La dernière disciple d'Inu no Taishō
La cour extérieure du château reposait sous une lumière violette.
Des nuages sombres dérivaient lentement au-dessus des toits, noyant les bâtiments dans une pénombre permanente.
Naraku se tenait seul près d'une colonne de bois. Le vent agitant faiblement les longues manches de son kimono pâle.
La silhouette enveloppée de fourrure blanche apparut, le masque de singe bleuté dissimulant son visage.
Elle s'arrêta à quelques pas de lui avant d'ouvrir la main.
Les fragments de la Perle de Shikon luisaient dans sa paume, réunis en une masse de lumière pâle.
Naraku tendit la main.
L'apparition y déposa la pierre.
Aussitôt, la fourrure blanche se dissipa. Le masque se défit. En quelques instants, il ne resta plus rien.
Naraku garda les yeux fixés sur la Perle.
Elle reposait au creux de sa main, presque entière.
Presque.
Deux fissures la traversaient encore.
L'une, profonde, répondait au fragment qui battait encore dans le corps de Mayoiga.
L'autre était plus discrète, mais empêchait tout autant la sphère de se refermer.
Quelque part, un dernier éclat lui échappait encore.
Naraku referma lentement les doigts autour de la Perle.
Il avait presque tout.
Et cette presque-totalité, loin de l'apaiser, rendait ce qui manquait plus net encore.
La Perle pulsa. Sa lumière traversa sa paume, remonta le long de son bras et se diffusa sous sa peau comme un courant silencieux.
Alors son corps répondit.
Sous le tissu de son kimono, une matière pâle commença à émerger. Elle recouvrit progressivement sa poitrine jusqu'à former une armure née de sa propre chair.
Au centre apparut une fente verticale qui s'ouvrit lentement sur un œil rouge, immobile et vivant.
Le changement se poursuivit.
Des structures osseuses, parfaitement symétriques, se développèrent le long de ses bras.
Rien ne débordait.
Chaque forme trouvait sa place, comme si les centaines de yōkai absorbés au fil des années avaient cessé de lutter les uns contre les autres pour se soumettre enfin à une volonté unique.
Le kimono pâle se réorganisa en larges pans bleutés.
Deux longues pointes osseuses émergèrent derrière ses épaules. Elles s'élevèrent lentement avant de se figer dans l'air comme les vestiges d'ailes anciennes.
Ses cheveux noirs, soulevés par le yōki, retombèrent enfin sur ses épaules.
Ses traits, eux, n'avaient pas changé.
La Perle avait transformé son corps, accru sa puissance. Pourtant son visage demeurait identique : la même beauté froide, le même calme souverain.
Comme si cette métamorphose n'était pas une mutation, mais qu'elle révélait simplement ce qu'il avait toujours été.
Naraku rouvrit la main.
La Perle reposait toujours dans sa paume.
Presque entière.
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Le sentier s'enfonçait sous les arbres.
Sesshōmaru marchait devant, silencieux.
Ah-Un suivait à quelques pas. Rin était assise sur son dos, les mains posées contre son encolure.
Jaken trottinait, derrière eux.
Mayoiga fermait la marche.
Elle avançait sans parler, le regard posé devant elle, jusqu'à ce qu'une présence la fasse ralentir.
Entre deux troncs, un chien se tenait immobile.
Maigre. Le poil gris et court. Ses pattes semblaient trop fines pour son corps, mais il ne tremblait pas.
Il la regardait.
Mayoiga s'arrêta.
Le chien ne recula pas.
Alors elle vit la marque.
Sur son dos, une cicatrice pâle dessinait les pattes fines d'une araignée.
Son regard se durcit légèrement.
Naraku.
Rin se pencha légèrement sur Ah-Un.
- Mayoiga-sama ?
Le chien tourna lentement la tête, puis disparut entre les arbres.
Mayoiga resta immobile une seconde de plus.
- Il m'appelle.
Sesshōmaru s'était arrêté.
Il ne se retourna pas entièrement. Seuls ses yeux glissèrent vers elle, froids, attentifs.
