La dernière disciple d'Inu no Taishō
Le choc de ses ailes souleva la poussière et les feuilles mortes dans un souffle brutal.
Karasu-dōji plongea droit sur elle, ses serres tendues vers sa gorge.
Mayoiga ne recula pas.
Sa main se referma.
Kokuen surgit.
Les veines sombres qui parcouraient la lame s’animèrent aussitôt, comme tirées de leur torpeur. Une pulsation sourde remonta le long du métal, puis se diffusa dans sa paume.
Le premier mouvement partit sans élan.
La lame décrivit une trajectoire brève, presque sèche.
Elle entailla la poitrine du yōkai. L’énergie de Kokuen s’y engouffra comme une morsure, invisible mais profonde.
Karasu-dōji poussa un cri rauque. Son vol se brisa net dans un battement désordonné.
Mayoiga pivota.
Cette fois, la dague suivit un arc plus large. Les filaments sombres vibrèrent le long de la lame, et une lueur pourpre, étouffée, accompagna le geste.
Le flanc du démon céda.
La coupure s’ouvrit plus profondément qu’elle n’aurait dû.
Karasu-dōji fut projeté en arrière.
Son corps heurta un tronc dans un craquement d’écorce. Des plumes éclatèrent autour de lui.
Il tenta de se redresser.
Ses ailes labourèrent la terre dans un battement irrégulier.
Mayoiga fit un pas.
Un seul.
Un éclair vert fendit l’air.
La tête du démon fut tranchée net.
Le corps massif s’abattit dans l’herbe avec un bruit sourd.
Mayoiga tourna la tête.
À l’orée des arbres se tenait Sesshōmaru.
Une mince traînée d’énergie se dissipait encore autour de sa main. Il ne regardait déjà plus vraiment le démon.
Derrière lui, Jaken bondit presque sur place, son bâton levé.
— Comme on pouvait s’y attendre de Sesshōmaru-sama ! Cette vermine n’était même pas digne de mourir de votre main !
Un bref silence suivit.
Les yeux de Sesshōmaru descendirent une seconde vers la dague encore hors de son fourreau. Le regard ne s’y attarda qu’un instant, à peine assez pour marquer qu’il l’avait vue, puis revint à son visage.
Mayoiga referma les doigts sur la garde et rengaina.
— Que veux-tu Sesshōmaru ?
Le vent passa entre les arbres.
— Je t’ai vue avec un humain, dit-il enfin.
Sa voix ne portait ni surprise ni colère. Seulement ce constat froid qui, chez lui, valait déjà jugement.
Mayoiga ne répondit pas.
— Un brigand. À l’écart de sa troupe.
Derrière lui, Jaken releva vivement la tête.
— Un humain ? Hmph. Quelle fréquentation indigne…
Sesshōmaru ne lui accorda pas un regard.
— Tu t’en rapproches délibérément.
Ce n’était pas une question.
Mayoiga soutint son regard.
— Je m’en approche, oui.
Il y eut un silence.
Le regard de Sesshōmaru ne varia pas.
— Ce n’est pas une voie qui te ressemble.
Un frémissement dans l’herbe les interrompit.
La tête du démon remua encore. Les serres se crispèrent dans un spasme, puis la gueule béante bondit vers Sesshōmaru.
Un éclair vert fendit l’air.
La tête fut tranchée en deux avant d’avoir parcouru un mètre.
Il abaissa lentement la main.
Jaken frappa le sol de son bâton.
— Quelle créature tenace !
Le regard du daiyōkai revint sur Mayoiga.
— Tu t’abaisses inutilement.
Mayoiga ne détourna pas les yeux.
— Cela ne te concerne pas, Sesshōmaru.
— En effet.
Son regard glissa un instant vers les restes du démon.
Puis il se détourna.
Jaken se hâta de le suivre.
— Sesshōmaru-sama n’a pas à perdre son temps avec les égarements d’une yōkai qui se mêle aux humains !
La silhouette du daiyōkai s’éloigna entre les arbres.
Mayoiga resta immobile un moment près du cadavre du démon.
