Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 2 : Sortilège 2 : le limier

8671 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:26

Le propriétaire de la nouvelle agence d’enquête et de résolution d’énigmes crut perdre la raison en débarquant dans le local professionnel. Plus le temps passa, plus le silence le crucifia. Quelle erreur avait-il commise ? Que s’était-il passé ? Victoire avait-elle réussi à tuer Sigrid avant qu’elle ne puisse se protéger d’elle ? Ou s’était-elle transformée en monstre déshumanisé ? Aux alentours de 19H15, la porte d’entrée s’ouvrit. Une jeune fille brune, sale, en piteux état fit son apparition. Il faillit ne pas la reconnaître.

Après avoir emprunté une cheminée jusqu’à Bruxelles, l’élève s’était traînée jusqu’à un sorcier et avait réclamé l’adresse d’un Portoloin conduisant à Courtrai. Elle avait gagné la surface, s’était mêlée aux Moldus bruxellois et avait pris la direction d’un atelier de dentelle abandonné. Là-bas, elle avait patienté jusqu’à ce qu’un maillet sur le point de s’émietter fasse son apparition sur une table de confection rouillée. Elle s’en était emparé. Il l’avait conduite à trois kilomètres de Courtrai. Dix minutes plus tard, une fourche à dent unique s’était fichée dans la terre, à quelques centimètres de sa position. Ce nouveau moyen de locomotion l’avait projetée à deux kilomètres du point d’entrée du système de Transportation, dans une remise, près de Lille. Le bâtiment délabré jouxtait une vieille ferme. Les paysans étaient aux champs, en pleine moisson de blé. Il n’y avait pas âme qui vive. Elle s’était débarrassée de ses vêtements déchirés et avait subtilisé une robe aux Moldus, séchant avec d’autres linges sur une corde tendue entre deux arbres. Elle avait fait le tour de l’habitation et évité les animaux de la ferme. Elle n’avait pas autant de succès qu’Hercule avec les bêtes de tous poils.

Des portes battantes conduisaient à un sous-sol. C’était parfait pour attendre l’issue de la potion Duapartes. Son refuge servait à entreposer des bûches et du charbon. Se souvenant de son visage entrevu dans la vitrine de la Coutellerie du Roy à Bruxelles, de sa chevelure devenue plus épaisse et blanche, elle avait saisi quelques morceaux d’anthracite et avait noirci ses cheveux. Ce n’était pas la seule modification survenue. La couleur de ses iris avait basculé du noir enténébré à l’océan bleu roi. Comme ils étaient apparus une brève seconde cet été, au manoir de Van Betavende. La robe de la fermière, svelte, lui allait comme un gant. Les manches de sa défunte chemise avaient rétréci dans l’opération de duplication. Ou alors, ses bras s’étaient allongés de quatre ou cinq centimètres. Ses jambes en avaient gagné une dizaine. Ses os la suppliciaient. Elle se sentait fiévreuse.

Elle avait entendu une cloche d’église sonner. Juste un coup. Si ses calculs étaient justes, il était 17H15. La séparation datait d’à peine vingt minutes. Elle risquait la folie ou la transformation en monstre. Pour ne causer aucune blessure à qui que ce soit, elle avait choisi de demeurer terrée, certaine que les habitants ne viendraient pas y chercher de quoi faire une flambée en plein été. Si elle était surprise, elle pouvait s’enfuir à travers champs. Victoire avait avalé la potion. Ce qu’elle avait pris pour un breuvage empêchant de devenir monstrueux, s’était avérée n’être qu’une Repulsa ! Un petit mensonge d’Hercule, pour tromper son monde. Son ami avait anticipé la dépossession de la flasque. Mieux : le parchemin couvrant le coffret avait été envoûté pour se taire sous les doigts de Victoire mais se révéler au contact de Sigrid. C’était ingénieux ! Quelle que soit l’issue de la séparation, la Repulsa assurait la mise à distance. Mais quel breuvage était assez puissant pour tenir un Obscurus en respect ? Pour autant qu’elle le sache, la boisson bue par Bérénice Feuillade n’avait pas cette force !

Repulsa ne durait qu’une heure. L’Obscurus pourrait réintégrer Victoire. Lumus Solem avait transpercé son cerveau. Le parasite n’avait pas le pouvoir de ressusciter sa maîtresse. Il l’avait compris en se jetant sur la cheminée à l’ultime seconde.

L’attente dans la pénombre s’était éternisée. 19H00 avait sonné et la tension accumulée s’était peu à peu dissipée. Elle avait abandonné son repaire et pris la direction du système de Transportation. Cinq minutes plus tard, elle atteignait le Ministère. Afin de semer un éventuel espion, elle avait navigué dans la foule avant de s’introduire dans une cheminée pour se rendre Place Cachée. Elle était entrée chez Fripachère et avait pris la première robe sorcière d’occasion à 2 Mornilles. Elle avait ceint sa tête identifiable d’un chapeau miteux à 15 Noises. Ainsi accoutrée, elle avait rejoint l’adresse indiquée par Hercule. Elle avait découvert un petit bâtiment, étroit, sur quatre niveaux. Au rez-de-chaussée, visible à travers l’unique fenêtre, un garçon tuait le temps avec un livre ouvert, se rongeant les sangs.

Sigrid tomba dans les bras du Belge. Il l’étreignit durant de longues minutes avant de la conduire dans le cabinet de douche, de la nettoyer, de la panser à coups de sortilèges et d’onguents. Elle était à bout de forces. Il étala le matelas japonais et l’allongea. Elle lui sourit, abaissa ses paupières et s’endormit.

L’ouvrage « La protection » sur les genoux, il la veilla durant deux heures, craignant une réaction, un malheur. Persuadé que le pire était passé, il s’empara de son recueil de carrés magiques, inséra les nouveautés fournies par Laurine et écrivit à Noël. Il se contenta de le rassurer, sans pouvoir l’abreuver de détails. Ils viendraient plus tard. Le potionniste exulta. C’était la plus belle victoire de sa jeune existence.

