temps d'abord, comparant les cours, puis enchaînant sans transition sur une rumeur à propos d'un nouveau professeur de gym, puis sur les décisions du foyer pour la décoration de la cantine cette année, puis sur autre chose qu'Elena perdit à mi-chemin. C'était elle. Le flot continu, les sujets qui sautaient d'un endroit à l'autre avec une logique connue d'elle seule, cette façon de remplir l'espace avec du bruit pour que le silence n'ait pas à exister. Elena l'avait vu faire tout l'été, au téléphone, elle parlait, parlait, et parfois au milieu d'une phrase elle disait quelque chose d'une précision absolue qui coupait court à tout le reste. Elena l'écoutait à moitié. De l'autre moitié, elle regardait les casiers, les affiches du foyer, le tableau d'affichage avec ses feuilles de couleur pour les clubs de rentrée. Tout pareil. Le panneau avec les photos de l'équipe de foot. La fontaine en bout de couloir dont le robinet avait toujours eu un léger bruit de fond.

Elle s'arrêta devant son casier.

La combinaison était la même depuis la troisième, elle l'avait demandé exprès, début juillet, depuis l'hôpital, par téléphone avec la secrétaire. La secrétaire avait eu une voix très douce, le genre de voix réservée aux situations de deuil. Elena avait remercié et raccroché.

Elle fit tourner le cadenas. Sentit le métal sous ses doigts, les petits reliefs des chiffres, la texture froide de la porte.

Son casier était vide.

Elle l'examina une seconde, ce rectangle métallique gris ouvert sur rien.

L'année précédente : une photo de Bonnie et elle au parc aquatique, elles riaient, Bonnie avait la bouche pleine de glace et les yeux plissés contre le soleil, Elena avait ce sourire qu'elle reconnaissait sur les photos, le vrai, pas celui qu'elle produisait pour les autres. Une carte postale de Matt envoyée depuis la côte en août, avec son écriture appliquée de quelqu'un qui n'aimait pas écrire mais qui le faisait quand même parce que ça lui semblait important. La mer est froide même en août ici. Tu me manques. Elle avait relu ça trois fois en se sentant incapable de formuler pourquoi ça lui importait autant.

Un post-it de Meredith avec une date de révision pour un examen de chimie, lundi 14, chez moi, 15h, apporte tes notes sur les réactions d'oxydation. L'écriture compacte et économe de Meredith, qui ne mettait jamais plus de mots qu'il n'en fallait.

Dans le coin gauche, coincé sous la petite étagère métallique du haut, un bout de papier resté là depuis les deux ans d'avant, une liste de choses à faire pour un exposé d'histoire dont elle ne se souvenait même plus le sujet. Elle avait voulu l'enlever plusieurs fois et oublié à chaque fois.

Des preuves. Une vie avait lieu là-dedans, documentée en petits bouts de papier et en photo floue de parc aquatique.

Rien de tout ça cette année.

Elle prit son cahier d'anglais dans son sac et referma le casier.

— Tu vas bien ? dit Bonnie.

— Oui.

— Tu avais l'air de penser à quelque chose.

— C'était vide, dit Elena. Le casier.

Bonnie comprit.

Elle regarda le casier vide une seconde. Puis elle dit, d'un ton décidé qui n'admettait pas la discussion :

— On va mettre des trucs. Moi j'ai déjà une photo de nous trois à la fête de fin d'année que j'ai pas encore développée, je vais le faire ce week-end. Et Meredith va faire un de ses post-its avec une date de révision parce que Meredith fait toujours des post-its avec des dates de révision. Et on va en ajouter d'autres. Cette année.

Elle dit ça avec cette conviction particulière des gens qui avaient décidé quelque chose et n'avaient pas l'intention de le négocier.

Elena hocha la tête. Ce n'était pas grand-chose. Mais Bonnie avait cette façon de formuler les choses futures comme des faits déjà établis, et parfois ça aidait.

Le premier cours : anglais, avec Mr. Tanner.

Elena prit sa place habituelle, troisième rang, côté fenêtre, et sortit cahier et stylo avec les gestes précis de quelqu'un reproduisant un rituel.

Elle regarda par la fenêtre.

La cour intérieure : érables, banc de pierre le long du mur nord. Un corbeau posé sur la branche la plus basse du premier érable. Immobile. La tête légèrement inclinée.

Elle le regarda.

En elle, une réaction s'amorça, difficile à décrire, pas un mouvement physique, pas une émotion reconnaissable. Quelque chose de plus profond. Comme si un circuit interne venait de s'allumer en identifiant une fréquence pour laquelle il avait toujours été calibré.

L'oiseau ne bougea pas.

Elena détourna les yeux quand Mr. Tanner commença à parler.

Cinquante minutes. Elena prit des notes avec la même dissociation fonctionnelle apportée à tout depuis l'hôpital, la main écrivait, le cerveau enregistrait. Mr. Tanner parlait de Great Expectations avec l'enthousiasme de quelqu'un ayant fait le même cours vingt ans de suite et trouvé la paix avec ça.

Vers la trentième minute, la fille assise à sa gauche, Sheila, lui passa une note pliée.

Elena la prit.

On est vraiment désolées pour tes parents. Tu méritais pas ça.

Écriture ronde. Un cœur dans le coin. Elena plia la note et la mit dans sa poche. Elle ne sut pas pourquoi la sincérité lui était plus difficile à recevoir que l'indifférence.

Le corbeau était toujours dans la cour.

Le malaise arriva à la deuxième heure, en cours d'histoire.

Pas un malaise ordinaire, elle avait appris la distinction. Un malaise ordinaire avait une cause : la chaleur, un repas sauté, l'anxiété. Celui-là n'avait pas de cause. Il avait une direction.

Une montée de pression dans les mains d'abord, paume et bout des doigts, comme si quelque chose cherchait à sortir par là. Elle le reconnut immédiatement, la troisième fois que ça se manifestait de façon visible, sous une forme impossible à rationaliser comme simple nervosité. Les sens amplifiés, elle les avait depuis le réveil à l'hôpital. Mais ça, la vibration, le bureau, quelque chose d'extérieur à elle qui répondait, ça, c'était différent. Et ça n'avait commencé que depuis quelques semaines, toujours dans des moments de pression émotionnelle, toujours sans prévenir. La note de Sheila était encore dans sa poche. Elle y avait repensé deux fois depuis la première heure.

Elle posa les deux paumes à plat sur son bureau.

