Sold Out Soul
Chapitre 13 : MOMENTO MORI
3119 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 08/03/2026 19:16
- Hôpital Saint-Barthélémy – 00h27
Le taxi filait à travers la nuit londonienne, bondissant sur les pavés détrempés. Bond, assis à l’arrière, tapotait nerveusement des doigts sur la boîte métallique posée sur ses genoux.
À côté de lui, Aria fixait la route sans un mot, mais son regard en disait long. Chaque seconde comptait.
— Dépêchez-vous, lança Bond au chauffeur.
L’homme jeta un coup d’œil inquiet dans le rétroviseur, puis accéléra.
Dès que le véhicule s’immobilisa devant l’hôpital Saint-Barthélémy, Bond ouvrit la portière d’un geste brusque et s’élança, la boîte serrée si fort dans sa main que ses jointures blanchirent.
Aria le suivit de près, jetant une liasse de billets au chauffeur sans attendre la monnaie.
Ils pénétrèrent en trombe dans le hall, happés par l’odeur âcre de désinfectant et l’éclat blafard des néons.
Le silence, profond et sans écho, semblait avoir vidé le lieu de toute présence humaine.
Derrière le comptoir, une infirmière les dévisagea, visiblement épuisée.
— Nous devons voir un patient immédiatement, déclara Bond d’un ton tranchant.
L’infirmière leva les yeux, esquissa un sourire crispé.
— Les visites sont interdites à cette heure-ci.
Bond se pencha au-dessus du comptoir, son regard froid et perçant.
— Q. Soins intensifs. On a ce qu’il faut pour le sauver.
Elle hésita, décrocha le téléphone à contrecœur. Bond, sans attendre, s’engouffra dans un couloir, Aria à sa suite.
— Monsieur, attendez ! lança-t-elle.
Il n’attendit pas.
Deux agents du MI6, en civil, montaient toujours la garde devant la porte. L’un d’eux leva la main, mais Bond le foudroya du regard.
— Ne vous avisez pas de m’arrêter.
L’agent s’écarta. Bond poussa la porte.
Q gisait sur le lit, le visage exsangue, les lèvres bleuies. Les machines autour de lui émettaient des bips irréguliers, discordants.
Un médecin, l’air épuisé, relevait des constantes sur un écran, tandis que deux internes échangeaient des regards tendus.
Bond ouvrit la boîte, en sortit une seringue scellée contenant un liquide bleu translucide.
— Injectez-lui ça.
Le médecin releva la tête, passant instantanément de la lassitude à la suspicion.
— Vous n’avez rien à faire ici.
— Je viens sauver un ami !
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un antidote.
Le médecin croisa les bras.
— D’où vient-il ?
Bond serra la mâchoire.
— Ça n’a pas d’importance. Faites-le.
Un rire nerveux s’échappa du médecin, incrédule.
— Vous plaisantez ? Injecter une substance inconnue à un patient en soins intensifs ? Je refuse.
Bond sentit la colère l’envahir.
— Il va mourir si vous ne faites rien.
— Et il pourrait mourir si je fais ce que vous me demandez ! répliqua le médecin en haussant la voix.
Il se tourna vers les internes.
— Sortez-les d’ici.
Un des internes avança d’un pas, mais recula aussitôt en croisant le regard de Bond.
Bond saisit le médecin par le col et le souleva légèrement.
— Vous l’injectez. Maintenant.
Aria intervint, posant une main sur le bras de Bond pour l’inciter à relâcher sa prise. Sa voix était calme, ferme.
— Écoutez-moi.
Le médecin, toujours haletant, se tourna vers elle.
— Cet antidote vient de Russie. Je suis le professeur Aria Miaoukine, microbiologiste et major du FSB. Je collabore avec votre MI6.
Le médecin cligna des yeux, déstabilisé.
— Quoi ?
— C’est un sérum expérimental, conçu pour contrer l’exposition à des agents pathogènes modifiés. Il a déjà été testé. Avec succès.
Silence.
Bond plongea son regard dans celui du médecin.
— Si vous ne le faites pas, je le ferai moi-même …
Le médecin déglutit. Hésita. Puis, à contrecœur, tendit la main.
— Donnez-moi ça.
Bond lui remit la seringue. Le médecin expulsa une goutte, prit une grande inspiration… et piqua Q.
Le liquide bleu s’écoula lentement dans les veines du patient. Le temps sembla suspendu.
Rien.
Puis, soudain, Q se contracta violemment, une quinte de toux secouant son corps.
Les moniteurs s’emballèrent.
— Il entre en tachycardie ! cria un interne.
— Faites quelque chose ! ordonna Bond.
— Je n’en ai aucune idée ! hurla le médecin.
Aria retint son souffle.
Bond fixa Q, impuissant.