Gardant un œil sur son amie, Hercule déplaça des meubles et dégagea un espace. Il assembla les planches supplémentaires livrées par Delacour, à coups de maléfices de glu perpétuelle et lança les sortilèges d’extension ad-hoc. Peu avant minuit, il disposa d’une zone consacrée aux potions, avec son chaudron pliable, sa collection d’ingrédients et ses accessoires. Il jouxtait l’unique point d’eau desservant le coin douche et la cuisine. À côté, mesurant près de cinq mètres de diamètre, il implanta la future salle blanche hémisphérique. Dès qu’il disposerait de temps, il déroulerait les enchantements préconisés par monsieur Risquetout afin de créer un dôme impénétrable. L’astuce, c’était de concevoir la protection comme les pelures d’un oignon. On empilait des kyrielles de charmes, par couches successives jusqu’à rendre le bouclier capable d’encaisser le Diffindo ou le Lumus Solem d’une production de camphre dopée au Nundu et dotée de grenats.

Le garçon défit ses bagages dans le bureau pour ne pas déranger la dormeuse. Le déballage lui causa plusieurs surprises. Sa cape de dissimulation et son phonographe avaient disparu ! Ils n’étaient pas perdus pour tout le monde et il n’eut aucun mal à deviner l’identité du voleur : Eugénie. Autant la cape lui permettrait de naviguer incognito chez ses grands-parents et à Poudlard, autant la dérobade de son outil d’enregistrement de la voix restait nébuleuse. Il lui servirait peut-être à verser dans la nostalgie en écoutant sa voix puisqu’elle avait gardé deux cylindres gravés. Elle avait subtilisé toutes les recharges vierges. Qu’avait-elle en tête ? Eugénie, à peine partie, suscitait déjà des interrogations.

Il découvrit deux parchemins avec l’écriture de Sigrid. L’un était estampillé avec la mention « À lire si je n’ai pas survécu au processus de séparation ». Puisqu’elle dormait à quelques mètres de lui, il n’avait aucune raison de prendre connaissance de ce texte, même si une irrépressible envie de le faire l’asticotait. En revanche, l’autre document n’était frappé d’aucune restriction d’usage. Il était complété sur le recto et affecté d’un coup de tampon rouge : ARGENT+. Hercule comprit de quoi il traitait. La déclaration d’amour, réclamée par Edmond Perlenjoie. Sigrid désirait qu’il sache à quoi s’en tenir. Il la dévora.

« Professeur,

Je ferme la possibilité d’obtenir la note maximale en ne respectant pas la consigne d’anonymat de l’être aimé. Mon devoir concerne Hercule Van Betavende.

Entendons-nous bien : l’amour que je lui porte, n’a rien d’un béguin amoureux ou d’un coup de foudre. Je ne perçois pas ces sentiments comme une situation amoureuse ou même amicale.

Lorsque j’ai fait sa connaissance, je l’ai cru quelque temps mais très vite, j’ai ressenti une différence. Je n’ai pas besoin d’un contact physique ou visuel pour aimer Hercule. Ni besoin de déverser des flots de paroles poétiques ou autres fadaises. Avec lui, c’est différent. C’est comme si nos âmes étaient unies par un lien utérin, familial. Ou même, racinaire. Je m’explique : Hercule est un enfant unique, comme moi. Pourtant, à un niveau inexplicable, je me sens à ses côtés. C’est encore plus fort lorsque nous regardons l’avenir ensemble, que nous nous accordons, côte à côte et non face à face. Lorsque nous décidons, que nous agissons, j’en suis émue aux larmes et je me sens transportée par une autre forme de magie. J’aime me fier à son jugement et je vis ses consultations comme le désir de me traiter sur un pied d’égalité. Peu de personnes ont ce privilège. Je suis là et cela me suffit.

Quand une personne fait notre bonheur, est-ce de l’amour au sens large ? J’ose le croire et Hercule le pense aussi. La Legilimancie ne nous est d’aucune utilité pour ressentir qu’un lien invisible nous relie à l’univers. Nous sommes ancrés l’un à côté de l’autre. Le professeur Racine nous explique que c’est une histoire de résonance de fréquences. Je l’ignore. En revanche, je sais que dans cette vie ou dans une autre, cela ne changera pas.

Voici pourquoi et comment je l’aime. »

Le garçon fut bouleversé. Pour cette magnifique démonstration, Hercule lui aurait attribué un OR parce qu’il n’aurait pas fait mieux pour décrire leur relation. Il sécha ses larmes d’émotion et s’attela à une ultime tâche avant de rejoindre le divan du bureau. Il ouvrit l’armoire penderie contenant des dossiers suspendus par dizaines, vides. Il les écarta de part et d’autre avant de prononcer :

— Numquam sine me.

Le panneau du fond pivota sur un axe vertical, central. Entré dans l’extension prodigieuse de 25 mètres carrés, la plus large que Delacour pouvait produire, il déballa le contenu de sa valisette de travail et couvrit le mur principal avec des coupures de presse, des parchemins, des photographies animées ou figées, des tableaux, des listes. Il répartit les éléments en deux zones géographiques distinctes : la France et le Japon. Puis, il ajouta la Grande-Bretagne, trouvant l’échange d’étudiants touchant Eugénie trop suspect. Il y avait un article du Cri de la Gargouille, signé par son rédacteur en chef, Le Fur, intitulé fort à propos : « Échange scolaire entre Beauxbâtons et Poudlard : début d’une initiative enrichissante ou épiphénomène ? ». Les Pays-Bas, avec son cortège d’événements liés aux Van Kriedt, à l’infect ministre de la magie batave et au faux médicomage Van Houten, trouvèrent leur place sur la surface. Ils étaient liés à l’attentat sur la ligne Bruxelles-Liège, en construction. À l’aide du Flambios, il initia une zone Afrique avec deux faits : le voyage des Boulanger au cours duquel Émilie n’avait pas réalisé ce qui était gravé dans les souvenirs de sa famille, et les récentes ruptures d’approvisionnement sur certains ingrédients de potions. Enfin, il plaça l’Australie avec le drame ayant impliqué son oncle Waldo, le sorcier Faulkner et les parents Van Kriedt.

