Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 39 : Sortilège 39 : retour vers le futur
8708 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 14:29
Au cours de l’après-midi de la fin février, Hercule estima avoir récupéré du « Dingue » et s’aventura dans le degré 10 avec le coffre-raccourci. C’était le créneau horaire parfait : la quasi-totalité des effectifs de l’Académie répétait les tactiques de Cogne-Cognard ou s’asseyait dans les gradins pour jauger les équipes en lice, sous la houlette du professeur Laflèche. Quant aux professeurs, quelques-uns enseignaient aux CHASSE, les médicomages s’occupaient des Gobelins convalescents mais la majeure partie du personnel avait déserté les couloirs.
Hercule installa la malle le long de la paroi, à deux mètres de l’entrée du tunnel menant à la porte runique. Durant une heure, il déroula la procédure d’envoûtement du meuble à disparaître tout en pestant de ne pas avoir réussi à comprendre la partie permettant de définir l’emplacement final sans être sur place.
« Ce serait si simple de posséder un artefact aux dimensions réduites, un objet transportable avec lequel il me suffirait de penser à un lieu pour qu’aussitôt, un portail se matérialise et s’ouvre pour me laisser passer. »
En attendant cette arlésienne, l’élève répéta mentalement les manœuvres à accomplir lors de sa prochaine mission.
« Van Betavende, mon ami, tu dois te montrer rapide, précis, efficace. Pour commencer, tu enfiles un baudrier. Tu fixes un cordage sur trois points d’ancrage dans le tunnel. Ensuite, tu passes au Têtenbulle. Il est indispensable pour ne pas revivre le cauchemar du professeur Racine. Tu enfonces les runes des quatre ordres. Tu tournes le dos à la porte qui s’ouvre et tu ne regardes jamais en direction de l’univers des passés perdus sous peine de finir aveugle. Tu vérifies la solidité de ta corde et tu t’attaches. Tu descends en rappel sur dix mètres. Il te suffit de lire les marquages que tu as appliqués sur le filin. En bas, tu te décales sur ta droite de trois mètres, à peine. Dans la roche, tu vas sentir une anfractuosité. Au fond, il y a une poignée. Tu la saisis et tu donnes un quart de tour à gauche, trois quarts à droite et un demi-tour à gauche. Un panneau s’ouvrira au-dessus. Après, cela se complique. Il faut soulever une barre sur laquelle les treize runes des quatre ordres ont été enfilées. Au-dessus de la barre, il y a des logements. Un par type de runes. Le nombre d’exemplaires de runes, dans chaque rangement, est limité à 24 pièces. Tu retires les 13 pièces, tu les ranges correctement. Tu prends ta baguette et tu prononces « Mariam dormit ». Tu recrées un nouveau code. La capacité maximale de la barre est de 24 runes. Fais n’importe quoi, en piochant les yeux fermés. Tu prononces « Magiam excita ». Tu enclenches la barre remplie et referme le panneau avec les tours de poignée dans l’ordre inverse à celui de l’ouverture. Remonte sans te blesser sur les roches. Retire la corde et appuie sur une rune, au hasard. Cela déclenchera la fermeture. »
En apparence, l’opération était d’une simplicité désarmante. En pratique, ce fut une torture. La souffrance ne vint pas de la clarté aveuglante mais du brouhaha assourdissant, des sollicitations des passés perdus, aussi perturbatrices, envahissantes que celles de la cave aux voix. De plus, la descente en rappel – une purge pour le garçon qui ne l’avait jamais pratiquée –, fut une partie de plaisir comparée au cauchemar de la remontée. La corde frottait contre la roche acérée et s’effilochait dès qu’il tentait de positionner ses pieds et ses mains pour grappiller un cran. L’épreuve fut telle qu’il finit par transplaner dans le tunnel.
— Zut, à la fin ! C’est fichtrement sportif ! se plaignit-il.
Il vérifia sa tenue, au cas où une section perdue de l’univers des possibilités se serait accrochée à lui. Il recula avec le cordage, effleura une rune et la porte se referma. Il enfonça 24 runes, au hasard. Il ne se passa rien de notoire. Il demeura interdit durant quelques secondes, comme s’il réfléchissait à la suite des actions.
Satisfait, il se rendit à l’entrée du tunnel, contrôla le bon fonctionnement du raccourci et retourna au degré 0. Puis, il fila à la Cabane Enchantée où les réserves de bois foisonnaient. Il prit tout un lot, le lança le sortilège Shoony Taul pour l’affubler d’une masse de zéro kilo et transplana dans le pavillon Gerbera. Il transporta ainsi des outils, des clous, des planches, jusqu’au retour de ses camarades du Cogne-Cognard. Il était sur le point de les quitter pour rejoindre monsieur Racine et se faire oublietter lorsqu’il constata qu’une personne manquait à l’appel.
— Où se trouve Emma ?
— Elle assistait à l’entraînement depuis les gradins, juste à côté de nous, précisèrent Valentine et Sidonie. Le temps qu’on se regroupe au bout de la rangée, elle avait disparu.
— Je la voyais et quelques secondes après, elle n’était plus là, confia Barthélémine. J’ai cru qu’elle avait quitté le stade à toute vitesse.
— Non ! s’exclama Sigrid.
— Venez ! Tous ! ordonna Hercule.
Le Gerbera au complet se rua à l’extérieur du pavillon. Deux groupes furent formés : l’un reprit la direction du stade et de la ménagerie tandis que l’autre filait vers le château pour le ratisser.
Transie de froid, Emma se redressa et secoua ses jambes ankylosées. Sous son siège, elle remarqua une vieille montre au capot cabossé, au verre fendu et au remontoir tordu. La chaîne avait été arrachée. Alors que les élèves se rassemblaient sur l’escalier, elle s’accroupit pour ramasser l’objet et chercher son propriétaire en lui proposant une réparation gratuite, au passage. Elle fut projetée à une vitesse ahurissante dans les airs et elle se retrouva dans la serre de l’Académie. Elle était vide. Quatre sorciers, vêtus de noir de pied en cap, cagoulés avec un tissu similaire, surgirent. Elle n’eut pas le temps d’attraper sa baguette.
— Fulgari ! ordonna un des inconnus.