Le bois vibra.

Légèrement, pas assez pour faire tomber quelque chose, pas assez pour être vu de loin. Mais elle le sentit dans ses paumes avec une précision qui n'appartenait pas à quelqu'un ayant simplement posé les mains sur du bois. Pas une vibration venue de l'extérieur. Quelque chose allant de l'intérieur vers l'extérieur, traversant ses paumes comme un courant trop faible pour être douloureux, assez fort pour exister.

Deux secondes. Trois.

Puis rien.

Elle retira ses mains lentement.

À sa gauche, Alicia Peters avait les yeux dans son cahier, stylo suspendu. À sa droite, Tyler Smallwood se penchait pour ramasser quelque chose sur le sol. En se relevant, il croisa le regard d'Elena une fraction de seconde et ne dit rien, mais elle vit le minuscule recul dans ses épaules, quelqu'un ayant perçu quelque chose sans savoir quoi.

Le professeur continua à parler. La salle continua d'exister normalement.

Elena regarda ses propres mains, posées maintenant sur ses genoux.

Ordinaires en apparence. Ongles coupés court, légère cicatrice sur l'index droit datant d'un cours de cuisine en cinquième. Les mains qu'elle avait toujours eues, en apparence. Elle les referma lentement, doigts qui se repliaient, paumes qui se serraient, pression familière, et elle tint ce geste, cette fermeture, comme quelqu'un tenant un couvercle sur quelque chose qui cherchait à s'ouvrir.

Elle les garda fermées jusqu'à la sonnerie.

Elle ne savait pas ce que c'était.

Ce qu'elle savait : ça s'était déjà produit deux fois cet été, une fois sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, une fois en tenant la main de Margaret. Les deux fois, quelque chose avait répondu, légèrement, de façon presque imperceptible. Elle avait mis ça sur le compte du traumatisme les premières semaines, les médecins avaient dit des séquelles neurologiques sont possibles, ça peut se manifester de différentes façons avec cette façon des médecins de formuler les choses inconnues comme si elles faisaient partie d'une liste établie.

Ce n'était pas ça.

Elle ne savait pas ce que c'était, et elle n'avait encore demandé à personne, et elle continuerait à ne pas demander jusqu'à ce qu'elle ait quelque chose de plus précis à formuler qu'il m'arrive des choses que je ne comprends pas.

La pause entre la deuxième et la troisième heure durait vingt minutes.

Elena passa les dix premières dans les toilettes du couloir B.

Pas parce qu'elle avait besoin d'être seule. Parce qu'elle avait besoin de dix minutes sans avoir à gérer la distance que les gens maintenaient autour d'elle. Cet espace vide dans les foules, cette bulle invisible, ce périmètre de considération que les gens accordaient instinctivement aux endeuillés et qui ressemblait à de l'attention mais était en réalité de l'évitement.

Elle se lava les mains. Regarda son reflet.

Son visage n'avait pas changé. C'était une des choses l'ayant frappée en sortant de l'hôpital, s'être attendue à quelque chose de différent dans le miroir, une trace visible de ce qui s'était passé. Ses yeux étaient les mêmes, bleu marine avec ces taches d'or qui apparaissaient dans la bonne lumière. Ses pommettes. La ligne de sa mâchoire.

La même. Et pas la même.

Elle sortit des toilettes. Meredith l'attendait, à dix mètres, appuyée contre le mur, un livre ouvert qu'elle ne lisait pas vraiment.

— Je savais pas si tu voulais de la compagnie, dit-elle.

— Un peu, dit Elena.

Elles marchèrent ensemble sans parler. Ce n'était pas inconfortable, c'était une des choses qu'Elena aimait chez Meredith, elle ne remplissait pas les silences.

— Sheila t'a passé la note ? dit Meredith au bout d'un moment.

— Oui.

— Elle a passé tout l'été à se demander si elle devait t'écrire. Je lui ai dit que tu apprécierais.

Elena pensa à l'écriture ronde, au cœur dans le coin.

— Tu lui diras merci de ma part.

La cantine.

Elena s'y attendait et pourtant la densité sonore la prit par surprise. Elle avait oublié ce bruit de cent cinquante personnes mangeant en même temps, les chaises sur le carrelage, les conversations superposées, la musique depuis le couloir. Un bruit ayant sa propre texture, saturant l'air d'une façon presque physique.

Bonnie était déjà à leur table habituelle. Meredith arriva deux minutes plus tard. Matt Honeycutt s'approcha en hésitant depuis le bord de la salle.

Matt. Ils sortaient ensemble depuis le printemps précédent, sortaient, mot appartenant à une vie d'avant tellement lointaine qu'Elena avait du mal à la faire coïncider avec la sienne. Grand, blond, ce visage ouvert et honnête dans sa façon d'être dans le monde. Depuis l'été, il avait appelé régulièrement, pas trop, la bonne mesure entre présence et pression. Il avait envoyé des fleurs pour l'enterrement.

L'enterrement auquel Elena n'était pas allée.

— Salut, dit-il avec ce sourire précautionneux. Je peux m'asseoir ?

— Bien sûr.

Il s'assit en face d'elle. Pas de geste vers sa main, pas d'embrassade, il avait compris cet été que le contact physique était différent avec elle maintenant. Elle lui en était reconnaissante.

— Comment ça s'est passé ce matin ?

— Ça s'est passé.

Il hocha la tête. Il savait ce que ça voulait dire.

Elena mangea quelques bouchées d'un gratin. Son corps n'avait plus les mêmes urgences.

C'est alors qu'elle sentit le regard de Caroline de l'autre côté de la salle.

Elle ne tourna pas la tête. Dans sa périphérie : Caroline à trois tables de là, avec Tyler Smallwood et ses amis, le rire un peu trop fort des gens voulant être entendus.

Ce n'était pas cette direction qui lui importait.

C'était l'autre.

La fenêtre de la cantine donnait sur la cour côté nord. L'érable. La branche.

Le corbeau était encore là.

Elena le regarda brièvement, juste le temps de noter sa présence, cette attention n'étant pas une attention d'oiseau. Puis elle détourna les yeux.

Bonnie, à ce moment-là, s'arrêta au milieu de sa phrase.

Elena la regarda.

— Quoi.

— Rien.

Bonnie reprit sa fourchette.

— J'ai eu une impression bizarre. C'est passé.

— Quelle impression.

— Comme si quelque chose me regardait.