Si la France concentrait le plus grand nombre d’événements remarquables dont le dernier en date, la 37ᵉ prophétie, aperçue au cou du ministre Picaillou, valait son pesant d’or, le Japon la rattrapait peu à peu. Les crimes, les professeurs assassinés, les voyants enlevés, l’avertissement reçu par les Ishii – Shin lui avait communiqué dans la soirée et Hercule lui avait conseillé d’acheter une grande cape de dissimulation pour s’aménager une zone protégée dans leur domicile –, le nom de Makoto revenant de plus en plus sur la table, tout indiquait un lien avec la France. Hercule ne voyait toujours pas de fil conducteur et jugeait incongrue la présence de runes au cœur de l’énigme.

Au centre du schéma, il épingla un parchemin reprenant la prophétie de Claire, la seule contenant une once d’espoir : « L’élève qui a ouvert la boîte de Pandore, ne la refermera que lorsque le Maître sera mort ». Il ajouta de quelques traits de plume : qui se fait appeler « Maître » ? Seuls deux noms étaient inscrits : Tsuko Takane, maître des origamis et de la divination, ainsi que Geoffroy Dégivré, le directeur de Bonpied, désigné sous ce terme par les autres médicomages. Des personnalités hautement improbables.

Sur un autre pan, il disposa les éléments esseulés, sans lien apparent ou démontré avec la prophétie, comme les meurtres de madame de Bourgmestre et de monsieur Boulay de la Meurthe, victimes collatérales de la loi Picaillou sur l’héritage. Il reporta la mésaventure de l’écrivain victime d’une Cistus Inversus cérébrale, une potion bricolée dont l’analyse avait révélée qu’elle contenait les ingrédients classiques, plus un extrait sanguin. Il compléta avec le tableau des sortilèges médicaux inconnus de Pacôme, les degrés du Sondeur concernés par les bizarreries du Têtenbulle ou du transplanage. Sans oublier Valentine Clairdelune, phénomène temporel à elle seule. Il s’arrêta sur un nom : Stephen Hawking. Comment diable Juliette Pasteur s’était-elle retrouvée avec un livre issu du futur ?

Avant s’allonger sur le divan, il lança un charme révélant les écrits invisibles. La liste des personnes décédées apparut. Elle contenait tous les noms des individus portés à sa connaissance. Il ponctua la ligne d’Adrien Céladon d’un point d’interrogation. Il raya Lucie Boulanger, certain qu’elle était vivante et qu’il s’agissait de la fille d’Elvira et, à la mine effrayée de l’enseignante lorsqu’il avait supputé, d’Armand Fontebrune.

Épuisé par son travail, il s’écroula sur le sofa du bureau et connut un sommeil réparateur. À son réveil, vers 9H00, Sigrid dormait toujours. Elle s’éveilla peu avant 12H00, les narines flattées par le fumet du repas que le garçon lui préparait.

En dépit de la douleur et des meurtrissures persistantes, la jeune fille sortit du lit improvisé dans un angle de la pièce et se précipita dans les bras d’Hercule. Il l’étreignit de toutes ses forces. Lorsqu’elle releva le menton, elle le questionna :

— Combien de temps ai-je dormi ?

— Environ 16 heures. S’agit-il d’un record ?

— C’est deux fois plus que la plus longue de mes nuits ! Ça sent bon !

— Vous devez être affamée, non ? Il est presque midi. Je vous fais grâce du café et des tartines. Je vous propose de passer aux côtes de porc grillées, aux champignons et aux haricots verts.

Elle se rua à table, prête à dévorer, ce qui soutira un sourire au garçon. Il fit le service, ouvrit la porte donnant sur le bureau et les fit profiter de l’ensoleillement traversant l’unique fenêtre du logis. Il régla les Feux Éternels sur le minimum et s’assit devant son amie. Il se délecta de la voir engloutir la nourriture comme si elle n’avait rien ingéré depuis quinze jours.

— Hum… Qu’est-ce que c’est bon ! fit-elle, la bouche pleine.

— Prenez les deux côtes.

— Tu ne manges pas ?

— J’ai pris mon petit déjeuner sur le tard. Je n’ai pas très faim. Allez-y ! Et dites-moi comment cela s’est passé.

Elle lui relata les faits et loua la prévoyance de son plan. Elle le félicita pour la potion Repulsa, parfaite pour la situation, quel que soit le buveur. Il lui révéla que Noël avait découvert la colonne M, un lieu où les ouvrages interdits étaient stockés. Il contenait aussi une fabuleuse suite de peintures décrivant la réalisation de Repulsa Maxima, la potion la plus longue et la plus chère fabriquée par le fils Millefeuille. Il ne passa pas sous silence l’épisode fâcheux avec Umbelina et le contournement providentiel mis en place avec Adeline Bonnelangue. Il partagea son angoisse, sa solitude, face à elle-même et à Duapartes. Il la congratula :

— Vous êtes incroyable. Si courageuse ! Votre survie engendre un nouveau mystère.

— Lequel ?

— Votre âme. D’où provient-elle ? Est-ce une réincarnation avortée ? Était-elle errante, suite à un décès ? Depuis combien de temps ? Pourquoi a-t-elle choisi de s’arrimer à Victoire ? Pour la guérir ?

— Tu t’en poses, des questions !

— Vos cheveux…

— Oui ?

— Je les ai lavés et…

— Il faut que je trouve une teinture. Chez le coiffeur, monsieur Friseur.

— Pourquoi ? Cette couleur, associée à vos yeux aux différentes nuances de bleu, est stupéfiante. Magnifique, même.

— Oh…

Elle se mordit les lèvres et pleura à chaudes larmes. Elle eut un hoquet de rire en même temps. Elle secoua la tête, pour éclaircir ses idées.

— Tout est confus. J’ai mal partout. J’ai survécu. Je suis libre. Je peine à y croire.

Il tapota sa main gauche et concéda :

— Vous aurez besoin de quelques jours pour digérer votre nouvelle situation. Voulez-vous des œufs au plat ? La cuisinière est encore chaude.

— Oui !

C’était un cri du cœur. Elle avait tout englouti.

— Deux ? Trois œufs ?

— Trois ! Et un gros morceau de pain.

— Entendu, répondit-il en s’affairant autour de la poêle à frire.

