Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 40 : Sortilège 40 : le secret des poignards volants
9146 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 14:30
Émilie Boulanger reprit connaissance quatre jours après avoir frôlé la mort. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, le premier visage identifié fut celui, amical, de Rose Cacheton. L’infirmière achevait de lui faire ingurgiter une ration de Poussos. Elle lui ordonna de ne pas commettre le moindre mouvement, son squelette ayant été passé au pilon. La douleur, brûlante, la transperça du crâne aux pieds. L’électrisation maléfique se rappela à son souvenir et surpassa la souffrance due aux fractures. Derrière la femme en tenue sorcière blanche, elle distingua la petite silhouette de la directrice. Ses traits étaient sévères, son sourire envolé. Elle tira une chaise et la positionna à quelques centimètres du lit de la patiente.
— Bonjour, Émilie.
L’intéressée, habituée à demeurer muette, se contenta d’agiter les paupières.
— Il est inutile de me servir ton mutisme. Umbelina nous a fait des révélations et Sigrid m’a communiqué le courrier en ta possession au moment du… déchaînement de mademoiselle de Laranjeira.
— D’accord. Je… je… La lettre, elle est…
— Elle a été transmise au commandant des Aurors et versée à ton dossier. Tu n’imagines pas à quel point j’étais… décontenancée lorsque monsieur De Franjac m’a fait certaines confidences.
— Ce… c’était… plus fort que moi. J’étais consciente… de tous mes actes. Même si… je résistais…, je les accomplissais.
— Qui est la personne qui t’a ordonné tous ces crimes ?
— Je… ne sais pas. Je… l’ai toujours vue masquée. C’est un homme, je crois. Il versait une potion gazeuse… et… après… je ne sais plus. C’est comme marcher… dans le brouillard. Il me répétait que je devais éliminer… tous les Sang-Purs. Qu’ils ne devaient pas… être jugés. Je devais m’en prendre à ceux qui protégeaient la justice sorcière corrompue. Comme Hercule, le défenseur des institutions. Mais… là… il me demandait d’aider Rosier et Nott ! Ce sont de sales ordures !
Agathe fit abstraction des jurons et laissa le silence s’installer afin qu’un troisième larron fasse son entrée. Le rideau de séparation des lits fut tiré. Hercule se montra.
— Et l’envoûtement s’est brisé.
La jeune fille se mordit les lèvres, mal à l’aise devant sa cible principale.
— Je… C’est comme si… le tissu de ma robe s’était déchiré et que je voyais ma peau d’une autre couleur que le blanc. Comme si… j’étais falsifiée.
— La technique de votre commanditaire était au point. Il utilisait votre haine du Sang-Pur, des ministères, des bureaucrates, des carrières toutes tracées, des destins artificiels, privilégiés. J’ai conservé une copie de la lettre contaminée avec une potion gazeuse. Le texte comporte des mots-clés qu’il répétait lors de vos entrevues. Le fruit de votre conditionnement et la manière de le réactiver. La potion déclenchait l’abaissement des défenses et les mots vous soumettaient à ses ordres. Il a commis une erreur. Cruciale, fatale. Il a réclamé un service ponctuel en contradiction avec vos convictions profondes, avec votre envoûtement initial et la belle mécanique s’est fissurée. Je dis bien : fissuré. L’ensorcellement n’est pas rompu. Il suffirait que je relise la lettre en omettant l’exigence à propos de Rosier et Nott et vous replongeriez dans le brouillard.
— Oh… Je… J’imagine que je… vais payer, pour tous mes crimes. Être renvoyée et passer devant le tribunal.
— Non, Émilie, trancha Agathe.
C’était la première intention de la directrice mais Hercule avait parié sur un réveil après le forçage par Impero. Le Belge prenait un risque énorme, car le sort impardonnable était d’une perversité absolue. La victime obéissait tout en étant consciente. Elle n’oublierait rien après exécution et même en usant de Veritaserum, il était presque impossible de distinguer les actes intentionnels de ceux contraints. Pour le garçon, l’exclure revenait à la condamner à mort en lui peignant une cible dans le dos. C’était se substituer à la justice sorcière et ce n’était pas la mission de l’Académie. La traîtrise de l’adolescente n’avait pas été diffusée dans l’établissement, ni auprès des élèves, ni du personnel. La version officielle, c’était un accès de rage signé Umbelina. Le motif invoqué par la Portugaise ? Sentant une tension entre la plus puissante sorcière et Jo Alonzo, la sœur de Jacques aurait signifié son intérêt pour le sorcier aux doigts d’or, suscitant une réaction démesurée de la championne de Quidditch, enfermée au cachot pour sa sécurité et celle des étudiants. Seuls Umbelina, Hercule, Émilie et Agathe connaissaient la vérité.
— Mais… Comment… pouvez-vous… ne pas me livrer ? murmura la jeune fille.
— Parce que vous êtes une victime. Je l’espérais. Je cherchais une preuve. Il y eut la rencontre dans la grotte, cet été, relatée par votre frère, témoin de la scène.
— Il a… Mais comment ? Sachant que c’est ton ami, j’ai fouillé sa mémoire à plusieurs reprises.
— Dès la fin du récit, je lui ai lancé un Oubliette. Vous étiez susceptible de l’assassiner, tout comme vos parents.
— Jamais je n’aurais…
— Dans le doute, j’ai préféré ne prendre aucun risque.
Agathe reprit la parole et expliqua comment elle allait enrober l’histoire.
— Pour la disparition de ton mutisme, l’explication fournie sera la même que celle de l’Occlumancie d’Hercule. Le coma aura débloqué le langage. Selon le docteur Beauxbâtons, tu es dans un tel état que tu ne pourras pas reprendre les cours avant la mi-juin. L’année scolaire est terminée pour toi. Il n’est pas certain que tu puisses prendre part à tous les examens. En accomplissant quelques devoirs notés, ta moyenne actuelle, excellente, devrait résister à l’érosion fatale.
— Vous… me recevrez l’année prochaine ?!
— Oui. Tu devras respecter deux conditions.
— Lesquelles, Madame ?
— D’abord, ton comportement devra être exemplaire. Ensuite, Hercule sélectionnera des informations pertinentes, plausibles, vérifiables, en fonction des courriers que tu recevras et auxquels tu ne toucheras pas. Sans lire, sans rencontrer le personnage, tu transmettras les éléments. C’est en lui laissant croire qu’il te tient toujours sous sa coupe, que tu vivras.
