La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 16 : Le sacrifice d'Inu no Taishõ

1387 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 12/04/2026 20:42

La vallée vibrait encore.


Le rugissement du dragon s'était tu, mais la roche gardait l'empreinte du combat. Des pans entiers de falaise s'étaient effondrés, les arbres gisaient déracinés parmi les éboulis, et de longues entailles balafraient la pierre nue.


Au cœur de la montagne, Ryūkotsusei était là, figé dans la paroi. Son corps immense, serpentin, avait été cloué à la roche par une griffe colossale qui le maintenait dans un silence forcé. Même immobilisé, il semblait encore peser sur la vallée.


Mayoiga n'avait pas détourné le regard.

Elle avait tout vu.

La montée de la puissance. La violence des impacts. L'écrasement des corps contre la pierre.

L'ampleur de ce qui s'était affronté ici dépassait tout ce qu'elle avait cru pouvoir affronter seule.


Devant elle, Inu no Taishō reprit forme humaine.

Il ne tomba pas.

Mais il chancela.

À peine. Un déséquilibre si léger qu'il aurait pu passer inaperçu. Pourtant, Mayoiga le vit.

Le sang coulait le long de son bras, sombre, épais. Sa poitrine se soulevait plus lentement, plus lourdement qu'elle ne l'aurait jamais cru possible. Il restait droit, comme toujours, mais cette droiture n'avait plus la même évidence.


Mayoiga resta immobile.

Le monde autour d'elle s'effaça presque, réduit à cette seule vision.

Elle ne l'avait jamais vu ainsi.

Jamais.


Le bruit familier des bons de Myōga fendit l'air.

Il se posa sur sur l'épaule de Mayoiga sans précaution, ses pattes agrippant le tissu du kimono vert brodé de fleurs blanches. Il haletait.

Il se figea un instant puis hurla à l'intention du daiyōkai.


- Maître...!


Sa voix se brisa.

Son regard sautait du dragon scellé à la montagne dévastée, puis à Inu no Taishō.


- Je dois vous avertir ! Dame Izayoi... elle a été ramenée au château ! Des hommes sont venus la chercher, je crains qu'elle ne...


Il ne termina pas.

Inu no Taishō ne tourna pas la tête. Son regard restait porté vers les montagnes lointaines, au-delà de la vallée.


- Takemaru.


Le nom tomba simplement.

Et avec lui, quelque chose se referma.

Sans un mot de plus, il se mit en mouvement.

D'abord un pas. Puis un autre.

Puis plus rien ne retint sa marche. Il avançait déjà trop vite, malgré le sang, malgré la fatigue visible, comme si son corps n'avait plus son mot à dire.


- Maître, attendez !


La voix de Myōga se fit plus aiguë, plus pressante, mais il resta agrippé à l'épaule de Mayoiga, incapable de le suivre autrement.

Mayoiga hésita un instant, puis elle s'élança à sa suite.

Le terrain cédait sous ses pas. Les pierres roulaient, les troncs brisés entravaient sa course, mais elle ne ralentit pas. Devant elle, la silhouette d'Inu no Taishō se découpait encore, déjà plus loin, déjà presque hors d'atteinte.

Le vent lui ramenait l'odeur du sang.

Toujours plus faible.

Toujours plus lointaine.


Elle accéléra.

À son épaule, Myōga tenta de reprendre son souffle.


- Qu'est-ce qui s'est passé avec Ryūkotsusei ?


Mayoiga ne répondit pas tout de suite.


Une pensée monta, brutale, impossible à ignorer ;

C'est elle qui avait provoqué Ryūkotsusei.

Elle avait avancé la première. Forcé la rencontre. Refusé de reculer.

Le reste n'avait été qu'une conséquence.


La pensée heurta quelque chose en elle.

Elle la rejeta aussitôt, incapable de l'accepter.


Elle serra les mâchoires.


- Il menaçait les villages humains au-delà des montagnes, dit-elle finalement. Inu no Taishō ne l'a pas toléré.


Myōga tourna légèrement la tête vers elle, comme s'il cherchait autre chose dans cette réponse.

Mais il n'insista pas.


- Ses blessures sont graves... murmura-t-il. Je ne sais pas s'il est encore en état d'affronter l'armée de Takemaru...


Mayoiga ralentit à peine.


- Une armée humaine ? Pourquoi ferait-il cela ?


- Pour sauver Izayoi.


Le nom la frappa.


- Izayoi...?


Mais déjà le vent changeait.

L'odeur salée de la mer venait recouvrir celle du sang. Le relief s'ouvrait brusquement. La roche cédait la place à une étendue plus claire, plus vaste.


