Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 41 : Sortilège 41 : pour l’éternité
9964 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 14:32
Le verre mou de Laurine fut aussi catégorique que le Patronus prédictif de Valentine et que les pétales de Shin. Consultés à propos du couteau hérité de Waldo et à sa capacité d’évoluer dans les airs, ils affirmèrent qu’une minuscule plume de Globulaire avait été mêlée au sertissage de la lame. Résultat : la dague obéissait aux fréquences des sifflements. Hercule n’eut même pas besoin de prêter une attention soutenue aux révélations des voyants ; il lui suffisait d’observer Jacques, en retrait, en train de jouer au mime dans le dos de ses camarades. Il faisait semblant de battre des ailes, puis encerclait son œil avec son pouce et son index avant de désigner son ventre. L’ocelle du Globulaire, parfois dissimulée dans les plumes ventrales. La démonstration, orchestrée à l’air libre par Bianca, fut épique. Toutefois, ce jour-là, elle fut éclipsée par celle de Sigrid, au cœur de l’amphithéâtre.
Les élèves du cours d’Arts magiques et ceux d’Adaptation & Invention, auxquels quelques curieux bénéficiaires de bouche-à-oreille s’étaient mêlés, envahirent les gradins. Une immense toile blanche, au format 35 millimètres, était suspendue, tendue et lestée, occultant le tableau noir. Les professeurs Racine et Dunne, côte à côte, avaient été conviés à l’événement supposé durer quinze minutes. Jean ne se sentait pas à l’aise dans la salle, bien qu’elle soit pourvue de fenêtres. Le cinéma nécessitait de les masquer de tentures noires, exacerbant son angoisse. Entouré par les étudiants bavards, indisciplinés, pariant sur un incident – trois d’entre eux avaient mis les pieds dans un cinéma moldu et avaient engendré des perturbations –, attentifs aux préparatifs de Sigrid, l’enseignant surmontait sa phobie.
Avant de régler les Feux Éternels au minimum et de plonger la salle dans la pénombre – une demande pour les remplacer par des ampoules à quartz était en cours –, Sigrid livra quelques explications et une mise en garde. Elle décrivit la camagique utilisée pour les prises de vue et produisit une chute de pellicule, un support de la même nature que celui utilisé dans un Magiclic. Elle précisa qu’elle avait commandé les bobines chez Trouvetout, à Paris. Elle parla du délai de développement, du temps et du matériel nécessaires pour faire le montage, de la nécessité d’éclairer avec de la lumière magique en intérieur pour impressionner le film. Lorsqu’elle aborda le chapitre de l’ampoule, elle précisa qu’elle ne fournirait aucun détail sur sa conception puisque son invention faisait l’objet d’un brevet sorcier rétribuant ses concepteurs ainsi que l’Académie. Dune l’interrompit.
— Les inventeurs sont Sigrid et Jacques. Sigrid cède les gains à l’Académie.
— Pas moi, ajouta Jacques. Je consomme beaucoup plus de nourriture qu’elle !
Sa réflexion fit rire l’assemblée. Sigrid agita sa baguette de vigne et mit les Feux Éternels en veille. Elle enclencha l’allumage de la lanterne magique. L’obscurité fut balayée par la luminosité phénoménale. L’hélice de ventilation, couplée, se mit à tourner pour évacuer la modeste chaleur. La jeune fille s’assura que le phonographe était bien connecté à la lanterne magique avec le fil de cuivre moldu – n’importe quelle matière aurait convenu au lien –. Elle lança le film en synchronisation avec le cylindre gravé. Les spectateurs découvrirent une réclame pour l’agence W, remontée sans les panneaux à lire, avec la voix d’Hercule sur un fond musical, le prélude à la nuit d’un faune, de Claude Debussy. Le duo avait bricolé un cornet amplificateur pour augmenter le volume sonore de l’appareil moldu. Les mouvements de lèvres d’Hercule collaient aux mots. Les adolescents poussèrent un soupir de soulagement, car il s’agissait de la partie technique la plus ardue. Le film suivant – un reportage sur les installations de l’Académie, la serre, la ménagerie, les cultures, le bois, un entraînement de Cogne-Cognard dans le stade envahi d’une pléiade de balais dans les airs – était sonorisé avec une voix off sur fond de jazz joué par un gramophone. Cette fois, Sigrid avait usé ses cordes vocales pour prononcer un texte millimétré sans bafouiller.
Entrée par transplanage au début de la séance, Agathe, fière de ses étudiants, admirait le résultat en silence, la larme à l’œil. Elle faillit trahir sa discrète présence en pouffant de rire lorsqu’elle se découvrit à l’image, sur le perron, filmée en train de tancer quelques énergumènes indisciplinés lançant des boules de neige d’un mètre de diamètre sur des élèves de première année. Soudain, elle se sentit mélancolique. Ce lumineux tandem avait accompli la moitié de sa scolarité – elle n’imaginait pas qu’une place en CHASSE puisse leur échapper – et le temps défilait trop vite. Sigrid changeait de jour en jour, devenait une étonnante et resplendissante jeune fille pleine de joie de vivre. Hercule avait des allures de dandy avec sa moustache persistante et sa sempiternelle canne, inutile depuis quelques semaines mais pas factice pour autant. Aujourd’hui, ils bâtissaient le futur du monde sorcier et c’était une scène émouvante.
La lumière revint vite à la fin du visionnage et les cinéastes projectionnistes furent ovationnés. Sigrid promit d’organiser une nouvelle séance dans un mois avec une grosse surprise à la clé. Peu à peu, l’assemblée se dispersa. Les enseignants prolongèrent l’instant et la discussion en compagnie de la directrice. Dès que l’occasion se présenta, elle s’isola avec le garçon et jeta des sorts protecteurs.
— Cette conversation doit rester secrète. Toi et moi. Personne d’autre.
— Bien, Madame. De quoi s’agit-il ?
— Je te prie de ne pas t’inscrire au déjeuner du mardi 30 mars.
— Entendu. Dois-je me présenter à votre bureau, à midi ?
— S’il te plaît. Veille à porter une tenue moldue. La plus soignée.
— Tout ceci est inscrit dans ma mémoire, Madame.
— Tu ne poses aucune question à propos de ma requête ?
— Non, Madame. C’est secret, j’imagine. Les murs ont des oreilles.
— Tu as raison.
Elle commit une pause et revint au sujet du jour.
— Merveilleuse invention que le cinéma sorcier. Quelle source d’émotions !
— Désolé que l’on vous ait immortalisée comme une directrice sévère, sur le film ! La prochaine fois, nous essaierons de capter des images plus flatteuses.
Il la fit rire avant de se décider à rejoindre le trio. Jean fut étonné par le niveau de complexité de la lanterne. Selon Hercule, la série d’enchantements était bien moins complexe que celle animant l’avaleur de copeaux Delacour, que celle du Memoleg ou même que l’intelligence sorcière incluse dans son submersible miniature. Lorsque le sorcier scientifique le pressa de donner une date de démarrage de la construction de la version à l’échelle 1/1, l’élève répondit :
— Je commence dès ce soir, Professeur. Du moment que vous me fournissez pour 5000 Gallions d’acier en plaques de 10 et 40 millimètres, les rivets en nombre, le titane pour les pièces en mouvement et que vous me livrez le tout sur le chantier de construction. Je me vois mal déplacer environ 45 tonnes de matériaux.
