La dernière disciple d'Inu no Taishō
Le vent balayait les falaises tandis qu'une masse noire progressait entre les rochers.
Au début, elle ne formait qu'un amas instable, rampant sur la pierre.
Une crête de lames irrégulières hérissait déjà son dos, mais elle tremblait, incomplète, mal fixée à cette chair encore mouvante.
Puis elle trouva une proie.
Un petit yōkai surgit d'une fissure, et eut à peine le temps de se redresser avant que la chose ne bondisse.
Le démon disparut dans la masse.
Le corps de la créature se contracta, puis se dilata légèrement. Les veines sombres pulsèrent sous la surface, plus nettement cette fois, comme si quelque chose s'y organisait.
Elle reprit sa progression.
Un serpent démoniaque croisa sa route.
Puis un autre yōkai errant.
Chaque rencontre se termina de la même manière : la masse se refermait, absorbait, puis avançait de nouveau, plus dense, plus lourde.
Peu à peu, ses mouvements gagnèrent en stabilité.
Ses pattes s'épaissirent, trouvant un appui plus ferme sur la pierre.
Sa forme cessa de se déformer à chaque déplacement.
Et la crête de lames se développa.
Les excroissances irrégulières s'allongèrent, se durcirent, s'ancrèrent plus profondément dans sa chair, jusqu'à former une ligne dentelée plus cohérente le long de son dos.
Lorsqu'elle quitta enfin la vallée, elle n'avait plus rien d'instable.
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Plus loin, sur un plateau battu par le vent, trois silhouettes avançaient entre les pierres.
Sesshōmaru marchait en tête.
Rin suivait de près, attentive à son pas, sautant parfois d’une dalle à l’autre pour ne pas se laisser distancer.
Derrière eux, Jaken trottinait comme il pouvait, serrant son bâton contre lui.
— Sesshōmaru-sama, regardez ! D’ici, on voit toute la vallée ! Et ces falaises…
Rin leva les yeux vers l’étendue rocheuse.
— C’est grand…
Sesshōmaru s’arrêta.
Il n’avait pas regardé la vallée.
Le sol vibra légèrement sous leurs pieds.
Rin baissa aussitôt les yeux. Jaken trébucha presque.
— Qu’est-ce que ?
Un frisson sourd parcourut le plateau. Quelque chose se propageait sous la pierre.
Une nuée d’insectes gigantesques jaillit des anfractuosités. Leurs carapaces sombres prirent brièvement la lumière avant qu’ils ne passent entre eux dans un bourdonnement sec, se dispersant en tous sens comme une colonie chassée de son nid.
Rin les suivit du regard.
— Ils s’enfuient…
Sesshōmaru fixait déjà l’horizon.
— Reculez.
Sa voix était calme.
Jaken se raidit.
— Mais, qu'est-ce ce qui se passe Sesshōmaru-sama ?
Le plateau trembla plus violemment.
Cette fois, même Ah-Un, qui marchait plus en retrait, releva brusquement les têtes.
La créature surgit.
Elle bondit hors des rochers dans un grondement épais. Sa masse noire avait la taille d’un taureau. Son corps gonflé pulsait comme une chair malade, parcourue de veines obscures affleurant sous la surface. Quatre pattes massives frappaient la pierre, et une crête de lames irrégulières hérissait son dos.
La chose fixa Sesshōmaru.
Puis une voix déformée s’arracha à sa chair.
— Cette odeur… elle lui ressemble…
Ses lames frémirent.
— Cette fois… c’est moi qui te dominerai.
Elle s’élança.
Sesshōmaru ne fit qu’un pas de côté.
La masse traversa l’espace qu’il occupait l’instant d’avant.
Jaken poussa un cri.
— Sesshōmaru-sama !
Mais la créature pivota aussitôt, avec une brutalité désarticulée. Sa gueule béante se referma sur ce qui se trouvait derrière lui.
— JAKEN-SAMA ! s’écria Rin.
La mâchoire claqua.
Jaken disparut.
