La dernière disciple d'Inu no Taishō
Les couloirs du château semblaient ne mener nulle part.
Kagura avançait sans hâte entre les parois de bois sombre. Nulle voix ne montait. Seuls quelques glissements lointains trahissaient encore la présence des démons mineurs qui erraient dans les profondeurs.
Elle poursuivit sa marche sans but apparent.
Depuis quelque temps, elle supportait de plus en plus mal l'immobilité. Rester assise, attendre un ordre, tout cela lui devenait insupportable. Alors elle marchait. Non pour fuir. Mais pour entretenir au moins l'illusion d'un mouvement qui lui appartiendrait.
Un couloir plus étroit s'ouvrit sur sa droite.
Kagura s'y engagea.
Une porte coulissante était entrouverte.
À l'intérieur, Kanna se tenait seule.
La petite silhouette blanche restait immobile dans la pièce, les deux mains posées sur son miroir. La lumière pâle qui tombait d'une ouverture haute effleurait son visage inexpressif. Son regard vide demeurait fixe.
Kagura s'arrêta sur le seuil.
Elle resta légèrement de biais, tournée vers le miroir sans s'avancer davantage.
Kanna ne leva pas la tête. Elle ne manifesta même pas qu'elle avait perçu sa présence.
Kagura la regarda un instant sans rien dire, puis ses yeux glissèrent vers le miroir.
On y voyait une forêt sombre. Mayoiga avançait entre les troncs.
Elle marchait seule.
Sa silhouette glissait entre les arbres, Tōkijin accroché à sa ceinture.
Un bourdonnement surgit à la lisière du miroir.
Un saimyōshō.
L'insecte dérivait entre les arbres avec cette lenteur odieuse des choses sûres de n'avoir pas à se cacher. Il descendit légèrement, comme pour se rapprocher de son épaule.
Mayoiga ne s'arrêta pas.
Seule sa main se leva.
Un trait de lumière bleue fendit l'air. Il traversa le saimyōshō de part en part, et l'insecte éclata dans une poussière noirâtre aussitôt reprise par le vent.
Mayoiga reprit sa marche sans un regard pour les restes.
Kagura ne s'en était pas aperçue tout de suite, mais une infime tension avait quitté son visage.
Un sourire très léger passa sur ses lèvres.
Vu de biais, il n'était qu'une ombre furtive sur son profil.
Il ne contenait ni moquerie ni amusement véritable, plutôt une forme de reconnaissance, presque malgré elle.
Ainsi donc, Mayoiga n'avait pas encore cédé tout entière. Quelque chose en elle résistait encore.
Elle trouvait encore le courage de trancher l'un des yeux de Naraku sans ralentir, sans colère, sans éclat inutile. Ce n'était presque rien. Un geste bref. Une décision sèche. Mais pour Kagura, cela suffisait.
Derrière elle, le bois craqua doucement.
Le sourire disparut aussitôt.
Kagura ne se retourna pas immédiatement. Son visage, encore de profil, se recomposa en cette neutralité légère qu’elle affichait si facilement.
Quand elle tourna enfin la tête, Naraku se tenait déjà dans l'encadrement de la porte.
Il n'avait fait aucun bruit en arrivant.
La pénombre du couloir découpait nettement silhouette avec une netteté presque irréelle.
Ses yeux étaient fixés sur elle.
Kagura soutint ce regard sans baisser la tête.
Kanna, au centre de la pièce, n'avait pas bougé.
Un silence s'installa.
Naraku inclina à peine la tête, comme s’il reconstituait sans effort ce qu’il venait de surprendre.
Il entra dans la pièce.
Ses pas étaient lents. Mesurés. Il s’arrêta devant le miroir.
Ses yeux ne le quittèrent pas.
Mayoiga s’y dessinait encore.
Il observa longuement.
— Elle change, dit-il.
Kagura ne bougea pas.
Sa prudence lui commandait de ne rien dire.
Le regard de Naraku se fit plus précis, plus froid encore, comme s’il voyait au-delà de l’image.
Puis seulement, il reporta son regard sur elle.
Le silence s’étira.
il demanda doucement :
— Veux-tu être libre, Kagura ?
Cette fois, elle comprit.