— Je vous assisterai, je vous fournirai des informations et des réponses, des justificatifs. Par exemple, une inspection surprise a eu lieu et vous avez dû détruire le Veritaserum pour ne pas tomber. Ensuite, j’observerai à la loupe les réactions de votre commanditaire.
— Tu… sais qui il est ?!
— Mes soupçons sur son identité sont colossaux.
Les médicomages intervinrent et prièrent le duo directrice-élève de laisser la patiente se reposer après l’avoir saturée de potion contre la douleur. Alphonse prétendait que la jeune fille, sorcière, aurait dû être évacuée sur Bonpied mais Alfred l’avait convaincu de renoncer, voyant à quel point Hercule insistait pour qu’elle demeure dans les murs du centre de soins. Le père d’Eugénie soupçonnait une excellente raison.
Dans le couloir, Agathe décida qu’il était temps de libérer Umbelina et de prononcer un discours au déjeuner. Annoncer un effet miraculeux du coma sur la fille Boulanger, c’était un bobard facile à faire avaler. En revanche, justifier la libération de la Portugaise serait plus ardu.
Hercule arrangea un rendez-vous entre Jo et Umbelina afin qu’ils percent les abcès et qu’ils se débarrassent des non-dits. Il eut lieu après le déjeuner, juste avant que les entraînements de Cogne-Cognard ne débutent. Jo avoua qu’il ne parvenait plus à éprouver de sentiments pour la demoiselle qui, selon lui, n’avait plus grand-chose en commun avec sa princesse stratosphérique et hardie. Il avait la trouille qu’elle s’en prenne à lui et avait prétexté sa majorité pour se défiler, s’abriter derrière la loi. Il s’excusa de l’avoir blessée. Le Scrutoscope d’Hercule se tint tranquille lorsqu’elle annonça, de but en blanc, avec froideur, son intention de passer la journée du premier avril avec Sebastian Da Oliveira. La vraie Umbelina, intransigeante, rancunière, incapable de pardonner la blessure profonde, répondait de la bergère au berger. Elle attaquait sur un défaut repéré chez Jo : sa jalousie. Elle se manifestait parfois par de discrètes mais piquantes remarques. Le souci, c’est qu’à ne pas vouloir enterrer la hache de guerre, la demoiselle réactiva le rejet du garçon.
— Mais tu fais comme tu veux. Tu as le droit d’occuper ton temps libre à ta guise. Avec Sebastian ou toute autre personne. Tu prends tes dispositions ; je prendrai les miennes. D’ailleurs, je crois que Rosa n’a pas encore choisi comment elle occuperait la journée sans adulte.
— Ce sera sans toi. Tu es majeur. Tu ne pourras pas rester à l’Académie. C’est la loi sorcière, le règlement de l’école.
— En effet. J’irai sûrement à l’hôtel La Coquecigrue huppée.
Il s’agissait de l’établissement le plus prestigieux de Bourg-Enchanteur.
— Et comme le 1ᵉʳ avril tombe le jour de sortie des étudiants de quatrième année, elle pourra m’y rejoindre. Je compte l’inviter à déjeuner.
— Tant mieux ! s’agaça Umbelina. Amusez-vous bien !
Elle leva le camp alors que le Belge dévisageait Jo en levant les yeux au ciel. Elle rejoignit le stade au pas de course.
— Par le signal de Botrange ! Jo ! C’est votre manière de faire la paix ?
— Quoi ?! Je me suis excusé !
— Elle est meurtrie, Jo. Elle souffre de votre rejet et, à la première occasion, vous lui en resservez une louche ! Vous n’êtes pas croyable !
— Où vas-tu, Van Betavende ?
— Tenter de colmater la voie d’eau avant que le navire ne sombre !
Le Belge se lança à la poursuite de la sportive, mais elle avait une longueur d’avance et il jouait toujours au boiteux avec sa canne, histoire d’entretenir une rumeur de faillibilité. Lorsqu’il fut dans le stade, elle était déjà dans les cieux, sur une monture Dornier, à prendre de la vitesse, à enchaîner les tours, les virages au-dessus du domaine, flirtant avec les limites de la force centrifuge. À ce jeu-là – faire la sourde oreille –, la Portugaise était aussi une championne. C’était sans compter sur la ténacité du Belge.
Il effectua des calculs, mesura sa vitesse, nota les points de décélération. Il repéra le point précis où la célérité chutait le plus et transplana avant qu’elle ne déboule. Il atterrit sur le balai et se rattrapa à ses épaules.
— Tu es dingue ! hurla-t-elle, corrigeant l’embardée amorcée.
— Cela m’arrive. Vous allez m’écouter, à la fin ! Que cela vous plaise ou non !
— Quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Ralentissez, pour commencer ! Que je cesse de m’égosiller.
— D’accord.
Elle adopta une allure de sénateur, plafonnée à 50 km/h.
— C’est mieux. Ce soir, au pavillon Gerbera, nous demanderons au Sondeur de déplacer nos chambres afin qu’elles soient contiguës et qu’elles communiquent par une porte. La configuration adoptée par Valentine et Sidonie.
— Pourquoi ?
— Pour que je veille sur votre sommeil. Mon Scrutoscope fera office d’alarme. Le yokai vous a poussée à des extrémités de jour. Je le soupçonne de commettre son travail de sape la nuit.
— Ah…
— La cohabitation vous pose-t-elle un problème ?
— Question intimité…
— Sigrid s’en est accommodée durant deux mois. Vous vous y ferez. Je veux pouvoir utiliser mon sort si Otakemaru se manifeste pendant votre sommeil. Il agit à distance. Sa puissance est amoindrie. Makoto n’a pas cette chance.
— Tu sais que j’ai du mal à admettre que…
— C’est le principe de la manipulation. Elle est insidieuse, indolore, incolore. Umbelina, vous avez des rêves ambitieux, de grandeur, d’exploit, en rapport avec votre nature princière bafouée. Une Née-Moldue qui veut prouver au monde que sa valeur est immense. Otakemaru joue sur ces leviers naturels. Ses manœuvres glissent comme un rouleau de parchemin entre les serres d’un hibou postal.
— Hum…
— J’ai une tâche à vous confier. En journée, je veux que vous vous chargiez de la sécurité d’Emma Bréguet. Vous, en priorité.
— Pourquoi ?
— Pour vous donner un but louable et pour effaroucher ceux qui cherchent des secrets chez notre jeune recrue. Soyez la meilleure protectrice dont elle puisse rêver.
