Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 3 : Sortilège 3 : première affaire

7505 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:27

Le dimanche précédant la première semaine de travail fut consacré à la préparation d’une seconde valise d’enquêteur et à l’achat d’éléments complémentaires comme deux phonographes, un second Magiclic, des pellicules et une nouvelle couverture de dissimulation. Sigrid, toujours à fleur de peau, riant pour un rien, pleurant à tout-va au moindre compliment, versa de nombreuses larmes de pure émotion lorsque le Belge la félicita avec chaleur pour une idée révolutionnaire et sa mise en pratique. La jeune fille proposa d’adapter un Scrutoscope sur le déclencheur et la molette d’avancée du film d’un Magiclic. Le but était de prendre des clichés de tout sorcier animé de sombres desseins passant devant l’objectif de l’appareil-photo. Après le réglage au plus fin de la détection, un peu de pellicule gâchée parce que la zone analysée devait s’aligner avec le viseur, le boîtier clipsable fut au point. Hercule documenta l’invention de son amie et proposa de la faire breveter. Il compléta son manuel d’enquêteur, enfin devenu un authentique bréviaire plutôt qu’un ramassis de notes éparpillées. Il fit une copie de ce guide procédurier pour Sigrid. Elle le remercia et lui fit part de sa crainte de gérer l’agence seule, les lundis et mardis, le garçon n’ayant pas pu se résoudre à choisir entre les urgences et la morgue de Bonpied. Il la rassura, persuadé qu’elle appliquerait la logique et la rigueur avec brio.

L’après-midi fut consacrée à la finalisation, en tandem, de la Salle Blanche. Les sorts, prononcés et lancés à deux, n’en seraient que plus efficaces. En fin de journée, ils se reposèrent avec un brin de lecture et réglèrent de menus détails.

— J’ai confectionné une pancarte en bois enchantée pour renseigner nos clients. Il suffit de prononcer une phrase-clé dont je vous ferai la lecture et d’indiquer ensuite « Fermé », « Ouvert » ou « Enquête en cours ».

— Quelle coïncidence ! Nos idées se complètent, car j’ai créé ceci.

Elle dévoila un objet en métal où insérer un encrier, une plume et des formulaires. Les supports vierges étaient protégés des intempéries par l’écritoire. Le quidam n’avait qu’à s’emparer d’un feuillet pré-rempli et annoter son identité, son adresse et l’objet de sa requête. Ensuite, il s’introduisait dans le couloir desservant l’immeuble et glissait sa demande dans la boîte aux lettres de l’agence.

— Même absents, nous ne manquerons pas une affaire potentielle.

— Par contre, je ne sais pas comment faire pour réapprovisionner le distributeur de formulaires de façon automatique. Tu as une idée ?

— Hum… Un nouveau problème à résoudre.

— Je suis certaine que tu vas trouver une solution. En enchantant des esgourdes d’acacia, comme tu l’as fait pour l’avaleur de copeaux ? Disons qu’on décide de toujours rajouter dix formulaires dès qu’il n’y en a plus. Tu gères un compteur à chaque fois qu’un client se sert. Sauf qu’il peut renoncer et le remettre dedans.

— Il suffit d’utiliser le sortilège calculant le poids. Je l’ai déjà fait pour l’abri du Baku. Je pourrais… Oui, c’est ça ! Je lie deux esgourdes par Protéiforma, les inclusions se contentant de connaître la masse. Dès qu’elle atteint zéro, nous renvoyons un paquet de dix formulaires vierges.

— Mais comment ?

— Grâce aux cadres à disparaître vendus par Gentil.

— Comme avec les boîtes aux lettres ?

— Le flux de voyage est inversé. Le public peut alors reprendre un formulaire.

— Comme dirait Eugénie…

Elle stoppa au milieu de sa phrase. Elle était sur le point de citer le célèbre « Il m’épate ! Il m’épate ! » de leur amie. Cet arrêt brutal focalisa encore plus l’attention d’Hercule sur l’absence.

— Désolée.

— Ne le soyez pas. Vous n’y êtes pour rien. Qui plus est, sans le départ d’Eugénie, vous n’auriez pas franchi le pas de l’ubiquité.

— Mais toi…

— Moi ? Quoi donc ?

Il marqua une pause, respira par saccades et reprit :

— Nous mettrons ceci au point dans la semaine. Assez travaillé ! Je vous emmène dîner.

— Où ?

— Au Bulot Vorace.

— Chouette ! Je vais me faire belle ! répliqua-t-elle avant de filer à la douche.

— Vous êtes déjà assez… commença-t-il avant de secouer la tête et de lever les yeux au ciel.

Cela ne l’empêcha pas de ressortir sa tenue de bal de fin d’année, d’y apporter quelques aménagements et de soigner son apparence.