— Par Flamel ! Vous m’avez pris pour un riche rentier ! Vous me semblez bien sûr de vos calculs ! Hum ? Voyons… Hum… Bon, d’accord ! Je vous fais confiance.
Après la présentation retentissante du submersible durant laquelle les élèves s’étaient extasiés, Hercule avait songé à un avant-projet prioritaire. Les portes.
Le matin du samedi 26 mars, l’habituelle réunion précédant le premier avril se tint au Gerbera. Au cours du dîner de la veille, monsieur Grossel avait récupéré les clefs d’accès au Système de Transportation des élèves de quatrième année. Les adultes ayant pris leurs dispositions depuis des semaines, ils ne pouvaient pas dépêcher du personnel à Bourg-Enchanteur pour surveiller les 90 jeunes concernés. Seul Théophile Amand, résidant dans un petit deux pièces donnant sur l’allée des Taupitambours, était disponible. C’était insuffisant. Laurine fut la plus chagrinée.
— Est-ce que nous devons renoncer à notre mission ?
— Nous allons réorganiser son déroulement. En aparté.
— On ne peut pas vous aider ? demanda Andrea, prêt à en découdre.
— Notre tâche n’est ni dangereuse, ni compliquée.
— La suppression de la sortie ne me gêne pas. J’avais prévu de rester à l’Académie, prévint Umbelina. Je gérerai la sécurité d’Emma et de Bérénice, au cas où les suprémacistes aient patienté toute l’année pour un coup d’éclat unitaire.
— On ne sait jamais. Leur retenue en devient presque inquiétante. Sigrid ?
— Nous serons en plein tournage avec Bianca, Jacques, Rosa et quelques autres.
— J’ai hâte de voir le résultat ! Shin ?
— Avec Katarina et Barthélémine, nous irons consulter des copies de documents. Vous voyez de quoi je parle ?
— Oui, oui. Watashi no heya no kagi to anshō bangō o o watashi shimasu. 1
— Vous discutez en japonais ? s’étonna Valentine, hilare et productrice d’un splendide Patronus de rotative d’imprimerie.
— Cela nous arrive.
— Mais c’est quoi, cette mission ? insista Andrea, toujours animé par la curiosité.
Hercule finit par dévoiler le secret et confia que l’année dernière, il avait découvert un grand parchemin épinglé dans le bureau du directeur de Bonpied. Un recueil inestimable de plus de 1500 formules gréco-latines dont à peine une soixantaine était utilisée. Conscient du potentiel formidable, il avait enquêté et découvert avec Laurine que ce recueil était le fruit d’une vie de collecte d’un ancêtre commun – Côme Cielen –. Le sorcier avait récolté ce savoir et l’avait consigné sur un grimoire dont la branche familiale d’Hercule avait hérité. Un sort rendait l’écriture invisible. Une poudre, léguée à la famille de Laurine, était la clef pour révéler les textes. C’était l’objet de leur quête.
— Avec ce savoir, nous révolutionnerons la médicomagie, nous soignerons des maladies incurables, mortelles, qui sait !
— C’est génial ! s’extasia Andrea.
— Mettre la main sur le sac de poudre ne signifie pas la fin de nos peines. Nous ignorons s’il faut saupoudrer le grimoire, comme on le fait avec du Tergeo. Il nous manque le mode d’emploi.
— Vous êtes proches du but ! souligna Jacques. Dis… Ton autre projet sur le feu. Le sous-marin miniature. Quand est-ce que tu le testes pour de bon ?
— Après le club d’entraide, cet après-midi. Je revêtirai ma tenue de plongée Dornier et j’irai dans l’eau, au cas où je sois obligé de le remonter s’il coule à pic !
— Il y a des cordes, dans la Cabane Enchantée. Je crois avoir aperçu un treuil avec quatre poulies oublié par Delacour. Il pourrait servir.
— Pourquoi ? Il suffira que je lance…
— … rien du tout en dehors du château.
— Suis-je étourdi ! Amenons cordes et treuil. Le submersible, ballasts remplis, pèse environ 60 kilos.
— J’ai beau connaître les principes de poussée enseignés par le professeur Racine, « couler » un machin en ferraille me sidère.
— La magie dans la science…
— Et de la science dans la magie ! reprit l’assemblée en chœur.
Laurine et Hercule se virent en privé quelques minutes après la fin de la réunion. Il estima incontournable de révéler un ou deux secrets à Claudio pour qu’il prenne part au voyage. Si le trio avait eu accès au système de Transportation, le Belge aurait vendu la mèche à propos de la couverture de dissimulation, accessoire indispensable pour échapper aux cerbères postés à Bourg-Enchanteur. Consignés à l’Académie, le problème était à reconsidérer. Il fallait sacrifier une des sorties secrètes. Son cœur balançait entre le coffre de l’observatoire et le tunnel partant du logis d’Alfred. Les autres solutions, aquatiques, étaient trop aventureuses et n’avaient jamais été éprouvées. Dépourvu de la clef de l’appartement d’Alfred, ni le mot de passe pour accéder à l’escalier, il jeta son dévolu sur l’observatoire. Il devrait ouvrir la marche.
— Pourquoi ? demanda Laurine.
— Vous n’avez jamais emprunté ce passage. Il y a une autre direction conduisant à une partie qui doit demeurer secrète. Moins on en sait à son propos, mieux c’est.
— Alors, tu passes en premier, tu jettes un sort d’illusion temporaire et au retour, tu fermes la marche pour le lever. C’est dans tes cordes ?
— Aucun souci. J’ai déjà étudié cette question pour un autre sujet. Dites à Claudio de se munir d’un balai, s’il en possède un.
— Il a commandé et reçu le dernier modèle Dornier. Le Condor.
— Le chanceux ! Il paraît que le confort est particulièrement soigné. Conçu pour les longs voyages. Je suis curieux de le voir en vol. Hum… Avant de quitter la zone du château, nous devrons modifier notre apparence. Vieillir un peu. Il faudra nous vêtir de tenues moldues, passe-partout.
— Je m’en souviendrai. Par contre, les sorts de métamorphose humaine…
— Je m’en chargerai. Attendez-vous à une séance désagréable. Ça picote !
— J’imagine. Je te laisse, j’ai encore beaucoup de travail avec la biographie d’Abraham. À plus tard !
Elle se pressa tandis que Hercule rejoignit Jacques pour l’accompagner dans l’antre d’Ursula Waldmeister. Une fois le portail du Gerbera franchi, le Cracmol retint son camarade par l’épaule et se confia.
— Il faut que je te parle.
— Je vous écoute.
— Hier, je me suis retenu de respirer.
— Pour mesurer votre aptitude à l’apnée ? taquina le sorcier.
— Ah ah ! Non, pour voir… je ne savais pas quoi, au juste… Je n’étais pas tranquille… Comment t’expliquer ?
— Vous ressentiez une menace imprécise ?
