La dernière disciple d'Inu no Taishō

Chapitre 8 : Fragments

2012 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 07/04/2026 22:05

Dans les profondeurs du château de Naraku, une silhouette était assise.


Il ne portait plus l'apparence d'un bandit mutilé.

Son visage avait en partie retrouvé la forme qu'il avait connue autrefois, mais ses traits étaient devenus plus régulier encore, presque trop nets pour être naturels.


Assis à même le sol, son kimono violet clair se déployait autour de lui, recouvert d'une élégante veste pâle aux motifs jaunes.

Devant lui, un démon difforme restait prosterné.


Les mots qu'il venait de prononcer semblaient encore suspendus dans l'air.

Naraku releva légèrement les yeux.


— Des os...


Il ne répéta pas la phrase comme s'il doutait de l'avoir entendue. Il la pesait.

Le silence s'étira.

Son regard se fixa un instant dans le vide, comme si quelque chose, derrière l'information brute, cherchait déjà à reprendre forme.


L'image de la yōkai lui revint.

Son port droit. Sa retenue.

Cette puissance silencieuse qui ne s'était jamais offerte tout à fait.


Ainsi donc... elle était morte.


La pensée ne suscita chez lui ni regret véritable, ni surprise. Seulement cette infime suspension qui naît lorsqu'une possibilité se referme plus tôt qu'on ne l'avait prévu.


Même toi, songea-t-il, sans achever la phrase.


Son regard redescendit vers le démon prosterné.


Alors seulement, quelque chose changea dans ses traits.

Pas une satisfaction franche. Un resserrement plus discret, plus mince. Le commencement d'un sourire.


— Les restes d'une créature comme elle pourraient encore avoir leur utilité.


Sa voix demeura douce, presque égale.

Le démon n'osa pas relever la tête.

Naraku laissa passer un instant, puis ajouta :


— Apportez-les.

---


Les dalles de pierre grise s'étendaient à perte de vue, fendues par endroits de crevasses où s'accrochaient quelques herbes sèches.

Plusieurs silhouettes difformes se glissèrent entre les blocs.


Des démons mineurs, aux corps disgracieuses, rampaient à ras du sol.


Certains traînaient derrière eux des membres trop longs ; d'autres ouvraient des mâchoires démesurées ou clignaient d'yeux multiples.

Ils cherchaient.


Leurs museaux frôlaient la pierre. Leurs griffes raclaient les fissures avec impatience.

L'un d'eux s'arrêta brusquement.


Ses doigts crochus écartèrent les herbes desséchées coincées entre deux dalles.

Sous la poussière apparut une forme blanchie.

Un crâne.

Puis les vertèbres.

Des côtes éparses.


Les autres démons se rapprochèrent.

L'un renifla longuement, ses narines frémissant au-dessus des os.

Un autre donna un coup de griffe.


— C'est donc ça...


Un troisième laissa échapper un rire grinçant.


— La grande daiyōkai...


Il ramassa une côte avec une désinvolture presque insultante.

Peu à peu, ils commencèrent à rassembler les restes.


Lorsqu'un démon souleva un fragment du squelette, quelque chose glissa entre les pierres et heurta la roche dans un bruit sec.

Une dague.


La lame resta immobile un instant.

Puis l'air autour d'elle se troubla.

Une aura noire s'en échappa lentement, comme une respiration longtemps retenue.


Les démons reculèrent.


— Une arme...


Celui qui s'était penché hésita à peine avant de tendre la main.


— Peut-être qu'elle plaira au maître.


Ses doigts se refermèrent sur la poignée.

Les filaments noirs frémirent aussitôt.

Comme s'ils reconnaissaient quelque chose.


Le démon n'eut pas le temps de comprendre.

Les veines sombres quittèrent la lame, remontèrent le long de son bras et s'enfoncèrent dans sa chair.

Son corps se raidit brutalement. Ses membres se tordirent sous une contrainte invisible.

Sa peau noircit.

La lame pulsa, désormais synchronisée avec son cœur.

Son torse se contracta violemment, puis sa chair s'affaissa sur elle-même dans un bruit humide.

En quelques secondes, il ne resta plus qu'une masse sombre, gonflée, informe.

La dague en dépassait encore, plantée en son sommet comme une excroissance.