Le sort précipita Emma au sol et entrava ses mains.
— Vas-y ! commanda le « chef » du quatuor. T’es le meilleur, pour ça !
— Endoloris !
Le corps de la fillette fut parcouru de violents spasmes et se tortilla. Elle poussa un hurlement déchirant. L’un des tortionnaires jeta un Oscausi pour lui clore le bec.
— Endoloris ! Endoloris !
— C’est bon, elle est à point. À mon tour ! Legilimens !
Il se heurta à un mur.
— Elle résiste ! Comment fait-elle, sans baguette ?!
— Recommence, Thibault ! Fouille sa mémoire ! Elle connaît forcément des secrets de fabrication de sa famille !
— Legilimens !
Ce fut un nouvel échec. Le suprémaciste enragea. Emma subit une nouvelle salve magique afin de briser sa résistance.
— Mais que ze pazze-t-il izi ? Que faites-fous ? clama Ursula en pénétrant dans son domaine.
— Vite ! On se tire de là !
— Attendez ! Refenez izi ! Oh ! Emma !
Elle se précipita au secours de la fillette, en état de choc, tandis que les agresseurs fuyaient à toutes jambes. La professeure, baguette en main, souleva l’enfant et transplana jusqu’au centre de soins. Dissimulée dans le nouvel escalier menant à la champignonnière souterraine, Émilie se montra lorsqu’elle fut certaine que la place était sûre. Elle n’avait rien manqué du piège et de l’issue. Elle élucubra à vive allure.
« Ces saletés de suprémacistes comptaient lui arracher des secrets de famille. Des rumeurs prétendent que les Bréguet se sont toujours intéressés aux mécanismes horlogers capables de remonter le temps. Quelle aubaine pour le Maître ! Il pourrait se débarrasser d’eux à la naissance ! Si Emma a résisté au sortilège, sans baguette, c’est forcément une Occlumens. C’est pour cette raison que le Sondeur l’a envoyé chez Gerbera. Toi, ma cocotte, je vais gagner ta confiance et te faire boire du Veritaserum puisque les runes du pavillon Gerbera n’auront aucun effet sur toi. Comme tu es novice, il y a de bonnes chances que la potion de vérité abaisse ta résistance. Je… Je dois en référer au Maître. Pas d’initiative malheureuse, a-t-il ordonné. Ce n’est que de la récolte d’informations. Ce qu’il m’a commandé. Mais… par prudence, je vais lui adresser un courrier. Il faut que je découvre ce que mijote la bande de dégénérés et que j’en sache plus sur ce Nott. Quand je saurai, le Maître sera fier de moi. »
Elle perçut des éclats de voix et reconnut le timbre de son frère. Elle se carapata et se réfugia dans sa chambre, chez Lonicera. Elle y composa une longue lettre témoignant de sa découverte et de ses intentions de court-circuiter les suprémacistes. Peu après, munie de 5 Noises, elle remit le pli à un oiseau pour qu’il le dépose dans la boîte 27 de la Poste Magique de Paris.
L’interrogatoire d’Emma, mené par Max et Sébastien, n’aboutit à rien. Aucune tenue noire ne fut retrouvée parmi les effets personnels des suprémacistes notoires. L’analyse de leurs baguettes, sur les 50 derniers charmes jetés, ne révéla aucun impardonnable. De toute évidence, ils étaient dotés d’un moyen efficace pour dissimuler leur forfait et les outils pour l’accomplir. Le flagrant délit opéré sur De Polignac, l’année passée, leur avait servi de leçon. Bien que formellement reconnus, Thibault de Lagrange et Humbert de Ferluc opposèrent leur déni catégorique aux accusations de la fillette et clamèrent leur innocence puisqu’il n’y avait aucune preuve. Interrogé par Max, le Sondeur confirma les dires d’Emma et la directrice fut sur le point d’appliquer la ségrégation d’enseignement.
Une heure après les faits, elle reçut une lettre officielle des avocats des familles Rosier, Rostang de Hautefeuille et De Lagrange la dissuadant de procéder à l’ostracisation sans fondement. Agathe ne s’interrogea pas plus de deux secondes pour savoir comment ces hommes de loi efficaces mais retors avaient pu réagir avant la survenue de l’agression. Les élèves suprémacistes avaient relaté leurs intentions criminelles et les parents avaient anticipé les conséquences.
Hercule demeura près d’Emma une partie de la soirée et tint à dispenser les soins apportés à la fillette. Elle était traumatisée par l’impardonnable et encore plus choquée par l’idée que des élèves y aient eu recours.
— Je suis désolée, Hercule.
— C’est notre faute. Nous avons relâché notre vigilance et ils ont lancé une opération bien préparée.
— Ils ont compris que je suis Occlumens.
— Ils pourraient se montrer encore plus hostiles et utiliser des sorts noirs.
— C’est idiot. Je ne me doutais pas que la montre cassée serait un Portoloin.
— Ils vous observent. Vous aimez vous réfugier au laboratoire de potions pour bricoler des mécanismes.
— Je n’imaginais pas…
— Si nous pouvions faire parler les plantes, les seuls témoins de votre agression.
— C’est possible ?!
— Je l’ignore. Je poserai la question à madame Waldmeister, plaisanta-t-il.
— Une chance qu’elle soit arrivée à temps !
— En effet. Bon… Reposez-vous et… si vous voulez parler de l’horrible douleur, je suis là. Je l’ai vécue.
— Merci.
Il ne put en faire davantage et cela l’exaspéra. Il supposa, à tort, que l’affaire ne connaîtrait plus de développements.
Umbelina entra dans la salle blanche, dans le sillage d’Elvira de Bazincourt. Sigrid, Shin et Hercule l’y attendaient. La Portugaise se crut revenue dans le passé, à l’absence d’Eugénie près. Elle avait accepté la proposition d’Elvira pour renforcer ses faiblesses. Elle n’imaginait pas que ses amis chambouleraient leurs agendas pour s’immiscer dans la leçon. La présence du Japonais était la plus intrigante.
— Mais… je croyais que…
— Nous voulions vous parler, Umbelina, commença Hercule. Des… fluctuations de votre magie et de son contrôle… euh… déficient.