— Voilà ! Comme les tripes qui se tordent quand tu avales d’eau trop glacée.
— Avez-vous… perçu, vu, entendu… un détail ?
Il lui tendit un dessin. Le Belge esquissa un pas en arrière. Il s’agissait d’une arche couverte de signes inconnus. Elle remplaçait la porte d’accès au château. Au lieu de distinguer la loge du concierge, on devinait une immense esplanade terminée par un bâtiment rectangulaire. Il était surmonté d’une tour carrée, en briques, dotée d’un toit pyramidal à quatre faces, recouvert de cuivre devenu vert-de-gris. Jacques avait crayonné de mémoire, sans identifier le monument, ni même comprendre ce que signifiait sa vision. En revanche, Hercule reconnut le campanile de la place Saint-Marc, situé à Venise. Mais pourquoi le Cracmol avait-il vu la cité des doges ?
La température de l’eau frisait 6 °C. Elle était en hausse bien que le printemps, entamé depuis cinq jours, n’ait aucune intention de frapper fort et d’amorcer la débâcle. Hercule avait bricolé un chariot pour transporter l’engin jusqu’à l’entrée entre les branches du sapin. Ensuite, Shin, Jacques, Louis et Hercule l’avaient glissé à l’intérieur en soulevant les quarante kilos à vide. Sigrid et Umbelina s’étaient chargées de monter le palan pour la mise à l’eau de l’engin. Le système de chenille, conçu et ajouté par l’inventeur, ne fonctionnait qu’à la condition d’accéder au plan d’eau via une pente douce, une plage, dont le lac était dépourvu. Si le Belge se lançait, à la rentrée prochaine, dans la fabrication d’une version à deux places, il construirait un ponton arrimé à la rive pour faciliter l’embarquement.
Hercule oublia le futur et se concentra sur le présent, glacial. Le Gerbera au complet était venu mais une foule d’élèves curieux, de camarades, s’était jointe à l’ordre blanc. Le garçon glissa dans l’eau et réprima quelques claquements de dents. La seule combinaison de latex n’offrait pas la même protection thermique qu’avec la couche supplémentaire de la tenue d’exploration.
Grâce au système de poulies répartissant la charge, Sigrid manœuvra le palan et amena le submersible, baptisé « Nautilus » comme il se devait, au-dessus des flots. Puis, elle le fit descendre. Hercule retira les cordes qui l’enserraient. Le sous-marin se mit à flotter. Une salve d’applaudissements salua cette première étape. Afin de communiquer d’une façon plus claire avec l’intelligence sorcière embarquée, le garçon dédaigna le casque, trop isolant. Il s’approcha de la rive et sollicita Louis Delplanque, majeur. L’étudiant de CHASSE-Médico exécuta un Têtenbulle.
— Mise en marche, ordonna le nageur. Allumage projecteurs. Moteur à 10 %.
Le submersible se mit en route devant l’assistance médusée.
— Il est fort, admit Delplanque. Les envoûtements obéissent à la voix. Quelle invention incroyable ! Je rêve de matériel médical ensorcelé, répondant aux ordres.
— Barre à tribord. Cap au 45.
Le Nautilus obéit et dévia sa course. Il s’éloigna en éclairant son chemin.
— Paré à plonger. Remplissez les ballasts. Assiette à 5 degrés. Plongée.
Le sous-marin s’enfonça. Hercule le suivit de près en battant des pieds. En dépit des remous, l’appareil conserva son cap tout en gagnant de la profondeur. Hercule estima qu’il était à dix mètres de la surface.
— Assiette à 0 degré.
Il colla au train régulier mais s’épuisa vite, manquant de condition physique.
— Moteur à 5 % !
Il rattrapa son retard et conserva cette allure plus calme. Dans le faisceau des ampoules greffées sur sa création, il discerna la silhouette des Quokkampes. Il intima un arrêt des machines et salua les créatures, toujours aussi heureuses de l’accueillir, en dépit du froid mortel. Elles furent intriguées par les hélices et auscultèrent ce qui s’apparentait à un jouet. Elles le questionnèrent sur ses intentions. Il fit preuve de transparence avec son idée de sous-marin de poche pour explorer le lac avec un maximum de confort. Puis, elles se lamentèrent de ne pas avoir vu Jeanne depuis quelque temps. Il leur résuma la situation tendue que la fillette subissait et la nécessaire prudence à observer dans de telles circonstances. La femelle posa une question qui désarçonna le plongeur.
— Comment va l’oiseau ?
— Son corbeau, Magot, fut malheureusement tué. A-t-elle omis de le préciser ?
— Nous savons, pour Magot. Mais l’autre, qu’est-il devenu ? Le Phénix.
— Jeanne n’a pas de Phénix.
— Elle a pourtant réclamé des conseils pour le soigner.
— Vous devez faire err… oh… la chipie ! La petite cachottière ! Un Phénix ! Un Phénix ? Mais c’est extrêmement rare. Et c’est surtout un oiseau qui n’est pas endémique à la France. Ni même à l’Europe. Il a dû s’échapper… d’une geôle ! C’est l’oiseau du fournisseur de monsieur Branchiflore ! Comme les Phénix sont capables de transplaner, celui-ci s’est réfugié auprès de la seule fillette capable de le comprendre. Voilà donc sa mystérieuse mission ! Mais il court un danger.
— Pourquoi ?
— Le père de la fillette hait les oiseaux. Il tolère à peine les hiboux postaux. Un drame l’a marqué à vie. Il faudrait…
— Je crois que ta réserve d’air n’est pas éternelle, Gardien. L’instant de retourner à la surface approche. Tes amis t’attendent.
— Oui, bien sûr…
— Étrange moyen de locomotion. Mais… indispensable, ajouta le mâle, énigmatique. Pars. Il est temps.
Lors du retour, Hercule fit une tentative couronnée de succès. D’une main, il empoigna le kiosque du Nautilus avant de régler la puissance sur 50 % et de chasser l’eau des ballasts. L’appareil délivra assez de puissance magique pour le tracter jusqu’à la surface puis jusqu’à la berge. Il dut encorder la miniature avant de pouvoir s’extraire du bouillon. Bianca lui tendit une tasse de café brûlant, Barthélémine le frictionna avec une serviette éponge tandis qu’Andrea s’escrimait sur ses pieds pour retirer les palmes. La démonstration probante, l’astuce pour accomplir moins d’efforts, tout le mit en joie. Il trouva néanmoins à redire lorsqu’il évoqua la réalisation d’une version habitée. La mise au point des systèmes de survie, les commandes manuelles, l’étanchéité des portes, les inévitables sécurités, le filtrage de l’air vicié, les tonnes de calcul. La liste était interminable.
— Rabat-joie ! lui serina Sigrid. Profite de ton heure de gloire !
Elle entraîna la petite foule de spectateurs à l’applaudir pour ce succès. Jacques effleura les hublots du Nautilus. Le verre était sec. Il retint sa respiration et vit un engin, plus grand, modifié, flottant au pied d’un ponton. Hercule lançait des sortilèges en direction de l’entrée de la grotte et lui hurlait de pousser Bérénice à bord. Au moment de verrouiller l’écoutille, il entendait un fracas épouvantable. La cavité s’effondrait sur le Belge. Klang !
