Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
À terre, même dans les moments les plus sombres, la vie recommence toujours le lendemain. En mer, lors d’une tempête, on éprouve un sentiment de piège pour l’éternité.
Olivier de Kersauson, navigateur poète.
Les mers calmes n’ont jamais fait de bons marins.
Franklin D. Roosevelt, 32ᵉ président des États-Unis.
Le départ des familles était hors de propos. Parents, élèves, invités et enseignants profitaient de la fête traditionnelle, du temps radieux, des températures supportables et des mets succulents. Seuls les suprémacistes, intolérants à la présence massive de Sang-Impurs, s’entassaient dans la Cabane Enchantée de l’Académie pour décamper.
Sigrid Vlaamel pénétra dans la construction pour accéder au système de Transportation. Les échanges axés sur les récriminations cessèrent. Elle introduisit la clef fournie par Pernelle Flamel dans le pupitre et donna un quart de tour pour s’enregistrer. Elle récupéra son bien et patienta dans un silence pesant. Elle sentit les regards coulés en douce sur son accoutrement – une tenue civile d’origine moldue, sans équivoque – et perçut, sans Legilimancie, les jugements à l’emporte-pièce. Tous les élèves sur le départ trimballaient d’énormes malles, indispensables pour entasser le nécessaire à leur année scolaire. La fille aux origines douteuses en était dépourvue. Avait-elle oublié son bagage ? Perdu ?
Dans leurs cervelles étriquées, les supputations allaient bon train. Cette élève bizarre avait nulle part où passer ses vacances et les Flamel, bien trop bons de l’avoir prise sous leurs ailes un temps, n’avaient pas renouvelé leur invitation estivale. Elle fichait le camp pour vivre comme une clocharde moldue. Si seulement elle et son ordre pitoyable pouvaient évacuer la place pour de bon !
Après l’arrivée et l’ouverture du module à contenance maximale, la confidente d’Eugénie et d’Hercule se sangla sur un siège. Elle demeura immobile, tête baissée, paupières closes, coupée de l’environnement hostile. Un chuintement pneumatique trahit l’envoi de l’œuf dans le tube sous vide. Elle se plia à des consignes intérieures.
« N’ouvre pas les yeux. Ne les regarde pas. Sous aucun prétexte. »
« Pourquoi ? Ils te reluquent comme un animal de zoo, enfermé dans une cage. Ils te haïssent parce que tu es faible. Ils n’ont de respect que pour les forts. Laisse-moi entrer dans la lumière et je leur enseignerai ma puissance dévastatrice ! »
« Tais-toi ! Me concentrer. Je dois me focaliser sur les instructions d’Hercule. »
Elle rouvrit le parchemin enveloppant une gourde estampillée « Ubiquité », découvert dans le degré 40 quelques minutes plus tôt. Il était accompagné d’un paquet mystère à n’ouvrir qu’après l’absorption de la potion. Le message était court, précis, directif. C’était le plan de son ami et elle s’y conformait à la lettre près.
« Ouvre l’autre colis ! Tu sauras à quoi t’en tenir. Fais-le ! »
« Non ! Tu ne m’y forceras pas. »
« Tu es rongée par la peur. Savoir te soulagera. »
« Hors de question ! »
« Pauvre idiote ! Qu’est-ce que tu t’imagines ? Te rendre à Bruges, poser ta baguette loin de moi et te réfugier dans la cave pour boire la potion d’ubiquité. Tu crois que cela te sauvera ? Le manoir ne te protégera pas ! Il n’en a pas le pouvoir. »
« L’Obscurus abhorre la demeure. La séparation achevée, il te fuira. »
« Tu rêves, pauvre demeurée ! Il obéira et tu sais pourquoi. Le manoir n’est plus la propriété des Van Betavende. C’est ma demeure, depuis que tu l’as rachetée. Mauvais calcul, ma fille. »
— Vlaamel !
De Luca Rosso la tira de ses luttes internes. Le module était arrivé à son terminus, à Bourg-Enchanteur. Elle déverrouilla son harnais et empoigna son précieux parchemin, le serrant comme s’il avait le pouvoir d’un talisman. Elle descendit et fondit sur la cabine centrale, vitrée, pour y acheter un billet pour Bruxelles. L’aimable guichetier de la RATP lui demanda si elle désirait un aller et retour. Elle déposa cinq Mornilles, soit le tarif pour un voyage sans retour. Il lui délivra son achat, la gratifia d’un large sourire et l’encouragea.
— Bonnes vacances, jeune fille !
« Adieu ! C’est de circonstance, non ? Allez, réponds-lui ! »
— Merci, Monsieur.