— Et pour le 1ᵉʳ avril ? Je reste ici, je ne me rendrai pas à Bourg-Enchanteur. Mon histoire avec Sebastian, c’est du flan. En plus, il en pince pour Linda.
— Le premier avril, je ne serai pas là.
— Tu seras à Bourg-Enchanteur. Notre clef fonctionnera ce jour-là.
— Non.
— Tu vas te carapater ?
— Oui.
— Une mission ?
— Très importante. Je voudrais qu’elle aboutisse et que je fasse mentir nos voyants à propos d’Ambroisine Fordecafé.
— C’est en lien avec ton histoire des 1500 formules médicales ?
— Oui. Je tiens une piste sérieuse.
— Elle ne se doute de rien, pour le Felix Felicis ?
— Je suis sûr qu’elle a compris. Elle sait que cela ne fait que reculer l’inéluctable. Or, je veux changer cette fatalité. Voulez-vous bien… ?
Elle amorça la descente et se posa en douceur. Elle concéda que les idées du garçon valaient le coup d’être mises en œuvre. Elle cohabiterait et renforcerait son esprit, jusqu’à ce que le Fléreur d’Emma vienne se frotter dans ses jambes.
Le Sondeur réussit le tour de force de décaler la chambre d’Emma, grâce à un emplacement vide. Collée au domaine de bois et papier du Japonais, l’espace fut comblé par l’univers aérien d’Umbelina. Le nid dans lequel la Portugaise avait pour habitude de dormir, fut transféré dans le poste de commandement du Nautilus et fixé à la paroi accueillant le bureau du locataire. Une échelle adossée au bureau permettait de grimper dans le couchage. Ainsi, Hercule pouvait entendre le Scrutoscope posé sous la couche de la jeune fille et voir la fumerolle noire se manifester pour reprendre le contrôle. Une porte de communication fut ouverte dans la cloison au niveau des servitudes. Umbelina trouva les aménagements du Belge judicieux et apprécia l’univers métallique, moderne, à vingt mille lieues de la nudité des premières semaines.
La cohabitation débuta sous les meilleurs auspices mais, dès la première nuit, le détecteur de magie noire se mit à vrombir. Hercule ouvrit les yeux et discerna la noirceur à la faveur d’un Feu Éternel laissé en veille. Benben eut tôt fait d’y mettre bon ordre ; la princesse ne se réveilla même pas lorsque le charme fut jeté pour repousser le maléfice. Au matin, incrédule, elle constata que le Scrutoscope avait tourné avec une telle vitesse qu’il avait rayé le métal du meuble. Alors qu’elle visitait les deux autres pièces de l’étage – la dernière était réservée au Belge –, elle remarqua une autre étrangeté. Une loupe magique lisait les pages d’une encyclopédie des potions, sans assistance et en silence. Intriguée, elle questionna le garçon. Il lui exposa la mutation engendrée. Elle se souvint avoir raillé l’invention. Il prit la loupe, interrompant le processus d’acquisition de connaissances et lui fit une démonstration probante. Elle prit une claque dans le sens où elle eut la sensation de dialoguer avec une intelligence sorcière.
Les plans d’un submersible la passionnèrent. Elle admit que le garçon avait raison d’imaginer un moyen de navigation au lieu de fabriquer une tenue plus grande. Le créateur attendait la livraison de métal pour réaliser une version miniature du sous-marin.
— Miniature ? Pourquoi pas la taille définitive ? Il fera… dix mètres pour un diamètre de 250 centimètres, c’est ça ?
— Le submersible de moins d’un mètre, conçu à partir de deux plaques d’acier, une de 2 millimètres et la seconde de 5, pèsera 31 kilos, à vide et hors machinerie.
— Oh ! Pourquoi est-ce si lourd ?
— Parce que c’est de l’acier, ma chère. Obtenu pour un coût raisonnable. Le titane, utilisé pour la tenue d’exploration, serait une merveille de résistance et de légèreté. Pour l’acquérir, il me faudrait débourser près de 500 Gallions pour une qualité médiocre. Il faut que je puisse transporter l’appareil jusqu’au lac souterrain, assez vaste pour les tests.
— Mais où fabriqueras-tu le modèle à l’échelle 1 ?
— Pas dans cet atelier. Du moins, pas tant que je n’aurai pas résolu un mystère aussi vaste que celui des potions à effet permanent.
— Tu es… fou ! T’attaquer à de pareilles montagnes, c’est…
— Bien moins hardi que taquiner l’espace avec un balai. La plus haute des montagnes culmine à 8800 mètres. Qu’est-ce donc, comparé à 60 000 pieds ?
— Vu comme ça… Euh… Dis, demain, pour la sortie à Bourg-Enchanteur, la RATP est toujours en grève. Le carrosse est en cours de restauration chez Delacour, grâce à un don anonyme. Tu crois que les professeurs vont nous faire transplaner ?
— J’en doute.
— On pourrait utiliser le raccourci dans l’appartement du docteur Beauxbâtons ?
— Rosier et Nott seraient ravis d’apprendre qu’il est possible de créer des raccourcis spatiaux. Je n’ose imaginer ce qu’ils feraient de cette information.
— Zut ! Mauvaise idée. Sinon, tu sors par le coffre à lunettes astronomiques, tu transplanes jusqu’à la gare de Transportation, tu détournes le module 30 places. Voilà que je gamberge des plans eugéniesques ! Qu’est-ce qu’elle me manque !
— Oui…
— Désolée.
— Ne le soyez pas. Je me console en me disant qu’il ne reste que quatre mois. Je suis impatient.
— Moi aussi. Pas pareil, mais tu comprends. C’est quoi, ce plan ?
Elle désignait une arche de trois mètres de diamètre.
— J’essaie d’imaginer un raccourci comme celui menant à Bourg-Enchanteur.
— Cela doit exiger des quantités fabuleuses d’enchantement. C’est comme une armoire à disparaître mais sans la porte qui se ferme et déclenche le transfert. Plutôt comme la porte de papier dont Shin a parlé. Sauf que nous, c’est un brouillard qui masque la destination.
— Un brouillard… Il existe des sortilèges pour créer des fontaines infinies. On peut y adjoindre une brume pour un effet visuel plus esthétique. Aquanebula…
— Fons Nebulae, répliqua la Portugaise.
— Exact. Au Japon, c’est très utilisé. Un charme permanent. C’est ce genre de brouillard qui est traversé lorsqu’on s’introduit dans leur quartier magique.
Il cessa de parler, basculant dans son palais mental.