Et puis… les machines ralentirent.
Le rythme cardiaque se stabilisa.
Q ouvrit les yeux, papillonnant un instant avant d’esquisser un sourire. Puis il murmura difficilement quelques mots.
— Vous êtes toujours aussi dramatique, Bond.
Bond resta figé. Aria eut un rire nerveux, fragile, presque hystérique, comme si son corps avait besoin d’évacuer ce qu’aucune larme n’aurait pu contenir.
Mais Bond n’avait pas bougé.
Même maintenant que Q semblait sauvé…
…il savait que rien n’était fini.
L’ascenseur s’ouvrit dans un tintement discret.
Bond et Aria pénétrèrent dans l’immeuble cossu du centre de Londres.
La pluie fine continuait de tomber, ruisselant sur les grandes baies vitrées du hall désert. Le silence entre eux était lourd, pesant.
Bond glissa la clé dans la serrure et ouvrit la porte. Ils entrèrent sans un mot.
À peine la porte refermée, Aria se laissa tomber sur le canapé, son regard fixé sur le vide.
— Il va s’en sortir. murmura-t-elle, comme si elle avait besoin de l’entendre à nouveau.
Bond hocha la tête en silence. Il retira son manteau et le laissa tomber sur une chaise. Il était fatigué, mais son esprit ne trouvait pas le repos.
Aria soupira profondément, passant une main dans ses cheveux châtains cuivrés légèrement humides.
Puis, lentement, elle leva les yeux vers lui.
— Tu vas enfin me dire en échange de quoi tu as eu cet antidote ?
Bond s’arrêta, dos à elle, fixant un point invisible devant lui.
— Ce n’est pas important.
Aria haussa un sourcil, exaspérée.
— Tu dis ça à chaque fois que tu me mens.
Bond ferma brièvement les yeux avant de se retourner.
Aria le fixa un instant, puis poussa un léger rire, amer.
— Tu sais quoi ? Peu importe.
Elle se leva, s’approcha de lui, et avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, elle posa une main sur sa joue.
L’ombre de la mort pesait encore sur eux. Ils auraient pu perdre Q. Ils auraient pu mourir eux-mêmes.
Dans ces moments-là, le corps réclame la vie. Et la vie réclame l’oubli. Aria glissa une main contre sa nuque, son front contre le sien.
— Ne pense pas. Juste… Sois là.
Elle l’embrassa.
Puis, en une fraction de seconde, tout explosa.
Bond l’agrippa par la taille, écrasant sa bouche contre la sienne, et Aria gémit contre ses lèvres, surprise par la violence du baiser. Il ne lui laissa aucun répit.
Sa langue trouva la sienne, profonde, exigeante, et Aria s’accrocha à lui comme si elle pouvait tomber.
Elle passa ses mains sous sa chemise, traçant la chaleur de sa peau tendue, marquée de cicatrices.
Bond la souleva, la plaquant contre le mur dans un bruit sourd.
Elle eut un sursaut, mais n’essaya même pas de résister. Ses jambes s’enroulèrent autour de lui, ses doigts s’agrippant à sa nuque alors que leurs baisers se faisaient plus avides, plus durs.
Chaque mouvement était une réponse à la peur, un refus de céder à la mort.
Ils n’étaient plus que corps, chaleur, et besoin.
Bond descendit sa bouche le long de sa gorge, mordant légèrement sa peau, la faisant frissonner.
Aria renversa la tête contre le mur, haletante, ses ongles s’enfonçant dans ses épaules.
— James… souffla-t-elle.
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus.
D’un geste impatient, il fit glisser le tissu de sa robe le long de son corps, révélant la courbe satinée de ses hanches.
Il l’embrassa plus bas, traçant un chemin brûlant sur sa poitrine, sur son ventre.
Aria s’arqua sous lui, le cœur battant, ses doigts s’égarant dans ses cheveux.
Ils reculèrent jusqu’à la chambre. Les vêtements glissèrent au sol, abandonnés dans le sillage de leur urgence. C’était brutal, impatient.
Une affirmation de vie dans un monde où la mort rôdait à chaque coin de rue.
Ils s’effondrèrent sur le lit, leurs souffles mêlés à la lueur des lampadaires filtrant à travers les rideaux.
Leurs corps se heurtaient dans une lutte silencieuse.
Un combat contre le vide, contre l’incertitude. Ils n’étaient pas amoureux. Juste vivants. Et parfois, ça suffit.
Le temps s’étira, puis s’effondra sur lui-même. Le désir assouvi, l’adrénaline retombée, l’illusion ne tint plus.
Aria était encore blottie contre lui, la peau tiède, sa respiration lente et profonde.