Dès qu’il reprit son souffle, la vision s’estompa sur ce son lugubre. La réalité s’imposa à lui. Bérénice, inquiète, ne le quitta pas des yeux. Il esquissa un sourire pour la rassurer.
Agathe, vêtue de sa plus belle robe sorcière de velours pourpre, était prête à partir lorsqu’on toqua à la porte de son bureau. La visite tombait mal. Elle invita l’importun à se montrer et soupira en reconnaissant Hercule. Il fit preuve de politesse en la saluant pour la seconde fois de la journée. Elle se contenta de faire « chut ! » en posant son index gauche sur ses lèvres. Elle lui tendit une plume d’oie au calamus noirci et aux barbes et barbules disjoints par l’usure. Seul le rachis avait encore un peu de tenue. Le garçon la saisit sans sourciller et ils furent transportés par le Portoloin jusqu’à la gare de Bourg-Enchanteur. Ils grimpèrent à bord d’un module et firent une halte à Aurillac. De là, Agathe le fit transplaner jusqu’au Botruc futé, l’hôtel sorcier implanté au sud-est de la ville, au milieu de la verdure. L’établissement ressemblait à une ferme moldue comme il en existait de nombreuses autour de la préfecture du Cantal. Il y avait même gîte et couverts pour les Moldus de passage, préférant le calme de la ruralité au centre-ville bruyant. L’étage et les combles de la bâtisse principale étaient réservés aux mages. Ils comportaient leur propre concierge, un personnel distinct. La directrice s’adressa au fringant trentenaire à l’air sérieux, dévoué, à l’écoute des clients.
— Nous avons rendez-vous avec un émissaire.
— Derrière la tenture. Chambre 7. Ne soyez pas surpris, ils sont nombreux.
Le duo se glissa derrière le velours noir masquant un couloir se séparant en deux parties égales et formant un T. Ils croisèrent plusieurs Gobelins et stoppèrent à hauteur de la suite numéro 7. Après s’être annoncés, on leur ouvrit la porte. Leurs regards s’élevèrent de façon synchronisée sur un mastodonte barrant l’entrée. Un Troll. Agathe réprima un cri de frayeur tandis que Hercule, figé, misait sur la vue médiocre de ces créatures sensibles aux mouvements, pour s’en sortir vivant. Le monstre les renifla, poussa un beuglement guttural avant de s’écarter.
La chambre n’avait rien de conventionnel, de commun avec un lieu propice au repos nocturne. C’était un appartement de plusieurs pièces, sobre, joliment décoré mais sans ostentation. Une dizaine de Gobelins s’avança vers les invités puis s’écarta pour en laisser passer un que rien ne distinguait des autres. Hercule le reconnut d’après un portrait et en resta bouche bée. Il inclina la tête et murmura :
— Mes respects, votre altesse.
Agathe esquissa une sorte de révérence, désarçonnée par l’apparition du roi en personne. On lui avait parlé d’un émissaire gobelin, pas de la tête de l’État.
— Bonjour à vous, sorciers. Ne vous embarrassez pas avec le protocole. Il tient dans un lourd et épais grimoire. Même mes plus fidèles conseillers en ignorent toutes les clauses. Asseyez-vous…
Il désigna deux fauteuils.
— J’ai tenu à vous rencontrer en personne. J’ai eu connaissance de l’énergie, des travaux, de l’obstination qui furent les vôtres pour, d’abord, anticiper une loi… scélérate et ensuite, pour sauver neuf concitoyens d’une mort lente, effroyable. Des victimes atteintes par l’interdiction faite à l’hôpital français d’accueillir tout être dépourvu de baguette. Dans l’Europe, 40 vies ont été épargnées, Gobelins et aimables clients confondus. Chaque jour, je me persuade qu’une telle abomination ne se reproduira jamais mais c’est un vœu pieu. Une guerre larvée se prépare. Je le sens. Vous le percevez également, Madame.
Elle opina.
— Nous sommes conscients de la valeur de l’outil de soins créé dans votre Académie. Afin qu’il se développe, nous faisons un don de 20 000 Gallions.
— Merci infiniment, Majesté.
— La somme a déjà été créditée sur le compte de l’Académie. Quant à toi, jeune homme, nous connaissons ta part de responsabilité dans la guérison des nôtres. Je crois savoir que tu jouis de plusieurs talents dont celui de comprendre notre langue.
— Oui, Majesté. Ma baguette, une traductrice universelle, m’autorise à comprendre, lire et parler toutes les langues en vigueur. Ma mémoire me permet de ne rien oublier et de m’en servir ultérieurement.
Ragnuk fit apporter un grimoire de taille modeste, avec une couverture en bois recouverte de brume.
— Je te confie cet ouvrage réalisé en 452 par l’un de nos plus éminents historiens et linguistes. Il est centré sur l’apparition progressive de notre alphabet phonétique, sa grammaire, les subtilités que nous autres, Gobelins, omettons parfois. C’est un document original qui fut copié et enchanté en dix exemplaires. Prends ton temps pour le lire, le déchiffrer, même si nous savons que tu pourrais avoir mémorisé tout l’ouvrage avant la fin de notre entretien.
— Merci, Majesté. J’en serai le dépositaire jusqu’à ce que vous jugiez venue, l’heure de la restitution.
Le roi inclina sa tête et sourit.
— Il est fort appréciable de nous savoir compris à ce point. J’ai… confiance.
Il marqua une pause volontaire, comme pour souligner le mot « confiance », ce qui n’échappa pas à Hercule. En se penchant en avant pour prendre le précieux ouvrage qu’un conseiller lui tendait, Hercule sentit la présence d’un objet assez lourd, dans la poche gauche de sa tenue. Il palpa sa poitrine. C’était cylindrique et long d’une vingtaine de centimètres. Ragnuk s’exprima ensuite en gobelbabil et Hercule se passa de baguette pour en saisir l’essentiel.
— Notre site de fabrication d’artefacts a été attaqué et pillé. Un vol spectaculaire, considérable, lourd de conséquences. Quatorze Gobelins ont péri. Nous avons relocalisé la forge et préservé les deux scènes de crime. Nous attendrons le temps nécessaire pour que vous investiguiez, vous et votre partenaire.
— Cette enquête sera notre priorité, Majesté, dès que notre année scolaire aura pris fin. Nous mettrons tout en œuvre pour retrouver les criminels.
Le roi les convia ensuite à déjeuner dans la suite. Il fallut se satisfaire du régime gobelin. De temps en temps, Hercule lorgna vers la couverture brumeuse. Il eut beaucoup de mal à résister à la tentation de dévorer l’écrit ou d’extraire le cylindre apparu dans sa poche par magie.