Elle haussa légèrement les épaules, le geste de quelqu'un habitué à ses propres bizarreries.

— Ça arrive. J'y fais plus trop attention.

Elena ne dit rien. Meredith leva les yeux de son sandwich, les posa sur Bonnie une seconde, les reposa sur son sandwich.

— Dans quelle direction, dit Meredith.

Bonnie réfléchit.

— Par là, dit-elle en faisant un vague geste vers la fenêtre de la cour.

Elena ne tourna pas la tête vers la fenêtre. Elle continua à manger.

L'après-midi fut plus simple.

Les cours défilèrent sans incident particulier. Elle traversa l'algèbre, la chimie et les quarante-cinq minutes de sport avec le même automatisme fonctionnel.

En sport, elle découvrit quelque chose.

Elle était rapide. Elle l'avait vaguement noté cet été, une légèreté dans ses déplacements, une réactivité nouvelle. Mais au volley, quand elle attrapa une balle normalement hors de sa portée, elle réalisa l'ampleur de la chose.

Elle avait bougé avant de décider de bouger.

Son corps avait traité l'information, vitesse, angle, distance, et réagi avant que son cerveau formule le geste. Assez pour être visible. Assez pour que Meredith, à côté d'elle, lui jette un regard bref et précis.

Elena laissa tomber la prochaine balle délibérément.

Après ça, elle resta dans les marges du normal.

Matt l'attendait près de la sortie secondaire.

— Je voulais pas te coincer, dit-il immédiatement. Je voulais juste voir si tu voulais marcher un peu. Ou pas. C'est vraiment ok si non.

Très Matt, intégrer le refus dans la proposition, pour que l'autre n'ait pas à porter le poids de la déception.

— Un peu, dit-elle.

Ils sortirent par la porte latérale. Le parking de côté, presque vide. Le soleil bas, doré, cette lumière faisant paraître les choses plus douces qu'elles n'étaient.

Matt marchait à sa gauche, à cette distance précise, assez proche pour signifier quelque chose, assez loin pour ne pas imposer.

— Tu peux me dire ce qui s'est vraiment passé aujourd'hui, dit-il. Je suis pas Bonnie. Je vais pas m'inquiéter de la mauvaise façon.

— C'était une rentrée. Toutes les rentrées se ressemblent.

— Pas celle-là.

— Non. Pas celle-là.

Ils s'assirent sur un banc contre le mur de briques, dans une poche de soleil.

Matt avait les mains posées sur ses genoux, pas croisées, pas serrées, juste là, dans cette façon ouverte qu'il avait d'occuper l'espace qui avait toujours dit quelque chose sur lui. Elena la regarda une seconde. Elle avait passé du temps avec ces mains. Elle se souvenait de leur chaleur.

— Caroline ? demanda-t-il.

— Prévisible.

— Elle a dit quelque chose ?

— Rien d'agressif. Juste on est toutes là pour toi. Ce genre.

Matt souffla par le nez, pas tout à fait un rire.

— Et toi, tu vas vraiment bien ?

Elena tourna la tête pour le regarder.

Matt Honeycutt avait un visage ne sachant pas mentir. Grande force et grand défaut, tout y passait, la colère, la peur, l'affection, sans filtre particulier. En ce moment : quelque chose de douloureux et de patient, attendant sans avoir perdu l'habitude d'attendre, comme quelqu'un ayant appris que l'attente était la seule chose en son pouvoir.

Il l'aimait encore.

Elle le savait avant même d'avoir eu besoin de ses nouveaux sens. C'était dans la façon dont il s'était positionné près de la sortie, dans la précaution de la proposition. Mais maintenant qu'ils étaient assis côte à côte sur le bois du banc chaud de soleil, elle sentait ce qu'elle savait déjà, clairement, sans ambiguïté, ce fond d'inquiétude maîtrisée, cette affection qui n'avait pas de place où aller et qui attendait quand même.

Elle aurait voulu pouvoir lui rendre quelque chose d'équivalent.

Elle ne savait pas encore ce qu'elle avait à donner.

— Je sais pas encore où j'en suis, dit-elle. Avec toi. Avec nous.

Elle dit ça sans détour parce que Matt méritait ça, le détour lui aurait fait plus mal que la vérité directe, et elle le savait depuis longtemps.

Pas une cruauté. La vérité. Elle n'avait cette clarté sur rien depuis l'hôpital, pas sur ce qu'elle ressentait, pas sur ce qu'elle voulait, pas sur la façon dont les choses d'avant comptaient encore ou pas.

Matt hocha la tête lentement. Il regardait droit devant lui, le menton légèrement relevé. Elle reconnut ce geste, il faisait ça quand il encaissait quelque chose et qu'il ne voulait pas que ça se voie.

— Ok, dit-il. C'est ok.

— Je suis désolée que ce ne soit pas plus clair.

— T'as pas à t'excuser de ça.

Il dit ça avec une conviction tranquille qui lui fit quelque chose de difficile à nommer. Elle avait une liste mentale, depuis l'hôpital, des choses l'ayant fait ressentir quelque chose de vaguement reconnaissable, Margaret qui dormait avec sa peluche, Bonnie qui serrait fort, Meredith qui attendait dans le couloir. Matt venait d'y entrer.

— Matt.

— Ouais.

— Merci d'être resté là cet été.

Un silence. Il regarda ses mains sur ses genoux.

— C'est rien.

Ce n'était pas rien. Ils le savaient tous les deux et aucun d'eux ne précisa.

Ils restèrent assis quelques minutes encore, dans le soleil de fin d'après-midi, sans parler davantage. Elena se leva la première.

— Je rentre, dit-elle.

Il leva la tête, ce sourire honnête, sans enjeu.

— Bonne première journée, Gilbert.

Son vieux surnom pour elle. Elle n'avait pas entendu ça depuis l'été. Quelque chose dans sa poitrine se serra, bref et difficile à nommer.

— Ouais, dit-elle. Toi aussi.

Elle rentra seule.

Fell's Church se vidait lentement en fin d'après-midi. La lumière plus dorée, plus oblique, ces fins de journée de septembre ressemblant à des excuses pour ce que l'hiver allait faire.

Elena prit le chemin long, trois rues supplémentaires en passant par Oak Street, parce qu'il longeait le parc et qu'au parc les érables avaient basculé depuis deux jours dans ce rouge profond d'octobre précoce.

Elle s'arrêta.