Mais Bond ne dormait pas. Il fixait le plafond. Son esprit n’était pas là. Il revoyait le regard de Kan. Son sourire. Sa voix. « Venez me voir à Calcutta lorsque vous aurez récupéré la souche de variole. Alors, vous comprendrez vraiment. »
Il avait déjà pris sa décision. Et Aria n’en faisait pas partie.
Il baissa les yeux vers elle. Elle ouvrit les paupières.
Et cette fois, elle ne laissa pas passer.
— Où es-tu, James ?
Bond se figea imperceptiblement.
Aria se redressa légèrement, posant un coude sur l’oreiller pour mieux le regarder.
— Tu es là, mais tu n’es pas là. murmura-t-elle.
Bond ferma brièvement les yeux.
Puis il choisit de mentir.
— Je suis juste fatigué.
Aria glissa un doigt sur sa peau, traçant un cercle sur sa clavicule.
— Arrête.
Bond croisa son regard.
— Arrêter quoi ?
Elle haussa un sourcil, presque amusée.
— D’essayer de me faire croire que c’est juste ça. Que c’est juste la fatigue.
Bond resta silencieux.
Elle le connaissait trop bien.
— Quand on a fait l’amour, tu étais avec moi. Mais maintenant… Tu es ailleurs.
Bond détourna le regard.
— Je suis ici.
Aria esquissa un sourire triste.
— Non, James. Tu es déjà parti.
Un silence.
Elle n’attendait pas qu’il réponde. Elle posa sa tête sur son épaule, murmurant simplement :
— Dis-moi quand tu voudras vraiment être là.
Bond resta immobile.
Parce qu’il savait qu’il ne pourrait jamais lui dire ça.
Le matin était silencieux.
L’air frais qui s’infiltrait par la fenêtre entrouverte portait encore l’odeur de la pluie nocturne. Londres s’éveillait lentement, ses rues baignées d’une lumière pâle qui s’étirait sur les murs.
Bond était déjà réveillé. Debout devant la fenêtre, une tasse de café fumante à la main, torse nu, il observait la ville sans vraiment la voir. Ses pensées étaient ailleurs.
Mais ce ne fut pas la vue de Londres qui capta son regard. Ce fut elle.
Aria dormait encore, paisible, son corps partiellement recouvert par les draps de satin blanc. Le tissu glissait sur ses hanches, révélant les courbes délicates de son dos nu, la ligne douce de ses omoplates, la naissance de ses reins.
Un rai de lumière filtrant à travers les rideaux caressait sa peau, la parant d’un éclat doré.
Bond suivit du regard la lente montée et descente de son souffle, ce rythme fragile qui contrastait tant avec l’intensité de la nuit qu’ils avaient partagée.
Ses cheveux fauves s’éparpillaient en vagues légères et désordonnées sur l’oreiller, quelques mèches retombant sur son épaule dénudée. Sa bouche, à demi entrouverte, semblait encore marquée par les soupirs étouffés de la veille. Elle était parfaite dans son abandon, un instant suspendu entre la volupté et l’innocence.
Quelque chose fendit imperceptiblement l’armure de Bond. Un trouble qu’il n’aimait pas ressentir. Un sentiment qu’il ne pouvait pas se permettre. Il détourna le regard.
L’illusion devait cesser maintenant. D’un geste lent mais précis, il attrapa sa chemise, l’enfila mécaniquement, renouant avec la froideur du matin. Il resserra ses boutons un à un, comme si chaque pression remettait en place la carapace qu’Aria avait ébranlée. Il savait ce qu’il devait faire.
Il savait que cette nuit n’avait rien changé. Il ne pouvait pas s’attarder sur la beauté d’un moment qui ne lui appartenait pas.
Derrière lui, Aria remua légèrement, un soupir glissant entre ses lèvres. Bond ne se retourna pas. Il attrapa sa montre posée sur la table de chevet, la fixa à son poignet, reprenant son rôle. L’agent du MI6 double 0. Celui qui ne regarde jamais en arrière.
Bond pénétra seul dans la salle de réunion.
M était déjà là, assis derrière son bureau, les mains croisées. Sur la table, un dossier épais portait un seul mot en lettres rouges : VEKTOR.
M leva les yeux vers lui, les sourcils légèrement froncés.
— Où est le major Miaoukine ?
Bond retira calmement ses gants en cuir et les posa sur la table.
— Elle ne devrait pas tarder.
— Et vous ? Où étiez-vous ce matin ?
— Quelques vérifications de dernière minute, répondit-il, laconique.
M tapota du bout des doigts la couverture du dossier, son regard toujours braqué sur Bond.
— Il y a quelque chose qui me dérange dans cette histoire, 007.
Bond ne répondit pas.
M hésita une seconde, puis plongea dans ses yeux, plus grave :
— Et si nous n’étions pas les seuls ?