La princesse esquissa un pas en arrière, sur ses gardes. Hercule céda la parole.
— Umbelina, il y a une explication logique à ce phénomène, bien qu’elle soit, je vous préviens, surprenante pour des sorciers occidentaux. Mais au Japon, nous y avons été confrontés.
— Ah ? fit-elle à moitié intéressée et dubitative.
— Connaissez-vous un dénommé Kenji Makoto ?
Elle frissonna des orteils à la racine des cheveux.
— Ce n’est pas le criminel qui a assassiné un de tes professeurs ?
— C’est lui. Savez-vous qui est Assimwe ?
— C’est le ministre de la Magie ougandaise.
— Bravo, souligna Sigrid. Tu en sais plus que moi.
— Connaissez-vous le point commun entre vous, Assimwe et Makoto ?
— Non.
Shin lui expliqua qu’ils avaient été victimes de changements de comportement, qu’ils étaient tous les trois connus pour leur extrême bonté, leur cœur d’or, leur dévotion à des causes nobles et qu’ils incarnaient, dans leurs domaines respectifs, des sorciers surdoués. Néanmoins, ils composaient tous avec le même point faible : l’Occlumancie. Leurs esprits étaient faciles à pénétrer.
Umbelina concéda que la défense n’avait jamais été une force et qu’elle misait sur sa rapidité, sa puissance brute, face à l’attaque. Shin lui dévoila ensuite le fruit de ses recherches, l’échange crucial avec le commandant des Samaurors, la légende d’Otakemaru qui n’était rien d’autre que l’histoire bien réelle des sorciers nippons. Au fur et à mesure qu’elle découvrit l’horreur des méfaits du yokai, l’ampleur de ses pouvoirs, la grande similitude avec les siens, celle-ci se recroquevilla de plus en plus sur la chaise apparue sous son séant à l’instigation d’Elvira.
— Tu devines le sujet de nos travaux, Umbelina ? coupa la référente Urtica.
— Oui, Professeur. Mais je n’ai pas conscience d’être possédée ou manipulée. Je me souviens de mes actes. Quand j’use de mes pouvoirs, je me sens juste… vivante, réelle, heureuse.
— As-tu conscience de mettre en danger la vie de tes camarades ?
Elle secoua la tête. Pour elle, ce n’étaient que d’innocents exercices au cours desquels elle devait se surpasser. Elle était persuadée d’être dans son droit.
— C’est la force d’Otakemaru, précisa Shin. Il appuie sur les leviers naturels de chacune de ses victimes.
— Pensez-vous que vouloir ma mort, c’est votre droit ? lança Hercule, usant de termes crus.
— Non ! Jamais de la vie !
— Pourtant, tu l’as dit, Umbelina. Hercule est un ennemi à abattre. Tu as même prononcé « son ennemi », comme si une courte seconde, tu avais relayé les pensées d’une présence redoutant les actions de notre ami.
— Je… je… Il faut m’enlever ça ! Hercule, ton sortilège de l’autre fois !
— Il a repoussé le yokai exploitant vos instants de faiblesse. Rien de plus.
— Ah…
— Lorsque je me suis mis à transplaner, sans le désirer, on m’a conseillé d’apprendre et de m’entraîner avant de me coucher, jusqu’à épuisement.
— Il faut que tu agisses de la même façon, Umbelina. Tu dois vider ton énergie sorcière et renforcer ta défense.
— Mais sur qui ? Ou… sur quoi ?
— Nous chercherons ensemble, Umbelina, déclama Elvira avant de prier les autres protagonistes de quitter la salle blanche.
Le Belge avait bien une idée pour épuiser la Portugaise. Cela impliquait d’utiliser la sortie historique pour quitter l’Académie.
Plusieurs élèves avaient eu vent de l’astuce d’Hercule pour savoir si du courrier était arrivé. Les glaces jumelées se multipliaient au fond des casiers. La plupart y voyaient un moyen d’économiser du temps, des déplacements tandis que quelques-uns souhaitaient juste ne pas laisser traîner des courriers compromettants. Émilie était du nombre des précautionneux et contrôlait la présence de plis dès son réveil, à travers un miroir de poche. La réponse du Maître était enfin arrivée. Dès 6H00, elle se rua hors de Lonicera et rejoignit la Cabane Enchantée. Elle s’empara du rouleau et courut se réfugier dans la salle blanche du château, déserte à cette heure aussi matinale, surtout un samedi matin. Elle entra, verrouilla d’un Collaporta silencieux et décacheta la lettre. Une vapeur verte s’échappa du parchemin et pénétra ses narines. Son excitation retomba, attendant des instructions précises. Elle marmonna une formule et le texte apparut.
« Émilie,
Il est impératif que tu ne te mêles pas des histoires d’Emma Bréguet, ni des affaires d’Edward Nott et des suprémacistes. Mauvaise idée de récolter des informations sur l’Anglais ! Pour l’instant, ta seule mission, c’est d’apprendre tout ce que Van Betavende sait, ce qu’il manigance, pour entraver nos actions. Écoute, ce que tu peux accomplir pour moi, c’est abandonner une gourde de Veritaserum dans un endroit où Nott tombera facilement dessus. Rosier ou Nott, peu importe, du moment qu’ils l’utilisent sur la fille Bréguet et que tu te contentes d’espionnage du Belge. Obéir ou toi et ta famille, vous serez anéantis !”
Bien que le courrier empoisonné ait agi comme une piqûre de rappel de son absolue soumission au Maître, elle ne réagit pas comme prévu. Elle relut les mots une première fois, puis une seconde et même une troisième.
— Donner mon Veritaserum à Nott ?! Mais Rosier et Nott sont des suprémacistes ! Le Maître a juré de les anéantir, de supprimer tous les Sang-Purs dont Hercule, trop épris de la justice sorcière inique, refusant de les massacrer. Pourquoi ? Je… je n’arrive pas… à lui en vouloir pour…
— Mais tu parles ! s’exclama Umbelina, entrée pour vider ses batteries sorcières.
— Non…
— Par Flamel ! Tu es une fichue suprémaciste ! hurla la Portugaise.
— Non ! répliqua la fille Boulanger en tirant sa baguette la première.