« J’ai peut-être traité le problème à l’envers en quémandant des informations sur les miroirs liquides du restaurant. Je dois questionner Johannes sur la naissance du quartier magique nippon et sur les moyens mis en œuvre ailleurs, dans le monde. Deux arches communicantes. Je n’ai besoin de rien d’autre. »
La jeune fille était sortie prendre sa douche, consciente que l’absence de son colocataire pouvait s’éterniser. Il annota le plan avec la mention « rideau de brouillard et envoûtement classique ». S’il misait juste, il serait gagnant. Sinon, il finirait dans les limbes.
La chance joua pour les étudiants : la grève prit fin le jeudi soir. Le lendemain, le vendredi 4 mars, ils purent profiter de leur après-midi, comme prévu. Agathe autorisa la sortie d’Umbelina à condition qu’elle soit chaperonnée par Sigrid et Hercule. Après un excellent repas à la Fourchette d’or, le trio se rendit au DAG pour consulter le solde de leur coffre. Hercule crut à nouveau être victime d’une hallucination auditive. Il comprit avec plus de facilité en voyant quatre clients ressortir avec des sacs de Tergeo de l’annexe Gentil & fils. Dans le même temps, un acheteur repartit avec un ensemble d’ampoules à quartz, vendu avec son câblage et l’interrupteur envoûté, afin d’éclairer la vitrine de son atelier de faïencerie animée. Une femme craqua pour une lampe de bureau vert, moderne, dépourvue de Feu Éternel. L’employé, inconnu du tandem d’enquêteurs, enchaînait les ventes. L’annexe était une idée fructueuse.
Umbelina fut sidérée qu’Hercule puisse consulter son compte bancaire.
— Il ne s’agit pas de mon compte belge, ouvert à ma naissance, ma chère. Celui-ci est inaccessible. Gérôme Prunellier s’est porté caution pour l’ouverture d’un coffre à Pasdelazare.
— J’ignorais que c’était possible pour les étrangers. Au Portugal, c’est un vrai cirque. Le ministère détient tous les fonds et fait office de banque. C’est archaïque. Il n’y a pas de coffre individuel, il n’y a qu’une personne employée pour gérer la population de 600 âmes et l’accord d’un crédit ne fait pas partie de ses attributions.
— Et c’est comme ça que les ⅔ de la population ouvre un coffre chez le voisin espagnol, compléta Hercule.
— Déjà, je n’aime pas trop l’idée d’avoir notre argent chez les Espagnols. Banquier, c’est un métier à part entière. Un employé du ministère n’a pas toutes les qualifications pour l’exercer. Comme il y a plein de Gobelins au centre de soins, je vais les interroger pour savoir ce qu’il faudrait pour créer une succursale à Lisbonne. D’autant que mes compatriotes vont être tentés de vider leurs comptes espagnols depuis l’élection de la nouvelle chambre ibère. Ces salauds de suprémacistes ont enlevé cinq sièges sur dix. Suàrez va durcir le ton.
— La succursale bancaire pourrait s’intégrer dans la zone commerçante prévue près du quai de Transportation. Je me demande quelles sont les conditions pour l’ouverture d’une banque gobeline.
— Comment ça ?
— Prenez l’exemple de l’Allemagne. La population sorcière la plus nombreuse d’Europe et la banque la plus proche se trouve en Suisse, l’une des plus petites nations. Ce n’est pas un problème de régime politique. Jusqu’à l’arrivée de ce maudit Grüber, l’Allemagne était sûre. Qu’est-ce qui détermine leur choix si ce n’est pas la taille du pays ou sa gouvernance ?
— Les mines d’or, d’argent, à proximité ? proposa Sigrid.
— Il y en a en Allemagne et en Espagne. En France, elles sont miséreuses. En Belgique, les Moldus prospectent dans les rivières ardennaises depuis 1875 mais le rendement est si ridicule que c’est en voie d’abandon. Pourtant, les Gobelins sont implantés à Bruxelles, au ministère. Il s’agit de la banque Pegels. 1
— La nature du sous-sol à percer pour aménager les coffres ? suggéra Umbeijo.
— C’est une hypothèse qui se tient ! Paris, Madrid, Zurich, pour ne citer que ces cités, sont bâties sur des roches sédimentaires, du calcaire avec des fossiles. Creuser n’est pas insurmontable et c’est solide. En revanche, à Berlin, c’est sable et argile. Forer, c’est comme plonger un couteau dans du beurre mou mais tout s’écroule. Aucun socle rocheux. Un cauchemar.
— À Lisbonne, c’est du gypse, du calcaire. Comme à Paris.
— Un bon point. En ce qui concerne Pasdelazare, pour y ouvrir un coffre et y déposer vos gains, le fruit de votre travail, les montants offerts par vos mécènes, il faut une mise de départ de 100 Gallions et un adulte qui cautionne. Un professeur ferait l’affaire. En théorie, un élève majeur le peut.
— Ah… lâcha-t-elle, perdu dans ses pensées tristes, avant de se raccrocher. Où va-t-on, maintenant ?
— Chez Baz’Repair. Tenu par le père d’Elvira.
Dans le magasin où tout se réparait, Hercule acheta tout le stock d’aimants. La razzia opérée par le garçon amusa le vieil homme que les jeunes filles trouvèrent passionnant, charmant et excellent conteur. Quand il apprit l’identité d’Umbelina, il lui demanda si elle accepterait de signer un balai Dornier. Elle s’en réjouit, assurée que la vente se ferait plus vite.
Il y eut ensuite un passage chez Grosgrain où le trio put s’adonner à la dégustation d’excellents arabicas, accompagnés par quelques biscuits à la cannelle et à la moutarde. Dans une alcôve, à l’abri des regards et des écoutes, Hercule tint à partager une information avec Umbelina, en signe de confiance rétablie après avoir été malmenée.
— Pouvez-vous me citer les façons de sortir de l’Académie, en douce ?
— Bien sûr ! Il y a le tunnel sous le coffre aux lunettes astronomiques, celui partant de l’armoire du docteur Beauxbâtons, le bain de soufre d’Urtica que tu as mentionné, une fois. Il y a les raccourcis pour Mahoutokoro et Uagadou. Je les classe hors catégorie, pas très pratiques pour aller faire un tour dans les parages ou rejoindre la Méditerranée. Après, il y a le lac souterrain qui débouche en aval de la Rivière Enchantée. Et le cours d’eau lui-même, à condition d’être en tenue de métal. Si tu poses la question, c’est que tu en as dénichée une de plus, non ?
