La dernière disciple d'Inu no Taishō
La pièce n'était plus qu'un brasier.
Les cloisons de papier se recroquevillaient sous la chaleur avant de se fendre dans un souffle sec. Les poutres éclataient les unes après les autres. Le feu avait déjà gagné le plafond.
Au milieu des débris, un corps gisait.
À peine reconnaissable.
La peau avait noirci, tirée et fendue en plaques irrégulières. Les vêtements avaient presque entièrement disparu, réduits à des lambeaux brûlés, collés à la chair.
Mais il respirait encore.
Mayoiga s'arrêta dans l'encadrement de la porte en flammes.
Son regard se posa sur lui, et s'y fixa.
Une tension imperceptible traversa ses yeux, puis se dissipa.
Quelque chose d'autre prit le relais.
L'énergie afflua en elle, dense et silencieuse.
Ses pupilles s'élargirent, puis se fondirent entièrement dans une lueur verte, uniforme. Une aura pâle se déploya autour de son corps, repoussant la fumée, courbant légèrement l'air sous sa pression.
Sa silhouette se déforma avec une fluidité irréelle, comme si la forme humaine n'avait jamais été qu'une contrainte provisoire.
En quelques instants, une immense louve noire se dressa dans la lumière du brasier.
Elle s’approcha du corps et s’immobilisa un bref instant au-dessus de lui.
Son regard s’y posa, fixe.
Puis elle abaissa lentement la tête.
Ses crocs se refermèrent avec précision.
Le corps se souleva, inerte, désarticulé ; la tête bascula en arrière, les bras retombèrent, sans force. Le poids ne troubla en rien l’équilibre de la bête.
La louve se redressa.
Onigumo ne réagit pas. Ses yeux restaient clos, sa conscience absente.
Sans un bruit, elle pivota puis bondit.
Le sol se fendit sous l’impulsion. D’un seul élan, elle franchit l’encadrement en flammes et surgit dans la rue.
Les cris éclatèrent aussitôt.
- Un yōkai ! - Fuyez !
Les silhouettes humaines se dispersèrent dans la panique.
Elle ne ralentit pas.
Un homme se trouva sur sa trajectoire. Elle le heurta de plein fouet. Son corps fut projeté contre une palissade dans un craquement sec.
Une femme trébucha en voulant fuir. La patte de la louve la frappa en passant, sans même dévier sa course. Le corps roula dans la poussière, agonisant.
Les hurlements montèrent, se mêlant au crépitement du feu.
Mais la louve ne regardait pas.
Elle traversait, indifférente.
Les humains n'étaient que des obstacles mouvants dans sa trajectoire.
Derrière elle, le bâtiment s'effondra dans un fracas assourdissant. Les flammes s'élevèrent plus haut, éclairant la rue d'une lueur instable et violente.
Elle quitta le village d'un seul élan.
Puis...
Une flèche fendit l'air.
Elle se planta dans le sol devant elle, libérant une onde d'énergie spirituelle.
La louve s'arrêta net.
Sur le chemin, à la sortie du village, Kikyō se tenait immobile.
Son arc était déjà tendu, une seconde flèche prête.
La lumière du feu éclairait son visage pâle, parfaitement calme.
Ses traits ne portaient ni trouble ni hésitation. Son regard, fixe, mesurait la créature sans crainte.
Elle avait tout vu.
Les corps projetés, les cris, le sang.
Et maintenant, cette bête immense tenant un homme inconscient entre ses crocs.
- Laisse cet homme.
La louve ne bougea pas.
Ses yeux verts restèrent fixés sur elle.
Un silence tendu s'installa entre elles.
Puis les muscles de la louve se tendirent, prête à bondir.
Elle ne lâcha pas.
Elle allait passer.
La corde vibra.
La flèche partit.
Elle frappa la louve en pleine poitrine.
L'énergie sacrée se déploya aussitôt, tranchante, brûlante. Un grondement sourd monta de sa gorge.
Ses pattes reculèrent d'un demi-pas.
Puis quelque chose changea.
En un instant, l'animal fut absorbé dans une sphère de lumière pâle.
Il n'y eut pas d'explosion.
Seulement une compression soudaine.
La sphère s'arracha du sol et fila à travers l'air en une traînée lumineuse, rapide, disparaissant entre les arbres.
Le corps de l'homme, lui, chuta.
Il heurta le sol sans résistance, comme une matière inerte.
Le silence retomba sur le chemin.
Seul le crépitement lointain du feu troublait encore l'air.
Kikyō resta immobile un instant, l'arc toujours levé, les yeux fixés sur l'endroit où la créature avait disparu.
Puis elle abaissa lentement son arme et s'approcha.
Le corps gisait à ses pieds.
Le visage avait perdu toute forme lisible. Les traits étaient tirés, déformés, comme si la chaleur les avait effacés.
Kikyō s'agenouilla.
Elle posa deux doigts près de sa gorge.
Le pouls était faible, mais présent.
