La dernière disciple d'Inu no Taishō
La lueur pâle qui la portait se resserra autour d'elle, puis se dissipa sans bruit.
Mayoiga réapparut au bord d'un large ruisseau, encaissé entre des pierres sombres que le courant polissait sans relâche.
Le soleil déclinait derrière les arbres. Sa lumière oblique glissait entre les troncs en longues traînées rouges et or. L'eau, déjà assombrie, prenait cette teinte incertaine des fins de jour.
Elle ne bougea pas.
Tōkijin reposait contre sa hanche. Elle n'y posa pas la main, mais en percevait distinctement le poids, plus présent qu'auparavant.
Il avait rejeté l'épée.
Non.
Il les avait rejetées toutes les deux.
Des débris de Naraku.
La pensée s'imposa sans qu'elle l'ait appelée. Elle la repoussa aussitôt.
Sesshōmaru avait parlé comme il jugeait toujours : d'en haut. Comme si mépriser suffisait à avoir raison.
Une autre pensée lui vint.
Il n'avait pas nié.
C'était cela qui restait.
Pas un mot pour contester. Pas un mot pour démentir.
Quand elle avait commencé à nommer ce qu'il refusait d'admettre. Quand elle avait mis des mots sur ce choix qu'il ne reconnaissait pas : protéger cette humaine.
Il s'était tu.
Il avait compris.
Et il avait choisi de détourner les yeux.
Sa mâchoire se tendit légèrement.
Cela n'apaisait rien.
Avoir touché juste ne changeait rien. Ni le rejet. Ni le mépris. Ni cette distance maintenue intacte, comme si rien de ce qu'elle avait dit n'avait eu de poids.
Son regard glissa vers le courant.
L'eau filait sans rupture, indifférente. Elle passait.
Elle, non.
Quelque chose en elle restait accroché à cet instant, tendu, incapable de se relâcher.
Le vent du soir effleura la surface du ruisseau et fit frémir les herbes basses.
Mayoiga demeura immobile.
Quelque chose bougea dans l'eau.
Plus près de la rive, une touffe d'algues se souleva mollement, dériva un instant à contre-courant, puis retomba.
Mayoiga ne baissa pas les yeux.
Une seconde masse sombre glissa hors de l'eau sans bruit et vint se plaquer contre la pierre près de sa cheville. Les filaments luisants hésitèrent un instant, puis commencèrent à monter vers elle.
Ils n'eurent pas le temps de se refermer.
Un éclat bleu jaillit de sa main et fendit l'air. La ligne de lumière trancha les algues avant même qu'elles aient pu s'ancrer.
Mayoiga n'avait pas bougé. Seul son bras s'était levé. Son regard, lui, restait fixé devant elle, comme si ce qui venait d'être coupé n'avait jamais représenté une menace.
Le courant reprit sa place, puis se troubla de nouveau.
Un mouvement plus profond agita la surface. Cette fois, l'eau ne dissimulait plus tout à fait ce qui s'y formait. Une masse sombre glissa entre les pierres, plus dense, plus lente, avant de se rapprocher de la rive.
Mayoiga tourna légèrement la tête.
- Montre-toi.
Sa voix ne s'éleva pas. Elle tomba sèchement.
Une tête féminine émergea lentement.
Le visage avait des traits fins, presque harmonieux. Sa peau, d'un blanc teinté de bleu, semblait privée de chaleur, et ses cheveux sombres, alourdis d'eau, se plaquaient contre ses tempes avec une précision trop nette. Ses yeux ne cillaient pas. Ils restaient fixés sur Mayoiga, immobiles.
Autour d'elle, les algues dérivaient lentement, frôlant sa peau comme si elles en faisaient partie. Le reste de son corps demeurait immergé.
Après un court silence, la créature parla d'une voix sifflante.
- Tu portes un fragment de la Perle. Je peux le sentir. Donne le moi.
Mayoiga ne répondit pas.
Les algues se tendirent de nouveau, plus nombreuses, plus vives cette fois, et cherchèrent à encercler la berge.
Mayoiga ne recula pas. Elle avança d'un pas vers le bord, comme si elle entrait délibérément dans la portée de l'attaque, puis une ligne de lumière bleue jaillit encore de sa main et plongea dans l'eau sans se rompre.
Le trait frappa un galet, dévia, remonta vers la surface, puis s'y brisa. L'eau renvoya la lumière comme un miroir instable. En quelques battements, les trajectoires se multiplièrent et se croisèrent dans tout le volume du ruisseau, jusqu'à transformer l'eau elle-même en piège.
Le premier impact toucha la créature sans qu'elle le voie venir. Un sillon net s'ouvrit le long de son épaule, puis un autre plus bas, puis un troisième. La surface éclata autour d'elle sous la répétition des frappes.
Les algues se tendirent pour intercepter l'assaut.
Elles furent tranchées aussitôt.
La créature eut un mouvement brusque, mais le réseau lumineux occupait déjà tout le ruisseau. Il ne la visait pas directement. Il saturait l'espace où elle se trouvait.
Un trait lui entailla le flanc. Un autre passa à quelques doigts de sa gorge. Elle ouvrit la bouche, mais l'eau s'y engouffra avant que le moindre cri n'en sorte.
Ses mouvements se brisèrent. Elle tenta de replonger, mais les lignes la suivirent, plus rapides, plus serrées, et l'eau cessa d'être un refuge.
Elle se débattit encore un instant, puis jaillit hors du ruisseau.
Elle heurta la berge dans une gerbe d'eau sombre avant de se redresser aussitôt.
Son corps était celui d'une femme nue. Sa peau pâle était couverte d'écailles fines qui accrochaient faiblement la lumière déclinante, et les entailles laissées par les rayons y creusaient des sillons ouverts sans la moindre trace de sang.