— Les seuls ? fit Bond, sur la défensive.
— Les seuls à qui Kan a imposé ce choix.
Il marqua une pause.
— Et si elle jouait la même partition à d’autres ? Aux Américains. Aux Chinois. Aux Russes…
Un frisson froid remonta le long de la nuque de Bond. C’était exactement ce que Kan ferait.
Il s’avança légèrement, posa les avant-bras sur la table.
— Si c’est le cas… alors on ignore qui a cédé. Et à quoi.
— Ou même s’il est déjà trop tard, conclut M, songeur.
Bond fixa le dossier. Il posa une main sur la couverture cartonnée.
— C’est précisément pour cela que nous devons aller à Vektor.
M le jaugea longuement. Bond poursuivit, plus froid encore :
— Si Kan n’a pas encore mis la main sur la souche… il faut qu’on l’ait avant elle et que l’on s’assure que personne d’autre ne puisse plus jamais l’avoir.
Un silence lourd s’installa.
La porte s’ouvrit lentement. Aria entra.
Elle avançait sans hâte, l’air neutre, mais son regard noir effleura Bond avant qu’elle ne s’assoie. Un reproche silencieux. Il n’y réagit pas.
M observa l’échange sans un mot. Aria croisa les jambes, glaciale, impénétrable.
Il ouvrit le dossier.
— J’ai parlé avec le Premier ministre ce matin. Il est impressionné par vos résultats au Spitzberg. Nous avons évité un incident majeur.
Il tourna quelques pages.
— Q se remet. Lentement. Le FSB a joué son rôle : leur contact à Moscou a permis d’obtenir l’antidote plus vite qu’espéré.
Bond hocha la tête.
— L’intervention d’Aria a sans doute facilité les choses. Et j’aurais aimé être informé de la manœuvre.
Il lança un bref regard à Aria. Elle comprit. Il venait d’installer une version officielle.
Après un instant d’hésitation, elle acquiesça.
— L’occasion s’est présentée. J’ai fait ce qu’il fallait faire.
Ce n’était pas tout à fait vrai. Ce n’était pas tout à fait faux non plus.
M referma le dossier avec un mince sourire. Il n’irait pas plus loin.
— Bien. Parlons de Vektor.
Il fit glisser une photo satellite devant eux.
Aria redressa la tête, méfiante.
— Une mission à Vektor ? Pourquoi ? Q est à présent hors de danger.
M hocha la tête.
— Nous avons contacté les autorités russes par nos canaux officiels. Dans le cadre de notre coopération antiterroriste, nous les sollicitons pour analyser un échantillon de virus utilisé au Gabon.
Aria plissa les yeux.
— Ce même virus dont j’ai révélé hier qu’il pourrait avoir été modifié à partir d’une souche de variole que la Russie conserve illégalement ? Et maintenant vous me parlez d’une mission officielle ? À Vektor ?
M resta imperturbable.
— Je comprends votre réaction, Major.
Elle le fixait, furieuse.
Il poursuivit, les mains jointes, les doigts croisés :
— Cette mission nous donne une opportunité unique. Et aujourd’hui, nécessaire.
— Quelle opportunité ? demanda-t-elle, d’un ton sec.
— S’assurer que les protocoles russes sont ce qu’ils prétendent être. La dernière chose dont nous avons besoin, c’est que Kan puisse mettre la main sur ce qu’ils conservent.
Bond intervint :
— Il s’agit simplement de vérifier leurs installations. Rien de plus.
Aria soutint son regard.
Puis elle hocha lentement la tête.
— Très bien. Je m’assurerai que tout est en ordre.
Elle jeta un dernier regard au dossier.
— Je vais prévenir Moscou du transfert de l’échantillon et de notre arrivée sur le site.
M acquiesça.
Elle se leva, marqua un bref arrêt.
Son regard glissa une dernière fois vers Bond — insistant, mais muet.
Elle savait qu’il manquait une pièce au puzzle.
Elle choisit de ne rien dire.
Elle quitta la salle, son téléphone déjà en main.
La porte se referma doucement derrière elle.
Bond resta immobile.
M attendit quelques secondes, puis ôta ses lunettes et les posa avec soin sur la table.
— Je doute qu’elle nous ait cru… mais peut-on lui faire confiance malgré tout ?
— Ça ne changera pas grand-chose, répondit Bond, pragmatique.
M plissa les yeux, comme s’il scrutait une ligne d’horizon invisible.
— Si Kan a déjà cette souche… alors il se pourrait qu’on ait déjà perdu.
Un silence. Lourd.
Puis il reprit, plus bas :
— Ne la laissez pas gagner.
Il se redressa.
— Vous partez dans deux heures.
Bond se leva, rajusta calmement sa veste, et sortit sans un mot.