— Pas exactement. Il s’agit d’un raccourci, comme ceux du carrousel.
— Oui ?
— J’en ai créé un.
— Quoi ? Comment ? Pour aller où ?
— Comment, c’est complexe. Où, à la ferme de Patxi Sallaberry.
— Tu sors souvent ? Tu fais quoi ?
— Différentes activités. L’une d’elles pourrait vous convenir.
— De quoi s’agit-il ?
— Non loin de la ferme de Patxi, il y a un terrain avec un petit étang. Plusieurs hectares. J’aimerais l’acheter mais, étant mineur, je ne peux pas. Je songe donner l’argent à Patxi afin qu’il me restitue la surface dans trois ans.
— Que veux-tu faire de ce terrain ?
— Je veux transformer l’étang qui a plutôt l’air d’un marigot en un véritable petit lac, profond d’au moins 20 mètres.
— Comment ? Avec des pelles ?
— Non, avec une baguette et des sortilèges bien choisis.
— On ne peut pas pratiquer la magie hors du château avant 17… Oh ! Tu sais produire l’exception ?
— Avec nos enquêtes, c’était indispensable. À l’Académie, je la retire, par sécurité.
— Et le raccourci ? Il se prend où ?
— Dans ma chambre, à l’étage.
— La pièce secrète. On commence quand ?
— Vous êtes intéressée ?
— Ah oui, alors ! Comment je veux !
— Demain après-midi, si vous voulez.
— On lancera des Defodio pour creuser ? Des sorts de lévitation ?
— Pas seulement. Vous allez pouvoir remodeler une partie du paysage. Vous allez vous régaler.
— C’est quoi le but du lac ?
— Pour la faune et la flore aquatique. Et pour un autre projet.
— Le sous-marin ! En grandeur nature ! C’est ça ?
— C’est l’idée. Créer un sanctuaire pour les créatures comme des Strangulots.
— Tant qu’il n’y a pas de Spongues ! Sales bestioles ! jura Sigrid.
Umbelina pouffa de rire et eut des étoiles dans les yeux. Hercule fut certain que cette tâche était ce qui lui fallait. Un but titanesque. L’après-midi tira trop vite à sa fin. Une fois de retour à l’Académie, presque de façon machinale, Hercule commit une halte au courrier. Il y découvrit une lettre de Gervais Delacour.
« Hercule,
Voilà deux mois que je n’ai plus une seule nouvelle de ta part. Depuis ton refus explicité de produire des baguettes. Plus un mot et ça me déçoit. Je ne grappille rien du côté de Roxane avec qui tu n’as pas tissé de lien depuis la rentrée. Je n’ai droit qu’à quelques banalités de Sidonie parce que sa chambre se situe à quelques mètres de la tienne au Gerbera.
Je sais que tu m’en veux de t’avoir parlé vertement à Noël. Je ne tolère pas qu’on me dise comment agir avec Jeanne. Je suis dans mon droit, surtout sous mon toit, pour lui préparer l’avenir qu’elle mérite. J’ai noté qu’elle a fait des progrès, qu’elle est moins dispersée. Pas seulement dans les domaines enseignés par ses tutrices, madame Rodriguez et ta mère – j’imagine que tu es au courant –. Jeanne a, à plusieurs reprises, montré des facilités, des capacités qui ne sont pas au programme des deux femmes. Es-tu derrière ces avancées ? Comme je voulais m’assurer qu’elle ne me cachait rien de secret, j’ai tenté un médiocre Legilimens qu’elle a paré avec un Protego efficace. Tu serais fort aimable de me dire si tu lui as enseigné et comment. J’attends ta réponse rapide.
Cordialement.
G.D »
Hercule ne fut pas surpris par le ton corrosif de la missive expéditive. Il n’y répondrait pas. Jamais. Où se trouvaient les excuses pour l’avoir expulsé comme un malpropre ? Nulle part ! De la suspicion sur l’origine des apprentissages de Jeanne ? Au bout de six mois d’enseignement clandestin ? Gervais ferait un piètre enquêteur. Lui donner des nouvelles ? Qu’il se contente des miettes offertes par Sidonie. Il ne lâcherait rien. Pas un pouce de terrain.
Il roula le parchemin, prit une plume et un peu d’encre, inscrivit le nom de Jeanne Delacour et posa 5 Noises pour l’oiseau postal. Ainsi, Jeanne saurait à quoi s’en tenir. Il fouilla dans son casier et se désola. Agacé, il se réfugia à la ménagerie magique et prit soin des bêtes en slalomant pour éviter Flèche, dans ses pattes, à l’affût de nourriture facile.
La veille, en Duel aérien, tous les protagonistes redoutaient un débordement fatal de Umbelina. Ils en furent pour leurs frais. Elle s’en tint à son rôle de leader, déroula la tactique de défense élaborée par Roland et n’appuya aucun de ses coups. Le samedi après-midi précédent, jusqu’aux alentours de 20H00, Hercule l’avait employée à outrance. Il lui avait permis d’exploser les limites de sa sorcellerie, sans jamais montrer une fumerolle noire, signe de manipulation. Ses capacités étaient ahurissantes. Alors que le garçon s’évertuait à choisir les sorts adéquats pour mouvoir les roches, la Portugaise arrachait des dizaines de mètres cubes de terre et de roche mêlée, à la seule force de tornades. Son Defodio d’une puissance redoutable avait taillé de larges tranchées comme si elle possédait la force d’engins mécaniques moldus. Peu avant de quitter le chantier, elle s’était déchaînée pour soulever des monceaux de neige, soufflée comme des bougies d’un gâteau d’anniversaire, volant au milieu de la tourmente.
La nuit suivante avait été paisible, sans menace. Hercule l’avait guidée pour ses travaux, ayant constaté qu’elle s’était effondrée dans toutes les matières, à l’exception de M.E.S, les duels et la politique sorcière. Une fois encore, si Hercule ne lui en avait pas fait la démonstration mathématique, elle n’aurait pas eu conscience de la dégringolade scolaire. C’est le professeur Racine qui, face à sa chute, l’avait conjurée d’accepter toutes les aides à sa disposition, à commencer par celle de l’élève vedette, cette année. D’autant plus que le Belge bouclait ses travaux annuels avec deux mois d’avance.