Sa mère les prenait en photo chaque automne. Il y avait une série entière sur l'ordinateur familial, le même coin du parc, chaque année depuis qu'Elena avait cinq ans.

Elle regarda juste.

Il y avait une forme d'honnêteté là-dedans qu'elle ne savait pas encore nommer, pas le deuil ostentatoire, pas l'effondrement attendu. Juste regarder des érables rouges dans la lumière de septembre et savoir que sa mère n'était plus là pour les photographier.

Pas de larmes. Elle nota ça, comme elle notait tout.

Elle reprit sa marche.

Margaret était dans le jardin avec son cartable, assise dans l'herbe à regarder un escargot avec la concentration des gens n'ayant pas encore appris que les escargots ne font pas grand-chose d'intéressant. Elle leva la tête en voyant Elena. Le sourire hésitant.

— T'es revenue.

— Je suis revenue.

— C'était comment ?

Elena s'accroupit dans l'herbe sans s'inquiéter de son jean et regarda l'escargot progressant sur une feuille.

— C'était comme la rentrée, dit-elle. Exactement comme la rentrée.

Margaret parut trouver ça satisfaisant. Elle reporta son attention sur l'escargot. Elena resta là, accroupie dans l'herbe, le soleil de fin d'après-midi sur la nuque.

Tante Judith rentra du travail à dix-huit heures. Elena lui donna une réponse honnête dans les grandes lignes. Oui, tout le monde avait été correct. Oui, les cours ne lui avaient pas semblé trop difficiles. Non, personne n'avait dit quelque chose de blessant directement.

Elle avait omis la vibration du bureau. Le corbeau. Le fait que toucher les gens lui renvoyait leurs émotions comme un écho.

Ces détails-là, elle les gardait pour elle.

Le dîner fut calme. Margaret parla de l'escargot. Judith écouta en faisant à manger. Elena aida à débarrasser et fit la vaisselle dans l'évier du cellier, le petit, celui des fleurs et des légumes, pas la cuisine du fond où sa mère cuisinait avec la radio, celle dont elle n'avait pas réouvert la porte depuis l'hôpital. Judith ne dit rien. Elle avait compris, ou faisait semblant de comprendre, ce qui revenait au même.

Elena monta dans sa chambre à vingt heures.

La chambre était la sienne, les murs portaient les trous des affiches enlevées en cinquième, la bibliothèque contenait des livres lus et d'autres jamais ouverts. Tout était là. Tout était pareil.

Sauf que le couloir au bout duquel se trouvait cette chambre conduisait aussi à une autre porte. La chambre de ses parents, fermée depuis le 2 juillet. Pas formellement condamnée. Juste là, à l'autre bout du couloir, avec sa poignée en cuivre un peu usée que son père avait toujours promis de changer.

Elena passa devant en regardant droit devant elle, comme chaque soir.

Puis elle s'arrêta.

Elle ne savait pas pourquoi ce soir plutôt qu'un autre. L'impulsion n'avait pas eu de forme avant d'exister, elle avait juste cessé de marcher, les deux pieds dans le couloir sombre, à mi-chemin entre sa propre chambre et la leur.

La porte.

Bois clair avec ses petits défauts qu'elle connaissait depuis l'enfance. La rayure en bas à gauche datant d'un déménagement d'armoire quand elle avait sept ans. Le léger défaut dans la peinture au niveau de la poignée, là où son père posait la main et appuyait sur le montant pour fermer sans bruit quand il rentrait tard et que tout le monde dormait, un geste si répété que le bois avait fini par garder la marque. Ce détail-là, Elena l'avait vu des milliers de fois sans jamais vraiment le voir.

Elle le voyait maintenant.

Elle posa la main sur le mur, pas sur la poignée. Le plâtre frais sous ses doigts, légèrement rugueux à l'endroit où une réparation avait été faite il y a des années, sans avoir jamais été tout à fait poncée.

Elle n'essaya pas d'ouvrir.

Elle savait ce qu'il y avait derrière. Pas dans le sens d'y avoir réfléchi, dans le sens de le sentir, avec cette précision nouvelle qui lui prenait quelque chose chaque fois. L'odeur de son père d'abord : café, encre d'imprimante, ce fond légèrement boisé de la lotion qu'il utilisait depuis des années. L'odeur de sa mère ensuite : le parfum du dimanche matin, floral et discret, celui qu'elle ne portait jamais les jours de semaine parce qu'elle disait que les bonnes choses se gardaient pour les bons moments. Les deux mêlés à l'odeur du linge propre, du bois du parquet, de la lumière qui entrait par la fenêtre orientée sud-est et chauffait légèrement les rideaux.

Ces odeurs-là ne partiraient pas de sitôt.

Une pièce fermée pouvait conserver ses odeurs des années. Elle le savait maintenant d'une façon qu'elle ne se serait pas su expliquer avant juillet. Ce qui voulait dire que derrière cette porte, ses parents existaient encore d'une certaine façon, concentrés, immobiles, attendant dans l'obscurité qu'elle soit prête.

Elle n'était pas prête.

Elle retira sa main. Elle resta encore quelques secondes, les bras le long du corps, à regarder la marque sur la peinture à l'endroit où son père appuyait pour fermer sans bruit.

Puis elle continua vers sa chambre.

Elle s'assit sur le bord du lit et sortit son cahier. Elle avait pris des notes toute la journée avec une régularité mécanique. Ces mots n'avaient aucune relation avec ce qui s'était réellement passé dans sa tête.

Elle referma le cahier.

Depuis juillet, elle avait envisagé plusieurs fois de reprendre son journal. Il était là, dans le tiroir du bureau, sous les stylos et les élastiques. Elle savait exactement où sans avoir eu à le chercher. Elle ne l'avait pas ouvert. Pas parce qu'elle ne savait pas quoi écrire, mais parce qu'écrire supposait de nommer les choses, et elle n'était pas encore certaine de vouloir faire ça.

Le journal attendait. Elle attendait aussi.

Elle alla à la fenêtre.

Le jardin était sombre. Ses yeux s'ajustèrent en quelques secondes, avec cette efficacité anormale l'accompagnant partout.

Elle chercha le chêne du fond.

Elle ne sut pas exactement pourquoi. Ce bourdonnement sourd. Cette note trop grave, trop persistante. Elle en était venue à l'associer à une présence, pas quelqu'un en particulier, pas quelque chose d'identifiable. Juste une densité dans l'air, l'espace se comportant différemment à certains moments et dans certaines directions.