Il les avait distancés.


Lorsqu'ils atteignirent enfin le rivage, le ciel avait tourné, et les vagues venaient mourir sur la grève avec une régularité presque indifférente.

Deux silhouettes se tenaient sur la plage.


Inu no Taishō, de dos, face à l'horizon.

Et, en retrait, Sesshōmaru.


Mayoiga s'arrêta net.

Elle resta à demi dissimulée derrière un rocher. Le vent emportait les voix, les brisait avant qu'elles ne lui parviennent clairement.

Elle n'entendit pas la question.

Seulement la réponse.


- Moi, Sesshōmaru... je n'ai pas besoin de cela.


Les mots traversèrent la distance avec une netteté froide.

Mayoiga fixa Sesshōmaru. Puis son regard glissa vers Inu no Taishō.

Le sang était toujours là, plus sombre encore sur le tissu clair. À chaque mouvement, il semblait s'en échapper davantage, comme si son corps ne parvenait plus à le contenir.

Et pourtant, rien dans son attitude ne trahissait l'effort que cela devait lui coûter.


C'est à cet instant qu'elle comprit.

Ce n'étaient pas de simples blessures.

Elles étaient profondes. Irréversibles.

Chaque geste l'éloignait un peu plus de toute possibilité de survie.


Quelque chose se serra dans sa poitrine.


Inu no Taishō se détourna.

Il partait déjà.

Mayoiga sortit de l'ombre sans réfléchir.


- Maître... attendez.


Myoga, toujours accroché, la voix tremblante poursuivit à sa place.


- Maître ! Vous ne devez pas faire cela ! Vos blessures sont trop graves ! Il vous faut récupérer !


- Myōga a raison ! Vous devez l'écouter !


Sa voix avait changé.

Elle n'était plus tenue.

Il ne s'arrêta pas.

Mayoiga fit un pas de plus, puis un autre, jusqu'à se trouver presque contre lui, comme si réduire la distance pouvait encore rompre l'élan de cette décision.


- Vous ne pouvez pas faire cela ! Cette humaine... elle ne le mérite pas !


Les mots jaillirent trop vite, trop durs, portés par une urgence qui débordait toute retenue.

C'était vrai.

Cela devait l'être.

Elle n'avait rien d'autre à lui opposer...


Il ne manifesta aucune réaction, pas un regard, pas un ralentissement.

Il la dépassa comme si l'obstacle n'existait pas.

Puis, il lui répondit sans même se retourner.


- Tu te trompes, Mayoiga.


Sa voix était basse. Égale.


- Je ne peux pas la laisser mourir.


La phrase tomba sans emphase.

Et ce fut cela qui la brisa.

Pas seulement le refus. Pas même la certitude qu'il allait vers sa mort.

Mais cela : il lui disait qu'elle se trompait.

Lui.

L'être qu'elle avait passé tant d'années à observer, à suivre, à mesurer, à tenter de comprendre jusque dans ses silences.


Quelque chose en elle se tendit, puis céda.

Elle comprenait qu'il allait mourir.

Elle le comprenait avec une netteté terrible, irrévocable : le sang, le souffle plus lourd, la fatigue qu'il essayait de cacher, et cette décision déjà prise.

Il n'y avait plus rien à empêcher.

Seulement une mort vers laquelle il marchait de lui-même.


Et ce qui la heurtait presque autant que cette certitude, c'était cela : ce qu'il choisissait.

Une humaine.

Un être fragile. Éphémère. Voué à disparaître presque aussitôt qu'il avait commencé d'exister. Quelque chose qui, par nature, ne pouvait ni durer, ni soutenir ce qu'il était.

Et pourtant, c'était pour cela qu'il partait.


Le corps d'Inu no Taishō se déploya alors dans un froissement immense de puissance blanche, et la nuit sembla se déchirer autour de lui. Sa forme de yōkai géant s'arracha au rivage d'un seul bond.


Myōga s'y agrippa en criant encore :


- N'agissez pas avec précipitation ! Reconsidérez ! Je vous en prie !


Le vent emporta presque tout.

Mayoiga demeura immobile.


La silhouette blanche fendit la nuit, immense, splendide, blessée.


Elle la regarda s'éloigner sans parvenir à bouger, comme si quelque chose en elle refusait encore d'admettre non seulement qu'il allait mourir, mais qu'il mourrait pour cela.

Et qu'elle ne comprenait absolument pas pourquoi.


À quelques pas d'elle, Sesshōmaru commençait déjà à se détourner.


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