Elle observa un instant ce qu'il restait de cet homme. Puis, sans expression, elle entreprit de le redresser légèrement.
Les flammes du ryokan éclairaient toujours la nuit.
Très loin de là, bien au-delà du bâtiment incendié, le paysage changeait peu à peu.
Les arbres se faisaient plus rares.
La terre devenait pierre.
Sesshōmaru sentit l'odeur du sang avant de l'apercevoir.
Mayoiga se tenait debout, une main appuyée contre une roche la maintenait droite. Le vent soulevait par instants une mèche sombre de ses cheveux et rabattait contre la pierre le tissu déjà lourd de son kimono vert. À cette distance, sa silhouette gardait quelque chose d'intact. Seul le sang qui s'étendait au bas de la roche démentait cette tenue.
Sesshōmaru s’arrêta à quelques pas d’elle.
Son regard descendit vers la flèche fichée dans son flanc, puis vers la trace sombre qui coulait encore le long de la pierre.
La blessure était trop profonde.
Il ne fit pas un pas de plus.
Mayoiga releva légèrement la tête en sentant sa présence. Un très faible sourire passa sur ses lèvres, plus proche d'une concession que d'un apaisement.
- Ce n'est rien, dit-elle. Rien qui mérite que tu t'arrêtes.
Sa voix resta égale, mais le souffle s'effilait déjà sous les mots.
Sesshōmaru ne répondit pas.
Mayoiga resserra ses doigts contre la roche.
- Je ne sais pas ce qui m'a prise, murmura-t-elle enfin.
Elle marqua un temps, non par hésitation, mais comme si les mots devaient encore être tenus avant d'être lâchés.
- J'ai cru voir en ce bandit... un grand daiyōkai.
Ses yeux vinrent se fixer sur Sesshōmaru.
- Comme toi. Comme Inu no Taishō.
Sa respiration se troubla, mais elle poursuivit, sans rompre entièrement sa maîtrise :
- Quand je l'ai tiré des flammes, son corps n'était qu'une chose brisée... brûlée... prête à céder.
Ses yeux se levèrent vers le ciel.
- J'ai compris aussitôt.
Ses doigts glissèrent légèrement sur la pierre.
- Ce n'était pas un yōkai enfermé dans une chair humaine.
Elle tourna de nouveau la tête vers Sesshōmaru.
Son regard restait clair.
- C'était seulement un homme.
Le silence revint.
Cette fois, le spasme ne put être contenu. Il traversa son corps d'un seul coup, bref, irrépressible. Ses jambes cédèrent légèrement. Elle ne tomba pas. Elle se laissa descendre sur la pierre derrière elle avec une lenteur volontaire, comme si ce geste relevait encore d'un choix.
Sesshōmaru n'avait pas bougé. Sa silhouette se découpait toujours dans la lumière du jour, immobile, entière.
Son regard descendit vers la blessure, puis sa main se posa sur la garde de Tenseiga.
Mayoiga suivit le mouvement.
Un faible sourire passa sur ses lèvres.
- Ça ne marchera pas.
Le vent fit frémir les herbes sèches.
- Cette épée ne peut sauver une même vie qu'une seule fois. Ton père l'a déjà fait... pour moi.
Ses yeux se fermèrent un instant, puis se rouvrirent.
- Inu no Taishō...
Le nom passa dans sa voix sans faiblesse, mais non sans reste d'admiration.
Elle garda le silence un moment, puis reprit, plus bas :
- J'ai cru le comprendre en regardant cet homme. J'ai cru qu'il avait vu, dans les humains, quelque chose que je n'avais pas su reconnaître.
Un souffle plus court lui échappa.
- Je me trompais.
Ses doigts se refermèrent lentement sur le tissu assombri de sang.
- Il n'a certainement pas donné sa vie pour une humaine d'une grandeur égale à la sienne.
Le vent passa de nouveau sur la crête.
La main de Sesshōmaru demeura posée sur la garde de Tenseiga.
L'épée resta silencieuse.
Mayoiga releva légèrement les yeux vers lui.
- Tu avais raison.
Un souffle passa sur ses lèvres.
- J'ai regardé au mauvais endroit.
Le daiyōkai ne bougea pas, mais quelque chose, à peine perceptible, n'était plus tout à fait intact dans cette froideur immuable.
La respiration de Mayoiga ralentit.
Puis s'arrêta.
Les doigts de Sesshōmaru se resserrèrent imperceptiblement sur la garde de Tenseiga.
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La caverne était plongée dans l'obscurité.
Onigumo reposait sur une natte à même la terre. La douleur ne le quittait plus.
Elle s'était installée dans son corps comme une présence constante, sans répit, sans creux. Les brûlures tiraient sa peau à chaque souffle, et même l'air qu'il inspirait semblait peser contre sa poitrine.
Il ne bougeait plus ou presque. Chaque mouvement exigeait un effort qui n'en valait plus la peine.
Et pourtant, il vivait encore.
Chaque jour, la prêtresse revenait.