Vers le chêne. Vers l'est. Vers quelque chose n'étant pas là, ou choisissant de ne pas se montrer.

Elena laissa les rideaux retomber.

Elle s'installa au bureau et ouvrit son manuel de chimie. Elle lut pendant une heure. À vingt-deux heures, elle alla se brosser les dents, embrassa Margaret endormie, dit bonne nuit à tante Judith depuis le couloir.

Elle éteignit sa lumière et s'allongea dans le noir.

Son cœur battait. Soixante-deux à la minute, régulier, profond. Comme une horloge dans sa poitrine, pas la façon frénétique d'un cœur ayant peur ou courant, mais cette cadence lente et délibérée ne la quittant plus depuis le 2 juillet.

Elle ferma les yeux.

Et elle pensa, dans cet espace entre la veille et le sommeil où les pensées ont moins de filtre : il y avait quelqu'un dans le chêne cet après-midi.

Pas une question. Pas une peur.

Juste une certitude, posée là dans le noir, attendant qu'elle sache quoi en faire.

Elle s'endormit avant de trouver la réponse.


Damon


Il s'était posé dans le cèdre de la cour intérieure à sept heures du matin.

Pas sous forme humaine, sous forme de corbeau, ce qui était, dans les circonstances, la décision la plus pratique. Un homme de vingt-deux ans dans les branches d'un cèdre d'école avant l'ouverture des portes aurait soulevé des questions. Un corbeau : personne ne regardait les corbeaux. Les humains avaient une capacité remarquable à ne pas voir ce qu'ils n'avaient pas décidé de chercher.

La transformation n'avait rien de dramatique de son côté, elle était devenue quelque chose de si banal, si intégré dans sa façon de se déplacer dans le monde, qu'il ne lui accordait plus davantage d'attention qu'un humain n'en accordait au fait de mettre un manteau. L'espace d'une seconde, les dimensions changeaient. Puis il était perché dans le cèdre, les pattes sur l'écorce, les yeux noirs orientés vers la porte principale.

Il attendit.

Toute la journée, à quelques déplacements près, la fenêtre côté nord pendant les deux premiers cours, le toit de l'aile B pendant la récréation, l'érable de la cour principale pour la cantine. Il avait suivi ses déplacements à l'intérieur du bâtiment avec la précision d'un oiseau connaissant les plans d'architecture mieux que ses propres ailes, ce qui n'était d'ailleurs pas faux.

Il avait attendu que quelque chose se passe.

C'est ce qu'on faisait quand on surveillait quelqu'un : on attendait. Il l'avait fait des milliers de fois depuis cinq siècles. Il pouvait confirmer que ça ne devenait pas plus stimulant avec la répétition. Le seul avantage de la surveillance prolongée sur un lycée américain en septembre, c'était de relativiser définitivement tous les autres souvenirs d'ennui qu'on pouvait avoir accumulés.

Rien de visible, rien d'urgent. La fille avait traversé sa journée de rentrée avec une fluidité froide, cette façon de se déplacer dans le monde comme si elle le traversait plutôt que d'y appartenir. Il avait vu le bureau vibrer en cours d'histoire depuis l'angle du cèdre extérieur, les élèves proches se raidissant légèrement sans savoir pourquoi, une onde de malaise imperceptible pour quiconque n'avait pas cinq cents ans d'entraînement à lire les salles. Sa vue perçait le verre de la fenêtre sans effort, capturait le mouvement infime des paumes d'Elena sur le bois, le micro-tremblement, les deux secondes pendant lesquelles quelque chose cherchait à sortir.

Il avait entendu Tyler Smallwood avaler légèrement plus fort que d'habitude quand il avait croisé le regard d'Elena après. Depuis le cèdre, à travers la vitre, contre le bruit de fond de cent cinquante élèves. Ses sens ne faisaient pas de sélection, ils captaient tout et il choisissait ce qu'il gardait.

La rapidité au volley, trop de vitesse dans les réflexes, pas de temps de réaction, pure mécanique.

Elle s'était rattrapée.

Damon nota ça avec le même stylo mental qu'il utilisait depuis des siècles pour les choses méritant d'être retenues.

Elle apprend à se réguler sans savoir ce qu'elle régule.

Information utile. Légèrement agaçante aussi, d'une façon qu'il aurait été incapable de justifier précisément si on lui avait posé la question, ce qui n'arriverait pas, parce que personne ne lui posait de questions, ce qui était généralement la façon dont il préférait que les choses fonctionnent.

Il s'était attendu à plus de chaos. Deux mois après une résurrection, les pouvoirs émergents tendaient vers le désordre. Vers les flammes, vers les objets qui volaient, vers l'énergie qui explosait sans prévenir. C'était la norme. Ce n'était pas ce qu'il voyait. Ce qu'il voyait était intérieur, concentré, presque délibéré, comme si la chose revenue dans ce corps avait décidé de prendre son temps.

Damon Salvatore n'aimait pas ce qu'il ne comprenait pas encore tout à fait. Ce qui constituait, il devait le reconnaître, un problème de plus en plus fréquent depuis le 2 juillet, et qui commençait à peser sur sa vision généralement positive de lui-même.

Il se repositionna dans l'arbre.

Fell's Church en fin d'après-midi. Il prit le temps de regarder.

Les petites villes américaines formaient une catégorie à part dans sa géographie personnelle de l'ennui, il en avait traversé des dizaines depuis qu'elles existaient sous ce nom, avec leurs rues en grille, leurs parkings de centres commerciaux, leurs habitants qui savaient tout sur leurs voisins et rien sur ce qui se passait sous leurs pieds.

Fell's Church ressemblait à toutes les autres sur la surface : le lycée, l'église, le diner au coin, les maisons avec leurs boîtes aux lettres personnalisées qui semblaient dire nous avons une identité à quelqu'un qui n'avait pas demandé.

Sauf qu'en dessous il y avait trois convergences majeures, ce qui la plaçait très au-dessus de la moyenne, et que quelqu'un y avait été ressuscité deux mois plus tôt. Ce qui la rendait, dans l'ensemble, légèrement plus intéressante que ses apparences.

Il était là depuis mai. Avant l'accident. Avant le 2 juillet. Il était là pour les lignes, trois convergences majeures sous la ville, une configuration n'existant peut-être qu'en une douzaine d'endroits dans le monde. Le genre de cartographie souterraine attirant les choses qu'il valait mieux surveiller de près.