Rin fit un mouvement en avant.
— Jaken !
Mais Sesshōmaru avait déjà dégainé.
Un seul mouvement.
La lame traça dans l’air un arc blanc, net, sans effort apparent.
La masse noire se figea.
Puis se fendit.
Un hurlement difforme jaillit de son corps avant qu’il n’éclate dans un bruit épais, humide, répandant sur la pierre une boue noire et fumante.
Le silence retomba.
Rin scrutait déjà les restes.
— Jaken…?
Des formes commencèrent à émerger de la masse dissoute. Des démons mineurs, englués, un serpent à demi noyé, puis, au milieu d’eux, Jaken lui-même, couvert de mucus noir, qui se redressa en toussant avec violence.
— Je suis vivant ! JE SUIS VIVANT ! Sesshōmaru-sama vous m'avez sauvé, je vous suis tellement reconnaissant !
Rin accourut aussitôt vers lui.
— Jaken-sama !
Jaken cracha encore un peu de matière noire et se redressa avec dignité, ou quelque chose qui s’en approchait.
— Ne t’approche pas trop ! C’est répugnant ! Enfin… tout est sous contrôle maintenant.
Mais Sesshōmaru ne les regardait déjà plus.
Son attention s’était portée sur quelque chose, au milieu des débris.
Une dague noire.
Brisée.
Son regard se durcit à peine.
Il la reconnut.
Sans un mot, il se détourna et reprit sa marche, bifurquant vers les falaises.
Jaken cligna des yeux.
— Hein ? Sesshōmaru-sama ? Ce n’est pas par là que nous allions ! Enfin… si vous allez par là, alors c’est évidemment la bonne direction, mais tout de même, un minimum d’avertissement…
Il n’obtint aucune réponse.
Sesshōmaru avançait déjà, le regard fixé vers la vallée.
Rin se releva aussitôt et courut pour le rejoindre.
Jaken se précipita derrière elle en pestant.
— Sesshōmaru-sama, attendez-moi !
Ils franchirent la crête.
Le vent sifflait entre les falaises et s’engouffrait dans les pierres nues.
Sesshōmaru ne ralentit qu’une fois arrivé devant les dalles disjointes.
La tombe avait été ouverte.
Les pierres de la crête gisaient éparpillées autour de l’emplacement béant, et le vent soulevait par instants un peu de poussière entre les fissures de la roche.
Le daiyokai se tint immobile devant l'endroit où reposaient autrefois les ossements.
Ses yeux dorés restaient fixés sur la cavité sombre.
Derrière lui, Jaken se pencha au bord de la tombe.
- Profaner une tombe... quelle bassesse !
Rin observait les pierres renversées en silence.
Un grondement lourd brisa soudain le silence.
Quelque chose s'écrasa derrière eux dans un fracas de pierre et de poussière.
Jaken sursauta violemment.
— Q-Qu'est-ce que... ?!
La monture massive de Tōtōsai venait d'atterrir lourdement sur la crête, ses trois yeux ouverts fixés droit devant elle.
Perché sur son dos, un vieil homme se pencha légèrement, comme si l'impact ne le concernait qu'à moitié. Son marteau reposait négligemment contre son épaule.
— Hmph. Je me demandais quand quelqu'un finirait par déranger cet endroit.
Jaken plissa les yeux.
— T-Toi ?!
Le vieil homme sauta au sol dans un bruit sec et se réceptionna sans élégance, avant de s'appuyer aussitôt sur son long marteau comme sur un bâton.
Son kimono rayé de vert et de noir flottait autour de lui, mal ajusté, déjà froissé par le voyage. Son crâne dégarni, retenu à l'arrière par un maigre catogan, brillait sous la lumière. Ses yeux, en revanche, étaient vifs, presque trop pour son âge, et semblaient tout examiner d'un seul coup d'œil. Une fine moustache et une barbe étroite encadraient son visage ridé, lui donnant un air à la fois négligé et étrangement précis.
- Tōtōsai, le forgeron ! s'écria Jaken.