Il n’était pas venu pour le miroir.
Il était venu pour ce qu’il avait surpris sur son visage.
Une chose infime. Presque rien.
Et qu'il n'ignorait pourtant pas.
Elle ne répondit pas. Non parce qu'elle hésitait, mais parce qu'aucune réponse n'était possible.
Dire oui, c'était se livrer.
Dire non, c'était mentir.
Et avec lui, les deux avaient le même prix.
Kagura soutint son regard.
Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement sur son éventail.
- Pars chercher les fragments de Kōga.
Un léger silence suivit.
- Je te rendrai ton cœur.
Kagura ne bougea pas, mais ses yeux s’écarquillèrent malgré elle. Son éventail se tendit dans sa main.
Naraku ne dit rien de plus.
Il n'en avait pas besoin.
Kagura détourna légèrement le regard.
Pas assez pour rompre l'échange. Juste assez pour reprendre une forme de contrôle.
- ...Bien.
Le mot sortit bas, presque neutre.
Elle ne chercha pas à discuter. Ni à comprendre à voix haute.
C'était inutile.
Avec lui, poser des questions revenait déjà à céder.
Elle pivota et quitta la pièce d'un pas calme.
Derrière elle, ni Kanna ni Naraku ne bougèrent.
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Le vent courait librement sur les collines.
Le jour s'était levé sans éclat. Une lumière pâle s'étendait sur la terre nue.
Kagura s'arrêta au sommet d'un relief bas.
Devant elle, un alignement irrégulier de buttes de terre marquait encore les traces d'un ancien champ de bataille.
Son regard glissa sur les monticules sans vraiment s'y attarder.
- Me rendre mon cœur...
Les mots tombèrent bas, dépourvus d'espoir comme d'ironie.
Elle analysait.
Naraku n'avait jamais eu besoin de promesses.
Il n'avait pas besoin de lui faire miroiter quoi que ce soit.
S'il avait simplement voulu l'envoyer au combat, il l'aurait fait.
Alors pourquoi ?
Son regard se durcit légèrement.
Le souvenir du miroir traversa son esprit.
Elle revit Mayoiga avancer entre les arbres, puis lever la main.
Le geste avait été simple, net, sans la moindre hésitation.
Kagura ferma brièvement les yeux.
Quelque chose avait changé.
Pas seulement chez Mayoiga.
Elle l'avait senti dans le regard de Naraku.
Il ne se contentait pas de surveiller la daiyōkai comme une arme utile ou défectueuse. Quelque chose, chez elle, retenait son intérêt autrement.
Comme s'il cherchait à savoir jusqu'où elle pouvait s'écarter.
Kagura rouvrit les yeux.
Une pensée plus sèche, traversa son esprit.
La liberté, aux yeux de Naraku, n'existait que pour être retournée contre celui qui la portait.
Son regard se perdit un instant au loin.
Les mots revinrent, plus nets encore.
Je te rendrai ton cœur.
Kagura sentit sa mâchoire se tendre.
Le vent autour d'elle venait de changer. Il s'était densifié, affiné, et ne se contentait plus de traverser la plaine : il tournait désormais, se concentrait, répondant à une volonté plus nette.
Elle ne fit pas un geste.
L'air se mit à agir, il s'insinua dans la terre meuble.
La surface se fissura.
La terre céda par plaques, révélant peu à peu des corps ensevelis.
Les squelettes se redressèrent un à un, extirpés de leur tombe par le souffle qui les soulevait. Des armures anciennes, rongées par le temps, pesaient encore sur leurs os.
Kagura les observait sans émotion.
Ce n'était pas une résurrection.
Seulement une mise en mouvement.
Une trentaine de silhouettes finirent par émerger complètement.
Leurs orbites vides se tournèrent vers elle.
Un sifflement creux passa entre leurs côtes.
Kagura leva lentement son éventail.
Elle fit un geste simple.
Les corps se redressèrent davantage. Leurs postures s'alignèrent peu à peu.
Kagura les observa encore un instant.
- ...Très bien.
Sa voix était redevenue parfaitement calme.
Elle abaissa légèrement son éventail.
Le vent l'accompagna, soulevant ses manches.
Elle ne se retourna pas.
Et les morts se mirent en marche.