La dernière disciple d'Inu no Taishō
Kagura ne bougeait pas.
Dissimulée entre les troncs, elle observait en silence.
En contrebas, Sesshōmaru avançait à travers la prairie en direction de la forêt.
Jaken peinait à suivre derrière lui, s'agitant pour ne pas se laisser distancer.
Un troisième mouvement attira alors son attention.
Kagura plissa légèrement les yeux.
Mayoiga.
Elle marchait avec eux, à leur hauteur.
Le détail s'imposa aussitôt.
Ils ne se faisaient pas face.
Ils ne s'évitaient pas non plus.
Ils allaient simplement dans la même direction.
...Ils se connaissent ?
Sans ralentir, ils atteignirent la lisière et disparurent entre les arbres.
Kagura ne bougea pas.
Elle resta un instant dans l'ombre, attentive, laissant le silence retomber autour d'elle.
Plus loin, une autre silhouette progressait déjà sous le couvert forestier.
Rin.
Elle ne s'était pas arrêtée.
Elle ne regardait rien.
Elle marchait.
Droite.
À un rythme parfaitement régulier.
Trop régulier.
Comme si la forêt elle-même guidait ses pas.
Mayoiga la vit.
Une enfant humaine vêtu d'un kimono beige et orange.
Rien en elle n'évoquait une menace.
Rien n'expliquait non plus pourquoi Sesshōmaru venait de se détourner pour la suivre sans hésitation.
Elle fronça légèrement les sourcils.
Sesshōmaru accéléra le pas et rejoint la fillette.
- Arrête-toi, Rin.
N'obtenant aucune réponse, il la dépassa et se plaça devant elle.
Elle ne s'arrêta pas.
Sans lever les yeux, sans même ralentir, elle dévia légèrement sa trajectoire, contourna l'obstacle et poursuivit sa marche.
Exactement au même rythme, comme si rien ne s'était interposé.
Mayoiga resta immobile une fraction de seconde.
Quelque chose clochait.
Derrière, Jaken accourait en s'agitant.
- Rin ! Sesshōmaru-sama t'a dit de t'arrêter !
La fillette ne réagit pas.
Sesshōmaru s'était déjà retourné.
Il la suivait.
Sous les arbres, l'air changeait.
La lumière se brisait entre les branches. Les feuilles étouffaient les pas, mais la forêt n'était pas silencieuse.
Quelque chose y était présent.
Plusieurs présences. Dispersées.
Mayoiga les perçut la première.
Pas une odeur nette, plutôt des points mouvants entre les troncs.
Rin continuait d'avancer.
Jaken, derrière, s'agitait davantage.
- Je n'aime pas ça... Il y a quelque chose ici...
Sesshōmaru ne répondit pas.
Son regard restait fixé sur Rin.
Le mouvement surgit de côté.
Brutal.
Un immense mille-pattes jaillit entre deux troncs et se projeta sur lui.
Il n'eut pas le temps de l'atteindre.
Tōkijin quitta le fourreau dans le même geste.
La lame trancha.
Le corps de la créature se sépara en plein élan et retomba lourdement dans les feuilles.
Rin continua d'avancer.
Son pas se modifia à peine.
Un appui légèrement décalé. Puis rien.
Elle reprit exactement le même rythme.
Sesshōmaru rengaina sans un mot.
Il ne regarda pas l'insecte.
Son attention resta sur Rin.
Personne ne parla.
Ils reprirent leur progression.
Les arbres finirent par s'écarter.
La clairière apparut, nue, trop ouverte après l'épaisseur du sous-bois.
Au centre, une vieille souche s'enfonçait dans la terre.
Rin s'y arrêta, puis elle se retourna.
C'est là qu'ils le virent.
Sous l'étoffe, une ligne de lumière violette apparaissait sur sa peau.
Comme une fissure tracée à la surface de son corps, mais sans profondeur visible.
Elle ne saignait pas.
La peau n'était ni déchirée, ni tuméfiée.
C'était autre chose.
Comme si la lumière seule avait entamé la chair.
Jaken se figea.
- Rin...?
Un froissement sec traversa la clairière.
Cette fois l'insecte ne surgit pas des arbres. Il tomba d'en haut, noir, luisant, avec un corps plus compact que le mille-pattes. Ses pattes crochues s'ouvrirent pour se jeter sur Sesshōmaru.
Il dégaina aussitôt.
Tōkijin fendit l'air dans un arc bref, et la créature fut coupée en deux avant même d'avoir touché le sol.
Au même instant, Rin chancela.
Ce ne fut qu'un mouvement minime, mais un déséquilibre plus net que le précédent.
Lorsqu'elle releva le bras, la manche de son kimono s'ouvrit davantage d'elle-même.
Une seconde entaille lumineuse venait d'apparaître, parallèle à la première.
Jaken blêmit.
- Sesshōmaru-sama...!