— Hercule… Si je m’en suis sortie, alors…

— Non ! Chassez cette hypothèse de votre esprit. Le faisceau a traversé le crâne de Victoire. Personne ne survit à un tel traumatisme. Je poserai la question au docteur Dessuture, mardi, par principe. Repulsa Maxima a éloigné l’Obscurus pendant une heure. Je l’ai testé et vérifié sur le Nundu. L’Obscurus n’avait que dix minutes pour tenter de la ranimer. Au-delà, un cerveau est mort.

— Tu as vraiment testé sur le Nundu ? Comment a-t-il réagi ?

— Il a vomi un zèbre et s’est carapaté !

— Elle est redoutable.

— C’est juste.

— Elle m’a projetée dans le hall. J’étais plaquée, écrasée.

— Noël en a fait les frais lorsque je l’ai absorbée. Il a traversé la salle du Sondeur. Sigrid, tranquillisez-vous. Même si l’Obscurus est resté près du manoir, ce que je suppose, il n’a emporté qu’un cadavre.

— D’accord.

— Voici vos œufs ! Une pincée de sel, de poivre. Un grand verre de jus de citrouille et un quignon de pain. J’ai de la tarte aux noix avec de la confiture de figue pimentée pour le dessert.

— Génial ! Vas-y, pose tout sur la table !

Choyée par son ami, elle pleura. Il lui proposa quelques achats Place Cachée, dans l’après-midi, pour la consoler. Des vêtements neufs, parfaits pour faire peau neuve. Puis, il en vint à l’agence W, montée de toutes pièces et finalisée le 1ᵉʳ avril dernier. Il lui exposa les objectifs de l’entreprise marquant d’une pierre blanche, le début de leurs aventures. Il lui révéla l’astuce de la boîte aux lettres, copiée sur le modèle du Dragon Déchaîné. Un tour de passe-passe pour traiter des affaires à distance, depuis l’école.

Quand elle fut rassasiée, il dévoila le dernier mystère en date, amené par Gervais.

— Je vais me grimer pour rendre visite à Cosme Acajor. En parallèle, je créerai des baguettes pour satisfaire la demande transitant par Delacour. Cosme n’ayant jamais eu l’occasion de vous recevoir, puisque vous avez hérité d’une baguette, me ferez-vous l’honneur de m’accompagner ?

— Avec joie !

— C’est un début sans enjeu financier. Nous y allons juste pour récolter des informations. Vous n’avez plus votre baguette ?

— Non. Victoire a tenté de la capter lorsque l’Obscurus l’a projetée dans sa direction. Elle est dans la cave. Entière ou…

— Si Victoire a chuté, elle est en morceaux. Baguettes et chocs lourds ne font pas bon ménage.

— Puis-je conserver la cinquième baguette ? C’est elle, n’est-ce pas ?

— Seule Katarina s’est aperçue du subterfuge lorsque j’ai remis mes productions au docteur Dadé. Elle n’en a pas soufflé un mot. Prenez garde à sa puissance et soyez attentive au moindre changement d’humeur. Camphre et Nundu…

— Tant que tu n’y mets pas du venin de Marsouin des Sables !

— Oh la ! C’est fini, ça ! Sigrid…

— Oui ?

— J’ai lu votre copie.

— C’était le but.

— Merci pour cet aveu. Je n’aurais pas écrit autre chose. Comme vous dormiez, en paix, bien vivante, je n’ai pas touché à l’autre texte.

— Je la conserve. Au cas où un effet secondaire survienne avec du retard. Euh… En classe, tu avais adressé ta lettre à Eugénie, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Comment a-t-elle réagi lorsque vous vous êtes quittés ?

— Je l’ignore. Elle est partie d’un coup.

— Quoi ? Sans rien dire ? Même pas au revoir ? s’offusqua-t-elle en débarrassant son assiette et en prenant celle d’Hercule au passage.

Le garçon n’avait rien avalé. Il sortit sa baguette et s’occupa de la vaisselle à coups de Tergeo, Ventus et sortilège de lévitation pour ranger sur les étagères.

— De Franjac va exiger un compte-rendu détaillé sur l’usage de ta baguette.

— Non, pas dans nos locaux. D’ailleurs… Voyons…

Il agita sa baguette de cèdre et lança, en silence, une adaptation de circonstance.

« Sigrid Vlaamel, quae mundum nostrum intra, adultus est. »

Une pluie d’étoiles mauves s’abattit sur les frêles épaules de la jeune fille.

— Vous pourrez lancer ce que vous désirez.

— Où ?

— Où il vous plaira.

— Quoi ? Sans aucune contrepartie courroucée du ministère ?

— L’Alohomora et le Lumus Solem lancés à Bruges ne vous coûteront rien de plus qu’une remarque. À titre personnel, j’ai restreint l’exception à ces murs. Je préfère rendre compte au commandant pour nos activités. Je n’abuserai pas.

— Tu pourrais l’étendre ?

— L’exception pourrait être permanente, oui.

— Oh… Qui t’a… ?

— Gervais Delacour. Il est aux abois et, selon ses dires, Cosme Acajor l’est aussi.

— Le temps de faire un brin de toilettes, de me changer… Tu n’as rien mangé, Hercule. Même pas un morceau de tarte.

— Vraiment pas faim. Je vous attends.

Il l’examina sur toutes les coutures en une fraction de seconde. Elle était différente. Elle avait gardé quelques traces de charbon. Cela lui donna une idée, en repensant à la kyrielle de sortilèges lancée, la veille, pour la débarrasser de la crasse incrustée avant d’atteindre les plaies et bosses à soigner. L’anthracite était tenace. Il entra dans le laboratoire, petite pièce de six mètres carrés et s’installa sur la chaise disposée devant la paillasse. Il s’empara de « Comprendre une potion » pour s’assurer que son intuition était viable et qu’elle ne nécessitait pas des dizaines d’ingrédients.

Tandis qu’il élaborait un processus logique pour introduire les composants, pour les mêler, les réduire grâce aux étapes de chauffe, sa comparse l’interrogea :

— Qui est le personnage joufflu, avec des favoris et une épaisse chevelure bouclée dont tu as un portrait au mur du bureau ?