Pierre de Rosette, comme celle utilisée, entre autres, par le Moldu Champollion pour décrypter les hiéroglyphes égyptiens ? Bâton de métal pour déclencher des phénomènes météorologiques ? Détecteur de magie noire d’une folle complexité et d’une précision redoutable ? Témoin argenté de luxe pour des courses de relais gobelines ? L’imagination d’Hercule foisonnait. Il n’avait que deux certitudes à propos du cylindre. La première : il était fait d’argent gobelin pur, car il ne noircissait pas au contact de la peau humaine. D’une hauteur de 24 centimètres et d’un diamètre précis de 472 millimètres, il était composé de bagues crantées couvertes de symboles incompréhensibles, ne correspondant à aucun alphabet connu, passé ou actuel. Aucun des 576 motifs – 24 dessins sur chacune des 24 bagues – employés n’était répété. Les extrémités du bâton différaient. Le « dessous » était lisse tandis que le « dessus » était serti de pierres fines ou précieuses. Un grenat central, cerné de 24 éclats de différentes couleurs. En théorie, en manœuvrant les bagues, il était possible de créer 24 24 combinaisons de symboles, soit 1,33 quintilliards de possibilités ! Le mécanisme était grippé, figé ou envoûté. Le roi Ragnuk lui avait-il confié un artefact défectueux dans l’espoir qu’il le répare ?
La seconde certitude du garçon concernait les symboles. L’arche dessinée par Jacques les regroupait ! Face à ces mystères, Hercule se sentait désemparé. Il comprenait mieux pourquoi il avait le droit de conserver les « présents » autant de temps que nécessaire. Le grimoire, signé Aticus, était une source de connaissances intégralement nouvelles. Il l’avait à peine survolé, car la journée du 1ᵉʳ avril était arrivée, primant sur toutes les activités.
Tôt le matin, après le petit-déjeuner, Claudio, vêtu à la moldue, rejoignit les pensionnaires du Gerbera, balai dissimulé dans un sac en cuir à sortilège d’extension, une production de la maroquinerie sorcière italienne dont la réputation d’excellence était à la hauteur de celle des Moldus transalpins. L’observatoire était tranquille.
— Prêts ? lança Hercule.
— Prêts ! répondit le couple qui n’en était pas un.
— Serrez les dents… conseilla le Belge.
Il procéda aux changements physiques, grandit Laurine de quelques centimètres, changea sa couleur de cheveux, la forme de son nez et gonfla ses joues. Claudio eut droit à une cure de vieillissement, avec une couleur poivre et sel, quelques rides d’expression et des dents gâtées sans rapport avec sa dentition d’origine éclatante. Il perdit son bronzage dans l’opération. Quant à Hercule, il adopta son allure habituelle lui donnant des airs de Patxi.
Il débloqua le coffre, sans un mot et alluma sa baguette avant de s’engager dans l’escalier plongeant. Ses compagnons l’imitèrent. Le plateau fut remis en place d’un geste silencieux. Au cours de la descente, Hercule éjecta Benben et lui fit exécuter un sort d’illusion rocheuse. Les suiveurs n’y virent que du feu.
Ils empruntèrent le tunnel visible et rejoignirent le torrent serpentant dans la cavité pour se jeter en cascade à l’extérieur, à quelques dizaines de mètres en contrebas. Hercule leur montra comment jouer aux bouquetins pour rejoindre la rive opposée. Les garçons rivalisèrent de galanterie pour que la demoiselle ne finisse pas dans un bain glacé. Puis, à l’air libre, les garçons déballèrent leurs productions Dornier et les enfourchèrent. Laurine, dépourvue de monture personnelle, dut choisir son pilote. Le Condor de l’Italien, doté d’un siège passager optionnel, écrasa la concurrence du Harpie. Le Belge adressa un discret clin d’œil à son camarade. D’emblée, Laurine enserra sa taille. Claudio se sentit pousser des ailes.
Le trio s’envola pour Bourg-Madame. Le voyage d’une vingtaine de minutes s’acheva par un atterrissage derrière un bosquet, à 1500 mètres du point d’entrée. Par sécurité, les trois élèves se séparèrent afin d’acheter leurs billets sans attirer l’attention. Sur le quai, avant de grimper dans un module, ils firent semblant de ne pas se connaître. Parvenus à Paris, les enfants convinrent de débuter par la visite du grenier du triplex des Clermont-Tonnerre, situé place de Furstemberg. Le logis donnait sur l’entrée masquée du ministère.
Il était à peine dix heures lorsque Laurine glissa la clef envoûtée dans la serrure de l’appartement familial. Elle leur fit les honneurs d’une visite des 300 mètres carrés sans luxe tapageur. Les garçons furent autorisés à pénétrer dans LA pièce, le musée des armes blanches du maître des lieux. Il était constitué, pour l’essentiel, d’épées et de dagues auxquelles quelques lances et haches avaient été ajoutées.
— Regarde, Hercule ! Ce modèle. C’est celle d’Henri.
— Magnifique pièce !
— Fabriquée à Tolède. De la qualité. Le portrait, là, c’est lui. Et son épouse.
— Gisela Maertens, petite-fille de Côme Cielen, notre ancêtre. Un beau couple. Quelle collection fabuleuse !
— Certaines pièces sont-elles magiques ? demanda Claudio.
— Je ne sais pas trop. Papa n’est pas très diserte sur ce versant de sa passion.
Elle désigna une dague courte avec une garde inversée, tranchante pour l’ennemi atteint par la lame principale.
— Celle-ci aurait la capacité à dévier sa course pour ne pas atteindre d’organe vital. Elle ne ferait que blesser. Un sort jeté par une sorcière mourante, frappée par un Moldu qui en était le possesseur. Pas mal, hein ?
— Très belle demeure, concéda le Belge, un brin nostalgique de Bruges.
— J’espère que nous aurons l’occasion d’y revenir de façon officielle. Cet été.
— Avec plaisir, dit Claudio.
— Il faudra que je vous glisse dans mon emploi du temps.
— Il est déjà rempli ?!
— En partie. Par une enquête qui s’annonce ardue, des travaux complexes, une affaire à conclure, un mariage, des fiançailles…
— Waouh ! Tu vas finir ministre de la Magie belge, Hercule, promit l’Italien.
— Mon cher, je ne voudrais pas de cet emploi pour tous les Gallions du monde. En revanche, révolutionner la médicomagie, j’en rêve !
— Il te faudra un nouveau stéthoscope.
— Votre remarque me fait penser que j’ai quelques achats à commettre, y compris chez les Moldus. Je vous propose de choisir une heure et un lieu de rendez-vous pour dîner. Je ne pourrai être présent au déjeuner.
— D’accord. Disons sur la place, ici, à 18H30 maximum. Ça te va ?
— C’est parfait. Et vous, Claudio ?
— J’accompagnerai Laurine.
— Chevalier servant, rectifia Laurine.
— Ah… C’est mieux, non ?
— Je vous le confirme.
Entraîner les sorciers au grenier et repérer le coffre noir aux dorures fut un jeu d’enfant. Il contenait bien un sac de poudre sombre, violacée, d’environ un kilogramme. Comme Hercule avait emporté le grimoire, il ne résista pas à la tentation de disperser quelques grammes sur une page. Elle demeurera vierge.
— Zut ! Trop simple…
— Il n’a rien indiqué dans sa lettre, ronchonna Laurine. C’est idiot.
Hercule récupéra la précieuse matière dispersée et la remit dans le sac, avant d’ajouter :
— J’interrogerai Johannes. Et Ambroisine.