Dune mit à profit les deux heures d’Arts magiques pour faire un point sur les projets de ses élèves, en lien avec le minéral. L’enseignante était très fière de la débauche de travail d’Adèle Fenouillas. Son miroir, baptisé Animafaciem, reflétait celui ou celle qui se mirait, sous son meilleur jour. L’idée était que Juliette Pasteur puisse enfin se regarder, même sans avoir avalé une potion. Les tests entrepris par ses camarades, volontaires, montraient parfois des résultats surprenants et trahissaient un manque de finalisation.
— Pouvez-vous défiler devant Animafaciem et vérifier, de visu, ce qui paraît plausible ou trop fantaisiste ? Qui veut se prêter au jeu ? Hercule ?
— Volontiers.
Le Belge se planta devant la psyché ovale, haute d’un bon mètre, incrustée dans un cadre en bois sculpté, fourmillant de créatures chimériques. Adèle avait soigné l’esthétique de sa réalisation. Hercule apparut vêtu d’un costume moldu crème, avec un gilet, une lavallière et une pochette jaune citron. Coiffé en arrière, il arborait une moustache très travaillée, en forme d’accolade, {, renversée de 90 degrés par la gauche. Il tenait une canne laquée étincelante.
— Waouh ! Quelle élégance ! s’exclama Laurine. Mode très chic.
— C’est une réussite, commenta Dune. Le reflet te convient ?
— Comment ne pas apprécier…
Shin confirma qu’il avait vu, avant d’arriver à l’Académie, leur camarade dans un rêve prémonitoire, sous cet aspect. Surtout la moustache. Le Japonais, posté devant le miroir, apparut avec une robe noire et une épitoge d’hermine. Hercule l’avait plutôt imaginé avec un kimono de soie, brodé de fils d’or, une baguette d’érable plantée dans ses cheveux.
— C’est curieux, Professeur. Je me destine à être avocat-poète mais ces attributs sont ceux d’un magistrat moldu français.
— Il y a peut-être confusion dans l’enchantement entre le meilleur aspect et la meilleure situation, ou le sentiment de vocation.
Sigrid défila à son tour. Maquillée comme une Moldue, cheveux courts, avec une mèche violette, elle portait un costume masculin lui donnant l’allure d’une femme d’affaires. Hercule lui trouva une classe folle, telle qu’il en avait perçue chez feue madame De Bourgmestre.
Lorsque ce fut au tour de Valentine, elle apparut nimbée de lumière, auréolée et dotée d’ailes aux plumes blanches et soyeuses. Si le rendu était somptueux, il était pur fantasmagorie. À moins qu’elle ne considère le statut d’ange comme le plus enviable, il y avait un défaut dans la fonction réfléchissante. Laurine se planta devant la vitre au tain d’étain et de nitrate d’argent. Rien ne changea.
— Professeure… Il ne fonctionne plus.
— Non, non, coupa Hercule.
— Comment ça ?
Il haussa les épaules, sourit et se contenta d’un mot :
— Parfaite.
— Oh !
Le garçon ricana. Dune abusa du détournement d’attention pour se mirer. Son reflet n’apparut point. Elle put préciser les confusions et prodigua des conseils.
Tout à tour, les autres élèves présentèrent leurs projets. L’avancement allait de « à peine entamé » à « terminé ». Laurine, au début de l’année scolaire, avait émis le souhait de réaliser une boule de cristal capable de lire les pensées. Elle avait revu ses prétentions à la baisse. Son joyau de quartz se contentait d’imprimer en lettres de feu un conseil du jour à qui en effleurait la surface. Elle avait mis tant d’amour et de magie dans sa création que les conseils paraissaient faire écho dans l’esprit de ceux qui s’enhardissaient à consulter. Hercule s’intercala trois fois dans le flot de consultants, pour le mettre en défaut. Il récolta un triplé de « Aïe confiance ».
Si le travail de Laurine était presque achevé – elle devait créer un bel écrin ou un socle ouvragé –, celui de Valentine était au point mort. Bien que Sidonie Delacour lui apporte son aide, le miroir du télescope était toujours incapable de reconnaître la moindre constellation. Joop de Vries avait connu un peu plus de réussite que la Suissesse : son couteau au manche en corne incrusté de pierres fines, supposé illuminer les minéraux selon la magie analysée, l’envoûtement jeté sur un lieu ou un objet, était terminé mais ne réagissait pas comme prévu. L’allumage coloré était effectif mais anarchique.
Observant le poignard, Laurine trouva une ressemblance frappante avec celui d’Hercule.
— Vous avez l’œil, concéda l’enquêteur. Joop, avez-vous utilisé un modèle pour créer le vôtre ?
— Oui. Un modèle de la Coutellerie du Roy, à Bruxelles. Il est capable de ces prouesses. Il vaut 199 Gallions et son manche est en véritable corne d’auroch. Il est dans l’échoppe depuis des siècles. J’ai cherché dans plusieurs fermes, avant de trouver une corne de vache qui soit la plus proche.
— La Coutellerie du Roy. Tenue par la famille Cielen.
— Comme ton ancêtre, souligna Laurine.
— Tu as des Cielen dans ta famille ? Moi aussi ! pavoisa Joop.
— J’en ai aussi. Avec Hercule, nous sommes de lointains cousins, renchérit Laurine. Nous avons de grandes chances d’être apparentés, Joop.
— Professeur…
— Oui, Hercule ?
— Comme j’ai terminé mon projet, je pourrais aider Joop et Valentine. Non ?
— Je vois plusieurs raisons de m’y opposer, coupa-t-elle. D’abord, contrairement au cours d’Adaptation & Invention du professeur Racine, j’ai demandé un travail personnel et non collectif. Ensuite, je te soupçonne d’être déjà très occupé, à fabriquer, à enseigner. Enfin, chaque élève devra, en Arts magiques, me présenter sa réalisation, ses possibilités, les difficultés rencontrées, les solutions utilisées pour les contourner. Si tu résous les embûches des uns et des autres comme tu as surmonté les tiennes – je sous-entends grâce à l’intelligence sorcière –, personne ne sera en mesure d’expliquer. Ta technique n’est comprise que de tu-sais-qui, ajouta-t-elle en désignant le miroir d’Adèle destiné à Juliette.
— Un conseil de lecture ?
— Pas plus que ça.
— Bien, Professeure.
— Tu disais avoir achevé ton travail. Où est-il ?
— Dans ma chambre. Il… s’enrichit de connaissances.
— Lors de l’examen, j’amènerai plusieurs ouvrages. L’un d’eux sera sélectionné. Tu feras ingurgiter quelques pages à…
— Memoleg.