Le vieil homme lui lança un regard agacé.
- Toujours aussi bruyant, Jaken.
Puis ses yeux parcoururent la crête.
Ils s'arrêtèrent sur la tombe ouverte.
- Une vieille lame s'est agitée récemment.
Jaken cligna des yeux.
- Une... lame ?
Tōtōsai eut une moue de mépris.
- Une de ces armes qui se nourrissent des autres démons. Une lame pour ceux qui veulent devenir forts trop vite.
Il regarda la tombe.
- Elle n'était pas faite pour finir comme ça.
Jaken fronça les sourcils.
Le vent passa entre les pierres.
Tōtōsai continua calmement :
- Une arme garde l'empreinte de son maître.
Il désigna la cavité vide.
- Tant que ses os reposaient ici... la dague dormait. Mais quelqu'un les a déplacés.
Tōtōsai se redressa légèrement et se tourna davantage vers Sesshōmaru.
- Ton père m'avait demandé de lui forger une lame.
Il haussa légèrement les épaules.
- Une vraie lame.
Ses doigts se refermèrent dans sa barbe.
- Mais il disait qu'elle n'était pas prête.
Le vent souffla de nouveau sur la crête.
Sesshōmaru n'avait pas bougé.
Tōtōsai poursuivit :
- Elle croyait que la puissance venait des adversaires qu'on abat.
Il eut un petit ricanement.
- Ton père disait toujours le contraire.
Ses yeux se posèrent alors sur Rin.
La petite humaine se tenait près de Sesshōmaru, silencieuse.
Le vent soulevait légèrement les manches de son kimono à carreaux.
Tōtōsai observa la scène quelques secondes.
Puis un léger sourire traversa son visage ridé.
- Hmph.
Il releva les yeux vers Sesshōmaru.
- On dirait que tu as commencé à comprendre. Pas trop tôt.
Un court silence passa.
Puis il ajouta simplement, regardant de nouveau le tombeau ouvert :
- Elle te respectait.
Sesshomaru resta silencieux.
Le vent passa sur la crête.
Un bourdonnement léger traversa alors l'air.
Plusieurs insectes rayés flottaient à quelques mètres d'eux.
Rin recula d'un pas.
- Des insectes...
Jaken leva brusquement la tête.
- Ces... ces choses ! Les saimyōshō !
Les insectes restèrent suspendus quelques secondes dans l'air.
Puis ils s'éloignèrent lentement dans le vent.
Un silence pesa sur la crête.
Sesshōmaru leva les yeux vers le ciel.
Son regard se durcit encore.
- Naraku.
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La cour du château baignait dans un silence presque irréel.
Au-dessus des toits, quelques démons mineurs dérivaient lentement dans l'air, leurs silhouettes indistinctes glissant dans la brume comme des ombres sans poids.
Appuyée contre l'un des piliers de la galerie, Mayoiga observait la cour.
La lumière diffuse effleurait les lignes nettes de son visage et les marques bleu pâle qui couraient le long de ses joues.
Le bois craqua doucement derrière elle.
Naraku se tenait dans l'encadrement d'une porte.
Il ne s'avança pas. Sa silhouette restait immobile dans la pénombre de la pièce.
- Ta dague a été détruite.
Il ajouta simplement :
- Kokuen. Sesshōmaru l'a brisée.
Le regard de Mayoiga se tourna vers lui.
Naraku poursuivit :
- Une arme assez... grossière. Je comprends qu'elle lui ait déplu.
Un bref silence passa.
Mayoiga détourna le regard vers la cour. Une infime tension passa sur ses lèvres.
Pas vraiment un sourire.
Quelque chose de plus bref, presque effacé aussitôt.
- Sesshōmaru n'a jamais eu beaucoup de patience pour ce qu'il juge indigne de lui.
Le silence retomba.
Naraku resta immobile un instant, comme s'il pesait cette réponse.
- Il te faut une nouvelle arme.
Il se détourna déjà.
La conversation était terminée.