La dernière disciple d'Inu no Taishō
La rivière courait entre les pierres, claire et rapide, découpant la berge en une succession de galets lisses et instables.
Rin s'était avancée au milieu du courant, pieds nus, en équilibre entre deux pierres. Elle se penchait, attentive, les manches déjà humides, les mains plongées dans l'eau.
Un éclat argenté fila sous ses doigts.
Elle tenta de le saisir.
Ses mains se refermèrent dans le vide.
Sur la berge, un peu en hauteur, Jaken s'agitait, campé sur un rocher sec, son bâton serré contre lui.
- Rin ! Tu vas glisser sur ces pierres, fait un peu attention !
Elle ne répondit pas. Son regard suivait déjà un autre mouvement sous la surface.
Un peu plus haut, à l'ombre d'un pin, Sesshōmaru se tenait immobile.
Il ne regardait pas la rivière, son regard portait ailleurs, vers la lisière plus lointaine.
Jaken se tourna vers lui, hésitant.
- Sesshōmaru-sama... voulez-vous que je lui vienne en aide ?
Sesshōmaru baissa légèrement les yeux.
Son regard se posa sur Jaken.
Puis il se détourna, comme si la question n'avait jamais existé.
Jaken se figea.
Puis se redressa brusquement, vexé de lui-même.
- Bien sûr... qu'est-ce que je raconte.
Il se racla la gorge.
- Aider une humaine...
Il releva le menton, reprenant contenance.
- Elle a déjà de la chance que vous tolériez sa présence à vos côtés.
Il eut un nouveau silence.
Jaken renifla, plus fort cette fois, comme pour enfoncer le clou :
- Hmph ! Ces misérables humains sont vraiment inutiles!
Il croisa les bras, satisfait.
- Toujours à trébucher, à tomber, à-
- Ah !
Rin se redressa brusquement.
Ses mains émergèrent de l'eau, refermées autour d'un poisson frétillant.
- Jaken-sama ! Regarde !
Jaken détourna d'abord la tête, irrité.
Puis, malgré lui, jeta un regard en contrebas.
Rin tenait toujours sa prise, rayonnante, l'eau ruisselant le long de ses bras.
Sesshōmaru baissa à son tour les yeux vers elle, le visage impassible.
Il s'attarda un instant sur les entailles qui marquaient toujours son kimono.
Une énergie lumineuse parcourut l'air.
Sesshōmaru se retourna.
Sur la même rive, à quelques pas de lui, une lueur pâle se condensa avant de se dissiper.
Mayoiga se tenait là, droite, immobile.
Le tissu sombre de son kimono violet tombait sans un pli inutile, et la ceinture noire qui serrait sa taille accusait encore la rigidité presque sévère de sa silhouette.
Jaken recula d'un pas, saisi.
- Q-Quoi ?! Encore elle !
Sesshōmaru la fixa.
Son regard s'était durci.
- Tu es revenue.
Son attention glissa aussitôt vers sa ceinture.
Tōkijin y était accrochée.
Un très bref silence tomba.
Jaken s'emporta, outré :
- Elle porte Tōkijin ?! Comment ose-t-elle ?!
Mayoiga ne répondit pas tout de suite.
Ses yeux passèrent une seule fois sur Rin, encore dans l'eau, le poisson frémissant entre ses mains mouillées. Le regard fut bref, sec, sans surprise visible. Puis il revint à Sesshōmaru.
- Je ne suis pas venue pour elle.
La voix de Jaken monta aussitôt.
- Comme si cela suffisait ! Éloigne-toi de Sesshōmaru-sama ! Et rends cette épée à l'instant, misérable-
Il s'interrompit net.
Sesshōmaru n'avait pas parlé.
Mais quelque chose, dans la tension brusquement plus vive de sa posture, lui avait coupé la voix.
Son regard ne quittait plus Mayoiga.
Menaçant.
Non pas traversé de colère, mais ramené à cette dureté froide qui, chez lui, précédait toujours la violence.
- Ne fais pas un pas de plus.
Mayoiga resta où elle était.
Le vent courut dans la vallée, soulevant à peine un pan de son kimono.
Elle baissa les yeux vers Tōkijin.
Sa main se posa sur la garde.
Le geste fit aussitôt réagir Jaken.
- Sesshōmaru-sama !
Rin s'était figée dans le courant, silencieuse maintenant. Le poisson échappa à ses mains et retomba dans l'eau avec une éclaboussure brève.
Mayoiga ne tira pas l'épée d'un geste vif. Elle la dégagea lentement de sa ceinture, sans quitter Sesshōmaru des yeux, comme si la moindre brusquerie eût suffi à rompre l'équilibre déjà précaire de l'instant.
Puis elle la prit à deux mains et la tendit devant elle, horizontalement, en direction du daiyōkai.
- Je suis venue te la rendre.
Le silence se referma.
Jaken resta bouche entrouverte, trop surpris pour parler.
Sesshōmaru, lui, ne bougea pas.
Son regard descendit sur la lame.
Puis remonta vers elle.
Rien ne s'était adouci dans ses traits.
Au contraire.
L'offrande les avait durcis.
- Tu crois donc pouvoir revenir ici, porter cette épée à ma vue... puis décider qu'elle doit retrouver ma main ?
Mayoiga serra imperceptiblement les doigts sur le fourreau.