— Qui est Johannes ? lança Claudio, les sourcils en accents circonflexes.
Hercule se demanda comment s’en tirer sans un mensonge éhonté.
L’entrée de l’hôtel particulier, scindé en plusieurs logis très spacieux, dont celui des Clermont-Tonnerre, jouxtait le commerce d’un fleuriste installé au rez-de-chaussée. Les enfants étaient sur le point de se séparer lorsqu’Hercule toussota pour attirer l’attention de l’Italien. D’un geste de la tête, il désigna les bouquets printaniers, les plantes vertes, les petits buis taillés en boule, les balconnières garnies d’herbes aromatiques. Claudio comprit le message et réclama à visiter la boutique colorée et parfumée. Laurine l’accompagna tandis que le Belge demeurait en retrait, emplissant ses poumons de fragrances. Le cavalier du jour remarqua vite qu’elle était fascinée par une rose sous cloche, intacte, bien que la tige ne trempât point dans l’eau. Le garçon tint à lui offrir. Elle rougit comme une pivoine. Au moment de régler la somme affichée, Germain Malesherbes, le vendeur jovial, n’y alla pas par quatre chemins.
— Je prends les francs, les centimes… Les Gallions, les Mornilles et les Noises.
Intrigué, Hercule se rapprocha.
— Vous êtes…
— Je le suis. Je n’ai pas mis les pieds à l’Académie de Beauxbâtons, mais je suis assez malin pour mettre au point ce procédé unique de conservation.
— Comment ça ?
— Cette rose date de fin mai 1920. Cette espèce gardera son aspect de fraîcheur durant encore quatre bonnes années. La durée varie selon la variété.
— Quoi ? Cette fleur n’a pas fané depuis… dix mois ?!
— Exactement.
— Comment faites-vous ?
— Je leur fais subir un traitement spécial. Naturel. Je remplace la sève par autre chose. Je n’en dirai pas plus. Secret de fabrication conservé dans ce grimoire. Ce n’est pas le genre d’enseignement délivré à Beauxbâtons, ça !
Il désigna un vieux modèle gris, à la couverture parcheminée, craquelée.
— Je l’appelle l’Étoile de France éternelle. Un titre un peu pompeux puisque l’éternité n’existe pas. Cependant, entre 7 jours de tenue et 5 années, il y a de quoi pavoiser. Sera-ce pour Mademoiselle ?
— Oui, dit Claudio. Combien vous dois-je ?
— 15 Mornilles. Permettez que je la prépare ?
— Naturellement.
L’homme vérifia qu’il n’y avait aucun autre client dans sa boutique, sortit une jolie baguette rouge, laquée, d’une poche de sa veste et l’agita en marmonnant au-dessus d’un morceau de ruban rose. Le tissu s’anima, enserra la cloche et se noua en forme de cœur.
Hercule, sans quitter la rose rouge foncé des yeux, ne cessait de se répéter :
« Une fleur éternelle ! »
Il eut une idée lumineuse.
Le Tribunal Administragique n’était pas qu’un théâtre investi par des magistrats, des greffiers, des prévenus et des Aurors pour y juger des crimes. Les affaires liées au droit commercial sorcier s’y traitaient aussi et depuis peu, les ventes étatiques s’y déroulaient. Un commissaire-priseur nonagénaire, vêtu d’une robe avec traîne en tulle noir, coiffé d’un bibi à plumes, fit son apparition. L’homme aux cheveux gris rares, au regard sombre et à la barbe taillée au cordeau, tenait un registre conséquent. Il le déposa sur le bureau habituellement occupé par les juges. Il fut suivi d’un jeune éphèbe à la coiffure blonde coupée au bol. Il avait bien vingt ans mais ses traits et sa blondeur lui donnaient un air adolescent.
La salle était presque déserte, les potentiels acheteurs mis à part. Il y avait les familles Rosier, Rostang de Hautefeuille, Lestrange, De Polignac et Tremblay. Fait rare, elles n’avaient pas mandaté des représentants mais s’étaient déplacées en personne pour participer aux enchères des biens immobiliers de feue madame De Bourgmestre. Une vieille femme, inconnue, était assise derrière le groupe soudé, dans l’allée des acheteurs. Vêtue comme une pauvresse, elle faisait presque pitié. On lui donnait facilement 100 ans. Elle se déplaça jusqu’au bureau en s’appuyant sur sa canne et s’empara d’un panonceau. Elle ne manqua pas l’occasion d’attirer l’attention et les remarques acerbes des ténors de l’immobilier. Aucun curieux n’avait été admis à la demande des Sang-Purs.
Le chargé de la vente annonça les règles applicables aux acheteurs. En se portant acquéreurs, ils s’engageaient à ne pas dénaturer l’objet du bien durant une année. S’il s’agissait d’habitations, elles demeuraient logements durant ce délai. S’il s’agissait de commerces, même en cas de faillite du commerçant, le bien ne pouvait pas changer de nature avant le terme. Il n’était pas possible de forcer les occupants à vider les lieux avant 365 jours. Il était interdit de revendre avec profit avant deux ans, ce afin d’éviter des opérations de pure spéculation. Au bout de ce délai, si un immeuble était rasé pour rebâtir plus moderne ou dans une autre optique, les occupants devaient avoir été relogés à l’identique.
Le nonagénaire annonça le premier lot, l’un des bijoux du parc en vente. Il s’agissait d’un immeuble situé Place Cachée, au rez-de-chaussée occupé par Cosme Acajor. Le prix annoncé était de 155 000 Gallions. Rosier leva sa pancarte.
— Personne à 156 000 ?
Les autres protagonistes se turent, y compris la vieillarde. Le lot suivant fut capté par Rostang de Hautefeuille, sans surenchère. La combine de répartition, convenue avant la vente, se déroula sans accroc. Puis vint la cession du bâti de quatre niveaux, situé au 23 rue du Rocher. De Polignac, dont c’était le tour, se manifesta à l’annonce de la modeste mise de départ, à 35 000 Gallions.
— 36 000 ? Oui, Madame ? J’ai 36 000 au fond.
Le quintet suprémaciste se retourna pour fustiger l’indigente. Qui était cette intruse qui avait l’outrecuidance de se mêler à leur jeu pipé ?
— Madame tient à conserver son anonymat.
— Quelles garanties offre-t-elle ?
— Les meilleures, je vous l’assure.
La femme espérait que le commissaire-priseur tiendrait sa langue. Si l’identité était dévoilée, les cinq s’uniraient pour emporter le morceau, même au prix fort.
— En voilà assez ! s’empourpra De Polignac. 40 000. Adjugez !
— 41 000 pour Madame.
Excédé, le suprémaciste se tourna une fois de plus et la toisa.
— 45 000 !
Elle leva son panneau, enchérissant de 1000 pièces d’or. L’autre explosa :
— Cessez ce petit jeu, espèce de vieille sorcière ! Je vous déconseille de lever ce panneau, menaça-t-il du doigt.
Elle agita l’ustensile à plusieurs reprises afin de placer la barre à 50 000 Gallions.