Une erreur monumentale. Non seulement elle manqua sa cible esquivant le maléfice, mais elle reçut un Bombarda d’une brutalité extrême. Son bras gauche se morcela. Une tornade la brinquebala contre les parois de la pièce, brisant ses os un par un. Un éclair noir jaillit de la tête de l’assaillante et abrégea le calvaire de l’aînée. Son corps, cuit par la décharge, retomba comme un météore. La Portugaise se figea. Son ennemie était inerte. Shin, suivi d’Hercule, ouvrit la porte et fut le premier témoin de la scène de désolation. Sa vision était survenue trop tard.
— Sortez-la d’ici ! aboya le Belge.
Umbelina laissa choir sa baguette. Tremblante, elle prit conscience de la portée de ses actes. Hercule, à genoux, chercha le pouls de la victime mais ne le trouva pas. Il voulut se croire incapable de le déceler sans un stéthoscope. Il brandit Benben et débita tous les sorts utiles qu’il connaissait pour la sauver. Il chut à son tour. Benben glissa de ses doigts et retourna se lover dans son étui.
Quelques heures s’écoulèrent avant que le Belge ne reprenne connaissance. Lorsqu’il ouvrit les yeux, il découvrit les traits rassurants de Sigrid. Elle manifesta son soulagement d’un long soupir. Elle le questionna sur ses sensations. Il répondit qu’un dragon l’avait confondu avec un siège avant de le passer à la broche. Son associée lui apprit qu’Émilie avait échappé à la mort, grâce à lui mais qu’elle était dans un état critique. Ce qui était inexplicable, c’était pourquoi il était affublé d’hématomes et de brûlures lorsque le docteur Beauxbâtons l’avait ramassé. Hercule sourit sans prononcer un mot. Elle en prit acte et lui révéla être allée dans la salle blanche avec le « matériel », avoir recueilli – avec des gants – un courrier anonyme du probable commanditaire de mademoiselle Boulanger et avoir relevé les seules empreintes de l’adolescente, incrustées sur le parchemin. Intriguée par une odeur discrète, elle avait gratté la surface et lancé le sort de révélation des ingrédients. Il y en avait de très peu courants, des incongrus comme des yeux de Jackalope, de la bile de Salamandre et aussi du bicarbonate de soude. L’acide lactique, constituant principal de la sueur humaine, présente dans la paume des mains de la fille Boulanger, avait réagi avec le bicarbonate et provoqué un dégazage de dioxyde de carbone. Les vapeurs avaient charrié les composés néfastes dans les poumons de la jeune fille. Selon Ambroisine, c’était une potion annihilant toute résistance mentale.
Enfin, un détail grammatical avait attiré son attention dans la lettre.
— Lequel, je vous prie ? demanda le garçon en se redressant sur son lit, s’apprêtant à le quitter pour de bon.
Elle prit des pinces hémostatiques pour dérouler la peau.
— Là ! Il s’adresse à elle mais le verbe n’est pas conjugué. Il l’a laissé à l’infinitif. « Obéir », au lieu de « obéis ». Bizarre, pour une menace, non ?
Hercule prit connaissance du reste du courrier. Il le trouva construit d’étrange façon. Bien qu’encore embrumé, son esprit ne mit que quelques secondes à détecter ce que l’intuition de Sigrid avait perçu.
— Relisez chaque majuscule débutant les phrases. Vous voyez le mot formé ?
— Cela donne Impero.
— Vous vous souvenez que j’ai dû nettoyer l’esprit de Jacques, cet été ?
— Oui. Tu ne t’es pas étendu sur les détails.
— Il avait entendu sa sœur parler avec un inconnu.
— Parler ?! Mince ! Umbelina ne raconte pas de balivernes.
— Non. Le mutisme d’Émilie est factice. Jacques fut témoin d’une scène entre un mystérieux personnage et elle. Lors de la confrontation, il versa une potion sur sa tête. Elle produisit un gaz vert. Puis, il lui ordonna de répéter les mots « impératif – mission – action – espionnage – obéir ».
— Ils sont dans la lettre. Et… Je n’ai pas la berlue. L’encre…
— Les traits sont plus épais pour ces mots.
— Il la tient sous sa coupe et les termes servent de charme déclencheur pour la soumission à distance. De temps en temps, il entre physiquement en contact avec elle pour renforcer l’ascendance. Mais comment l’a-t-il transformée ? Quand ?
— Comment, je l’ignore. Mais quand et où, c’était en Afrique, lors du voyage des Boulanger, à Noël 1917. C’est à ce moment que ses pouvoirs ont explosé.
— Hercule, il réclame des renseignements sur toi. Avant, il cherchait à discréditer l’école, y semer la discorde, la mort. Pourquoi ?
— Détruire l’Académie de l’intérieur était son intention première. Le Gerbera est né et s’est mis en travers de son chemin. Nous n’avons pas cessé de fouiner, de traquer, de déjouer ses plans et de désamorcer des conflits. J’ai même piégé Émilie qui a mordu à l’hameçon. Elle est désormais dans le collimateur des Aurors. D’où le changement de mission, moins spectaculaire. Peu à peu, l’Académie a pris position contre ce chantre masqué du suprémacisme. Il n’avait plus le choix : il fallait collecter des informations à l’intérieur du cercle ennemi. Et vous, Sigrid, vous êtes devenue la cible privilégiée.
— Il ne pouvait pas prendre à la source puisque tu as révélé ton Occlumancie. Eugénie était absente et tu ne te confiais plus qu’à moi. C’est logique.
— Maintenant, je suis curieux de voir ce qui va se passer au réveil d’Émilie.
— Pourquoi ?
— Une intuition. Le commanditaire est allé trop loin. Il a contredit les fadaises inculquées dans la cervelle de la sœur de Jacques. L’envoûtement s’est fissuré.
La vérification de l’hypothèse de l’enquêteur s’accompagnait d’une condition majeure : que la patiente survive au massacre perpétré par Umbelina. Lorsqu’il formula la question du devenir de la Portugaise, Sigrid perdit l’inamovible sourire qui était le sien depuis des semaines. La championne de Quidditch était au cachot.
