La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 21 : Une lame n'est qu'une lame

1541 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 16/04/2026 11:36

La lumière avait presque quitté le ruisseau. L'eau courait toujours entre les pierres noires.


Mayoiga n'avait pas bougé.


Tōkijin était encore dans sa main.


Une énergie légère persistait autour de la lame, comme un reste de tension qui refusait de se dissiper tout à fait.


Son regard s'y posa d'abord.


Puis il glissa le long de sa propre main, jusqu'à la manche qui l'enveloppait.


Le violet du tissu s'était assombri avec le soir. Les motifs qui le couvraient n'apparaissaient nettement qu'à certains endroits, lorsque la lumière les effleurait encore : des cercles liés les uns aux autres, réguliers, serrés, se recouvrant sans jamais se rompre.


Ces lignes concentriques lui évoquèrent une toile, finement tracé.


Naraku était présent jusque dans ces motifs, dans cette élégance maîtrisé qu'elle n'avait pas choisis.


Son regard se leva vers l'eau.


Le courant brouillait les détails, mais sa silhouette s'y dessinait encore.


Le kimono tombait droit sur elle, jusqu'au-dessus de ses chevilles.


L'épée prolongeait la ligne de son bras.


Naraku n'avait pas eu besoin de lui forcer la main.


Il lui avait laissé assez d'espace pour qu'elle accepte elle-même chaque étape.


Le kimono.

L'épée.

La colère.

La violence.


Et c'était là ce qu'il y avait de plus humiliant.


Elle se vit soudain avec une netteté plus dure.


C'était bien elle.


Mais elle ne voyait plus en cette silhouette une volonté souveraine.


Elle y voyait quelque chose que Naraku avait su envelopper, orienter, utiliser sans même avoir à la contraindre.


Elle était devenue sa chose.

Toute entière.


Le dégoût monta en elle, froid, immédiat. Cette fois, il ne se tourna pas vers Naraku.


Il se tourna vers elle-même.


Ses doigts se desserrèrent.


L'épée glissa de sa main et tomba sur la pierre dans un bruit sec.


Mayoiga ne baissa pas les yeux.


Elle continuait de fixer l'eau trouble, comme si détourner le regard lui eût accordé un répit qu'elle ne méritait pas.


Tōkijin reposait maintenant à ses pieds.


Elle n'y toucha pas.


Ce qu'elle méprisait à présent ne se limitait plus à l'épée.


C'était d'avoir été assez faillible pour la prendre.


Une lueur pâle trembla soudain à la surface du ruisseau.


Mayoiga releva légèrement la tête.


La lumière ne venait pas de l'eau.


Un éclat blanc perça le ciel assombri.


Il fendit l'air sans dévier, puis s'abattit dans le ruisseau à quelques pas de la berge dans un fracas sourd.


L'impact projeta une gerbe d'eau et de pierres.


La lumière se dissipa.

À sa place, une masse sombre émergea.


Le buffle à trois yeux redressa la tête dans un reniflement irrité. Ses pattes, encore en partie immergées, raclèrent les galets à la recherche d'un appui stable.


- Tss... toujours aussi gracieux.


Tōtōsai se pencha légèrement sur sa monture, puis se laissa glisser sur la berge avec un soupir agacé, son long marteau de métal toujours en main.

Son kimono rayé entrouvert, pendait lourdement, imbibé d'eau.


Il lança un regard mauvais au buffle.


- Tu pourrais au moins éviter de tomber en plein milieu de la rivière.


La bête souffla bruyamment, indifférente à la remarque.


Tōtōsai passa une main rapide sur son vêtement pour en chasser l'eau, sans grand succès. Il renonça presque aussitôt, comme si cela ne valait pas l'effort.


Son regard se releva.


Il trouva immédiatement Mayoiga.


Elle n'avait pas bougé.


Debout près de la berge, elle ne lui accordait pas encore son regard. Sa silhouette restait nette dans l'obscurité croissante.


Tōtōsai s'avança et s'arrêta à quelques pas d'elle.


Ses yeux glissèrent d'abord vers Tōkijin, abandonnée au sol.


Un pli agacé passa sur son visage.


- Hmph... On sent cette lame à des lieues.


Son regard resta un instant fixé sur elle, plus net, puis revint sur Mayoiga.

Elle leva enfin les yeux vers lui.


- Quelle ironie, dit-il. L'épée de mon apprenti au pied de l'élève du Grand Démon Chien.


Tōtōsai eut un reniflement sec.


- Deux imbéciles qui n'ont rien compris à ce qu'on essayait de leur apprendre.


Mayoiga ne répondit pas immédiatement, son regard s'assombrit encore.


- L'épée de votre apprenti...


- Oui.


Il désigna la lame d'un bref mouvement du menton, sans même se pencher.