— Eh bien prenez-le donc, ce bout d’immeuble mal famé, vieille toupie !
Rosier voulut s’opposer mais le maître de cérémonie fit exploser des étincelles avec sa baguette, scellant la vente. L’inconnue ne fut pas dupe lorsqu’elle vit Rosier chuchoter au creux de l’oreille de De Polignac et que le rougeaud blêmit. Le père de Thibaldus savait qui louait le rez-de-chaussée. Les messes basses se poursuivirent et Rosier s’absenta une ou deux minutes, au grand plaisir de ses amis. Il revint en servant un sourire narquois à l’acheteuse. Ce triomphalisme n’augurait rien de bon.
Le dernier lot attribué à Tremblay, les acheteurs furent invités à s’approcher pour recevoir leurs nouveaux titres de propriété. La sorcière fut servie en premier. Nantie de son document caché à la vue de ses concurrents, elle quitta le tribunal sur-le-champ. Dans le couloir, cinq sorciers à la mine patibulaire patientaient. Dès qu’ils l’aperçurent, ils se ruèrent sur elle. Elle transplana sur une vingtaine de mètres, juste assez pour mettre un peu de distance entre elle et eux.
— Elle ne doit pas atteindre la banque ! Il faut détruire le titre ou l’arracher à son cadavre, ordonna une grande gigue à l’air abruti.
— On ne peut pas l’abattre au ministère, répliqua un courtaud rougeaud au faciès respirant à peine plus l’intelligence.
Leurs réflexions, braillées plutôt que proférées, n’échappèrent pas à la femme. Tant qu’elle demeurait au ministère, dans la foule, elle ne risquait pas une attaque frontale. Place cachée, en revanche, en pleine journée maussade où personne ne quittait la chaleur de son logis, ce serait une autre affaire. Ses yeux jaunirent à l’idée d’une bonne bagarre. Elle se dirigea vers les cheminées publiques, suivie par les cinq hommes de main, baguettes au poing. Elle clama :
— Place Cachée !
Les sbires s’engouffrèrent dans les autres cheminées, n’hésitant pas à éjecter les usagers en partance. À l’arrivée, elle transplana à vue sur une cinquantaine de mètres. Dos au perron de la banque, elle para deux Stupéfix adroits. Impossible de grimper les quelques marches, de passer le premier contrôle effectués par deux agents de Niffleur-Sécurité, d’entrer dans le sas révélateur effaçant les subterfuges, les moindres déguisements et de subir une seconde vérification à l’intérieur. De toutes les façons, elle n’était que le mandataire envoyé par la CIA pour traiter l’achat et n’avait aucun coffre dans l’établissement tenu par les Gobelins.
Elle changea de direction et apparut devant Cosme Acajor. Les criminels se déchaînèrent sans même s’interroger sur sa capacité à produire des Protego à la chaîne. Elle s’engagea dans la rue du Rucher et bifurqua dans la ruelle des Lutins carmin. Elle disparut dans la venelle des Murmures, un authentique coupe-gorge, perpendiculaire à la ruelle. Les sbires tournèrent et firent chou blanc.
— Merde ! Où est-elle passée ?
— Elle est entrée dans une de ces habitations pouilleuses !
Aucun de ces imbéciles n’eut l’idée de regarder en l’air. S’ils l’avaient fait, ils auraient vu une Harpie Féroce plongeant du toit et fondant sur eux avant de reprendre forme humaine en touchant le sol. Un déluge de sorts violents, puissants, les fracassa contre les murs des habitations. En moins de dix secondes, le combat fut achevé. Moins d’une minute plus tard, les résidents, alertés par le barouf, découvrirent cinq victimes blessées, allongées au sol, avec leurs baguettes brisées en plusieurs morceaux. L’un des habitants se dévoua pour signaler la rixe au bureau des Aurors. Les sorciers policiers relevèrent les empreintes des voyous. Trois d’entre eux, déjà fichés, furent identifiés. Les deux autres passèrent vite à table, souffrant le martyr. Ils furent conduits à l’hôpital. Le contrôleur, en embuscade, réclama leurs identités. L’émissaire ministériel fut sur le point de les admettre, « à titre exceptionnel », puisqu’il ne s’agissait pas de Cracmols. Le directeur s’y opposa en vertu de la réforme de l’hôpital exigeant une baguette valide comme garantie pour tout entrant majeur. Rostang de Hautefeuille eut beau argumenter, caresser dans le sens du poil, Dégivré fut inflexible. L’autre devint soudain vindicatif.
— Où voulez-vous les renvoyer ? Pas à l’Académie, cette honte qui…
— … a trouvé un remède à un virus inconnu ? Non, sûrement pas le premier avril ! Sauf si vous tenez à leur faire une farce ? répliqua celui qui tenait encore les rênes de Bonpied. Il n’y a que des élèves de BANQUET. Conduisez-les au cabinet de Meynard, qu’il les rafistole ! C’est mon dernier mot.
Les Aurors acceptèrent la proposition et ordonnèrent aux valides de retourner à la cheminée. Ils firent léviter les autres.
— Cela vous coûtera cher, Dégivré ! rugit le contrôleur.
— Merci de m’appeler Maître, comme le reste du personnel. La loi est la même pour tous, Rostang. Pas de baguette, pas de soins.
— Prenez garde à ne pas perdre la vôtre ! menaça l’émissaire de Picaillou.
— Et vous, prenez garde à ne pas proférer de menaces envers celui qui eut le choix entre CHASSE-Médico… et CHASSE-Magus.
L’affaire en resta là mais les témoins de la scène surent que tôt ou tard, l’affrontement aurait lieu.
Au détour d’une ruelle, près de la Place Cachée, la vieille sorcière remit le titre de propriété à une cinquantenaire rousse. Elle ouvrit le document et y lut le nom du nouvel acquéreur : les cafés Obscur. Satisfaite, elle remercia l’inconnue et se rendit, l’esprit serein, à la banque.
Au cours du dîner pris dans une gargote du quartier latin, Laurine et Claudio ne cessèrent de relater les détails de leur journée, leurs achats de gourmandises chez Ladurée, leur promenade romantique sur les quais de Seine, la visite à la banque Pasdelazare pour retirer quelques Gallions, quelques francs et les dépenser aussitôt. Claudio, en guise de remerciement pour avoir révélé un secret de l’Académie et l’avoir autorisé à les accompagner, offrit un stéthoscope moldu au Belge. Ce dernier se montra touché, confus.
— Tu pourrais y inclure de l’intelligence sorcière.
— Les enchantements ne seront pas comme ceux de l’Hyperloupe mais…
— Tu connais l’identité de l’inventeur, n’est-ce pas ?
— J’ai percé ce secret l’année dernière, lors de la sortie.
— Tu m’impressionnes. Tu es en contact avec le créateur ?
— Oui. Nous collaborons.
— À quoi ?