« Silence ! »
« Tu n’as aucun humour. Tu manques de tout. Efface-toi, ce sera plus simple. »
« Tais-toi ! »
« Me taire ? Jamais ! Hurle ton désir de me clouer le bec ! Vas-y ! Lâche-toi ! »
« Non. Je file à Bruges et je vais mettre fin à ta haine. »
« Vraiment ? Voilà comment cela va se dérouler : tu vas te rendre dans ce maudit manoir que tu adores, éloigner ta baguette comme Hercule te l’a ordonné, te réfugier dans la cave, avaler la gourde de potion et la séparation va avoir lieu. Ensuite… Tu vas comprendre que tu n’es que le produit d’une maladie mentale, une erreur de parcours, une faiblesse passagère et tu vas t’évanouir, disparaître dans le néant. Je vais me couper en deux, me faire face, patienter en riant aux éclats de ton imbécillité, fusionner et… Je récupérerai la baguette, je retournerai à l’Académie et je les tuerai TOUS. Un par un. Je garderai Hercule pour moi seule. »
« Tu te trompes sur toute la ligne, Victoire. Je ne suis pas une dégénérescence de ton esprit mais une âme errante, accrochée à ce corps et détentrice du contrôle. »
« Tu crois à cette théorie stupide ? À cause de ce rêve idiot ? Libre à toi d’adhérer à cette invraisemblance. Admettons que tu dises vrai ! Tu es plus faible que moi. Pas de rage, rien dans les tripes ! Même si tu vides la cave de tout ce qui pourrait me servir d’arme, je te tuerai à mains nues. Avec une rare délectation. Tu n’as aucune chance ! Et si tu ouvres le second paquet, tu sauras que j’ai raison ! »
« Pourquoi ? »
« Parce que je sais qu’il ne contient rien qui puisse me stopper ! Rien ! Je vais te détruire ! Hercule n’a pas tout prévu. Il est faillible. Admets-le. »
« J’ai confiance en lui. »
« Il a failli mourir, empoisonné par son propre gaz carbonique, dans le lac. Il est imparfait. Il se trompe. Il m’a sous-estimée. Et puis… »
« Quoi encore ? »
« Il est perturbé par le départ d’Eugénie. Depuis, il commet des erreurs. »
« Ta certitude à te croire plus intelligente que lui est ta faiblesse. »
« Je le suis ! Hercule n’est pas une divinité ! C’est un enfant ! Ouvre le second paquet et admets que tu as eu tort. Fouille ton sac et ouvre-le ! »
« Non. J’ai atteint mon objectif. Te faire perdre du temps en paroles inutiles. »
Le module pour Paris était arrivé à destination. Sigrid se lança dans une course éperdue pour attraper la correspondance à destination d’Amsterdam – la ligne était ouverte pour permettre le rapatriement des élèves bataves –, avec une halte à Bruxelles. Elle pénétra dans l’œuf et s’installa à la dernière place libre. Elle était plus déterminée que jamais. Peu importait l’issue de la séparation.
« Il lira la lettre que tu as glissée dans ses bagages. Il pleurera un bon coup, je le consolerai durant une ou deux minutes. Il séchera ses larmes. Il t’oubliera vite. Il apprendra à m’apprécier. Et s’il commet la bêtise de geindre en ma présence, pour t’avoir perdue, je lui lancerai un Crucio, qu’il mesure la vraie souffrance. »
« Épanche-toi, Victoire. Déverse tes immondices. Chaque parole proférée est une seconde passée. Chaque mot nous rapproche de l’issue fatale. »
Parvenue à Bruxelles, elle rejoignit le ministère au pas de charge et s’engouffra dans la première cheminée publique, déterminée à en finir avec l’engeance distillant son venin cérébral. Elle réapparut près des canaux de Bruges. Elle connaissait le chemin par cœur et pressa le pas. Victoire commettait une erreur monumentale. Sigrid n’était pas encore propriétaire des murs. Elle ne le serait qu’au 1ᵉʳ septembre. En conséquence, l’incompréhensible et incroyable charme des Van Betavende perturbait toujours l’Obscurus. Cette influence lui offrait quelques précieuses secondes pour fuir après la séparation.
Le numéro 2 du Groeningestraat fut en vue. Elle tira sa baguette, prête. Face à la porte d’entrée, elle lança un Alohomora, se fichant des conséquences. Elle pénétra dans la bâtisse et prit la direction des étages. Elle enfila la cage d’escalier jusqu’au toit. Elle fit abstraction du rire sardonique de Victoire et fouilla le grenier. Elle dénicha un coffre solide doté d’un gros cadenas. Elle l’ouvrit, y déposa sa compagne et hésita une brève seconde. Elle l’effleura une dernière fois, comme si elle lui disait adieu.
« Comme c’est touchant ! Et tellement de circonstance, ma pauvre fille… »
Sigrid referma, donna un tour de clef et jeta le sésame dans un fatras sans regarder où il tombait.
« Pitoyable ! Ce n’est pas un coffre qui retiendra l’Obscurus ! J’ai la force de dix dragons ! Après t’avoir tuée, je prendrai le temps de raser cette maison. Une authentique libération ! Un héritage de gravats. Quel délice ! »
Sigrid ne l’écoutait plus. Tel un taureau furieux, elle fonça à la cave, laissa la porte ouverte comme Hercule l’avait précisé et foula le sol recouvert de graviers.
— Nous y sommes, Victoire. C’est l’heure de disparaître à jamais.
Elle plongea sa main dans sa bourse légère et retira les deux paquets. Elle dévissa le bouchon de la gourde d’ubiquité et lutta contre son hôte indésirable, soudain rétif, déterminé à empêcher l’absorption.