— Comme disent les Moldus, c’est un peu notre saint-patron. Il s’agit d’Eugène-François Vidocq, ancien chef de la Sûreté et le premier directeur d’une agence d’enquêteurs. Un précurseur.

— Tu penses que nous le sommes aussi ?

— Je veux y croire.

Le garçon ferma soudain son esprit et se retrouva devant un immense tableau où il nota les cuissons, l’aspect des ingrédients après dix, vingt, trente minutes de chauffe. Les permutations s’opérèrent dans les petites cellules grises. Il visualisa l’état des pâtes, les parfums qu’il était permis d’incorporer. Tout à coup, une fulgurance le traversa. Mentalement, il jeta toutes les combinaisons envisagées, effaça le support d’un geste rapide et écrivit à toute vitesse.

« Pour un litre d’eau, prévoir :

— Poudre d’obscurité instantanée du Pérou : 50 grammes.

— Pavot bleu de l’Himalaya (Menocopsis Grandis) : 1 fleur.

— Lavandula Angustifolia : 5 brins.

— Myrmica Rubra (fourmi rouge européenne) : 10 unités.

— Poudre à étincelle blanche : 1 kilo. »

Il comptait utiliser le sortilège Incubo Postatem, employé par Noël pour Repulsa Maxima. Il obtiendrait un kilo de produit fini. Il estima le temps total de cuisson à ébullition modérée à une heure et le coût de revient à 5 Mornilles et 10 Noises. Restait la fabrication, étape la plus compliquée, à mettre au point. Quant à la réalisation en masse, c’était un projet à part entière. Il en serait question le jour où il aurait besoin de récurer la cervelle de Rosier et les siens !

Sigrid était prête. Elle avait beau avoir endossé une tenue habituelle, un peu défraîchie, elle était transformée. Hercule lui en fit la remarque.

— Vous êtes… très jolie.

Elle rougit, éclata de rire avant de pleurer, recluse dans un ascenseur émotionnel.

Le Belge tenait à offrir une jolie tenue neuve à son amie, afin de marquer son entrée dans sa nouvelle existence. Au vêtement, il souhaitait adjoindre une paire de chaussures en cuir de belle facture, élégante mais assez confortable pour arpenter le terrain sur lequel leurs enquêtes les conduiraient. Pour satisfaire les desiderata de la jeune fille, Hercule effectua du change auprès de la banque Pasdelazare et l’accompagna au Printemps de Paris, célèbre magasin moldu. Elle fit son choix en un éclair : une robe émeraude en lin, cintrée, tombant jusqu’aux chevilles masquées par des bottines noires. Elle arracha la promesse d’Hercule de l’accompagner à la librairie Gibert, la mieux achalandée de la capitale. Elle lui fit miroiter l’opportunité d’acquérir les dernières parutions de médecine, de zoologie, afin d’y puiser une source d’inspiration pour des adaptations au monde sorcier. Il accepta.

— Cet été, je travaillerai d’arrache-pied pour bâtir notre fortune.

Pour concrétiser cette ambition, il abuserait de sa capacité de création et innoverait tous azimuts en fabriquant des prototypes, la nuit. Sigrid perdit son sourire. Ces dernières semaines, le garçon ne dormait guère plus de quatre ou cinq heures, avec des épisodes plus chaotiques. Avec le départ en fanfare d’Eugénie, il risquait l’insomnie chronique.

Les concessions d’Hercule se firent avec des contreparties. Sigrid s’engagea à prendre rendez-vous chez monsieur Magellan Friseur, le propriétaire de l’unique salon de coiffure de la Place Cachée. Cette figure locale, flanquée de deux sorcières aux doigts de fée, rencontrait un succès si patent que son agenda était souvent plein pour la quinzaine à suivre. Non seulement l’homme était un artiste des ciseaux et du rasoir – il officiait comme un barbier-sculpteur –, non seulement il avait l’œil pour déterminer la coupe de cheveux mettant en valeur les attraits d’un visage, mais c’était aussi le créateur du célèbre shampoing Flammèche, le seul produit relevant les mèches et les faisant danser comme s’il s’agissait de flammes.

L’heure d’enquêter chez Cosme Acajor sonna. Hercule modifia son visage pour ressembler à un Irlandais rouquin plus vrai que nature. Ensuite, le tandem mit au point le numéro qu’il servirait une fois dans la place. Le garçon serait Seamus Flanagan, un cousin au second degré venu d’un village irlandais. Il aurait acheté sa baguette chez Ollivander, sur le Chemin de Traverse. Il ne parlerait pas très bien français. Sigrid ne cacherait pas son identité. Après une chute dans un escalier – la réalité pour son double maléfique –, elle aurait brisé sa baguette, un bien familial. Les traces d’hématomes et d’éraflures, visibles sur sa peau, valideraient sans mal la version. Ils tombèrent d’accord pour qu’elle mène l’interrogatoire en tant que cliente et qu’Hercule joue le benêt anglophone à 99 %, avec un accent épouvantable dissuasif. Avant d’entrer, le duo s’assura qu’aucun autre client n’avait investi l’échoppe. Hercule poussa la porte, tint le battant et s’effaça devant Sigrid.

Cosme Acajor n’avait rien de commun avec la boutique de Gervaise Ollivander, à Londres. Là où l’Anglais entassait des centaines de boîtes visibles sur des étagères poussiéreuses, vernies, patinées, dans un local étriqué comme un long couloir, le Français Arnaud de Ventoux, propriétaire et directeur de Cosme, voulait un espace très confortable, aéré, lumineux et utilisait des présentoirs en verre, éclairés par des Feux Éternels miniatures, nombreux et directionnels. Il abusait du velours, des écrins et mettait en valeur une sélection réduite de ses plus beaux modèles. Le client était dans la place pour admirer des chefs-d’œuvre flattant l’orgueil du patron et non là pour poser ses pattes grasses sur les œuvres d’art. L’accès aux bijoux était conditionné par le passage du statut de curieux, de visiteur à celui de client ferme et engagé. Le reste du stock était masqué, invisible, intouchable. Quand un sorcier décidait d’acheter une baguette chez Cosme Acajor, elle convenait. Point final. Dans le cas contraire, le baguettier reportait la faute sur l’acquéreur et classait le pauvre hère dans la catégorie des Cracmols.