— À la miniaturisation et à la fiabilité. Nous nous heurtons aux limites de l’optique, même amplifiée par la magie. Mon microscope serait capable d’identifier 10 000 objets comme des virus, des bactéries, des microbes, des tissus, des pigments, des minéraux. Dans les faits, ne pouvant obtenir un grossissement supérieur à 2000x, sans être victime de déformation optique, on ne peut pas faire correspondre un descriptif et un très petit virus. Il ne le voit pas. Il faut des engins comme Goliath ou l’Hyperloupe, intransportables. Je rêve d’une machine capable de voir l’infiniment petit qui tiendrait dans une valisette.
— Tu veux voir les atomes dont parlent les Moldus ?
— Pourquoi pas ! Je suis certain que nous portons en nous des éléments identifiables qui composent notre héritage familial. Il y a tant à découvrir.
— Je voudrais devenir médicomage spécialisé dans les maladies cardiaques. Il y a un Britannique, Thomas Lewis, qui en est le chantre chez les Moldus. Il utilise un électrocardiographe pour déterminer les anomalies du courant électrique animant le cœur. Imagine un stéthoscope capable d’écouter, d’analyser et te dire ce qui cloche.
— Dommage que vous ne suiviez pas le cours Adaptation & Invention ! Ce serait un projet passionnant. Imaginez, en plus, que le grimoire révèle plusieurs charmes corrigeant des affections cardiaques, détectées par le stéthoscope. Delplanque foisonne d’idées du genre.
— J’espère que monsieur Racine maintiendra la discipline. Il en est sorti l’ampoule à quartz. J’ai acheté une lampe de chevet chez Gentil, pour le terrier de Lonicera. Elle remplace le Feu Éternel que j’ai désactivé en le démontant. J’ai du mal à dormir avec le mode veilleuse. L’ampoule, c’est radical. Éteinte ou allumée. En plus, Gentil a créé un modèle avec deux ampoules : une de 1200 unités, une veilleuse de 60. Interrupteur à quatre positions. Ingénieux et si pratique !
— J’espère aussi que cette thématique perdurera.
— Tu présenteras un sous-marin avec lequel on pourra naviguer, Hercule ! plaisanta Laurine. Qu’as-tu fait de ta journée ?
Il ne dévoila rien de ses activités. Il était allé à Pasdelazare pour y changer son or contre une somme rondelette en francs. Avec, il avait commis un achat à l’hôtel des ventes Drouot, suite à une parution dans le Figaro. Pour s’en sortir à bon compte, il avait jeté quelques sortilèges de confusion et avait payé rubis sur l’ongle. Ensuite, il avait accompli ses tâches chez le fabricant de Tergeo, aux abois sur la version médicale. Il avait fait le plein de friandises pour ses amis restés à l’Académie. Enfin, après avoir effectué un transfert monétaire de son coffre à celui de Patxi Sallaberry, il s’était rendu à l’étude de maître Barthes en lui demandant d’organiser l’acquisition de terrains au nom du fermier. Un hibou avait aussitôt été adressé à l’homme à la moustache et la chevelure immaculée.
Le retour au Mont Creux se déroula sans accroc. Hercule s’acquitta de l’entretien de la ménagerie, puis du transport du dîner auprès d’Émilie. Il déposa quelques sucreries sur son plateau. Elle comprit qu’il s’agissait d’un geste exceptionnel, d’une volonté de tourner la page, d’avancer et le remercia avant de fondre en larmes dès qu’il eut franchi le seuil du centre de soins.
Revenu dans sa chambre, obnubilé par une idée révolutionnaire, il ne prit pas le temps de se doucher et fila à LA bibliothèque. Johannes manifesta sa joie de le voir et se tint prêt à le servir.
— Je me demandais si vous auriez un grimoire écrit par un sorcier, fleuriste à Paris. Il se nomme Germain Malesherbes.
— Une coïncidence cocasse.
— Quoi donc ?
— Malesherbes, fleuriste.
— En effet ! Je n’y avais pas prêté attention. Amusant.
— Voyons… Malesherbes… Dans les encours de 1921… Je l’ai !
Il traversa le dédale en ligne droite et zigzagua pour rapporter le grimoire, grand comme un carnet.
— Le voici.
— Mille mercis ! Alors… Pas ça, pas ça non plus…
Le garçon explora les pages rédigées en grec ancien. Cela ne nécessita pas l’usage de la baguette de cèdre puisqu’il était rompu à la lecture de cette langue morte.
— À quoi vous intéressez-vous ?
— Ce sorcier a inventé un moyen de conserver des roses durant plusieurs années.
— En les faisant sécher ?
— Non.
— Sans qu’elles se décolorent, flétrissent ou perdent leurs pétales ?
— Tout à fait. J’y suis ! Alors… Le procédé consiste à écraser la tige de la rose sur 10 à 15 centimètres au pilon. Ensuite, on prépare un mélange avec ⅓ de glycérine, ⅔ d’eau tiède, du sel et de l’acide salicylique. On met le végétal à tremper dans le liquide. On complète le niveau si nécessaire. Le processus dure environ trois jours. La sève est remplacée. Ensuite, on sèche la fleur durant 24 heures, tête en bas.
— Cela paraît d’une facilité déconcertante.
— Parfois, les meilleures idées n’ont rien de compliqué. Je me demande ce qui se passerait si je faisais usage d’une fleur éternisée dans une potion.
— Vous trouverez bien une recette inoffensive, monsieur Van Betavende.
— Les breuvages innocents ne manquent pas, en effet. Merci pour votre aide.
— Je vous en prie.
— Johannes… commença le garçon avec une certaine familiarité. Je me suis souvent demandé comment vous témoigner ma gratitude pour vos services.
— Oh ! C’est un plaisir d’œuvrer pour vous. Toujours.
— Néanmoins, je tenais à vous faire un présent.
— Voyons, il ne fallait pas !
— Il n’y a bien que des copies, ici ? Aucun original ?
— Aucun.
— Eh bien voici un document, encadré, protégé par une vitre. Un original.
Il déposa le cadre sur le comptoir. Johannes flotta mollement pour l’examiner.
— Mais… mais… c’est…
— Un feuillet de la bible. Votre bible. Celle que vous imprimâtes, révolutionnant le monde. Un Moldu nommé Gabriel Wells a fait acquisition d’une version incomplète et a dispersé les feuillets afin de permettre à des musées ou à des collectionneurs d’acquérir ce qu’il a appelé « de nobles fragments ». 2
— C’est… Oh Seigneur ! C’est… un cadeau… inestimable ! Un joyau !
— Il m’a paru logique qu’il revienne à son créateur. Je crois que la conception gobeline de la propriété a déteint sur moi.
— C’est… un présent qui… a dû coûter une fortune !
— C’est la première fois que je vois un fantôme rougir. Cela n’a pas de prix !
Johannes décida qu’il trônerait sur le comptoir, jusqu’à la fin des temps. Hercule sut qu’il ne pourrait jamais surpasser ce geste et que LE bibliothécaire lui serait éternellement reconnaissant. Après son retour dans sa chambre, il changea de coffre et termina sa soirée à scier, clouter et aménager le bazar du tunnel runique. Il ne testa pas la séquence de runes avant de masquer la porte. Une erreur.
1 Traduction : « Je vous donnerai la clef de ma chambre et le code d’accès »
2 Histoire authentique, survenue en 1921. Seule la partie de la vente en France est imaginaire.