« Non ! Reste là ! »
L’Obscurus tenta de se carapater, sous l’influence du manoir.
« Je t’ai créé et nourri ! Tu restes et tu m’obéis ! Tu sortiras quand je te l’ordonnerai ! Pas avant ! »
Le monstre furieux se calma et réintégra la chair. Sigrid agrippa le second paquet et le serra de toutes ses forces. Puis, elle but le liquide. Son goût immonde ne fut qu’un misérable préambule. Elle poussa un hurlement digne d’une horde de loups-garous. Elle ressentit la douleur dans la moindre parcelle de son anatomie. Chaque organe éventré, chaque centimètre de peau lacéré, chaque os émietté. Veines et artères s’étirèrent jusqu’au point de rupture. Le sang se mit à bouillir. Les nerfs, dédoublés, transmirent la moindre once de douleur. Quand elle crut que la torture allait prendre fin, son âme mourut dans le corps de Victoire et s’attacha, gouvernée par la terreur, à son amas charnel pantelant. Le tourment doubla d’intensité, confinant à la folie, car elle fut capable, pendant plusieurs secondes, d’éprouver le supplice enduré par Victoire, en plus de celui encaissé par son enveloppe vierge. Elles se fracassèrent sur les cailloux, se tortillant comme si la foudre les traversait. Sigrid, hors d’haleine, ouvrit les yeux et desserra les dents. Scène horrifique. Victoire se tenait debout, le second colis en mains.
— Tu as perdu ! jubila-t-elle.
Sous les yeux exorbités de Sigrid, recroquevillée sur le sol, Victoire sectionna le lien, se débarrassa de l’enveloppe, ouvrit la boîte et découvrit son contenu. Un autre breuvage. Elle lut la mention apposée sur l’étiquette collée au flacon :
— Potion empêchant la zombification. Merveilleux ! Il a pensé à tout !
— Non, souffla le double vautré sur le sol. Donne…
Victoire dévissa le bouchon. Sigrid tenta de ne pas paniquer. Elle avisa le parchemin dont son adversaire s’était débarrassé. Elle s’en empara et prit sa boursette tombée au sol. Au contact de ses doigts, le support de peau se couvrit de mots. Deux petites lignes d’Hercule. Elle reprit espoir. L’engeance maléfique avala le contenu de la gourde et la jeta à la face de sa victime.
— C’est fini, pauvre petite chose ! Comme je suis magnanime, je vais t’épargner la zombification et mettre un terme à ta vie. Tu vas…
La fin de la phrase mourut dans sa gorge. Elle éprouva une seconde déchirure. L’Obscurus fut éjecté et projeté au fond de la cave. Sigrid, à un mètre de son adversaire, vola dans les airs et atterrit sur les premières marches de la cave, à quelques centimètres de la porte.
— Non ! Reviens ! C’est… impossible ! C’est… une Repulsa ? Mais… Elle ne devrait pas… La baguette ! Va à l’étage et rapporte-la-moi ! Tu me la jetteras ! Toi, tu vas me le payer !
Elle se rua vers l’escalier. Son action propulsa Sigrid dans le hall où elle encaissa le choc. L’Obscurus fonça à travers la maison sans se préoccuper des dégâts. Sigrid, choquée, sentit une force incroyable la plaquer contre la commode dans le hall.
— Une maudite Repulsa ! L’œuvre de Millefeuille ! Maudit soit-il !
Sigrid secoua sa tête avec vigueur, pour ne pas perdre connaissance. Elle lut la première ligne du billet.
« Commode hall. Tiroir haut. Baguette. »
Elle fit basculer le tiroir sur elle, trouva l’objet, le reconnut et sut quoi faire. L’Obscurus, cantonné au salon, projeta la baguette vers Victoire. L’auxiliaire glissa sur le carrelage et bascula dans l’escalier. Victoire la capta et grimpa. Sigrid ne put résister à la force imprimée par la potion Repulsa Maxima et se retrouva écrasée contre le meuble. La tête de la monstruosité déchaînée parut. Sigrid saisit sa chance.
— Lumus Solem.
Un trait rouge fendit l’air à un centimètre au-dessus du sol et traversa le front de Victoire. Le versant noir des Flamel bascula et s’écrasa au pied de l’escalier. L’éloignement annihila la pression subie par Sigrid. Le corps en feu, elle se releva. Une seconde suffit pour lire la deuxième ligne du parchemin.
« Cheminée active. Semez vos poursuivants. Abri 23 rue du Rocher, Place Cachée. Brûlez le parchemin. »
— Incendio !
Il n’y eut que des scories que l’Obscurus observa durant un court moment, ne sachant comment agir. Il tenta de réintégrer le corps de Victoire. Le temps qu’il se rende compte que c’était irréalisable, le double blessé mais valide entra dans la cheminée, arracha une poignée de poudre de cheminette et la jeta en déclamant :
— Ministère de la Magie belge !
Sigrid disparut dans un nuage de soufre vert avant que l’ombre dévastatrice ne déchaîne sa colère.