En pénétrant dans le temple, le duo perçut d’entrée ce qui clochait : les présentoirs étaient vides. La version de l’histoire, recueillie par Gervais, était attestée. Un soixantenaire élancé, brun grisonnant, au regard d’acier, jeta un œil dans la section publique pour jauger les quidams. Des adolescents. Il réprima un soupir d’agacement, haussa les sourcils et pria Charles, son sbire malléable et corvéable, de gérer les intrus perdus dans l’antre du pouvoir et du savoir. Il murmura :

— Servez-leur le même laïus qu’aux autres. Faute de mieux !

— Oui, monsieur le directeur.

Charles, trentenaire svelte, aux cheveux châtains, au regard biaiseux, au menton pointu et aux pommettes saillantes, était à peine plus avenant que son patron. L’homme, vêtu d’une robe sorcière noire, moirée, se distinguait du sorcier moyen grâce à ses yeux vairons. L’un était bleu, l’autre vert. L’étrange coquetterie frappait, au hasard, les individus mâles de sa famille, les Castel-Joly.

— Bonjour, les enfants. Vous souhaitez acquérir une baguette ? Pour vous, Mademoiselle ? Ou pour Monsieur ?

— Bonjour, Monsieur. Je suis Sigrid Vlaamel. Un cousin, Seamus Flanagan.

— Flanagan ?

— Yes, fit Hercule, réagissant à son patronyme.

— Il ne comprend guère le français qu’il massacre comme personne. Sa famille est dans le whisky Pur-Feu. La baguette sera pour moi.

— Ah… Dites-m’en plus.

— Euh… Eh bien… La mienne a été brisée lors d’une chute dans un escalier.

Elle désigna les séquelles vouées à disparaître, disséminées sur sa peau. Pour couper court aux éventuelles questions et conduire l’interrogatoire, elle ajouta :

— Je l’aimais beaucoup. Elle me servait bien. Sa perte fut une tragédie. C’était un cadeau, un héritage familial. Elle était en peuplier et contenait de l’essence de Kelpie. Je crois qu’il s’agit d’une inclusion rare.

En entendant cette ultime information, le maître des lieux se montra enfin.

— Du Kelpie ?

— Bonjour, Monsieur. Oui, du Kelpie.

— D’où venait cette baguette ?

— La famille qui m’en avait fait cadeau appartient, j’ose le penser, au patrimoine sorcier français. Depuis 600 ans, si vous voyez de qui je parle. Je crois, sans faire erreur, qu’elle fut fabriquée par Cosme Acajor, il y a des dizaines d’années.

— Il s’agissait d’un modèle unique, ancien, précieux. L’essence de Kelpie est introuvable ou à des prix astronomiques, comme les larmes de Phénix.

— Je ne comptais pas la remplacer avec des composants identiques. Je pensais choisir parmi les modèles en exposition mais…

Il coupa, très tranchant :

— Il ne nous reste plus rien. Deux sorciers, qui ont refusé de décliner leur identité, ont acquis tout le stock contre une montagne de Gallions. Ou peu s’en faut. Résultat : je suis en rupture.

— Quelle histoire ! Qui peut avoir intérêt à acheter l’intégralité de vos produits, Monsieur ?

— Un malfaisant, un nuisible, un parvenu ! Depuis quelques mois, l’entreprise de ce Delacour, située dans le sud-ouest du pays, nous cause un tort incroyable, une concurrence déloyale, illégale, en écoulant des productions douteuses sous le manteau.

— Pourquoi aurait-il acheté tout votre stock ?

— Pour me couler, pardi !

— Mais, fit Sigrid l’œil animé par le désir de titiller, attisant l’intérêt d’Hercule/Seamus, si je voulais vous nuire, je n’achèterais pas vos produits en gonflant votre tiroir-caisse. Je ferais fabriquer des copies bon marché, j’userais d’inclusions recyclées, de bois de piètre qualité, j’exploiterais une main-d’œuvre étrangère, un talent payé au dixième d’un salaire français, afin d’obtenir un produit revenant à 2 Mornilles. Je le vendrais 2 Gallions, profitant d’une marge scandaleuse tout en cassant les prix. Ne croyez-vous pas ?

— Euh… Oui… Possible. Toujours est-il qu’il ne nous reste presque plus rien.

— Presque ? Sachez déjà que je n’ai pas un tempérament bagarreur. Je n’ai pas besoin de production guerrière.

— Mademoiselle, une guerrière, cela n’existe pas. Ceux qui vous diront le contraire, sont des imbéciles. Nos baguettes se valent toutes. Leur unique différence, c’est l’esthétique. La nature est insufflée par son maître. J’ai coutume d’affirmer que si l’ensemble de ma production doit passer entre les mains d’un client, c’est qu’il n’y a pas plus de magie dans cette personne que dans un Cracmol !

— N’y a-t-il jamais de révélation sorcière tardive ?

— Ce sont des sornettes ! On naît sorcier ou Cracmol. C’est un fait incontestable, jeune fille.

— Ah… déglutit-elle comme un innocent ignare.

Hercule jubilait. Son amie avait l’art et la manière de faire éclater au grand jour la fatuité de ce rustre. Elle entra dans le vif du sujet.

— Auriez-vous du poirier ? On le dit très esthétique. Quoique les circonvolutions du noyer sont aussi enchanteresses.

— Pas de poirier, ni de noyer. Pas plus de chêne, de sureau, de sapin ou de charme. Je n’ai plus une once de pommier, de tremble, de bouleau ou de cerisier. Encore moins de prunellier, d’érable ou de pin.

— Do you have hawthorn wood, Sir ? commit le rouquin demeuré silencieux jusque-là. Hum… le plante rose salvage.

— De l’aubépine, traduisit Sigrid.

— De l’aubépine ? ! C’est une plaisanterie ? s’insurgea le puits de science autoproclamé. On ne fait rien avec cet arbrisseau aux tiges trop souples, bardées de dangereuses aiguilles.

— Not understood, fit Hercule, prenant un air hébété.