Le « problème » Umbelina n’avait pas été traité à temps et l’accident redouté s’était produit. Privée de sa baguette, elle était incapable de faire exploser sa colère. Les cachots disposaient d’assez de magie pour juguler sa puissance brute non canalisée. La prisonnière acceptait d’ailleurs son sort sans protester, consciente de la démesure de sa réaction face à la découverte de la vérité.
Les suprémacistes, Rosier et sa bande, se félicitèrent de son crime contre une « abomination », une « demeurée ». En parallèle, ils réclamèrent l’exclusion de la Portugaise, source d’un danger permanent. Puisqu’elle était incapable de se maîtriser, ils exigèrent que la clause de ségrégation lui soit appliquée, que les progressistes soient eux aussi censurés puisqu’ils s’empresseraient de tout lui transmettre. La directrice rappela alors que l’Académie avait pour vocation à enseigner la maîtrise des pouvoirs sorciers. Umbelina n’était pas la première, ni la dernière, chez qui des défauts de contrôle survenaient. Lorsque Thibaldus insista lourdement, Agathe se fit plus cinglante.
— Vos provocations incessantes, vos complots ourdis contre des élèves, appellent des réactions à la mesure de leur ignominie.
— Aucune preuve n’a été…
— Ouvrez encore votre bouche en pure perte et je fais ouvrir la grille nord pour vous mettre à la porte.
— J’en serais ravi, Madame. Bientôt ! répondit-il avec effronterie et mystère.
— Vous nous quitterez pour suivre un autre enseignement ? Illégal et noir ?
Il se tut et Agathe agita son recueil de poèmes, assurant qu’elle trouverait des réponses à ses suppositions tendancieuses. Il éclata de rire. Laurine et Shin, assis à la table voisine, murmurèrent que Rosier, Nott, Baggio et compagnie avaient trouvé une parade anti-voyance. Leurs dons étaient muets.
Après cette nouvelle alarmante, le Gerbera crut en avoir terminé avec la série noire. C’était une illusion.
Hercule avait réclamé et obtenu le droit de porter les repas à la Portugaise au cachot. Le matin du 1ᵉʳ mars, il la trouva en pleurs. Il fit apparaître une chaise près des barreaux, s’assit et chercha des mots intelligibles entre les sanglots. Il n’en comprit qu’un : Jo.
Le sorcier couturier venait d’avoir 17 ans. Majeur, il ne concevait pas de sortir avec une jeune fille mineure et avait rompu avec la cadette de 14 ans.
— C’est ridicule ! s’offusqua le visiteur. Je n’ai jamais entendu d’arguments aussi fallacieux ! Je vais lui parler, Umbelina. Cette majorité n’est qu’un prétexte pour dissimuler la véritable raison. Un motif qu’il refuse d’admettre ou de révéler.
— Quoi ? demanda-t-elle en acceptant le mouchoir qu’il lui tendait.
— La peur.
— De quoi ? De moi ?
— Oui.
— Mais pourquoi ? Tu as la trouille, toi aussi ?
— Oh que oui ! Tout le monde a peur de vous. Peu importe le camp. En duel aérien, les tactiques n’ont aucun intérêt. Vous les balayez d’une tornade agrémentée de foudre. Il faudrait être fou ou inconscient pour ne pas vous redouter. Je suis apeuré lorsque je dois vous affronter en cours de duel. Je me félicite d’ailleurs de ne pas avoir souscrit au perfectionnement.
— C’est pas vrai… se lamenta-t-elle en se ratatinant sur sa couche. Tout le monde me déteste.
— Je n’ai pas dit ça, Umbelina. On vous aime, je vous l’assure. Ce qui vous arrive est une malédiction qui nous incite à la prudence. Saisissez-vous la différence ? Comme lorsque nous composions avec le parasite infestant Sigrid. Comme les cours de potions. Il ne nous viendrait pas à l’esprit d’oublier tablier de cuir, gants et protections oculaires. La professeure Fordecafé nous l’a seriné tant de fois. Là, c’est pareil. On doit se protéger, anticiper vos réactions.
La jeune fille termina son plateau comme si elle n’avait rien avalé depuis des jours. Elle lui rendit par le passe-plat.
— Et Émilie ? Tu sais, je n’ai pas rêvé ! Elle parlait !
— Je vous crois. Il est impossible que vous mentiez. Pourquoi, selon vous ?
— J’sais pas. Tu as confiance ?
— Dans la magie du Sondeur qui n’a pas touché à votre Gerbera blanc, absolument ! En cas de mensonge avéré, il vous en aurait privé.
— Zut ! Le petit détail ! Bien vu ! Quand elle se réveillera, elle devra s’expliquer.
— En effet. Je la défendrai afin qu’elle ne soit pas renvoyée. Elle a été envoûtée, nous en avons les preuves formelles. Cependant, son avenir à l’Académie s’annonce… compliqué. Pourtant, il faudra qu’elle y reste. Dès qu’elle la quittera, sa vie sera menacée par celui qui l’a manipulée. Il n’hésitera pas à la faire taire.
— C’est qui ? Le même qui me contrôle ?
— Non. Cependant, je crois que les deux poursuivent des objectifs similaires.
— Lesquels ?
— Agir à leur guise, semer la destruction, le chaos. Ce genre de plaisir pervers.
Il consulta sa montre et coupa court à la conversation, devant se rendre en classe. Il promit de lui apporter des copies de ses nombreuses notes et les intitulés d’exercices à accomplir. En sus, Umbelina serait extraite de sa geôle, comme chaque jour, par différents professeurs, amenée en salle blanche et soumise à des heures de Legilimancie, sans baguette pour s’opposer, jusqu’à ce que son esprit devienne une forteresse imprenable.
Le mardi débutait par une heure de français classique en compagnie de la directrice, un moment passé à étudier des romanciers, des poètes. Ensuite, Edmond prenait le relais pour le rédactionnel. Ce matin, il était en retard. Katarina en profita pour faire une révélation à Hercule. Elle lui demanda s’il savait comment le grimoire de son ancêtre était parvenu jusqu’aux mains du docteur Dadé. Bon prince, le voisin qui avait une petite idée sur la question, la laissa lui indiquer qu’il l’avait acheté à un Moldu, un docteur réputé, collectionneur de bizarreries authentifiées comme sorcières. L’homme se nommait Henri Mondor.