À plusieurs centaines de kilomètres de la Venise du nord, en face du perron du château et autour des jardins en fleurs, les conciliabules et les instants de joie s’éternisaient. Les parents et les enseignants partageaient leurs sentiments sur l’année écoulée, s’offusquaient des attaques perpétrées par les suprémacistes et de l’inertie, voire l’inaction de la justice et du gouvernement sorcier. En dépit de l’horizon assombri, la directrice dispensait son optimisme chevillé au corps et distribuait bons mots, encouragements et sourires aux invités.
Les Anglais impliqués dans la cérémonie avaient levé le camp après l’observation d’un quart d’heure de bienséante présence sur le territoire français. C’étaient quinze minutes de plus qu’ils ne pouvaient en tolérer. En revanche, Edmund et Maria, les plus importants personnages des hiérarchies belges et portugaises, jouaient les prolongations auprès de leurs hôtes avec un entrain naturel.
Après avoir disparu durant vingt longues minutes dans le château, Laurine de Clermont-Tonnerre, le visage grave, distribuait des paquets de carrés magiques nominatifs aux membres du Gerbera, à l’exclusion des plus jeunes – Séraphin, Andrea et Bérénice –. Le discours de la divinatrice abasourdit Jacques, l’éternel optimiste. Son étonnement se mua en fierté. Elle reprit son manège avec Umbelina. Chaque fois, la sorcière livrait la même et courte explication : elle avait eu une vision très nébuleuse où la liste de ses camarades apparaissait à côté de parchemins liés par Protéiforma. La scène s’animait comme une séquence cinématographique.
Dès qu’elle remit la liasse concoctée pour Hercule, le Belge effectua un tri sélectif et inséra les feuillets manquants dans son Bottin.
— Je suis déjà en lien avec Shin, Noël, Eugénie, Sigrid et Umbelina. Je prends le vôtre, celui de Katarina et… Jacques.
— Tu n’as pas vu Eugénie ? Et Sigrid ?
— Confiez-moi le paquet pour Sigrid. Je la rejoins sous peu. Quant à Eugénie…
Il la vit quitter l’Académie en compagnie de sa tante et son oncle, entrant dans la Cabane Enchantée pour attraper un module de Transportation. Pas d’au revoir, pas un regard. Crucifixion en retour. Laurine perçut le trouble du garçon et comprit qu’elle n’atteindrait jamais son cœur. Pire : à la rentrée, elle retrouverait un Belge démoli. Elle le pressentait.
— Hercule ?
Il réagit enfin et tenta de faire bonne figure.
— Elle vient de nous quitter. Mais pourquoi cette précipitation ?
— Aucune idée ! Juste ma voyance générale me pressant d’agir. Moins elle est précise, plus l’ampleur est importante. Je devais maintenir le contact entre les membres du Gerbera, sauf avec les premières années. Pourquoi Jacques ?
— Notre merveilleux ami Cracmol s’avère incarner un maillon essentiel de l’ordre, un valeureux élément, plein de bon sens. Rien d’autre dans la vision ?
— Non. J’imagine que l’événement sera si soudain, que la communication par hibou sera jugée trop lente. Ou risquée.
— Bien raisonné.
— Je poursuis ma distribution avant que tout le monde ne s’envole.
— Je vous en prie.
Le garçon avisa un groupe rassemblant la famille Delacour – parents, élèves et Jeanne, les accompagnant pour découvrir son futur environnement –. Gertha, Adeline et les Boulanger s’étaient joints au noyau familial. Le Belge, incapable d’effacer la vision d’Eugénie fuyant l’Académie sans se retourner, s’approcha de la microscopique assemblée. Émilie recula au fur et à mesure de son arrivée et se chercha un nouveau pôle d’attraction. Le Gerbera sourit à Jeanne, émerveillée par la beauté des lieux, enivrée par les senteurs des plantes en fleurs, le ballet des elfes transplanant les bras chargés de victuailles. L’anniversaire de Jeanne aurait lieu le 3 juillet prochain. Elle aurait l’âge requis pour faire son entrée. L’aîné s’apprêtait à lui faire les honneurs du rez-de-chaussée du château lorsque monsieur Delacour l’interrompit. Il souhaitait s’entretenir avec lui.
— Désolé, Jeanne. La visite sera pour plus tard.
Gervais l’entraîna vers le pont et lança un Assurdiato.
— Un souci, Monsieur ?
— Gervais, s’il te plaît.
— D’accord.
— Un problème, en effet. Un gros. Le stock de baguettes. Je n’ai plus rien.
— Déjà ?
— Lundi, deux acheteurs ont tout raflé, sans un mot, sans discuter les prix. Ils n’ont laissé que les trois longues-vues sans grenat.
— La gamme pour les plus jeunes.
— Mercredi, les dernières ont été acquises par des parents accompagnés de leur progéniture. Imagine ma surprise ! Ils ont débarqué bien avant d’avoir reçu leur lettre. J’ai fini par poser quelques questions.
— Et ?
— Plus une baguette chez Cosme Acajor ! Du moins, rien qui convienne à leurs bambins. Les derniers acheteurs avaient fait un saut chez Castellano, à Madrid. Il a été dévalisé.