- La dernière œuvre de cet idiot de Kaijinbō.


Le mot sortit avec une irritation à peine retenue. Il détourna légèrement la tête, comme si ce souvenir ne méritait pas davantage.


- Il avait de bonnes mains. Un bon regard. Il aurait pu aller loin... s'il avait cherché à comprendre ce qu'il faisait.


Ses yeux revinrent sur la lame.


- Mais ça ne l'intéressait pas.


Mayoiga garda le silence.


- Il ne voulait pas faire une bonne lame, reprit-il. Il voulait faire une lame forte.


Le vent passa entre les herbes.


- Il croyait qu'en portant quelque chose de plus fort que lui, il le deviendrait aussi. Il a fini par se définir par ce qu'il tenait.


Il fit un reniflement bref.


- Et à la fin, il a disparu derrière.


Le ruisseau coulait toujours, égal, indifférent.


Mayoiga releva légèrement le menton.


- Elle l'a consumé ?


- Pire.


Il ne la regarda pas tout de suite.


- Tōkijin a pris possession de lui.


Un silence plus lourd s'installa.

Le regard de Mayoiga glissa vers l'épée.


- Sesshōmaru, lui, a pu la porter.


Il haussa les épaules, comme si la réponse allait de soi.


- Parce qu'il ne lui demandait rien.


Il eut un geste vague vers la lame.


- Elle n'a donc rien pu lui prendre... Il n'a jamais cru qu'elle faisait sa puissance.


Le silence retomba.

Cette fois, il se tourna pleinement vers elle.


- Que vas-tu faire de cette épée, Mayoiga ?


Elle ne répondit pas tout de suite. Ses yeux descendirent vers la lame.


- Je ne peux pas la garder. Cette chose n'est qu'un fragment de Naraku.


- Toi aussi. Et alors ?


Sa voix se durcit.


- Tu crois que ça suffit à décider de ce que tu es ?


Mayoiga ne dit rien. Mais lorsqu'elle releva les yeux vers lui, son attention avait changé.


- Si tu rejettes cette épée parce qu'elle est indigne, tu fais encore la même erreur. Tu lui donnes déjà le pouvoir de te définir.


Un léger souffle passa sur l'eau.

Quelque chose se dénoua à peine dans la tension de ses épaules.

Il reprit, plus lentement :


- Ce qui compte, ce n'est pas ce que tu portes.


Le vent fit frémir la surface du ruisseau.


- C'est ce que tu attends de ce que tu portes.


Il conclut, simplement :


- Une lame reste une lame.


Son regard glissa brièvement sur Tōkijin, puis revint se poser sur elle.


- C'est celui qui la tient qui décide ce qu'elle vaut.


Il la fixa encore un instant, comme s'il attendait quelque chose.


Mayoiga ne bougea pas.


Son regard restait posé sur la lame, mais il avait perdu un peu de sa dureté.


Le vieux yōkai eut un bref reniflement.


- Hmph.


Il détourna les yeux, comme si la suite ne le concernait plus.


Puis sans un mot de plus, il se retourna.


Ses sandales raclèrent la pierre humide tandis qu'il redescendait la berge. Le buffle releva à peine la tête à son approche. Tōtōsai se hissa sur son dos avec une souplesse sèche et tira vaguement sur les rênes.


- Ne disparais pas derrière, par contre, comme l'autre imbécile.


La bête souffla.


Puis, dans un éclat bref, leur silhouette se dissipa dans la nuit.


Le ruisseau reprit toute sa place.


Le silence retomba.


Mayoiga resta immobile.


Le vent passa de nouveau sur l'eau. Les herbes frémirent à peine.


Son regard ne quittait pas Tōkijin.


Plus rien, en elle, ne cherchait à la rejeter.


Mais rien non plus ne se décidait à la prendre.


Un mouvement presque imperceptible troubla la lisière des arbres, de l'autre côté du ruisseau.


Mayoiga ne tourna pas la tête.

Seul son regard glissa de biais.


Entre les troncs assombris se tenait une silhouette immobile.


Une fourrure pâle accrochait la pénombre.

Un masque de singe bleuté apparaissait à demi entre les ombres tourné dans sa direction.


La présence ne s'avança pas.


Elle observait.


Mayoiga la vit.

Elle ne réagit pas.


Son regard se détourna simplement et revint à l'épée.


Elle bougea enfin.


Ce ne fut ni un geste brusque, ni un geste hésitant.


Sa main descendit.


Elle souleva l'épée et la porta à sa ceinture dans un mouvement simple et précis.


Quelque chose avait changé.


Elle ne tenait plus l'épée comme une souillure.


Ni comme la preuve de son erreur.


Seulement comme une chose.


Une chose qui, désormais, ne décidait plus de ce qu'elle était.



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