Son regard quitta Rin pour se fixer sur les ombres mouvantes au bord de la clairière. Un autre insecte noir glissait déjà entre les racines.
Mayoiga leva la main.
Le trait lumineux partit aussitôt, net, bleu, et frappa la créature en pleine course. L'attaque ricocha sur le sol et s'éteignit plus loin dans un éclat sec.
Et aussitôt, Rin vacilla de nouveau.
Sa tête s'inclina légèrement, et une troisième marque apparut, plus haut cette fois, sous la ligne du col. Le tissu céda à peine, laissant filtrer la même lueur irréelle.
Mayoiga ne bougea plus.
Son regard passa de Rin à l'insecte détruit.
Puis à sa propre main.
Le lien se referma en elle avec une évidence brutale.
Sesshōmaru rengaina.
Son regard ne quitta pas Rin.
- Jaken. Pars.
Il n'éleva pas la voix.
- Maintenant.
Jaken resta figé une fraction de seconde, puis se tourna brusquement vers lui.
- Sesshōmaru-sama, je-
- Pars.
Le ton tomba plus bas encore.
Sans appel.
Jaken serra son bâton contre lui, hésita, puis s'inclina précipitamment.
- Oui, Sesshōmaru-sama !
Il recula d'abord à contrecœur, puis plus vite.
Mayoiga, elle, n'avait pas bougé.
Quelque chose rampait déjà sur le bord de la clairière. Puis autre chose.
Les créatures se faisaient plus nombreuses.
Un nouvel insecte surgit des herbes, plus large, plus bas sur pattes. Mayoiga leva un bras. Elle n'acheva pas son geste.
Sesshōmaru était déjà devant elle.
Il n'avait pas tiré l'épée. Il lui barra simplement la route, assez près pour lui couper tout angle d'attaque.
- N'attaque plus.
Au même instant, un insecte fondit sur Sesshōmaru depuis sa droite. Il l'esquiva d'un mouvement bref, sans quitter Mayoiga des yeux.
Un voix se fit soudain entendre.
Elle venait de la souche sans en venir tout à fait. Elle traversait le bois, le sol, les feuilles mortes.
- Donne-moi Tōkijin... Donne-moi l'épée... ou la fille mourra.
Le mouvement des insectes ne s'interrompit pas, mais quelque chose, dans l'air, venait de changer.
Sesshōmaru ne bougea pas immédiatement.
Son regard se porta d'abord sur la souche. Il n'y resta qu'un instant, juste assez pour en saisir la nature, puis il revint sur Rin.
Elle se tenait immobile, maintenue au centre du piège.
Sesshōmaru abaissa alors les yeux vers Tōkijin.
Il n'y avait ni hésitation ni trouble dans son regard, seulement une évaluation claire.
Puis il tira l'épée de sa ceinture.
Le geste fut net, maîtrisé, dénué de toute précipitation.
Il ne regarda ni la souche, ni les insectes.
Seulement Rin.
Il se détourna et s'avança vers le tronc noir.
Il allait déposer l'épée.
Mayoiga ne le quitta pas des yeux.
Quelque chose s'ordonna en elle avec une clarté brutale.
C'était donc cela, la plan de Naraku pour récupérer Tōkijin. Il n'avait pas construit une attaque.
Il avait juste posé une contrainte.
Tant que cette enfant restait là, au centre, Sesshōmaru ne pouvait ni combattre librement, ni conserver l'épée.
Et s'il renonçait à Tokijin,
Alors Naraku gagnait.
Un coléoptère surgit. Sesshōmaru l'évita d'un mouvement minimal.
Il ne cherchait plus à détruire.
Il se retenait.
Toute sa puissance était là, intacte.
Et pourtant entravée.
Pas par les insectes.
Par l'humaine.
Ses doigts se crispèrent.
Un insecte jaillit en direction de Mayoiga. Elle leva la main et tira.
Le trait bleu fendit l'air, frappa la créature et l'ouvrit en deux dans une lumière sèche.
Rin tressaillit aussitôt. Une nouvelle déchirure s'ouvrit sur le flanc de son kimono, et la même lueur violette apparut.
Sesshōmaru fut sur elle avant qu'elle n'ait abaissé le bras.
Il lui saisit le poignet.
La prise fut si brutale que ses doigts s'ouvrirent malgré elle.
- Je t'ai dit de ne plus attaquer.
- Naraku se sert d'elle pour te prendre l'épée, cingla Mayoiga. Tu le vois très bien.
Sesshōmaru ne la lâcha pas. Un insecte fondit sur eux, plus haut cette fois. Il ne la lâcha pas davantage.
Les pattes crochues de la créature griffèrent la joue du daiyōkai.
Une trace rouge apparut aussitôt sur sa peau.
Mayoiga se figea.
Il avait accepté d'être touché.
Pas parce qu'il n'avait pas pu esquiver.
Parce qu'il ne l'avait pas lâchée.