— Je le connais. Je l’ai rencontré à Paris, cet été. Il s’est intéressé à ma claudication et m’a fait passer une radiographie.
— Mais comment a-t-il fait ?! Cela fonctionne avec de l’électricité !
— Le docteur Mondor dispose d’une astuce médicale, disons pharmaceutique, pour perturber la magie d’un sorcier le temps d’un cliché. Le petit plus qui compléta le Veritaserum administré à Sun Lee-Meï.
— Ah oui ! Tu penses que ce produit pourrait retirer les pouvoirs pour toujours ? Avec une grosse dose ?
— Je crois qu’une surdose nous tuerait. En revanche, la potion du sinistre Van Houten pourrait contenir cet ingrédient parmi d’autres.
— Au fait ! Ma traduction est bien avancée. Il me reste une trentaine de pages.
— Bravo !
— Ce n’est pas toujours facile et je suis obligée de reporter phonétiquement les sorts en russe. En français, ça ne marche pas ou mal.
— C’est pour cette raison que les charmes viennent du latin, du grec mais aussi d’autres langues, sans correspondance.
— Dans le grimoire, j’ai trouvé un paragraphe incongru. Il faut que je te montre.
Elle l’ouvrit et le feuilleta. Au deux tiers, environ, sur la page finale d’un chapitre, il restait du papier vierge d’encre où un texte avait été ajouté. Son auteur s’était appliqué à imiter l’écriture d’Igor Valinsky, le rédacteur initial, mais le soin apporté aux lettres ne suffisait pas à tromper un lecteur averti.
— Regarde avec ta baguette. Quelque chose te choque ?
— Point besoin de ma fidèle traductrice pour déceler l’orthographe malmenée.
— Igor ne commettait pas ou peu de fautes. Et puis, je ne sais pas… On dirait que ce texte a été rajouté il y a peu de temps.
— C’est-à-dire ?
— Je l’ai ouvert des quantités de fois. Je suis passé sur cette page pour la traduction il y a cinq ou six semaines. Le texte n’était pas là. Hier, il m’a sauté aux yeux. Je sais, c’est insensé.
— Non, Katarina. Il n’y a rien d’illogique. En temps voulu, j’expliquerai pourquoi. Euh… Je ne suis pas un expert en alphabet cyrillique mais dites-moi… Le T majuscule, là…
— Mais oui ! Ce n’est pas l’écriture d’un Russe. C’est…
— Un Bulgare. Voyons le texte.
— Il arrive comme un cheveu sur la soupe. Rien à voir avec le sujet du chapitre. Et même avec le grimoire. Lis…
Il découvrit les mots laissés par l’étranger.
« À mes yeux, il est possible de relier une goutte d’eau à une autre, qu’elle soit proche ou distante, passée, actuelle ou future puisque les deux sont issues de l’océan originel. À ce titre, elle sait tout de son homologue, son histoire, même si cette seconde unité se trouve à l’autre extrémité de la Terre, même si elle a gelé, s’est évaporée, a été transformée. Si la première connaît le passé de la seconde, alors cette deuxième sait tout du futur de son binôme. Notre esprit est une goutte et l’univers est l’océan. Nous, sorciers, possédons la faculté de bâtir des ponts, dans toutes les directions, toutes les dimensions. Depuis toujours et à jamais. »
— Je n’y comprends rien. Et toi ?
— Cela me rappelle une ancienne conversation en compagnie de… Johannes.
— Quel était le propos ?
— Sa condition fantomatique. Je lui rendrai une visite dès que nous serons libérés. Si le professeur Perlenjoie fait son appa…
Edmond, les joues écarlates, le souffle court, déboula dans la classe à vive allure. Il signala que le système de Transportation subissait une nouvelle grève. Trois jours avant la sortie mensuelle des élèves de quatrième année à Bourg-Enchanteur.
Les réactions du bibliothécaire allemand étaient aussi lisibles que les centaines de milliers d’ouvrages dont il avait la garde. Il répugnait à s’épancher sur certains écrits de magie noire ou flirtant à la lisière. Il était révulsé par les récits sanglants de Klaus Blutigewurst. Lorsqu’Hercule lui débita, de mémoire, l’inscription découverte sur le grimoire de Katarina, il en perdit sa verve et traversa les travées pour débouler sur l’étagère où se trouvait la copie. Il la rapporta à Hercule et demanda :
— Où avez-vous trouvé ce texte ?
Le garçon ouvrit le manuscrit, repéra le chapitre sur la traque mentale des personnalités multiples et se rendit à la fin. La page était exempte d’annotation.
— Je ne comprends pas, monsieur Gutenberg. Les copies ne sont-elles pas liées ?
— Elles le sont. Si vous consultez les travaux de vos camarades, en cours, ils en seront au même point dans votre plan et dans celui-ci.
— Faut-il que le rédacteur soit le même ?
— Je vois où vous voulez en venir. Si l’une de vos délicieuses amies ou le non moins charmant Shin griffonnent sur l’ouvrage romancé que vous produisez, la copie sera aussi biffée. Il n’y a qu’une explication logique à l’absence de duplication.
— Un puissant sortilège.
— Comme l’invisibilité jetée sur un écrit se répercute sur sa copie de façon définitive, certains sorts avancés, non enseignés à l’Académie, peuvent empêcher notre processus universel.
— Est-ce qu’ils sont au programme de Durmstrang ?
Johannes opina.
— Ils le sont.
Hercule lui demanda s’il était disposé à l’accompagner dans les rayons consacrés aux titres du futur mais le fantôme déclina, ayant pris du retard dans ses lectures. Le garçon déambula seul, non loin de son coffre à disparaître et laissa le hasard agir, sans cesser de se repasser les mots du Bulgare en boucle.
« Ce lascar n’est pas mon voyageur temporel. Il n’a pas modifié le code d’accès à la réserve secrète et n’a pas placé le livre de monsieur Hawking dans la bibliothèque de Juliette. Il y a deux voyageurs. Le Bulgare se sert d’une recette obtenue par le meurtre. Ses intentions sont mauvaises. Pourquoi agit-il ainsi ? Pour qui ? »
Il navigua près de deux heures de temps universel – soit 24 minutes locales – lorsqu’un mot, dans un titre, lui rappela une discussion tenue avec monsieur Racine. Le professeur avait parlé du monde subatomique et avait utilisé un terme nouveau : quantique. En juin 2022, un auteur italien nommé Massimo Teodorani commettrait un ouvrage intitulé « l’intrication quantique des particules à la conscience ».