Une très légère pause passa dans son regard. Pas assez longue pour être une hésitation. Juste assez pour trahir qu'elle n'avait pas attendu cette réponse.
Mais sa voix resta calme.
- Cette lame était la tienne.
- Elle ne l'est plus.
Jaken cligna des yeux.
- Sesshōmaru-sama...? Peut-être que-
Il se tut de lui-même.
Mayoiga ne bougea pas.
Quelque chose de plus dur passa dans son regard.
- Pourquoi ?
Sa voix ne trembla pas.
- Crains-tu que Naraku vienne la reprendre ? Est-ce encore pour cette humaine ?
Cette fois, le silence ne fut plus seulement tendu.
Il devint tranchant.
Sesshōmaru ne détourna pas les yeux de Mayoiga.
- Tu parles trop.
Jaken se raidit.
Le vent rabattit contre le visage de Mayoiga une mèche sombre qu'elle ne prit pas la peine d'écarter.
Sesshōmaru reprit, plus bas :
- Ce qui vient de Naraku n'a plus rien à faire dans ma main.
Un très bref silence suivit.
Mayoiga soutint son regard.
- Tu l'as pourtant portée.
- Jusqu'à ce qu'elle suffise.
Jaken fronça les sourcils, perdu, mais n'osa pas parler.
Mayoiga ne baissa pas la lame.
- Tu y renonces parce que tu as peur !
Cette fois, Sesshōmaru fit un pas.
Un seul.
Mais il suffit à tendre tout l'espace entre eux.
- Non.
Son regard glissa une seconde sur Tōkijin.
Puis revint à elle.
- Cette lame ne mérite juste pas d'être gardée. Elle n'est qu'un débris de Naraku... Tout comme toi.
Le coup porta.
Pas assez pour briser sa posture.
Assez pour durcir les lignes de son visage.
Ses doigts se refermèrent davantage sur le fourreau.
Jaken releva brusquement la tête, comme s'il retrouvait enfin quelque chose à quoi se raccrocher.
- Hmph ! Exactement ! Sesshōmaru-sama n'a nul besoin d'une épée souillée par un être pareil !
Mayoiga ne lui accorda pas un regard.
Ses yeux restaient fixés sur Sesshōmaru seul.
Puis, lentement, elle ramena l'épée vers elle.
Elle ne la rengaina pas tout de suite.
Plus bas, Rin s'était rapprochée de la berge. Ses doigts humides serraient maladroitement le tissu de sa manche. Elle n'osait pas parler.
Mayoiga la vit.
Ce ne fut qu'un battement.
Puis son regard revint à Sesshōmaru.
Quand elle parla de nouveau, sa voix était calme.
- Je comprends.
Jaken releva aussitôt la tête, sur la défensive, mais elle ne lui accorda pas même un souffle.
- Tu refuses moins cette lame que ce qu'elle t'oblige à reconnaître.
Le silence tomba.
Sesshōmaru ne bougea pas.
Mayoiga poursuivit, plus bas :
- Tu t'abrites derrière Naraku... parce qu'il t'est plus facile de mépriser l'origine de cette épée que d'admettre ce qui t'a fait la lâcher.
Jaken serra son bâton.
- Insolente ! Comment-
- Tais-toi, Jaken.
La réplique de Sesshōmaru tomba sans force apparente.
Cela suffit.
Jaken se figea.
Mayoiga, elle, n'avait pas quitté Sesshōmaru des yeux.
- Garde ta faiblesse, dit-elle enfin.
Sa voix ne monta pas.
- Mais ne la couvre pas du nom de Naraku pour te convaincre qu'elle n'existe pas !
Le vent passa dans la vallée.
Sesshōmaru ne répondit pas.
Son silence n'avait rien d'un recul.
Mais il ne nia rien.
Et cela suffit à Mayoiga.
Cette fois, elle rengaina Tōkijin d'un geste net.
Le bruit bref de la garde contre le fourreau résonna.
Rin tressaillit légèrement.
La présence de Mayoiga se resserra un instant en une brève lueur pâle aussitôt contenue.
La sphère lumineuse disparut plus vite encore qu'elle n'était venu.
L'air vibra à peine.
Et la vallée retrouva son bruit d'eau.
Jaken expira bruyamment, partagé entre l'indignation et le soulagement.
- Quelle arrogance... revenir ici, brandir Tōkijin devant vous, puis parler ainsi de Rin-
Il s'interrompit de lui-même.
Sesshōmaru ne le regardait pas.
Son regard portait déjà ailleurs.
- Nous partons.
Il ne se retourna pas.
Jaken se redressa aussitôt.
- O-Oui, Sesshōmaru-sama !
Sesshōmaru s'engagea entre les arbres sans ralentir.
Rin grimpa sur la berge. Ses pieds glissèrent légèrement sur les pierres humides avant de retrouver un appui plus sûr.
Elle releva les yeux vers lui, mais il ne s'arrêta pas et ne tourna pas la tête.
Jaken se hâta de rejoindre son maître.
Rin resta un instant en arrière, immobile, les mains serrées contre ses manches encore trempées.
Puis elle se mit à marcher plus vite pour le rattraper.
Sesshōmaru avançait déjà, sans marquer la moindre attente.
Sa silhouette s'éloignait entre les troncs.