— Not possible with…

— Oh ! Excuse me, Sir ! I was sure Ollivander told me the opposite.

— Ollivander ?

— Mon cousin irlandais a acheté sa baguette à Londres. Il pensait qu’Ollivander lui avait assuré que l’aubépine pouvait convenir.

— Mon aimable et estimé confrère n’a pas pu tenir ces propos.

— Il aura confondu. Vous savez, Seamus ne fait pas d’étincelles, à Poudlard.

— Hum…

— Alors ? Que pouvez-vous faire pour moi ? Que vous reste-t-il ?

— Quelques productions invendues, fabriquées depuis des lustres. Une ou deux baguettes en citronnier, une essence peu prisée. De la vigne. Mon grand-père avait créé une collection. Il n’en a jamais écoulé de son vivant. J’en ai vendu une, l’année dernière. La seule en quarante ans. C’est une matière compliquée, presque toujours impropre à la réalisation de pièces rectilignes, répondant à mes critères de beauté. Je… Nous rencontrons quelques difficultés d’approvisionnement sur certains types d’inclusion. J’exclus, par principe, les bois et ingrédients exotiques, trop versatiles, trop coûteux, trop suspects. De quoi est faite la baguette de votre… cousin ?

— What is your wand made of ? traduisit Sigrid.

— It’s cedar wood and Billywig’s sting.

— Cèdre et dard de Billywig, c’est ça ?

— Yes ! Exact ! fit Hercule avec un sourire exagéré, large comme l’envergure d’un Abraxan.

— Je n’aime pas ces produits exotiques. Pas assez fiables.

— Donc, s’il vous reste du citronnier, je veux bien en voir.

— Je vous l’apporte. Charles…

De Ventoux agita ses mains par saccades, comme s’il s’était changé en irascible chef d’orchestre. L’employé passa derrière le comptoir et ouvrit la porte fermée à clef qu’il dissimulait. L’intégralité du stock restant était logée sur les trois étagères.

Il y eut du raffut. Une boîte jaillit et heurta la tête du vendeur.

— Monsieur le directeur ! Cela vient de se reproduire ! Comme l’année dernière, avec la jeune fille des Caraïbes.

— Par Flamel ! Qu’est-ce que cette diablerie ?! Un envoûtement ? Un défaut ?

— Je l’ignore, Monsieur.

— Laquelle est-ce ? L’une de la collection en bois de vigne ?

— Oui, Monsieur.

— C’est insensé ! Elles sont défectueuses. Nous devrons les détruire.

— Si la précédente acheteuse est bien la personne à laquelle je pense, une fillette magnifique, grande, la peau dorée, avec des yeux verts, je peux vous rassurer : sa baguette lui donne toute satisfaction.

— Ah bon ? Voyons le citron, Charles. Et la vigne.

Sigrid eut les deux productions Cosme Acajor en mains. La vigne, taillée dans un cep arraché après une violente averse de grêle, selon les dires du grand-père de Ventoux, était moins ouvragée que le citronnier. La poignée de ce dernier était incrustée de citrines, conférant à l’outil un maintien hors du commun, au creux de la paume. Elle contenait du crin de Licorne, un classique. En revanche, le descriptif rédigé par Ambroise de Ventoux et associé à la vigne mentionnait « cœur inconnu ». Le citron était posé, chaleureux, rassurant. La vigne était délurée, incontrôlable, exubérante au contact de Sigrid. Elle choisit de la déposer dans la paume d’Hercule. Son ressenti fut inhabituel ; il perçut une effarante cacophonie.

— Cette vigne est très curieuse et enthousiaste, concéda la jeune fille.

— Le bois de citron s’accorderait mieux, je pense. Son élégance impose le respect. Avec elle, les autres sorciers savent à qui ils ont affaire. Vous êtes une jeune fille travailleuse, connue pour son sérieux. Me trompé-je ? osa le patron.

— C’était vrai mais un peu de changement, peut-être…

— L’absence d’indication sur l’inclusion m’ennuie.

— Peu importe ! La vigne me convient et j’aime les défis. Je ne peux pas attendre pour une future fabrication. Quels sont vos délais ?

Le maître des lieux grimaça, toussota avant d’avouer :

— Toute commande passée ce jour sera livrée bien après la rentrée scolaire. Certains parents, des familles bien inspirées, ont eu l’intelligence de procéder à leur achat dès la fin du mois de mai.

— C’est une raison supplémentaire pour l’acquérir. Je la prends. Seamus ?

— Yes ?

— Could you pay for it ? You promised.

— Yes, of course !

Le garçon produisit une bourse gavée de Gallions et la posa sans ménagement sur le comptoir en loupe d’orme vernie.

— Euh… How much… pour… le baguette ?

— 7 Gallions. Seven, fit de Ventoux en montrant la somme avec ses doigts bien qu’il ait traduit en anglais.

Une fois la transaction terminée et les salutations d’usage échangées, les deux adolescents décampèrent sans traîner. Ils jetèrent leur dévolu sur Meringue afin d’y déguster une tasse d’onctueux chocolat chaud, accompagnée par les inévitables macarons, spécialités de la maison. Ce fut l’occasion d’analyser leur visite en chuchotant. Hercule entama par de sincères félicitations :

— Vous fûtes parfaite ! Vous conduisîtes l’interrogatoire de main de maître ! Vous manœuvrâtes à merveille pour dévoiler les secrets de cet olibrius infatué.

— Merci ! Tu n’étais pas mal, dans le rôle du cousin Seamus, pas très lumineux.

— Un rôle de composition.

— Nous n’avons rien appris sur l’identité des acheteurs compulsifs. Dommage !

— Que nenni !

— Vraiment ?

— C’est un coup des suprémacistes. Je l’affirme. Nous en aurons la confirmation dès le 17 septembre.

— Comment ça ? Explique-moi…

— La mise à sac, si je puis dire, de Cosme Acajor, ne date pas d’hier où Gervais Delacour me l’a rapportée. Disons que c’est survenu il y a trois semaines. D’ordinaire, tous les parents envisagent les achats de la rentrée à réception, pour les novices, de la lettre d’acceptation. Au mieux, fin août. Quelle famille anticipe cet achat dès le mois de juin, voire en mai, comme il nous l’a certifié ? Aucune, hormis des suprémacistes, prévenus de la future rupture totale. Je vous parie que les Sang-Mêlés et encore plus, les Né-Moldus, seront impactés.