L’adolescent resta figé durant plusieurs minutes devant la couverture de carton coloré en rouge et en bleu nuit. Son immobilisme attira le maître des lieux.
— Tout va bien, mon cher ami ?
Hercule pointa l’ouvrage du doigt et prononça enfin quelques mots.
— Ça résonne avec le texte que je vous ai lu.
— Il est… trop tôt, monsieur Van Betavende.
— Pour ?
— Vous aventurer sur ce territoire. C’est dangereux.
— Waldo ? Waldo ! Montrez-vous, mon oncle ! Je veux des explications.
Le fantôme se matérialisa et invita le garçon à s’asseoir. Il lui décrivit ce qu’il était capable de faire de son vivant : se projeter à une très grande distance, voir, entendre, sentir et, au prix d’une concentration phénoménale, toucher, infléchir. Son neveu avait hérité de ce don. Mais le sorcier africain qui lui avait montré cette facette de la magie, avait aussi affirmé qu’il était possible d’ouvrir des passages, de jeter des ponts entre les lieux, peu importait les plans. Il était possible de déplacer le corps, le contraindre à suivre l’esprit libre.
— Hercule, Johannes a raison. Tu ne devrais pas être en mesure de comprendre ces concepts, ni de réaliser une projection à 14 ans. Ta lecture de ce matin est un piège conçu pour te perdre en chemin.
— Me perdre ?
— Perdre ton âme, ton essence sorcière et demeurer prisonnier.
— Comme dans une armoire à disparaître défectueuse ?
— Bien pire que les limbes. S’il te plaît, chasse ces idées de ton esprit.
Mais comment évacuer une telle possibilité ? Le texte du Bulgare comportait des termes troublants, propices à la réflexion, à l’analyse. Comme l’information, la communication entre les fantômes. Le lien entre tout engendrait la permanence et l’anticipation de la connaissance ! Comme les sphères colorées de Laurine !
Il regagna son coffre, plus troublé que jamais, sans remarquer un détail frappant. Aux alentours du meuble, sur des centaines de milliers d’étagères, les parutions avaient disparu. L’ultime était un roman nommé « The Andromeda Strain », d’un dénommé Michael Crichton. Elle était datée du 21 juillet 1969.
Hercule n’avait pas mis un orteil dans l’onsen du Gerbera depuis plusieurs semaines. Quand il s’accordait ces moments de détente, c’était souvent après le dîner, avec ses camarades. Parfois, lorsqu’il était à court de potion de sommeil et que l’insomnie faisait de la résistance, il enfilait sa tenue de bain et se glissait dans le hall, en catimini, pour barboter et se décontracter. Il n’avait jamais pratiqué cette activité aquatique en fin de matinée, au nez et à la barbe de ses camarades sur le point de se rendre au restaurant. Les élèves ne furent pas surpris par cet accès d’originalité, avec une expérience sorcière ou scientifique à la clef.
— Veux-tu que nous t’attendions ? proposa Sigrid.
— Non, merci. Partez sans moi.
Il ne fournit aucune explication et la jeune fille comprit qu’il serait vain d’en réclamer. Dernière à quitter les lieux, elle le vit s’enfoncer et disparaître sous l’eau pour jouir du silence et réfléchir.
Dans le liquide chaud, tout devint plus clair. Le texte du Bulgare faisait l’objet d’une validation et d’une classification par Johannes et Waldo. Il était possible de se projeter d’un plan à l’autre. Depuis l’onsen, il pouvait observer les fantômes ou Triplesec ou même le Sondeur. Du fait des liens éternels entre les gouttes d’eau, il était aussi possible de projeter son esprit dans le passé ou l’avenir. Après tout, les dons de voyance de ses amis n’étaient-ils pas de simples connexions à ces plans passés et futurs ? Il pouvait contraindre son corps à suivre le chemin emprunté par son esprit. N’était-ce pas la définition même du transplanage ? Dans ce cas, il devenait possible d’agir à distance sur un objet passé, existant ou à venir ! Comme corriger une date sur une facture. Ou envoyer un livre dans une bibliothèque. Sauf que dans le cas de l’ouvrage d’Hawking, Juliette était presque certaine d’avoir dérangé un intrus en train d’introduire l’ouvrage dans la bibliothèque. En supposant que la magie d’une porte gobeline soit accessible aux sorciers du futur, que l’on puisse modifier la destination de l’ouverture à l’aide de molettes, de boutons, le voyageur temporel entrait directement sur les lieux de ses forfaits.
« Encore fallait-il connaître le sort protecteur appliqué sur les documents ! Il en existe de nombreux et je n’avais pas choisi le plus simple. D’ailleurs, au Gerbera, à part moi, personne ne le… »
Il reprit sa respiration et s’immergea de nouveau.
« Écoute… Waldo et Johannes sont deux fantômes issus d’un plan spécifique. Ils sont capables de se rendre sur un intermédiaire comme LA bibliothèque. Leur mise en garde a du sens. Johannes ne l’avouera pas, mais il a peut-être eu vent d’accidents survenus à des sorciers trop téméraires, ayant tenté de traverser l’espace. La catastrophique expérience du professeur Racine, un adulte averti, prouve que le danger est réel. Ta malencontreuse formule d’injection du temps a eu des effets désastreux. Tu as ouvert la boîte de Pandore. Sois raisonnable. Refuse ce chemin. »
Hercule quitta l’élément liquide et répondit à sa conscience, à voix haute :
— Bonjour… Hercule.
La voix intérieure se tut mais le garçon poursuivit :
— Est-ce toi, le voyageur temporel ? Je le pense. Je crois être celui qui a modifié le code d’accès à la colonne M. J’ai placé un livre traitant du temps dans les mains de la seule sorcière capable d’intégrer des magies complexes, d’en tirer profit. J’ai corrigé la facture. Les 7 barrés de monsieur de Bazincourt, un Français, ont perdu leur barre avec le Flamand que je suis. C’est mon écriture. Mal déguisée. Où es-tu, Hercule ? Depuis quelle année t’adresses-tu à moi ? Ai-je raison de croire qu’il y a un Bulgare qui a inscrit la théorie des gouttes sur le grimoire de Katarina ? Allons, Hercule, ne sois pas timide et manifeste-toi. Tu en as la capacité, j’en suis certain.