Autour d'elle, des lames irrégulières commencèrent à émerger, poussant lentement le long de son dos.

La créature se redressa.


Les autres démons reculèrent davantage.


— Laissons ça... — Ce n'est pas notre problème.


La chose bondit alors sur une pierre, puis sur une autre, avec une rapidité désarticulée.

Les démons la regardèrent disparaître dans l'ombre, puis reprirent leur tâche sans un mot, rassemblant les restes de Mayoiga avant de quitter la vallée à leur tour.

---

La pièce était silencieuse.

Mayoiga ouvrit les yeux sur un plafond de bois sombre.


Elle inspira lentement. Ses doigts se refermèrent sur le tissu qui recouvrait sa peau.

Elle se redressa.

Elle était allongée nue sur une natte, le corps couvert d'une simple étoffe. Ses cheveux noirs retombaient librement sur ses épaules.


La pièce était vide.


Mais quelque chose avait changé.

Son corps.

Sa respiration.

Une énergie inhabituelle circulait en elle.


À côté de la natte, un kimono d'un bleu profond orné de motifs discrets, avait été soigneusement plié. 

Mayoiga resta immobile un moment.


Puis elle se leva et passa le kimono sur ses épaules.

Aussitôt, la sensation revint.

Comme une présence étrangère, tapie quelque part au fond d'elle.


Ses doigts se crispèrent sur la ceinture noire qui entourait désormais sa taille.

La porte coulissa.

Une silhouette entra.

Mayoiga leva les yeux.

Elle le reconnut immédiatement.

Mais quelque chose avait changé.


Le visage était le même, et pourtant tout semblait plus net. Sa peau paraissait plus pâle, ses traits plus lisses. Ses paupières légèrement colorées accentuaient encore l'éclat sombre de ses yeux.

Pendant un bref instant, Mayoiga n'y vit que cela : une présence plus grande qu'autrefois, une élégance froide, presque accomplie.

Son aura n'était plus celle d'un homme.

C'était celle d'un démon.


- Onigumo...


Un léger sourire passa sur les lèvres de l'homme.


- Ce nom appartient au passé.


Il s'avança calmement dans la pièce.


- Appelle-moi Naraku.


- Tu as changé.


- Beaucoup de choses ont changé. Toi y compris.


Elle soutint son regard, puis esquissa un léger sourire.


- Pourquoi m'as-tu ramenée ?


Son ton avait retrouvé cette condescendance tranquille qu'elle utilisait autrefois face au bandit qu'il était.

Mayoiga fit un pas vers lui.

Puis un autre.

Leurs visages n'étaient plus séparés que par quelques centimètres.

Elle l'examina avec une curiosité presque détachée.


- Je te manquais ? ajouta-t-elle, amusée.


Un instant passa.


Naraku eut un léger sourire.

Puis le corps de Mayoiga se figea.


Ses muscles cessèrent de lui obéir.

Ses jambes plièrent malgré elle.

Elle s'agenouilla.


Naraku l'observait calmement.


- Tu es revenue à la vie grâce à un fragment de la Perle de Shikon.


Il marqua une pause.


- Et à un morceau de mon propre corps.


Mayoiga tenta de bouger.

Impossible.

Son corps lui appartenait encore... mais sa volonté n'y régnait plus seule.

Naraku fit un pas vers elle.


- Ce fragment m'appartient.


Ses yeux plongèrent dans les siens.


- Ce qui signifie...


Il se pencha légèrement. Sa main se referma sous son menton et releva son visage.


- que toi aussi.


Mayoiga serra les dents. Elle tenta de rassembler son aura.

Mais quelque chose la comprimait.


Et soudain, la proximité lui apporta une information nouvelle.

Ce ne fut plus sa puissance qu'elle perçut.

Mais ce qui la composait.

Une odeur lourde.

Épaisse.

Presque rance.


Elle s'imposa à elle sans détour, brutale, envahissante, comme une humidité malsaine qui s'accroche à la peau.

Pas celle d'un yōkai.

Pas celle d'un être unique.

Quelque chose de morcelé.

Des présences distinctes, faibles, enchevêtrés.

Accrochées les unes aux autres.

Comme si plusieurs existences avaient été rassemblées... sans jamais vraiment se fondre.


Son souffle se suspendit.

L'espace d'un instant, l'air lui parut irrespirable.