Mayoiga ne chercha pas à expliquer davantage.
- Je pars.
Jaken se retourna aussitôt.
- Partir ? Hmph ! Voilà bien une attitude suspecte ! Apparaître, suivre Sesshōmaru-sama, puis disparaître dès que cela vous a-
- Ne me suivez pas.
La voix de Mayoiga avait coupé celle de Jaken sans même s'élever.
Elle partit entre les arbres.
Rin resta silencieuse, les yeux fixés sur l'espace vide entre les troncs.
Jaken agita brusquement son bâton.
- Très bien ! Qu'elle parte ! Cela nous évitera bien des ennuis.
Il s'interrompit.
Un bruit venait de se faire entendre.
À la taille de Sesshōmaru, Tōkijin avait bougé.
La lame vibrait contre son fourreau.
Jaken pâlit.
- T-Tōkijin... ?
Sesshōmaru baissa les yeux.
Son visage ne changea pas.
Sa main se posa sur la garde.
Aussitôt, l'épée s'immobilisa.
Le silence revint sous les arbres.
Jaken déglutit.
Sesshōmaru demeura immobile un instant encore.
Son regard était tourné vers les arbres.
Impassible.
Puis il avança.
Pas dans la direction du sentier.
Jaken cligna des yeux.
- Sesshōmaru-sama... ?
Le daiyōkai ne ralentit pas.
- Reste avec Rin.
Jaken se figea.
- Mais... mais Sesshōmaru-sama !
Sesshōmaru avait déjà disparu entre les arbres.
Rin baissa les yeux vers Jaken.
- Il la suit quand même.
Jaken serra son bâton contre lui, livide.
- Évidemment qu'il la suit ! C'est ce que j'arrête pas de te dire. On ne peut pas faire confiance à cette louve !
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Mayoiga continuait de suivre le chien.
Le silhouette maigre apparaissait par intermittence entre les troncs.
Puis les premiers flocons tombèrent.
Mayoiga leva légèrement les yeux.
Ce n'était pas la saison.
La neige traversait les branches en silence, légère d'abord, puis plus dense.
Elle se posait sur les racines, sur les pierres, sur les feuilles, comme si l'hiver avait été tiré de force à travers la forêt.
Le chien continua d'avancer.
Sur son dos, la cicatrice d'araignée demeurait visible, pâle sur le poil gris.
Mayoiga ne ralentit pas.
Les arbres finirent par s'écarter.
Au-delà, un petit village apparaissait sous la neige.
Quelques maisons seulement, basses, serrées autour d'un chemin boueux.
Les toits étaient déjà blancs.
Aucune fumée ne montait.
Le silence n'était pas celui d'un village endormi.
Il était trop dense.
Mayoiga sentit l'odeur de Naraku.
Puis des voix d'hommes montèrent derrière une maison.
- Il reste quoi ?
- Trois morceaux de viande séchée. Un peu de millet. Pas assez pour deux jours.
- Deux jours ? Par ce temps-là ?
Un rire sec, sans joie.
- Si la neige continue, on crèvera avant d'avoir trouvé une route.
- On aurait dû rester plus bas.
- Et se faire prendre ? T'es encore plus stupide que tu en as l'air.
Mayoiga s'arrêta à l'ombre d'un mur.
Le chien gris passa devant elle sans bruit, contourna l'angle d'une maison, puis disparut.
Elle avança de quelques pas.
Elle ne vit pas les hommes dont les voix s'élevaient encore au loin.
Elle ne vit que lui.
Onigumo était assis sur un coffre de bois renversé, un coude posé sur son genou, le regard perdu vers la neige.
Il portait une armure légère de brigand : une cuirasse sombres maintenue par des cordons usés, par-dessus un kimono gris bleuté délavé.
Ses cheveux noirs tombaient librement sur ses épaules.
Il n'avait pas la perfection froide et irréelle de Naraku. Pourtant, quelque chose dans ce visage retenait le regard. Une beauté plus humaine. Plus rude. Mais bien réelle.
Le chien gris s'approcha lentement.
Onigumo baissa les yeux vers lui.