Le silence fut la seule réponse aux assertions du baigneur.
Au cœur de la base sous-marine, au large de Naples, une sirène assourdissante mugissait pour alerter les agents. Une rupture temporelle majeure se dessinait.
H, à son poste, transpirait, tétanisé. C l’apostropha :
— H ! Hercule !
— Oui, Madame ?
— Reviens ! Allez, en douceur… Que se passe-t-il ?
— Il… je… Hercule Van Betavende, du passé…
— Eh bien ?
— Il a compris la nature de la petite voix intérieure. Il sait que c’est moi, du futur. Ce n’est pas possible ! Le jour merveilleux où j’ai su, j’avais 25 ans. Mon émotion ne me trompe pas. J’étais adulte lorsque j’ai appris à adresser les esprits passés ou futurs. Un événement a précipité cette connaissance. Il va l’exploiter.
— C, le temps presse, coupa l’agent S. La dislocation a débuté. D’après le Memoleg, la dernière marque temporelle s’arrête au 21 juillet 1969. Nous n’existons plus.
— Qu’ai-je fait ?!
— Rien, H. Tu as suivi le protocole. Nous avons un petit resquilleur qui a introduit un élément fondamental, révolutionnaire et ton toi du passé l’a décrypté, comme toujours. De quoi a-t-il parlé, précisément ?
— La théorie des gouttes dans le grimoire de Katarina Rostopchine.
— Qu’est-ce que cela évoque, pour toi ?
— Rien ! Je n’ai pas pris part à ce travail de traduction de Katarina.
— Memoleg !
— Oui, agent C ?
— Affiche-moi sur la cascade les différences notoires entre le manuscrit d’origine et sa traduction française.
— Bien sûr, agent C. La traduction n’est pas complète. Un paragraphe n’a pas été reporté. J’ajoute que mademoiselle Rostopchine fut reconnue cinq ans après la publication et que sa discipline fut appliquée dans l’hôpital français.
Le paragraphe manquant se forma sur la cascade. Le texte était d’une limpidité parfaite pour les agents mais abscons pour un sorcier de 1921. Sauf pour un être doté d’une capacité d’observation, d’analyse et de déduction hors normes.
L’agent H se crispa, sentant le poids de la responsabilité passée.
— L’agent A est-il intervenu ?
— Nous sommes en possession de la section. Dois-je l’avertir pour qu’il la replace ?
— C’est trop tôt. H, tu pars immédiatement. Retourneur de temps sur le 1ᵉʳ mars 1921, 12H35, pavillon Gerbera de l’Académie magique. Tu oubliettes ton alter-ego et mademoiselle Rostopchine. Tu effaces le paragraphe dans le grimoire.
— J’ignore où il se trouve et j’étais déjà Occlumens.
— Pas Rostopchine. Pioche dans sa mémoire. Dès que tu as accompli cette mission, fais un saut dans le plan fantomatique et remonte-leur les bretelles. Qu’ils apprennent à tenir leurs langues !
— Dois-je effacer l’indice laissé avec la correction miraculeuse de la facture ?
— N’en fais rien. La trame temporelle était stable.
— Bien, C.
Un pan de rocher se détacha du plafond et s’écrasa à leurs pieds. H précipita ses réglages et disparut.
Hercule attendait une réponse et tout ce qu’il récolta, c’est une frayeur propre à lui causer une crise cardiaque. Un jeune éphèbe, vêtu d’une étrange combinaison moulante verte, surgit des flots à deux mètres de lui. L’élève n’eut pas le temps d’éjecter sa baguette. L’intrus esquissa un geste et le pétrifia.
— Désolé, je suis contraint de vous nettoyer la cervelle. Mes nouvelles fonctions m’y autorisent.
Il accomplit des mouvements de poignet ; le baigneur, en plus d’être immobile, afficha un air benêt.
— Voyons… Cette porte ! Pas étanche. Tant mieux ! Aguamenti !
Il produisit une petite flaque qui s’infiltra dans la chambre. H s’en servit pour comme support pour transfluider. Une fois à l’intérieur, il n’eut qu’à fouiller les effets de la demoiselle pour dénicher le grimoire coupable. Il l’ouvrit et chercha. Il tomba en arrêt devant le paragraphe source de dysfonctionnement temporel.
— Hum… Du russe avec des fautes. J’ai mentionné un Bulgare. Il faut enquêter pour le débusquer. Je ne ressens pas d’émotion liée à sa découverte ou sa capture durant ma vie précédente. Dommage !
Une voix interrompit ses réflexions.
— Hercule ? Tu n’es pas allé déjeuner ? Hercule ?
H exécuta le geste correspondant au Finite.
— Plaît-il ?
— Le déjeuner ? Non ? Nous avons cours, après.
— Oh ! Bien sûr ! Je me hâte !
— Au fait ! Qu’as-tu compris à propos du paragraphe…
H figea le temps et se montra.
— Assez plaisanté ! Oubliettes !
Il nettoya esprit et écrit avant de plonger dans l’onsen. Le temps reprit son cours.
— Le paragraphe sur… ?
— La traque des aphorismes. Qu’est-ce que monsieur Perlenjoie entend par là ?
— Je crois qu’il a une affection pour les romans haletants. Au sens propre comme au figuré.
— J’imagine mais quel est le rapport ?
— Il aime les longues phrases dont la lecture vous conduit à être hors d’haleine, à bout de souffle. Haletant.
— Des phrases à rallonge !
— Voilà. Mais je m’inscris en faux face à cette pratique. Sujet, verbe, adjectifs, noms et une relative. Pas plus ! Telle est ma devise !
Le Belge quitta le bouillon, se sécha, s’habilla et rejoignit le château. Dans le degré 50, des milliers d’étagères se couvrirent de couvertures en carton. La dernière parution daterait du 28 juillet 2061.