Parce qu'il avait choisi de la retenir, elle, pour préserver l'enfant.
Alors tout s'ordonna.
Rin n'était pas seulement un piège.
Elle était ce qui le faisait céder.
Ce qui entravait sa main
Ce qui l'abaissait au niveau où Naraku pouvait l'atteindre.
Une faiblesse.
Son regard glissa vers la fillette.
- Tant qu'elle vivra, tu porteras la même faiblesse que ton père.
Elle arracha son poignet à sa prise et partit droit vers Rin.
Net.
Sans détour.
Sesshōmaru tira Tōkijin.
Le premier coup vint de biais.
Mayoiga esquiva complètement, vrillant de tout son corps pour s'arracher à la trajectoire. La lame passa si près qu'elle en sentit la morsure dans l'air.
Dans le même mouvement, une ligne bleue jaillit de sa main, vive, tranchante.
Mais l'esquive avait brisé son axe.
L'attaque dévia et frappa un tronc derrière Rin dans un éclair sec, et ricocha violemment, dispersant des éclats d'écorce.
Elle n'avait pas retrouvé son appui qu'il frappait déjà de nouveau.
Cette fois, la coupe la prit aux côtes.
La douleur lui arracha le souffle. Elle recula de plusieurs pas, le flanc brûlant, mais resta debout.
Sesshōmaru ne lui laissa pas le temps de se rétablir.
Il avançait sans précipitation, avec cette violence sèche qui ne se disperse pas. Chaque attaque la forçait à céder du terrain.
Il ne cherchait pas seulement à la blesser. Il la repoussait, coup après coup, loin de Rin, loin de la souche, hors du centre de la clairière.
Le choc de leurs attaques résonna contre les troncs.
Elle ne cherchait pas à l'affronter.
Seulement à le franchir.
À trouver l'angle.
Le moment.
Mais il ne lui laissait rien.
La lame revint, plus lourde.
Elle la détourna, trop tard.
L'attaque lui entailla l'épaule.
Il ne retenait plus rien.
Et c'est cela qui la frappa presque autant que la blessure.
Quelques instants plus tôt, toute sa puissance avait été détournée, muselée, contenue par la présence de Rin.
Maintenant qu'elle menaçait directement l'enfant, cette retenue avait disparu. Il ne regardait plus ni les insectes ni la souche. Toute son attention s'était fixée sur elle seule.
Elle était devenue l'ennemie.
Le combat les avait déjà tirés hors de la clairière.
Autour d'eux, les arbres se resserraient de nouveau. Les insectes se faisaient moins nombreux à cette distance.
Mayoiga reprit son souffle et se redressa.
Son flanc la lançait. Le tissu à cet endroit commençait à s'assombrir.
Elle était en train de perdre. Elle le savait.
Chaque échange l'éloignait davantage de la clairière.
Chaque pas confirmait son choix.
Et plus il la repoussait,
plus la certitude de Mayoiga se durcissait.
Tant que Rin vivait,
Naraku avait déjà gagné.
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À l'écart, dans l'ombre des arbres, Kagura observait.
Elle avait suivi leur déplacement du regard sans intervenir.
Naraku voulait Tōkijin.
Il avait placé l'enfant au centre, construit un piège autour d'elle, et contraint Sesshōmaru à choisir.
Mais ce qu'elle voyait désormais ne correspondait plus à cette lecture.
Sesshōmaru n'était plus dans la clairière.
L'épée n'avait pas été prise.
Et pourtant, rien ne s'était arrêté.
Son regard glissa vers la souche, puis vers Rin, immobile au centre du dispositif, avant de suivre le combat plus loin sous les arbres.
Mayoiga tentait encore de revenir.
Sesshōmaru la repoussait sans relâche.
Il ne protégeait pas l'épée.
Il protégeait l'enfant.
Kagura plissa légèrement les yeux.
Alors ce n'était pas seulement cela.
Naraku voulait Tōkijin.
Oui.
Mais, il avait voulu les amener exactement ici.
Jusqu'au point où ils ne pourraient plus coexister.
Jusqu'au moment où l'un deviendrait, pour l'autre, un obstacle.
Le constat s'imposa.
Le combat n'était pas un effet du plan.
C'était le plan.
Kagura ne sourit pas.
Quelque chose, dans cette évidence, la dérangeait.
Ce n'était pas la violence. Ni même le résultat.
C'était la facilité avec laquelle tout s'était mis en place.
Naraku n'avait rien imposé. Il n'avait pas eu besoin de le faire. Il s'était contenté d'ouvrir le bon chemin, de poser l'enfant au bon endroit, de laisser chacun obéir à ce qu'il était déjà.
Et cela suffisait.
Le vent passa entre les branches.
Kagura détourna légèrement le regard, comme pour rompre un instant le fil de ce qu'elle venait de comprendre.
Plus loin, Tōkijin fendit l'air de nouveau.