Il avait localisé Fell's Church en traversant la Virginie par le sud-est, par cette façon qu'il avait depuis des siècles de sentir les lignes de force avant de les voir, une légère modification dans la pression de l'air, quelque chose de sourd et de constant comme un son trop grave pour être entendu mais pas pour être senti. Il s'était installé dans la forêt à l'est de la ville avec la discrétion de quelqu'un n'ayant pas eu besoin d'adresse fixe depuis le seizième siècle.

Et puis, un mardi de mai, il l'avait vue.

Deux heures de l'après-midi, rue commerçante principale. Elle sortait d'une boulangerie avec une amie rousse, quelque chose dans un sac en papier, et elle riait de quelque chose que l'amie venait de dire, un rire rapide, un peu renversé en arrière, les yeux presque fermés.

Damon s'était arrêté net dans sa trajectoire.

Pas de façon dramatique, il ne faisait pas les choses de façon dramatique, c'était vulgaire. C'était plus subtil que ça : quelque chose avait simplement cessé de fonctionner normalement dans ses circuits, pendant peut-être deux secondes, avant que le reste prenne le relais.

Le visage.

Il le connaissait. Pas de façon vague, pas la ressemblance floue que le temps et la mémoire fabriquaient parfois. Il le connaissait avec la précision de quelqu'un l'ayant regardé pendant des mois, dans une autre lumière, dans une autre vie, avec des sentiments qu'il avait dépensé cinq siècles à ne plus éprouver.

Il avait fait ce qu'il faisait quand quelque chose le surprenait : il n'avait rien montré et il avait analysé. C'était le protocole standard depuis environ cinq siècles. Il fonctionnait bien. Il avait rarement besoin d'alternative. Il avait failli partir, cette première fois.

Pas à cause des lignes de force. Parce que cette fille, blonde, les yeux d'un bleu profond tirant vers le marine avec quelque chose de doré selon la lumière, la même ligne des pommettes, la même bouche, avait le même visage.

Katherine.

Katherine Von Swartzschild.

Il portait ce nom depuis cinq siècles comme on portait une chose ne pouvant être ni jetée ni regardée en face. Pas de la colère, la colère, il l'avait épuisée dans les premières décennies, quand elle était encore utilisable. Ce qui restait était plus difficile à nommer. Quelque chose entre le deuil et la culpabilité, les deux entrelacés si étroitement qu'il ne savait plus les distinguer.

Katherine était morte à cause d'eux.

Le fait nu, sans habillage, celui qu'il ne formulait presque jamais parce qu'il avait la forme d'un couteau. Elle avait ôté sa bague, le talisman de Gudren la protégeant du soleil, et s'était exposée à la lumière du matin. Sa robe blanche dans l'herbe sous le citronnier. Les cendres. La bague posée sur la pierre froide comme une conclusion.

Elle n'avait pas supporté d'être la cause de leur haine. Elle avait espéré que sa mort les pousserait à se réconcilier.

Elle s'était trompée sur toute la ligne, et sur ce point au moins, il lui en voulait encore un peu.

Cinq siècles. Et toujours la même image, ce qui était, pour quelqu'un ayant fait un effort considérable pour l'oublier, assez remarquable dans le mauvais sens du terme.

En mai, dans une rue de Fell's Church, il avait vu son visage sur une fille vivante.

Il ne l'avait pas laissé s'agrandir. Il avait colmaté la fissure avec la raison, l'analyse, la liste des différences. Il était resté parce que les lignes de force existaient, parce que la résurrection du 2 juillet était réelle, parce qu'il y avait des raisons sérieuses et défendables d'être là.

Ce n'était pas Katherine. Il se le répétait avec la régularité d'un fait établi. La ressemblance était physique, superficielle, le genre de coïncidence que les siècles produisaient sans intention. Elena Gilbert était différente. Katherine aurait su qu'elle était observée et en aurait joué, elle avait toujours eu ce talent, transformer chaque regard en quelque chose lui revenant. Elena ne jouait pas. Elle cataloguait, elle absorbait, portait ses silences avec une économie de moyens n'ayant rien de commun avec ce qu'il avait connu.

Damon connaissait la différence.

Il se la répétait quand même. Pas parce qu'il en avait besoin, évidemment qu'il en avait besoin, sinon il ne se la répéterait pas, mais par pure rigueur intellectuelle. Pour être précis. Il était quelqu'un de très précis.

Il suivit la direction prise depuis l'école et la trouva dans le jardin, accroupie dans l'herbe à côté de la petite, regardant quelque chose dans les feuilles. Il se posa dans le chêne au fond, suffisamment loin pour être invisible depuis la maison, suffisamment haut pour avoir l'angle.

Elle ne le cherchait pas. Mais elle savait qu'il était là.

Il en avait la certitude depuis la cantine, quand elle avait regardé l'érable une seconde, pas le regard flottant de quelqu'un regardant dans le vide. Quelque chose de plus ciblé, de plus attentif. Elle ne savait pas ce qu'elle regardait. Elle ne savait pas ce qu'il était. Mais quelque chose en elle traçait sa présence, l'enregistrait, le cataloguait dans une catégorie sans nom.

Ce serait un problème, peut-être.

Ou peut-être pas.

Il regarda la petite fille montrer à Elena quelque chose dans les feuilles, et Elena s'accroupir dans l'herbe sans s'inquiéter de ses vêtements, avec une patience qui le surprit légèrement, ce qu'il nota, parce qu'être surpris après cinq cents ans était en soi un événement méritant d'être enregistré. Il avait construit d'elle l'image d'une fille gérant les choses de haut, distante, contrôlée. Cette scène-là était différente. Moins armée.

Il trouva ça intéressant.

Puis il trouva intéressant qu'il le trouve intéressant, ce qui était une pensée légèrement circulaire, et il l'abandonna avant qu'elle ne devienne quelque chose de plus encombrant que ce qu'elle était.

La nuit tomba sur Fell's Church avec cette lenteur des nuits de début septembre.

La chambre d'Elena s'alluma à vingt heures. Il la regarda depuis la même branche : l'angle de la lumière, les changements d'ombre, la silhouette qui passait devant la fenêtre. Elle alla à la fenêtre une fois. Elle regarda le jardin.

Elle le cherchait.