— … et je l’interrogerai. Je vois que tu travailles sur un autre sujet.
Hercule avait amené sa dernière nouveauté : un submersible d’environ 80 centimètres de long et d’un diamètre de 200 millimètres. Il comportait toutes les subtilités d’une authentique machine moldue : une coque avec une paroi extérieure fine et une intérieure plus épaisse. La zone comprise entre les deux parois, nommée ballast, se remplissait d’eau par les évents situés à l’avant et à l’arrière afin de plonger. Un système d’hélices intérieures chassait l’eau pour refaire surface. Une hélice double, dotée d’un gouvernail et d’une barre de plongée, reliée au quartz contenant les enchantements primaires par centaines, propulsait la miniature.
— Il fonctionne à la voix. En surface, ce n’est pas un souci pour le manœuvrer mais sous l’eau, il faut que je m’immerge avec un Têtenbulle pour le commander. Mes ondes sonores ont besoin d’air pour se propager. Si j’avais les moyens d’en fabriquer un plus gros, de dix mètres, je serais à l’intérieur et mon quartz envoûté serait à l’écoute de mes instructions.
— La chambre d’Hercule, au Gerbera, est comme ça. C’est comme l’intérieur du Nautilus de Jules Verne, ça bouge, ça donne même le mal de mer, se réjouit Valentine alors que son Patronus prédictif se matérialisait sous la forme d’un coffre-fort ouvert, rempli d’un monceau de Gallions.
— Il te servirait à quoi ? questionna Joop.
— J’inviterais des sorciers à découvrir le monde sous-marin et ses merveilles.
— Mais comment ? Avec un périscope ?
— Non. L’usage du verre dans un sous-marin pose plusieurs problèmes. La pression de l’eau exercée sur les matières mais aussi une réaction chimique où des échanges entre eau et verre ont lieu, fragilisant le matériau. Je pourrais placer des miroirs sur la coque, les jumeler par Protéiforma et permettre aux passagers d’observer sur les éléments jumelés les vues sous-marines, en toute sécurité. Mais il y aurait usure prématurée ou casse. 2
— Alors ?
— Regardez à l’avant, dans la sphère et sur les côtés.
— Il y a des hublots. C’est du verre. Je ne pige pas.
Hercule proposa de faire apparaître un grand bac qu’il remplit d’eau. Puis, il fit léviter le submersible, se jouant de la quarantaine de kilos de l’ensemble. Il le déposa sur l’eau où il s’enfonça à 90 %.
— Bon, il ne coule pas, se marra Joop. OR+ pour toi ! Le verre tient le coup parce que la pression vaut une atmosphère terrestre, si j’ai bien retenu les cours ?
— Bien vu, Joop ! Maintenant, soulevons l’appareil et posons-le sur la table. Observez la coque puis les hublots.
— Le verre est sec !
Hercule livra les explications sur la fonction des aimants devant les élèves ébahis. Pressentant leur demande, Dune accepta de terminer le cours devant le perron du château en générant un bac de quatre mètres de côté et d’un mètre de hauteur. Elle procéda au remplissage pour la démonstration. Elle ne fut pas si probante, car l’engin rencontra des problèmes de stabilité. L’inventeur révéla qu’il devait mettre au point les caisses d’assiette et celles de réglage afin de compenser les poussées d’Archimède et de recentrer la gravité du submersible, en permanence. Tout était conçu comme le modèle moldu mais sans carburant pour propulser l’appareil. Juste le bon vieux sortilège Circumrota pour entraîner l’hélice.
Après la prestation, monsieur Racine prit la suite avec son cours optionnel. Hercule s’y tailla un joli succès. La palme revint toutefois à Sigrid : la camagique et la lanterne étaient opérationnelles. Elle avait commandé des centaines de mètres de pellicule, élaboré un scénario de moyen métrage et recruté des acteurs et des actrices pour un tournage sur la journée du 1ᵉʳ avril.
En fin de journée, Joop réclama à comparer son couteau avec celui d’Hercule. Le garçon le récupéra dans sa chambre et vint le présenter à son camarade, accompagné de Laurine. Elle se chargea du comparatif, comme si elle était férue d’armes blanches. Elle les plaça en ligne, côte à côte, en vis-à-vis.
— Même forme de lame, même épaisseur. Dimensions rigoureusement identiques. Pour le manche, très peu de différences. Bon choix, Joop. Ton arme est admirablement équilibrée.
— Vous semblez experte, ma chère Laurine !
— Papa possède une pièce dédiée aux sabres, cimeterres, épées, fleurets, glaives, dagues, lances. Il y a même un héritage familial. Le poignard Cielen est… curieux. Le manche n’est pas incrusté de pierres et semble plus lourd. Regarde…
Le couteau lui échappa des mains et tomba sur les graviers. Elle le ramassa.
— Il n’est pas centré. Bizarre… Aucun bruit quand on le secoue.
— L’épaisseur de la corne, proposa Joop. Toi, c’est de l’auroch, du vrai. Plus dense, plus lourd. N’empêche que c’est un bien familial qui a servi de modèle ou qui a été copié à partir de celui de la Coutellerie du Roy. Une pièce de valeur. Il a un pouvoir magique ?
— Je ne crois pas. Du moins, je ne l’ai pas découvert.
— C’est bizarre, murmura Laurine. Il faut que j’en sache plus. J’éprouve une sensation de… fausseté.
— Ah… grimaça Hercule.
— Dans le sens où toute la vérité à son propos n’a pas été révélée. Pas une tromperie, rassure-toi !
Hercule ne put s’empêcher conseiller Joop et de traiter le problème à l’envers. Il devait mettre de côté les écrits d’Agatha Jasper sur l’envoûtement des minéraux et chercher des auteurs décrivant la réaction d’enchantements. Son compatriote le remercia pour le tuyau. Hercule s’attela à ses tâches, dîna et proposa une sortie nocturne à Umbelina, sur le chantier, à la lumière des ampoules de quartz. La Portugaise évacua son trop plein sorcier. Elle souligna la maîtrise grandissante d’Hercule pour les sortilèges agissant avec la terre. Umbeijo parla même de puissance. Au terme d’une longue soirée, l’étang mesurait près de cent mètres de diamètre et atteignait huit mètres de profondeur.