Elle s'agenouillait près de lui, nettoyait ses plaies, changeait ses bandages, lui faisait boire quelques gorgées d'eau. Ses gestes étaient sûrs, mesurés, précis.
Mais elle ne le regardait pas vraiment.
Son attention glissait sur lui comme sur une tâche à accomplir.
Onigumo gardait les yeux ouverts lorsqu'elle se penchait sur lui.
Il observait son visage sans parvenir à y accrocher quoi que ce soit. Pas de trouble. Pas de gêne. Pas même cette distance prudente que les femmes avaient autrefois en sa présence.
Seulement cette neutralité insupportable.
Comme s'il n'avait jamais été un homme.
Ses doigts brûlés se contractèrent faiblement contre la natte.
Il détourna les yeux.
Une autre image s'imposa.
Celle de Mayoiga.
Elle, au contraire, l'avait regardé.
Ses mots lui revinrent, précis, nets.
Tu es différent.
Tu ne te contentes pas de ce que tu es.
Ses doigts se crispèrent davantage.
Oui.
Elle avait vu juste.
Il en était certain.
Ce n'était pas elle qui s'était trompée.
C'était le reste du monde.
Ses doigts s'enfoncèrent dans le tissu rugueux de la natte.
Il aurait pu aller plus loin. Il aurait pu obtenir cette Perle.
Il avait simplement... été arrêté trop tôt.
Quelque chose en lui se raidit.
Il n'aimait pas cette pensée.
Il la repoussa aussitôt.
Non.
Tout n'était pas encore finis.
Il n'avait pas encore montré ce qu'il était capable de faire.
Voilà tout.
Un souffle plus lourd passa entre ses lèvres.
L'image de Mayoiga persistait.
Il voulait la revoir.
Une chaleur plus trouble se mêla à cette pensée.
Il la désirait...
Mais ce désir n'avait rien de simple.
Il ne voulait pas seulement la toucher.
Il voulait la plier.
L'obliger à le reconnaître.
La forcer à voir ce qu'il pouvait être.
Ses doigts se crispèrent.
Il leva les yeux vers l'entrée de la caverne.
La prêtresse s'y tenait, découpée dans la lumière.
Il ne la voyait pas mais il savait qu'elle l'avait.
La Perle de Shikon.
Ses doigts s'enfoncèrent dans la terre.
Il ne pouvait pas se lever.
Pas même ramper.
Pas même tendre la main.
Et pourtant, elle était là.
À quelques pas.
Cette distance dérisoire devint insupportable.
Elle lui brûlait plus que ses plaies.
Le pouvoir existait.
La transformation existait.
Et lui restait cloué là, incapable d'en saisir la moindre parcelle.
Elle s'éloigna.
La nuit tomba sur la montagne.
Alors d'autres présences approchèrent.
Elles glissèrent dans l'obscurité sans bruit, attirées par l'odeur du sang. Leurs formes se devinaient à peine, mais leurs yeux luisaient déjà autour de lui.
Onigumo les sentit avant même de les voir.
Un sourire déforma ses lèvres ravagées.
- Vous êtes venus, murmura-t-il.
Un frisson parcourut les créatures.
L'une d'elles souffla d'une voix basse :
- Cet humain va mourir.
Une autre ricana.
- Il ne lui reste déjà presque rien.
Le regard d'Onigumo s'anima dans l'ombre.
- Mangez-moi.
Le silence tomba aussitôt.
Même les démons hésitèrent.
Onigumo poursuivit, et sa voix, quoique basse, portait désormais une volonté plus dure que la douleur elle-même.
- Dévorez ce corps. Prenez cette chair, ces os, tout ce qu'il en reste.
Ses doigts se crispèrent plus fort dans la terre.
- Mais donnez-moi votre pouvoir.
Les ombres remuèrent autour de lui.
- Je veux vivre, reprit-il.
Un silence plus lourd s'installa.
Puis il ajouta, presque malgré lui :
- Je veux qu'elle me voie.
Les créatures se turent complètement.
Le nom n'avait pas été prononcé.
Mais il était là.
Dans la tension de sa voix.
Dans ce qui ne pouvait pas être retiré.
Ses doigts se crispèrent davantage.
- Je veux cette Perle !
Cette fois, il n'y avait plus d'hésitation.
Seulement une nécessité nue.
L'un des yōkai se pencha légèrement, sa forme se distordant dans l'ombre.
- Si nous entrons en toi, tu ne resteras pas humain.
Le sourire d'Onigumo s'élargit.
- Je n'ai plus aucun usage de cette humanité.
Sa main trembla faiblement.
- Prenez-la.
Il ferma les yeux un instant, comme pour consentir plus entièrement à ce qui venait.
- Ce corps ne vaut plus rien, dit-il. Faites-en autre chose.
Les créatures se rapprochèrent.
Leurs formes se déformèrent dans l'ombre, se plièrent, s'allongèrent.
Et dans les ténèbres de la caverne, elles commencèrent à se jeter sur lui.