Il le vit au moment précis où ça se produisit, ses yeux à lui capturant chaque détail sans effort dans l'obscurité du jardin, la vision nocturne aussi nette que le milieu d'une journée nuageuse. Elena à sa fenêtre, à vingt mètres, la façon dont elle s'immobilisa, un mouvement des yeux trop ciblé pour être aléatoire, qui parcourait le jardin d'une façon différente du regard de quelqu'un regardant dans le vide.

Elle ne regardait pas le jardin. Elle cherchait quelque chose de précis dans le jardin.

Il attendit sans bouger, les pattes sur l'écorce, parfaitement immobile de la façon dont les corbeaux étaient parfaitement immobiles quand ils observaient. Ses yeux noirs orientés vers la fenêtre.

Ses yeux s'arrêtèrent sur le chêne.

Pas sur lui, il était haut dans les branches, invisible pour des yeux humains dans l'obscurité de septembre. Mais sur le chêne. Sur cette direction, avec cette qualité d'attention particulière.

Il ne bougea pas.

Elle non plus, pendant cinq secondes, six. Puis elle laissa les rideaux retomber.

Ce que vivait Elena de l'autre côté de la fenêtre, Damon ne pouvait que l'inférer.

Elle était allée à la fenêtre en cherchant quelque chose sans avoir de mot pour le nommer. C'était ça, la résurrection, les sens élargis avant la compréhension, les antennes déployées avant que le cerveau sache ce qu'elles captaient. Elle avait senti quelque chose dans la direction du chêne. Elle n'avait pas su quoi.

Elle s'y habituerait.

Ou elle ne s'y habituerait pas et quelque chose finirait par arriver, les pouvoirs émergents ne restaient pas silencieux indéfiniment. Il avait vu ça souvent. Les gens ne se souvenaient pas de l'apprendre parce que c'était une compétence qui ne s'enseignait pas dans les endroits ordinaires.

Il l'observa se détourner de la fenêtre, sa silhouette repassant devant la lumière une fois, deux fois, avec ce mouvement économe qu'elle avait dans les situations non urgentes, quelqu'un qui gérait son énergie sans le savoir.

Pas consciemment, il en doutait encore. Mais quelque chose en elle avait orienté son regard avec une précision ne devant rien au hasard.

La résurrection avait laissé des traces qu'elle ne comprenait pas encore.

C'était attendu. Ce l'était moins, c'était la vitesse à laquelle elle s'adaptait. Silencieusement, sans aide, sans cadre. La plupart des gens dans sa situation auraient paniqué, cherché des réponses activement, fait des erreurs. Elle faisait quelque chose de différent : elle absorbait, cataloguait, attendait de comprendre.

Une forme d'intelligence. Il respectait malgré lui.

La lumière dans la chambre s'éteignit à vingt-deux heures.

Vers minuit, il quitta le chêne.

Il quitta le chêne en corbeau et traversa Fell's Church du nord-est au centre en moins de deux minutes, pas du vol ordinaire, quelque chose de plus rapide, la ville défilant en dessous comme une carte éclairée. Les détails lui parvenaient quand même : la fenêtre allumée à l'angle de Maple Street, la voiture garée deux roues sur le trottoir, le chien qui dormait devant une porte et ne leva même pas la tête en entendant ses ailes.

Il se reposa sur un lampadaire à l'entrée du centre, laissa l'espace d'une seconde le temps de récupérer la forme humaine, la même seconde inverse, toujours aussi banale, et continua à pied.

Il pensait aux patterns de la journée.

Pas par romantisme, il n'était pas quelqu'un de romantique, c'était une des rares choses sur lesquelles il était catégorique. Par méthode. Les pouvoirs se manifestaient dans les moments de pression émotionnelle ou physique : le bureau en histoire, juste après la note, quelqu'un lui avait écrit quelque chose de sincère et ça avait déstabilisé ses circuits intérieurs. Les réflexes au volley, dans le bruit et le mouvement du gymnase. Elle avait corrigé les deux en temps réel.

Ce qui était, objectivement, assez remarquable pour quelqu'un qui ne savait pas ce qu'elle corrigeait.

Il l'avait vue se refermer les mains sur les genoux comme quelqu'un serrant un couvercle sur quelque chose voulant s'ouvrir. Elle pouvait tenir ça encore quelques semaines, peut-être. Après ça, les couvercles avaient généralement l'opinion que c'était à leur tour.

Les pouvoirs émergents trouvaient toujours un débouché. Si elle continuait à les comprimer sans comprendre ce qu'elle comprimait, il arriverait un moment où la compression ne suffirait plus. Pas forcément catastrophique. Mais imprévisible. Et l'imprévisible, dans un endroit avec trois convergences majeures sous les pieds, était une variable à surveiller.

Il marcha jusqu'aux abords du cimetière.

En chemin, il croisa deux personnes : un homme d'une cinquantaine d'années promenant un labrador, et une adolescente avec des écouteurs dont le câble pendait sans être branché nulle part, habitude ou oubli. Il lut les deux en une fraction de seconde, pas leurs pensées précises, il n'écoutait pas les pensées des gens sans raison, ce n'était pas de la discrétion, c'était de l'hygiène mentale, mais leurs intentions globales, leurs états émotionnels, la couleur générale de ce qu'ils portaient. L'homme pensait à quelque chose de professionnel avec une légère anxiété. L'adolescente pensait à quelqu'un dont elle évitait de se souvenir trop précisément.

Ni l'un ni l'autre ne le regardèrent. Ce n'était pas un hasard, depuis des siècles, il se déplaçait d'une façon qui décourageait le regard sans y mettre d'effort particulier. Une légère pression sur la périphérie de l'attention des gens, insuffisante pour être remarquée, suffisante pour que leurs yeux dérivent vers autre chose. Pas de l'hypnose. Juste de la pratique.

Les lignes de force étaient plus perceptibles ici, l'une des trois convergences passait en dessous, à une profondeur qu'il estimait à une dizaine de mètres, avec une densité rendant l'air légèrement différent pour qui y était sensible. Une légère pression dans les dents, constante, facile à ignorer sauf quand on voulait y prêter attention.

Il s'arrêta devant les grilles de fer.

L'endroit était ordinaire en apparence, quelques centaines de pierres tombales, des arbres, des allées de gravier, le silence propre aux cimetières de nuit. Il n'avait aucune raison particulière de s'arrêter là.

Il s'arrêta quand même.