— Intriguant. J’imagine qu’obtenir des informations chez Cosme Acajor…
— … est impossible, vu mes relations avec leur directeur. Même avec du Polynectar, je suis incapable de dissimuler mon accent pyrénéen. En plus, je ne sais pas jouer la comédie. En revanche, toi, déguisé…
— Je mènerai une enquête discrète. Reste que je ne pourrai pas reconstituer votre stock durant l’été. Fabriquer, je puis. Tester, non. Le seul endroit où je pourrais dérouler une partie des tests, c’est l’hôpital où je bénéficie d’une exception. Je peux tenter le coup dans une chambre inoccupée à l’étage de la Folie, une pièce dotée de la protection optimale.
— Je comprends tes difficultés. Tester est incontournable. Ah ! Comme l’a dit un philosophe romain dont j’ai oublié le patronyme : « Quiquis hunc locum intrat adultus est. » C’est certain.
— Pardon ?
— Une maxime latine, de circonstance. Et durant tes vacances, tu liras ?
— Naturellement.
— Tu as déjà lu « La protection », par Edmond Risquetout ?
— L’auteur est un parent d’Eugénie ?
— Pardon ?
— C’est une boutade. Risquetout est le surnom d’Eugénie. Oui, j’ai lu ce livre consacré à la protection renforcée des pièces, des bâtiments.
— Reprends-le, prononce « Libris adendum » et tu auras une petite surprise.
— Vraiment ?
— C’est garanti ! termina Gervais.
Hercule demeura éberlué. Puis, il songea à la curieuse maxime latine délivrée par l’adulte, comme un cheveu sur la soupe. Quel rapport pouvait-elle avoir avec une rupture inédite de baguettes magiques ?
« Quiconque entre ici, est un adulte. Aucun rapport. Sauf si… Oh ! Gervais ! »
Hercule mit le cap sur le château et entra dans la salle du Sondeur. Il éjecta Benben, contrôla qu’il n’y avait personne dans les isoloirs, lança un Hominum Revelio par sécurité et s’assit sur l’un des bancs. Il réfléchit une bonne minute avant de se décider. Il esquissa un geste ample au-dessus de sa tête et édicta :
— Hercule Van Betavende, limen numeri viginti trium in via Rocher transiens, adultus est.
Le sort fut sans effet perceptible sur son corps mais l’extrémité de Benben produisit une pluie d’étincelles mauves se déposant sur lui.
— Si j’ai édicté la formule sans erreur, je serai couvert par l’exception d’usage de la magie à l’intérieur de l’agence W. Gervais doit être aux abois pour me confier de tels secrets. Je soupçonne le livre de monsieur Risquetout de dévoiler la méthode pour créer une salle blanche. Comme je peux lancer des sortilèges d’extension, j’ai tout loisir d’aménager une partie de la pièce de vie de l’agence. Oui, c’est parfait ! Cependant, il va me falloir enquêter chez Cosme, avec un faciès modifié. En espérant que monsieur de Ventoux se montrera coopératif. Ma foi, il me suffira de jouer à l’étudiant victime d’un malencontreux bris de baguette et de demander à essayer ses productions. Si tout se passe bien, il n’aura rien à proposer ou du moins, rien qui ne me convienne. Je repartirai les poches vides mais la bourse en moke pleine.
Le garçon retira sa montre à gousset de son pantalon. Il était près de 16H50. Sigrid avait quitté l’Académie depuis bientôt une heure.
« Les dés sont jetés. Si tout s’est déroulé comme prévu, elle a rejoint l’agence. »
Il abandonna la salle du Sondeur et tomba sur Max. Il trimballait un objet pour le moins incongru dans l’Académie.
— Max ? Qu’est-ce donc ? On dirait…
— Un bois d’élan. Un énorme. Il est apparu dans ma main droite alors que le ministre belge vantait mon sérieux en tant qu’enseignant et mon rôle joué à la perfection dans l’affaire de Polignac. Je ne savais plus où me mettre lorsqu’il a fait une tronche de six pieds de long.
— Ah ah ! Il s’agit du Portoloin envoyé par Maïkan ?
— Je suppose. Tu es prêt pour un voyage d’une heure, au moins ?
Hercule demanda à saluer ses amis et sa mère qu’il ne reverrait pas de sitôt. Puis, nanti de sa besace, laissant ses bagages et ceux de Sigrid sur place, il empoigna la ramure. Ils disparurent en s’enroulant sur eux-mêmes, comme s’ils transplanaient.
La foule, nombreuse, s’éclaircissait avec parcimonie, comme si élèves, parents et enseignants désiraient prolonger, coûte que coûte, ces rares et précieux instants de paix. À la demande de la ministre portugaise, Umbelina rassembla ses modestes bagages. La perspective de passer un été studieux, au domicile campagnard de Maria, l’enchantait. Après des incertitudes estivales, continuelles, après avoir été ballottée, elle renouait avec ses racines lusitaniennes. La seule fausse note dans ce tableau, c’était l’absence programmée de Jo Alonzo. Son amoureux avait été recruté par la maison Capenoir durant l’été, avec la recommandation chaleureuse et vigoureuse de Dune Dunne. Cette reconnaissance, alors qu’il rejoignait la CHASSE Enchant’Arts, était fantastique. Jo croiserait peut-être ses camarades à Paris. Mais elle, elle entrait au Ministère, par la grande porte. Elle bouillait d’impatience. Elle pénétra dans la Cabane Enchantée, ratant une scène stupéfiante.