Son regard se durcit.


Ce n'était pas une élévation.

Ni une transformation.

C'était un amas.


Un corps composite qui se maintenait par contrainte, et non par nature.

Une chose qui tenait... sans jamais être.


Naraku relâcha sa prise et se redressa.


Le contrôle disparut.


Lentement, Mayoiga redressa le dos, mais resta à genoux. Sa posture demeura droite, presque digne, comme si cette position lui appartenait par choix plutôt que par contrainte.


Elle ne tenta ni de fuir ni d'attaquer.

Elle savait désormais ce que ce simple geste lui coûterait.


Son regard resta posé sur Naraku.

Alors seulement, elle perçut le reste.


Cette masse... était incomplète.


Comme si quelque chose manquait pour la stabiliser.

Par endroits, l'aura vacillait.


La Perle de Shikon n'était pas entière.

Le pouvoir qui l'animait... ne tenait pas encore.

Son regard restait fixé sur lui.


- Alors parle, dit-elle simplement.


Sa voix était redevenue calme.


- Pourquoi m'avoir ramenée ?


Naraku la contempla quelques secondes.

Puis il répondit :


- Une arme comme toi ne devait pas rester enfouie sous la poussière.


Le silence revint dans la pièce.

Mayoiga ne bougea pas.

---

La cour du château reposait dans un calme trompeur.


Les bâtiments de bois sombre formaient un ensemble silencieux de galeries et de toits courbés. Par moments, le vent passait entre les piliers et faisait craquer les planches anciennes.


Dans l'air dérivaient des silhouettes.

De petits démons.


Des créatures brumeuses et difformes, qui flottaient paresseusement entre les toits et au-dessus de la cour. Certaines tournaient autour des poutres comme des insectes attirés par une lumière invisible. D'autres restaient immobiles dans l'ombre des galeries.

Aucune ne s'attaquait aux autres.

Toutes appartenaient au même maître.


Une ondulation presque imperceptible marquait les limites du domaine. Là où la forêt aurait dû apparaître, la lumière se déformait comme à la surface d'une eau invisible.

Une barrière.


Naraku avait dissimulé cet endroit au reste du monde.


Depuis le bord du toit principal, Kagura observait la cour.

Elle était assise sur les tuiles, les jambes repliées sous elle. Ses cheveux noirs étaient attachés haut derrière sa tête, quelques mèches flottant librement dans le vent.

La porte du bâtiment central coulissa.

Une silhouette apparut.


La yōkai que Naraku venait de ramener à la vie.


Kagura resta immobile.

La femme descendit les quelques marches et s'avança dans la cour.

Elle s'arrêta.


Son regard se posa sur les bâtiments, puis sur les démons qui flottaient dans l'air.

Elle leva légèrement la tête vers la distorsion invisible qui entourait le domaine.

Ses yeux suivirent la ligne de la barrière comme si elle cherchait à en comprendre la structure.


Elle ne semblait ni troublée ni pressée.

Elle observait simplement.


Kagura plissa légèrement les yeux.

La lumière révéla alors les marques bleu pâle qui soulignaient les joues de la nouvelle venue.

Elle resta immobile quelques secondes.


Un souvenir lui revint.

Un visage pâle.

Des cheveux argentés.

Les mêmes lignes tracées sur les joues.

Sesshōmaru.

La sensation qu'elle avait éprouvée en sa présence lui revint brusquement.

Une puissance froide.

Inaccessible.

Kagura sentit une tension lui serrer la poitrine.

Elle n'avait rencontré ce daiyōkai qu'à quelques reprises, mais l'impression était restée.

Son regard revint vers la femme dans la cour.


Naraku venait-il vraiment de soumettre une créature de ce genre ?


Le vent passa sur les toits.

Dans la cour, la yōkai s'approcha lentement de la limite du domaine.

Elle leva la main.

Ses doigts frôlèrent l'air.

La surface invisible vibra légèrement sous ce contact.

La femme retira simplement la main.

Elle ne chercha pas à franchir la barrière.


Elle resta là un instant, immobile, comme si cette simple observation lui suffisait.


Depuis le toit, Kagura continuait de la regarder.

Naraku possédait une puissance immense. Elle le savait mieux que quiconque.

Mais voir une telle créature sous son contrôle rendait cela plus tangible encore.


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