Le vent de l’aube passait doucement entre les pins.
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La nuit commençait à tomber sur la ville.
À l'intérieur du ryokan, les lanternes de papier diffusaient une lumière chaude qui se reflétait sur les panneaux de bois verni. L'odeur du saké, de l'encens et du bois chauffé emplissait l'air.
Les hommes d'Onigumo occupaient plusieurs pièces aux étages inférieurs. De temps à autre montaient jusqu'au couloir les éclats de rire, les chants ivres et le bruit des coupes qu'on entrechoquait.
Mais l'étage supérieur était plus calme.
Dans une chambre décorée d'estampes, Onigumo était assis devant une petite table basse.
Trois jeunes femmes l'entouraient.
Leurs kimonos colorés bruissaient doucement lorsqu'elles se penchaient pour lui servir du saké. La lumière de la lanterne faisait briller leurs cheveux noirs et leurs visages maquillés avec soin.
Onigumo prit la coupe qu'on lui tendait.
L'alcool lui réchauffa la gorge.
L'une des femmes s'approcha davantage pour la remplir à nouveau. Elle releva timidement les yeux vers lui.
Onigumo soutint son regard, la lueur de la lanterne soulignant les lignes régulières de son visage.
La jeune femme rougit, visiblement séduite. Un léger sourire passa sur les lèvres d'Onigumo.
Pourtant, malgré la beauté de la femme devant lui, son esprit glissa ailleurs.
Vers un autre visage. Celui de Mayoiga.
Le souvenir de leur nuit revint brièvement.
Sa peau pâle sous ses mains, la tension de son corps lorsqu'il l'avait maintenue sous lui.
La pensée éveilla une chaleur plus vive que le saké.
Son regard resta un instant posé sur la jeune femme devant lui, mais l'image ne s'imposait plus vraiment. Le souvenir de Mayoiga éclipsait tout le reste.
Un cri soudain déchira le silence du bâtiment.
Des pas précipités. Des objets renversés.
Puis une voix furieuse retentit dans le couloir.
- OÙ EST ONIGUMO ?!
Les femmes sursautèrent. La porte coulissante s'ouvrit violemment.
Rasetsu entra en titubant dans la pièce. Son état était méconnaissable.
Un bandage grossier couvrait l'un de ses yeux, trempé de sang. Dans une main, il brandissait une torche enflammée.
Sa respiration était lourde.
- JE NE TE LAISSERAI PAS PARTIR !
Les femmes poussèrent des cris et reculèrent dans la pièce.
Onigumo, lui, resta assis.
Un sourire amusé étira ses lèvres.
- Eh bien...
Il posa lentement sa coupe.
- Ce demi-démon ne t'a donc pas achevé ?
Le visage de Rasetsu se déforma de rage.
- COMMENT OSES-TU ME DÉFIER AINSI ?!
Il arracha de sa ceinture un boulet attaché à une chaîne.
Les femmes hurlèrent.
Rasetsu fit tournoyer l'arme et la lança.
Onigumo l'esquiva.
Le projectile fracassa un grand vase contre le mur dans un éclat de céramique. Rasetsu sortit alors une bombe enveloppée dans un tissu huilé.
Il y approcha la torche.
La mèche s'enflamma.
- Meurs ordure !
Avant qu'Onigumo ne puisse réagir, Rasetsu bondit vers la fenêtre.
Une corde attachée à sa ceinture se déroula lorsqu'il se jeta dans le vide.
L'instant suivant, l'explosion déchira la pièce.
Une vague de feu et de bois brisé traversa l'air. La table vola en éclats.
La chaleur frappa Onigumo comme un coup de massue et le projeta contre le mur.
Les estampes s'embrasèrent immédiatement. Les panneaux de bois éclatèrent sous la pression.
Le souffle lui arracha l'air des poumons.
Il tenta de se redresser.
Mais la pièce tournait déjà autour de lui.
Les flammes grimpaient le long des murs.
Puis l'obscurité l'engloutit.
Et Onigumo perdit connaissance.