Un oiseau se posa aux pieds de Shin Ishii, en conversation avec Maria Valenski, son père, madame Sato et Katarina. Les Japonais pâlirent en identifiant le volatile : une grue à tête rouge. Le Tancho. Shin s’empara du rouleau transporté sur des milliers de kilomètres et gratifia l’échassier d’insectes séchés. Il tendit le document à son père. L’ambassadeur décacheta le pli et le lut à voix haute, en faisant une traduction simultanée.
— À la famille Ishii. À madame Sato. Quoi qu’il advienne de vos destins personnels, quelles que soient les sollicitations, les donneurs d’ordre, leurs raisons, ne revenez jamais au Japon. À aucun prix. Restez en France et soyez prudents. Votre dévoué : Tsuko Takane.
Kikujiro voulut être certain de l’identité de l’expéditeur.
— Takane est bien…
— Le maître des origamis dont l’échoppe est dans la rue principale du Majo-Dòri, confirma Shin.
— C’est aussi le plus doué de tous les devins japonais, compléta Saya. Sa recommandation vaut tous les avertissements du monde, Monsieur.
— Je vois. C’est en lien avec l’affaire… ?
— Oui, Père. Les enlèvements de voyants, dont Shun, mon camarade si charmant. Des crimes signés par Makoto. Son emprise et son dessein voué au Mal ne cessent de grandir. Takane-Sensei ne peut ignorer les messages.
— Je dois prendre des mesures de protection.
— Cela ne remet pas en cause mes activités estivales, Père ?
— Nous aviserons plus tard, lui signifia l’ambassadeur, indiquant que ce n’était ni le moment, ni le lieu pour en débattre.
Noël Millefeuille, arrivé depuis peu près du Japonais, lui fit une suggestion.
— Fais comme moi !
— C’est-à-dire ?
— Mes parents m’ont offert un Magiclic. Il servira pour mon premier livre qui s’appellera « Les potions pour les sorciers nuls ». C’est une idée sortie d’une discussion avec Hercule. Un guide pour concocter des potions simples, utiles ou amusantes, avec des photographies, pas à pas.
— C’est une excellente idée, Noël. Je la retiens.
La conversation, menée par l’imaginaire des enfants, détendit l’atmosphère appesantie par la nouvelle délivrée par le Tancho. Elle n’échappa pas aux oreilles du professeur Perlenjoie, toujours à l’affût d’échanges enrichissants, d’informations utiles. Son côté journaliste inassouvi.
« Un livre ? J’ai hâte de découvrir si le jeune Millefeuille a retenu le français rédactionnel parmi ses options. Hum… »
Il vogua vers d’autres groupes de discussion, le sourire aux lèvres. Il manqua la figure coléreuse d’Émilie. Son frère tenait un paquet de parchemins comme s’il s’agissait d’un trésor. Elle identifia leur fonction et y vit une source d’informations inespérée. Ses parents décidèrent de lever le camp. Les enfants durent regrouper leurs malles et se rendre à la grille du domaine.
Deux Aurors assuraient le filtrage. Le duo policier la dévisagea, l’ayant identifié comme le seul et unique fauteur de troubles de l’Académie. Pommier et Cerisier suivirent des yeux la famille s’éloignant de quelques mètres, s’assurant qu’elle n’oubliait pas la fille lors du transplanage. Pommier fulmina :
— Elle repart libre ?
— Pas le choix pour capturer son commanditaire ! De Franjac en est conscient.
— Et ? Quoi ? Rien d’autre ?
— Rien de plus. Je te parie que les Secrets d’État sont sur le coup.
— La situation n’a pas intérêt à s’éterniser. Les parents et le fils courent un danger avec elle. Tu sais que le gamin, tout Cracmol qu’il est, s’est débarrassé d’un suprémaciste lors de l’attaque du carrosse de l’école ?
— C’est lui ? Mais il a quel âge ?
— 13 ans. Impressionnant, hein ? S’il avait des pouvoirs, il ferait un Auror épatant. Il a du cran. Je tiens ça de Montrose. Il a dit, textuellement : « Ce gosse, on en entendra bientôt parler ! »
— Montrose ? Lui, il me fiche la trouille. Il a un regard effroyable lorsqu’il entre en transe prédictive. J’préfère voir Pourpoint faire appel à sa voyance.
— Ah ah ! Cerisier ! Moi aussi mais c’est chasse gardée.
— Par qui ? Prunellier ?
— Ben oui ! Y a de la romance dans l’air.
— Pourquoi faut-il que les gravures de mode pèchent les plus beaux poissons ?