Il y avait observé l'enterrement, deux mois plus tôt, depuis les chênes du périmètre est. Une petite foule, plus grande qu'il ne l'avait prévu pour une ville de cette taille, mais les accidents mortels avaient ce pouvoir de rassembler les gens qui ne se seraient pas rassemblés autrement. L'amie rousse qui pleurait franchement, sans essayer de contenir quoi que ce soit. La tante qui tenait la petite fille par la main et regardait droit devant elle avec la concentration des gens qui se donnent une tâche pour tenir debout.

Elena n'était pas là.

Il avait cherché son visage parmi les gens présents avec une régularité qui l'avait légèrement agacé lui-même. Elle n'était pas venue. À l'hôpital, officiellement. Les médecins rationalisaient sa guérison anormalement rapide avec les mots disponibles dans leur vocabulaire.

Il regarda les pierres tombales dans l'obscurité.

Il n'avait aucun mal à trouver les deux récentes, pas seulement à la vue. L'odorat lui donnait la date plus précisément que n'importe quel œil humain : la terre retournée récemment avait une odeur particulière, les fleurs coupées à différents stades de décomposition permettaient de dater les visites, et sous tout ça, très légèrement, quelque chose de plus ancien et de plus difficile à nommer, la signature spécifique d'une terre au-dessus d'une ligne de force active.

Il les lut depuis la grille. Deux noms. Deux dates. Une phrase en dessous sur chaque pierre, le genre de formule que les familles choisissaient dans le catalogue du marbrier en état de choc, cherchant quelque chose qui semblait juste sans avoir la force de chercher longtemps.

Il pensa qu'Elena n'avait pas encore vu ça.

Qu'elle aurait besoin de le voir, pas pour la cérémonie ni pour le deuil dans le sens où les gens utilisaient ce mot. Pour quelque chose de plus concret. Ces noms sur ces pierres, dans cette terre. La réalité physique de la chose, impossible à rationaliser autrement.

Il pensa ça, puis s'interrogea brièvement sur pourquoi il y pensait, et conclut que cette ligne de pensée ne menait nulle part de satisfaisant.

Il était un vampire de cinq cents ans. Le calendrier du deuil des jeunes filles mortes-et-revenues n'entrait dans aucune de ses attributions normales. Il n'avait pas d'attributions normales, à vrai dire, la notion même lui semblait appartenir à une catégorie de personnes ayant des horaires et des supérieurs hiérarchiques.

Il se détourna des grilles.

Il y avait une autre raison pour laquelle Damon restait à Fell's Church.

Stefan.

Une rumeur captée en juin dans une ville du Tennessee, le genre de murmure circulant parmi les vieux vampires comme un courant d'air sous une porte. Stefan Salvatore se déplaçant vers le nord-est. Vu en Virginie.

Stefan arriverait ou n'arriverait pas. S'il arrivait, il ferait ce qu'il faisait toujours : s'attacher à quelqu'un, essayer d'être humain avec la détermination particulière d'un vampire qui avait décidé que les vampires pouvaient décider d'être humains, échouer d'une façon ou d'une autre, repartir. Le schéma était immuable depuis cinq siècles. Damon le connaissait par cœur. Il aurait pu l'écrire, mais ça semblait inutile vu que Stefan continuait à le vivre sans avoir besoin du texte.

Ce qui était nouveau, c'était la question d'Elena Gilbert. Si leurs routes se croisaient, et à Fell's Church, elles se croiseraient, la ville était assez petite pour ça, Stefan verrait le visage.

Il le verrait de la même façon que Damon l'avait vu en mai. Cette fraction de seconde où cinq siècles de deuil se rouvrent sans prévenir. Stefan avait aimé Katherine lui aussi, à sa façon, avec toute la force d'un garçon de dix-neuf ans découvrant pour la première fois ce que les émotions pouvaient faire à un corps. Ce genre d'amour laissait des traces que les siècles ne suffisaient pas à effacer entièrement.

Damon réfléchit à ça en traversant le centre-ville endormi.

Ce n'était pas de la jalousie. Ce mot-là, il l'avait banni de son vocabulaire intérieur quelque part entre Venise et Constantinople, dans un siècle qu'il ne se donnait plus la peine de préciser. Ce n'était pas de la jalousie, c'était de la stratégie, pure, pragmatique, sans la moindre coloration émotionnelle d'aucune sorte.

Il se répéta ça une fois.

C'était de la stratégie. Si Stefan arrivait et s'attachait à Elena, les choses deviendraient compliquées. Les choses autour de Stefan devenaient toujours compliquées, il avait cette façon d'occuper le centre de gravité des situations sans jamais sembler le faire intentionnellement, ce qui était, après réflexion, plus irritant que s'il l'avait fait exprès.

Damon avait passé cinq siècles à ne pas être le centre de gravité.

Il n'en souffrait absolument pas. Il préférait les marges. Toujours. Les marges avaient plus de mobilité, plus de visibilité sur l'ensemble, et surtout nettement moins de responsabilité pour ce qui s'effondrait au centre.

Sauf que ce soir, debout devant le lycée de Fell's Church à minuit passé, il pensait à une fille dormant dans une chambre à deux kilomètres d'ici avec son cœur trop régulier, des pouvoirs encore mal compris et un deuil suspendu. Il se demandait ce qui se passerait si personne n'était là quand quelque chose se passerait vraiment.

Elle gérait. Elle était forte d'une façon qu'elle ne comprenait pas encore, ce qui était à la fois une qualité et un problème, les deux simultanément, parce que la force non comprise avait une façon intéressante de devenir n'importe quoi selon les circonstances.

Mais elle était seule. Ce qui dans sa situation était à la fois compréhensible et potentiellement catastrophique, et Damon avait une relation compliquée avec le catastrophique. Il le voyait venir très bien, de très loin, depuis très longtemps. Cette compétence n'avait jusqu'ici servi, dans sa propre vie, qu'à lui permettre de regarder le catastrophique arriver avec une clarté parfaite et une capacité d'intervention nulle.

Ce qui n'était, en y réfléchissant, peut-être pas exactement la compétence la plus utile à avoir.

Il rentra dans la nuit de Fell's Church.

Il avait passé cinq cents ans à apprendre que certaines pensées se géraient mieux en mouvement qu'à l'arrêt. Il marchait vite. Les pensées avaient tendance à décrocher au-dessus d'une certaine vitesse.

Elles décrochèrent.

Ou en tout cas, elles eurent la décence de ne pas lui faire la conversation jusqu'à l'aube.

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