Le premier Gobelin déclaré apte à quitter le centre de soins fut monsieur Tromdur. Son épouse se présenta à la cheminée pour l’assister avec les formalités de départ et s’assurer qu’il n’oubliait rien dans sa valise. Le docteur Dadé lui confia un pot d’un litre d’onguent Ambroisine pour poursuivre le traitement à domicile durant une petite dizaine de jours. Il fut autorisé à reprendre son activité professionnelle. Le Gobelin, d’une nature peu expressive comme ses congénères, serra la main des médicomages, de Rose et des élèves présents ce matin-là, inclinant la tête en signe de respect. Il ne prononça pas une parole et se contenta d’un raclement mouillé, chuinté que les soignants prirent pour une gêne dans la gorge. Le mot de gobelbabil n’échappa pas à Hercule.
« Confiance. Le mot prononcé alors qu’il n’était qu’à quelques marches de la mort. Pourquoi ai-je la sensation qu’il ne s’agit pas que d’un simple témoignage de sa reconnaissance ? »
Le regard du petit homme se fit plus insistant auprès du Belge. Le garçon n’avait pas hésité à mettre sa vie en danger pour forcer le destin. Il suivit son épouse jusqu’à la cheminée après avoir glissé quelques encouragements à ses compatriotes. Ceux-ci le suivirent dans la semaine. Monsieur Kardur garda une séquelle à la jambe droite mais jura que rien ne l’empêcherait de vivre pleinement et d’exercer son métier. Quand les patients reprirent le chemin de la banque, ils y découvrirent quelques révolutions en matière de sécurité.
Hercule se consacra ensuite à ses travaux comme l’achèvement douloureux de son roman. En parallèle, il fit tout son possible pour apaiser les tensions entre Jo et Umbelina. Il suggéra même au Portugais d’utiliser ses fabuleuses encres changeantes pour les intégrer dans des fusées et concocter un spectacle pyrotechnique capable de subjuguer la princesse. Il pourrait le tirer à 0H01 le 2 avril mais le plus spectaculaire serait de concevoir une machinerie pour qu’il se déclenche à 21H00, une fois la nuit tombée, de façon automatique, en lui prouvant que même absent, il pensait à elle.
Le Belge observa dix jours de pause dans l’enseignement auprès de Jeanne. La fillette eut droit à des contrôles inopinés, le soir, alors qu’elle se trouvait dans sa chambre. L’absence de réponse écrite au courrier du père entraîna même un interrogatoire du Belge mené par Roxane, mandatée par Gervais. Elle se révéla aussi obtuse que le père, au même niveau de délicatesse et de lucidité. Hercule la laissa déballer son laïus, griller toutes ses cartouches avant d’éclater de rire et de tourner les talons. Sidonie, missionnée à l’identique, ne se soumit pas au diktat paternel et se contenta de rapporter au Belge qu’elle avait brodé autour de vérités, à savoir : il apportait les cours, les devoirs à Émilie Boulanger, l’aidait, assistait un groupe de volontaires pour qu’il obtienne de meilleurs résultats, arrangeait les affaires amoureuses des Lusitaniens, travaillait comme un fou et inventait des tas d’artefacts auxquels personne ne comprenait rien. D’ailleurs, il n’avait pas touché un morceau de bois depuis des semaines. Comme, en plus, il avait déniché de la littérature utile pour l’envoûtement du miroir de leur télescope, elle ne risquait pas de jeter de l’huile sur le feu. Jeanne, ulcérée par la lettre envoyée par son père, avait elle-même jugé plus prudent de mettre les leçons entre parenthèses. Selon ses propres termes, elle poursuivait une « mission » vitale.
Une dizaine de jours avant la journée sans adulte, Laurine fit irruption dans la chambre d’Hercule et interrompit la discussion qu’il avait avec Umbelina, sereine. Elle salua le garçon. Il était tendu.
— Salut. Un souci ?
— Bonjour, Laurine. Notre indésirable démon a refait une tentative de prise de contrôle, cette nuit.
— Cette fois-ci, j’ai senti Otakemaru. Je me suis réveillée et je l’ai combattu. Hercule m’a aidée. Mon esprit est plus fort. Le démon n’a pas apprécié.
— Bravo ! Eh bien, cette nuit a été mémorable.
— Un cauchemar ?
— Un rêve. J’ai vu ton poignard. Je sais pourquoi il n’est pas équilibré. Puis-je ? demanda-t-elle en tendant la main droite.
Il ouvrit un tiroir du bureau et lui remit. Elle l’empoigna fermement des deux mains et força.
— 400 ans sans fonctionner. Il est… grippé. Zut ! Il devrait se dévisser.
— Voulez-vous que… ?
Hercule s’employa à le faire céder et y parvint. Le manche n’était pas vide. Roulé très serré, un parchemin, réduit par un sort, y avait été logé. Son propriétaire le déplia, lança un Amplificatum et invita Laurine à en prendre connaissance à ses côtés. Il était signé Côme Cielen et relatait une tranche de son existence, les dangers permanents courus à vivre dans un monde moldu, les legs aux petits-enfants, la séparation des biens par sécurité, la poudre révélatrice, le couteau conçu par Robert, son frère, coutelier. Côme, herboriste, n’avait jamais reçu d’enseignement pour devenir médicomage. Il avait rédigé le grimoire, jour après jour, à partir de rêves nocturnes. Il n’avait pas toujours compris ce qu’il écrivait, ignorant même les mots mais, doté d’une mémoire stupéfiante, il avait couché sur le parchemin chaque fruit cueilli durant son sommeil.
— C’est incroyable ! Il a conçu le grand mémo en dernier, sur instruction nocturne. Tu sais, j’ai rêvé d’un coffre noir avec les armoiries de ma famille, peintes en or. Je crois savoir où il se trouve, chez mes parents. Dans le grenier. Euh…
— Oui ?
— Le premier avril, si tout va bien, mes parents seront absents et euh… je voudrais savoir si tu serais d’accord pour que nous y allions à trois.
— Voilà ta mission, commenta Umbelina.
— Oui. Nous avons un objet à retrouver. Trois ?
— Avec Claudio. Il a demandé à passer le premier avril en ma compagnie. J’ai répondu que j’avais une mission. Il avait l’air… désappointé.
— Avec joie !
— Toi et Claudio, fit Umbelina avant d’émettre un sifflement.
Le couteau de Waldo s’anima et s’envola pour se planter dans l’envers du matelas de la couchette d’Hercule. Le garçon passa à deux doigts de se faire transpercer par le poignard volant.
1 Pegels est un terme argotique flamand désignant les pièces, les espèces.
2 Le verre acrylique, plus connu sous le nom de Plexiglas, bien plus résistant, ne sera inventé qu’en 1930.