— C’est comme ça ! Ah… ça bouge ! La fête tire à sa fin. C’est pas trop tôt ! Trois ministres, plus des personnes de premier plan, c’est un peu trop à mon goût.
Alors que les Aurors geignaient, la dispersion sorcière et moldue était en marche. Laurine fut parmi les derniers à quitter la place, satisfaite d’avoir pu avertir ses amis mais déçue de ne pas avoir mis le doigt sur la nature du danger planant au-dessus de leurs têtes. Elle suivit ses parents, précédés de Wilfried Laflèche conduisant Barthélémine Chantepierre au port de Bordeaux. Les portes se refermèrent et bientôt, on n’entendit plus que le chant des oiseaux, à peine rompu par les pops des elfes de maison, effaçant les traces de la fête.
La magie de Maïkan et, par extension, celle du peuple inuit, n’avait rien de commun avec celle d’Hercule et Max. Le bois d’élan les avait transportés en une seconde au Canada, à Kugaaruk, un village situé à 2700 kilomètres au nord de Montréal. Dès leur arrivée, les Français furent enveloppés avec de chaudes couvertures bariolées par une ribambelle d’enfants joyeux, emmitouflés des pieds à la tête. C’était l’été et le soleil, radieux, chauffait l’atmosphère à… 5 °C.
Le Belge n’eut même pas à éjecter sa baguette traductrice : le contact du bois sur le cuir fixé à l’avant-bras suffisait à rendre n’importe quel langage intelligible. La chamane fit son apparition et leur souhaita la bienvenue. Elle les invita à pénétrer dans une anfractuosité creusée dans le permafrost. Ils découvrirent un intérieur hémisphérique. Il s’agissait de la résidence d’hiver, à la température agréable, comparé à un véritable igloo. L’été, le peuple vivait sur une île nommée Avataqnivik, à quelques kilomètres de la bourgade. Il utilisait de grandes tentes en peau de phoque, transmises et entretenues au fil des générations.
La femme présenta son fils aux sorciers. L’enfant, doué pour le déplacement à quatre pattes, était cerné par des fourrures et s’égayait dans ce parc naturel. Hercule fut le premier à prendre le bébé. Il s’extasia d’être gratifié, en retour, d’un large sourire. Qaumat passa ensuite entre les bras de Max, ému aux larmes. Il trouva une ressemblance frappante avec Pierre, surtout son nez proéminent, une source de plaisanterie entre les deux garçons depuis leur enfance.
Maïkan entama la venue de Qaumat dans la lumière sans cérémonial superflu. Elle déroula les étapes et s’assura que les deux sorciers avaient compris. Hercule traduisait au fur et à mesure et fouillait dans sa besace afin de retirer tous les éléments nécessaires au baptême inuit. La chamane souligna la prévoyance du garçon ; il précisa avoir été initié par son amie Eugénie, un privilège d’une intensité et d’une complicité exceptionnelles. Le professeur de Franjac s’en réjouit. Dans ses souvenirs, sa petite protégée avait rarement eu des accès de sagesse, mais ils avaient toujours revêtu un caractère époustouflant et inattendu.
Lorsque l’apposition des quartz translucides sur la poitrine de Qaumat fut venue, le minéral d’Hercule devint violet et celui de Max se para de teintes écarlates.
L’adulte et l’adolescent se répartirent les cinq expériences sensorielles. Le plus âgé produisit un enchantement visuel spectaculaire et prononça, de mémoire, une phrase de Pierre. Hercule ne put s’empêcher de faire goûter un œuf à la coque cuit à la perfection, avec un nuage de truffe râpé, à son filleul. Il glissa sous ses narines une branche de jasmin frais prélevée dans le degré 140, une des plus fabuleuses fragrances florales. D’un commun accord, ils posèrent leurs mains jointes sur la poitrine de l’enfant. Qaumat, emmailloté dans une pelisse, fut ensuite extrait de la grotte et présenté à la communauté réunie pour l’événement. Il fut salué par des cris de joie. La tonalité dérapa soudain, les gorges se serrèrent.
Un lourd battement d’ailes couvrit le son de la liesse. Il s’intensifia jusqu’à ce que l’origine apparaisse au sommet d’une colline avoisinante. Un dragon blanc, hérissé de piques comme autant de stalactites acérées, émergea et fondit droit vers les habitants. La tétanie s’empara d’eux. La créature étendit sa large voilure et se posa sans émettre le moins de bruit, comme si ses pattes s’enfonçaient dans la poudreuse. Son envergure faisait passer un Piment Cornu pour un petit lézard.