Au niveau de ses côtes, des branchies s'ouvrirent dans un frémissement irrégulier.
Une lueur y filtrait.
Mayoiga la vit immédiatement.
Un fragment de la Perle de Shikon y était dissimulé.
Déjà, les plaies commençaient à se refermer, comme si la chair cherchait à se recomposer d'elle-même.
La créature leva son avant-bras, dont les écailles se hérissèrent avant de s'arracher en une rafale tranchante projetée vers elle.
Mayoiga ne bougea presque pas. Son corps se déplaça à peine, juste assez pour laisser passer les projectiles, dont certains frôlèrent son kimono sans l'atteindre.
Sa main se posa sur la garde de Tōkijin.
Un battement sourd y répondit, comme si quelque chose, dans la lame, reconnaissait déjà le geste.
Elle dégaina.
L'épée quitta le fourreau dans un bruit bref, une énergie dense en jaillit.
Mayoiga frappa une seule fois.
Le trait d'énergie traversa la créature de part en part. Un bras fut sectionné net, et une partie de son buste céda avec lui.
Elle termina son geste avec une facilité surprenante.
La coupe était franche, trop nette, comme si rien n'avait réellement tenu face à la lame.
La lumière du fragment vacilla avant de tomber sur la pierre dans un bruit sec.
La créature chancela. Son corps vacilla sur ses appuis, mais les entailles ouvertes dans sa chair semblaient déjà se refermer par endroits, comme si quelque chose en elle refusait encore de céder tout à fait.
- Attends... Prends le fragment... mais laisse-moi...
Sa voix glissa, brisée.
- Je ne veux plus me battre...
Mayoiga ne répondit pas.
Son second mouvement fut plus bref, plus brutal encore. Tōkijin s'abattit, et cette fois, la forme céda tout entière. Le corps se disloqua, puis se dissipa, jusqu'à ne plus rien laisser derrière lui.
La lame resta un instant levée.
Puis l'énergie se résorba lentement autour d'elle, sans disparaître tout à fait,
Le silence retomba.
La faible lueur de la Perle accrochait la pierre humide. Elle pulsa une fois, à peine.
Il aurait suffi d'un geste pour la saisir.
Sa main ne bougea pas.
Le refus fut immédiat.
Son regard resta fixé sur l'éclat posé au sol.
Onigumo.
Le nom s'imposa sans détour.
Pas la chose qu'il était devenu.
Pas Naraku.
L'homme.
Celui en qui elle avait cru reconnaître autre chose qu'une simple faim humaine.
Elle lui avait parlé de cette Perle.
Un mot avait suffi. Une idée. Une possibilité qu'elle avait laissée s'ouvrir devant lui.
Sa mâchoire se crispa.
Elle revit son regard lorsqu'il s'était penché sur elle, cette faim qu'elle avait perçue aussitôt sans chercher à l'éteindre.
Leurs visages n'étaient plus qu'à un souffle.
Elle aurait pu le repousser.
Elle ne l'avait pas fait.
Elle repensa à ses lèvres contre les siennes, ce baiser sans retenue qu'il avait tenté de lui imposer.
Et elle y avait répondu.
Pas pour céder.
Pas pour fuir.
Pour voir.
Sa propre main était remontée jusqu'à sa nuque. Elle l'avait attiré plus près encore. Elle avait soutenu ce geste au lieu de le briser.
À cet instant, elle n'avait pas seulement laissé faire. Elle avait accepté ce qu'elle éveillait en lui.
Elle ne lui avait pas donné la Perle.
Mais elle lui en avait donné le besoin.
Le fragment pulsa de nouveau, faiblement.
Mayoiga ne détourna pas les yeux.
Cette fois, elle voyait clairement ce qu'il représentait.
Pas seulement Naraku.
L'origine.
Ce qu'elle avait mis en mouvement chez Onigumo.
Alors les saimyōshō apparurent.
Ils ne surgirent pas. Ils semblaient se détacher peu à peu de l'air du soir, comme s'ils avaient toujours été là, mêlés au murmure du ruisseau, au frisson des herbes, à la pénombre glissant entre les pierres.
Ils dérivèrent vers la pierre.
Sans hâte.
Sans crainte.
Mayoiga ne bougea pas.
Ils se posèrent autour du fragment avec une précision calme. Aucun ne s'affola. Aucun ne la regarda.
Puis le fragment s'éleva entre eux.
Les doigts de Mayoiga se crispèrent sur Tōkijin.
Elle aurait pu les trancher.
Mais cela n'aurait rien changé.
Même si elle avait tendu la main, même si elle s'était saisie de la Perle, Naraku l'aurait reprise. Pas ici. Pas dans l'instant. Mais inévitablement.
Elle le savait.
Ce qui décidait de l'issue n'était plus là.
Cela s'était joué plus tôt.
Dans le combat.
Dans cette violence qu'elle avait laissée croître en elle. Dans ce choix d'aller jusqu'au bout alors que l'autre avait déjà cédé.
Elle avait abattu celle qui portait le fragment.
Elle avait dégagé le passage.
Le morceau de Perle montait lentement dans l'air du soir, et cette lenteur même rendait l'évidence plus nue.
Un instant plus tôt, la violence avait encore rempli son corps comme une réponse, comme une reprise de pouvoir.
À présent, il ne restait plus que ce constat :
elle venait de servir Naraku.
Son regard se durcit.
Le bourdonnement s'éloigna peu à peu, se fondant dans le bruit du courant.
Mayoiga resta seule au bord du ruisseau, immobile, Tōkijin encore en main.
Le soleil disparaissait derrière les arbres.
Et pour la première fois, la violence qui l'avait traversée un instant plus tôt ne lui apparut plus comme une preuve de puissance, mais comme la preuve de sa docilité.