Dans sa main reposait un morceau de viande séchée.
Il resta quelques secondes immobile.
Pensif.
Puis il lança la viande.
Le chien la saisit aussitôt.
Onigumo le suivit des yeux.
Son expression ne s'adoucit pas.
Mais son regard demeura fixé sur l'animal plus longtemps que nécessaire.
Mayoiga resta immobile à l'ombre d'une maison.
Elle savait ce qu'elle regardait.
Naraku avait voulue qu'elle voit ce souvenir.
Chaque détail avait probablement été choisi.
Le froid.
La neige.
La faim.
Le chien.
L'homme solitaire.
Et pourtant...
Son regard revint vers Onigumo.
Vers cette silhouette assise à l'écart des autres.
Vers ce visage tourné vers la neige.
Elle se souvenait l'avoir vu ainsi autrefois.
Silencieux parmi ses hommes.
Toujours un peu séparé d'eux.
Elle avait cru y voir une grandeur.
Puis une promesse.
Puis un futur.
Elle savait désormais qu’il y avait bien eu quelque chose en lui.
Mais pas ce qu’elle avait voulu y voir.
Une faim. Une volonté. Peut-être même, parfois, une forme d’attachement.
Pourtant, tout semblait finir au même endroit.
Dans ce besoin d’être vu.
De retenir.
De posséder.
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La neige continuait de tomber.
Sesshōmaru avait atteint l'entrée du village.
Ses vêtements et sa fourrure pâle se confondaient par endroits avec la neige.
Seules les marques de son visage, l'or de ses yeux et le noir de son armure découpaient nettement sa présence dans le paysage blanc.
Il ne s'avança pas tout de suite.
Plus loin, Mayoiga se tenait à découvert.
Elle ne se cachait pas.
Debout près de l'angle d'une maison, droite et silencieuse, elle regardait l'homme assis sous l'auvent.
Si l'image avait appartenu au monde réel, Onigumo aurait certainement relever les yeux.
Il ne le fit pas.
Il demeura assis sur le coffre renversé, le regard tourné vers le chien qui mangeait dans la neige.
Une illusion.
Sesshōmaru le comprit sans effort.
L'odeur de Naraku était partout.
Elle s'était glissée dans le bois des maisons, jusque dans cette neige hors saison qui tombait sans bruit autour d'eux.
Son regard revint vers Mayoiga.
Elle aussi le savait.
Et pourtant, elle restait là.
Elle ne s'approchait pas. Ne parlait pas.
Mais elle ne s'en détournait pas.
Le regard de Sesshōmaru se refroidit.
Onigumo.
Un brigand humain.
La racine misérable d'un être qui avait ensuite rampé jusqu'à la Perle, offert son corps à des démons, puis pris le nom de Naraku.
Et pourtant cette ombre retenait encore son regard.
Le chien termina la viande.
Onigumo le suivit encore des yeux.
Puis l'image se troubla.
D'abord à peine.
Le chien disparut le premier.
Mayoiga ne recula pas.
Sesshōmaru, lui, posa lentement la main sur la garde de Tōkijin.
Sous l'auvent, Onigumo leva enfin les yeux.
Pas vers Mayoiga.
Vers le vide.
Son visage resta suspendu une seconde.
Puis la neige passa à travers lui.
L'image se défit à son tour.
Les voix des hommes, au-delà des maisons, s'éteignirent.
Le village enneigé, lui, demeura.
La neige continuait de tomber.
Le miasme monta entre les flocons.
Une silhouette s'y dessina.
Naraku apparut devant Mayoiga.
Il n'était plus enveloppé dans la fourrure blanche de ses anciens simulacres.
Plus inquiétant encore, Sesshōmaru ne percevait plus en lui l'inachèvement rampant des formes qui, autrefois, semblaient toujours prêtes à déborder de son corps.
Quelque chose s'était ordonné.
Naraku posa les yeux sur Mayoiga.
- Je n'étais pas certain que ce chien suffirait.
Il posa les yeux sur elle avec une douceur presque insultante.
- Mais, il suffit encore bien d'une image de cet homme pour que tu t'arrêtes.