— Tu vas en créer d’avance ? Un bon lot ?

— Un assortiment que je répartirai entre mes bagages et l’atelier de Gervais.

Elle sourit de toutes ses dents et enlumina son visage.

— J’en connais qui vont faire une tête de six pieds de long. Mais quel est le but des suprémacistes ?

— Mettre des bâtons dans les roues de Delacour ou de Cosme, en soldant les produits sous le manteau ? Faire un profit en les revendant, au contraire, à prix d’or ? J’en doute. Une bête opération mercantile, ce n’est pas le style de ces gens à la bourse replète.

Sigrid se lâcha un peu en rigolant de sa réplique :

— Comme ils sont stupides, ils ont peut-être cassé toutes leurs baguettes en testant leur résistance dans des escaliers ? Ou alors, ils ont bu de la potion d’ubiquité permanente pour créer une armée de doubles et les ont dotés avec les productions de Cosme !

— Cette seconde hypothèse n’est pas si loufoque, Sigrid. Elle est terrifiante.

— Il faudrait que l’effet de la potion d’ubiquité soit éternel. Ce n’est pas le cas.

— Nous savons qu’un potionniste ou deux ont atteint l’éternité.

— Le professeur Céladon. Les Ballessaim. Sans oublier le pauvre écrivain.

— Si l’ubiquité devenait permanente, qu’est-ce qui empêcherait un sorcier de se séparer une nouvelle fois ?

— Par Flamel ! Ce fut une torture immonde, Hercule ! C’est une monstruosité, un cauchemar ! Qui voudrait… Des fous, des suprémacistes fanatiques !

— Cela fait froid dans le dos, n’est-ce pas ? Une armée de Rosier. Abominable ! En attendant d’y voir plus clair sur ce pillage, j’ai perçu un problème sous-jacent.

— Lequel ?

— Avez-vous senti la gêne occasionnée par votre question sur les délais d’obtention d’une commande ? De Ventoux vous a renvoyée aux calendes grecques. Son stock est parti disons il y a deux ou trois semaines. Et durant cette période…

Sigrid détermina quelle large avenue son camarade et associé comptait lui faire emprunter. Elle compléta sa phrase :

— … il n’a rien produit. Pas une baguette déclarée alors que dans cet intervalle de temps, si tu te consacrais à cette tâche, tu en aurais créé trois ou quatre dizaines ! La rupture de matière première est exclue sinon, tu serais affecté. En fait…

— … ce sinistre personnage, condescendant, traverse le désert de la création et n’est plus en mesure de fabriquer quoi que ce soit qui fonctionne.

— Et depuis des mois, si ça se trouve ! Il se dissimulait derrière un stock mirifique, accumulé durant des décennies. Les rares invendues sont les productions atypiques ou anciennes. Le citron, prisé par les as de la divination, peu nombreux. La vigne, au caractère indomptable et fantasque. J’ai failli éclater de rire lorsqu’il a affirmé, en gonflant le jabot comme un coq, que toutes les baguettes se valaient. Il ne te reste pas un peu de camphre et de venin de Marsouin des sables, pour lui démontrer qu’il a tout faux ?

— Je m’en suis débarrassé.

— Dommage !

— Vous voilà nantie, comme Umbelina et Barthélémine, du bois des seigneurs de la sorcellerie. Vous entrez dans le club fermé des futurs ministrables. Un destin glorieux vous attend.

— Arrête de dire des bêtises, Hercule ! Je vais avaler mon macaron de travers. Je ne serai jamais ministre de la Magie.

— Qu’en savez-vous ? Je vous imagine impératrice planétaire de la sorcellerie, ajouta-t-il en forçant le trait.

Elle éclata de rire et grimaça lorsque ses muscles et ses os malmenés se rappelèrent à elle. Quand elle retrouva un semblant de sérénité, elle osa :

— As-tu éprouvé une sensation inhabituelle en touchant la baguette ?

— Rien n’échappe à votre vigilance. Auriez-vous la gentillesse de… ?

— Oui, tiens !

Elle lui tendit et il la prit avec délicatesse.

— Je sens de la cacophonie. C’est… nouveau. C’est comme si plusieurs personnes discutaient sans prêter attention aux propos des participants. Il faudra agir avec discernement et précision, avec cette nouvelle compagne. Vous devrez faire preuve de fermeté pour imposer vos vues.

— Tu as une théorie ? C’est un mélange d’inclusions magiques ?

— Non. C’est une créature à plusieurs personnalités. Comme une chimère.

— Ou un chien à trois têtes ?

— Possible. Mais les cerveaux de ces rares canidés travaillent de concert et là… Oh ! Je sais ! Il existe un serpent tricéphale dont les trois têtes se disputent sans cesse. Le Runespoor.

— D’où le bruit perçu. Il me faut étudier le caractère de chacune et déterminer leurs forces. De l’apprentissage en finesse en perspective. Que fait-on, à présent ?

— J’envoie un hibou à Delacour. Je garde une copie de nos réflexions. Je termine la lecture de l’ouvrage pour la préparation de la Salle Blanche. Je dois aussi finir de ranger mes bagages. Je vous ai laissé de la place.

— À ce propos, il faudra que je te montre une de mes réalisations. Une création notée OR+. En métal.

— Oh ! J’ai hâte de voir ça ! En métal ? Est-ce une arme ?

— À mes yeux, la plus puissante, lâcha-t-elle avec un clin d’œil exagéré.

Les enfants regagnèrent l’agence W. Hercule découvrit son buste d’acier et fut bouleversé par le réalisme et l’amour mis dans la sculpture magique. Il ne put réprimer quelques larmes.

Dehors, les passants remarquaient la plaque dorée entre la porte d’immeuble et la fenêtre du rez-de-chaussée. Ils étaient nombreux à prendre le temps de lire l’affichette indiquant les dates d’ouverture, les horaires et les objectifs de l’agence. Peu à peu, la nouvelle allait se répandre comme une traînée de poudre.


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