L’instinct commanda à Max d’empoigner sa baguette, même si le plus rageur des Stupéfix n’aurait aucune incidence sur un pareil mastodonte. Hercule évalua l’envergure à 20 mètres et la longueur à 25. Cela faisait d’Isdréki l’une des plus grandes espèces. Max se surprit à trembler. Hercule se présenta devant la chamane. Elle déposa le nourrisson dans ses bras. Il se retourna et parcourut la trentaine de mètres séparant le fils du père réincarné. Il avança d’un pas sûr, lent et déterminé. Il stoppa lorsqu’il estima que le dragon avait assez de place pour baisser son long cou, terminé par une gueule démesurée. Isdréki se courba avec grâce et huma le parfum des offrandes reçues par son fils. Il cligna d’un œil, approuvant les choix. Hercule effectua un quart de tour. Le père renifla sa progéniture avant de l’effleurer des naseaux. Il exhala une vapeur bleutée sur le bambin. Qaumat répondit à l’identique. Les expirations se cristallisèrent et prirent la forme d’un flocon de neige d’un diamètre de 10 centimètres. Hercule le recueillit dans sa paume. Le flocon ne fondit pas. Le garçon identifia sa composition comme du platine. Il étendit sa main vers la créature qui accepta le geste avant d’esquisser un pas en arrière. Le dragon de glace se redressa et fit volte-face. Il s’approcha de la colline d’un pas aérien.
Soudain, il remplit ses poumons et poussa un rugissement démentiel. L’air se solidifia. Des centaines de pics de glace transpercèrent la colline. Une brèche apparut et un paysage différent se dessina dans le prolongement. Hercule commit quelques pas de côté et observa. Il reconnut les trois pavillons de Beauxbâtons, dans l’alignement du stade de Quidditch.
— Par Flamel !
— Quoi ? s’exclama Max. Oh ! Nom d’un Croup ! C’est…
Maïkan s’approcha et reprit son bambin serein en dépit du déchaînement sonore.
— Merci à vous deux. Infiniment. Pour Pierre, pour Qaumat, pour nous tous. Vous nous honorez.
— L’honneur est partagé, concéda Max.
— Merci, Maïkan, fit Hercule en s’inclinant.
— Hercule… Te voilà prêt à franchir une nouvelle étape. Tu as appris à écouter. Désormais, observe et tu découvriras que l’univers qui te parle, comporte une multitude de plans, de degrés ou de dimensions. Ta souffrance ne durera pas.
Elle désigna son cœur. Le geste l’émut aux larmes.
— Prenez soin de notre filleul, Maïkan. Il est… unique.
Elle sourit. Max et Hercule saluèrent les Inuits avant de s’engouffrer dans le tunnel et de rejoindre le terrain de Quidditch. Ils firent volte-face. D’un coup de mâchoires, Isdréki referma le raccourci spatial.
Le professeur et l’élève rejoignirent le perron du château. Les elfes de maison achevaient le rangement des tables où les victuailles avaient été entreposées et démontaient l’estrade sous la férule du concierge.
— Désolé, Van Betavende, on ferme ! plaisanta Sébastien.
— Dommage ! Je comptais m’incruster dans un dortoir de CHASSE, cet été. Je vais devoir me rendre dans mon logement de fortune.
Orby, tout ouïe, se jeta aux pieds du garçon.
— Tout ceci est de la faute d’Orby, Monsieur !
— Quoi donc ?
— Si j’étais resté au manoir, ce jour-là ! Que je sois maudit !
— Orby… ils étaient dix. Vous n’auriez rien pu faire qui ne vous coûta pas la vie.
— Orby aurait préféré la donner.
— Je sais… Le passé ne peut pas être défait. Désormais, il n’y a que le futur. Nous pouvons le modeler pour nous seoir. Et j’ai, de plus en plus, une idée de ce que je veux en faire. Je compte me donner les moyens humains, sorciers, financiers de créer cet avenir. Dès cet été, je thésaurise pour amasser une fortune dans laquelle je piocherai, à l’avenir, pour aider, soigner, protéger. Vous faites partie de ce grand projet. Je ne le conçois pas autrement.
— Mais vous serez être seul, dans ce logement ! Contraint de nettoyer, acheter votre nourriture, cuisiner ! C’est le travail d’un elfe de maison !
— Ne vous formalisez pas. Vous m’avez transmis votre savoir. Et puis, je serai accompagné par Sigrid.
— Mais mademoiselle Eugénie… murmura l’elfe, les oreilles basses et les yeux larmoyants, ayant senti l’étincelle jaillir entre les deux amis.
Le garçon haussa les épaules et se mordit les lèvres avant de le gratifier d’une accolade. Il salua le personnel à l’œuvre. Il adressa un petit signe en direction d’une meurtrière située au-dessus du restaurant où, il en était convaincu, Agathe l’observait. Il rassembla les quatre énormes malles et obtint l’aide providentielle de Max pour les introduire dans la Cabane Enchantée. Le professeur enfonça sa clé personnelle dans le pupitre pour appeler un œuf de Transportation.
Après de sincères remerciements, le Belge partit pour Bourg-Enchanteur. Au nœud de la RATP, il reçut l’aide d’un aimable préposé pour transférer les encombrants bagages d’un module à l’autre. En revanche, dans la capitale, il dut se débrouiller sur le quai désert. L’absence de main secourable fut compensée par la possibilité de transplaner dans l’agence W avec les malles. Il ne s’en priva pas.
Arrivé dans la pièce de vie, il héla :
— Sigrid ?
Aucune réponse. Il consulta sa montre. 18h30. Elle les avait quittés depuis deux heures. Il fut submergé par un mélange de panique, de révolte et de désespoir.