Mayoiga ne répondit pas aussitôt.
Puis un sourire très faible passa sur ses lèvres.
Pas un sourire de joie.
Quelque chose de plus froid.
- Tu te trompes.
Elle fit un pas dans la neige.
- Je n'ai pas suivi ce chien pour courir après un souvenir.
Son regard resta fixé sur lui.
- J'ai seulement préféré venir à toi plutôt que de t'attendre.
Naraku ne bougea pas.
Mayoiga avança encore.
Cette fois, ses yeux quittèrent son visage pour descendre sur l'armure pâle qui recouvrait son torse, sur l'œil rouge ouvert en son centre, puis sur les pointes blanches dressées derrière ses épaules.
Elle le considéra avec une lenteur presque insolente.
- Tu as trouvé de nouveaux fragments.
Un silence.
- Est-ce pour cela que tu m'a fait venir ?
Son regard revint au sien.
- Pour que je voie ce que tu es devenu ?
Mayoiga s'arrêta à quelques pas de lui.
- Est-ce ce qu'il reste d'Onigumo en toi qui veut encore que je le regarde ?
Le silence se durcit.
Elle inclina légèrement la tête.
- À moins que tu ne sois venu reprendre ce que tu m'as donné.
Sa main se posa sur l'endroit où battait le fragment.
- Vas-y.
Elle soutint son regard.
- Prends-le.
Son sourire se fit plus mince.
- Si tu le peux.
Naraku baissa les yeux vers la main posée sur le fragment, comme s'il considérait réellement l'invitation.
- Pas encore.
Puis son regard remonta vers elle.
- Ce n'est pas toi que je suis venu chercher aujourd'hui.
Mayoiga ne répondit pas.
Naraku leva lentement les yeux.
Mais pas vers elle.
Son regard glissa au-delà de son épaule, vers les maisons immobiles, vers la neige qui tombait entre les toits blancs.
- Tu étais nécessaire.
Sa voix demeurait douce.
- Mais seulement pour le faire venir.
Le sang de Mayoiga se figea une fraction de seconde avant même qu'elle ne tourne la tête.
Derrière elle, la neige continuait de tomber.
Puis une présence s'avança en silence.
Sesshōmaru n'avait pas cherché à se dissimuler. Sa silhouette se détacha peu à peu du paysage enneigé.
Mayoiga le fixa.
Une tension passa dans son regard.
- Je t'avais dit de ne pas me suivre.
Sesshōmaru avança encore de quelques pas.
Ses yeux glissèrent de Mayoiga à Naraku.
- Je t'ai entendue.
Elle resta immobile.
- Mais tu es venu.
Il posa sur elle un regard froid.
- Oui.
Naraku inclina légèrement la tête.
- Touchant.
Sesshōmaru posa de nouveau les yeux sur lui.
Aucune colère n'apparut sur son visage.
- Tu as donc réuni assez de fragments pour cesser de te cacher derrière des masques, Naraku.
Le sourire de Naraku ne s'effaça pas.
- Approche, Sesshōmaru. Viens donc juger ce que ces fragments ont fait de moi.
Puis le village bougea.
Ce ne fut d'abord qu'un craquement.
Un bruit de bois qui travaille sous le poids de la neige.
Puis une maison, à leur gauche, se plia.
La neige glissa en plaques.
Sous les poutres apparut une peau noire et luisante.
Le mur se déchira comme une enveloppe.
Une tête cornue jaillit de l'ouverture, les yeux rouges lumineux dans l'ombre. Des mâchoires trop larges s'écartèrent entre des crocs irréguliers.
Plus loin, une seconde bâtisse éclata.
Cette fois, un long cou écailleux émergea du toit effondré. Des moustaches pâles flottèrent dans le vent tandis qu'un œil vert s'ouvrait lentement sous la neige.
D'autres formes remuaient déjà sous les maisons voisines.
Ce n'était pas un village.
C'était un troupeau de démons endormis sous des couches de bois, de chaume et de neige.
Naraku demeurait devant eux, calme au milieu du village qui se défaisait.