L’apprenti médicomage se présenta à l’accueil de l’hôpital peu après 6H45. Il eut l’agréable surprise de découvrir un visage familier au poste de triage : Anselme Fenouillas. L’ex-Auror devenu infirmier, frère d’une camarade de classe, en terminait avec son service de nuit.

— Salut Hercule ! Tu es de retour ?

— Bonjour Anselme. Je reviens en partie. Je serai à Bonpied les lundis et mardis. Le début de semaine à sauver des vies aux urgences, le jour suivant à comprendre, avec le docteur Dessuture, ce que j’aurai raté la veille.

— Ah ah ! Excellent ! Humour de légicomage ! Il te faut une tenue ?

— Oui, s’il vous plaît.

L’homme lui fournit un paquet contenant blouse, charlottes, gants, protections pour les chaussures et masque.

— Ton badge en évidence et ton stéthoscope autour du cou, tout est parfait. Mais dis donc, tu es drôlement en avance !

— Je comptais aller visiter un résident avant de prendre mon service.

— Tout est en ordre. À demain !

— Bonne journée, Anselme.

L’apprenti se rendit au cinquième niveau, à l’étage de la Folie. Il se mit en tenue avant de s’avancer dans le couloir A. Il salua le planton de service et fila droit vers la chambre de Juliette. Se conformant aux consignes spécifiques, il but une petite gorgée de Repulsa Paonica. Il se manifesta sans éclat. Il entendit la jeune femme demandant d’attendre quelques instants. Elle finit par apparaître dans l’entrebâillement de la porte, faisant preuve d’une prudence réflexe.

— Hercule ! Entre !

Elle ouvrit en grand. Hercule remarqua que la pièce était en désordre, que le tableau était couvert d’inscriptions, de schémas et que l’hôtesse n’était pas encore passée à la douche.

— Je suis confus de vous importuner au saut du lit. Je voulais me signaler. Je serai là les lundis et mardis.

— Ne t’en fais pas… Je suis réveillée depuis deux heures et j’ai travaillé sans me rendre compte du temps passé. J’ai oublié la douche, obnubilée par des fulgurances.

— Je comprends, croyez-moi.

— Là, tu vois, je donnerais cher pour une poudre magique me récurant de pied en cap, en un clin d’œil, avec un parfum agréable, pour me replonger à corps perdu dans le travail !

— Votre désir est très amusant.

— Pourquoi ?

— Je travaille sur une potion qui donnerait ce résultat. Je n’en suis qu’aux balbutiements. L’idée m’est venue après avoir passé des minutes à décrasser une camarade qui avait passé une heure dans une cave à charbon. Un cauchemar.

— Et les cheminées de transport ? J’en ai pris, à trois ou quatre reprises. On ressort franchement sale une fois sur deux.

— Tout dépend du ramonage. Si le conduit n’est pas entretenu par les services compétents, c’est catastrophique.

— C’est chouette que tu puisses venir. Il faut qu’on travaille ensemble. Chez Johannes, pour gagner du temps.

— Avec plaisir.

— Où loges-tu ? Ici ?

— Nous louons un local près de la Place Cachée. L’agence W, enquête et résolution de mystères.

— C’est magnifique !

— J’ai aménagé un laboratoire pour les potions, les analyses, les créations. J’ai aussi créé une salle blanche.

— Déjà ? Mais les cours ont pris fin vendredi !

— Efficacité, rapidité. La garantie de résultats.

— Bravo !

Elle commit une pause et désigna son tableau.

— Mes deux heures de cogitation.

— Impressionnant. Surtout en aussi peu de temps.

Elle alla chercher un livre sans couverture, enfermé à clef dans son chevet.

— J’imagine que tu n’es pas venu parler de nettoyage mais m’interroger à propos de ce bouquin ? N’est-ce pas ?

— J’y ai réfléchi des heures durant. C’est un mystère que mes connaissances actuelles n’élucident pas.

— Je te dis tout ce que je sais. Être enfermée, ici à cause du syndrome du visage horrifique, une maladie bien unique, du moins en Europe, ce n’est pas facile à supporter. Mais je suis privilégiée. On me laisse en paix. Le docteur Dégivré a cessé de me gaver de potions effroyables et sans effet bénéfique depuis des années. Mieux : depuis ton apparition dans mon existence, mon confort de vie s’est amélioré. Je peux recevoir des visiteurs, déambuler quelque temps dans les couloirs, en voyant un monde tout rose, même si je ne dois pas abuser d’Utopia.

— Elle est addictive. C’est son défaut majeur.

— Tout va mieux pour moi. Seulement, si j’avouais que je suis en possession d’un livre édité en 1988, on me prendrait pour une folle et le cercle infernal des breuvages reprendrait. J’ai préféré taire cette histoire. Le seul qui sait, parce que j’ai cru qu’il pourrait m’apporter une aide, c’est…

— Johannes.

— Il évolue sur un plan différent. Il t’a expliqué ?

— L’instantanéité de la communication, les notions de temps n’ayant pas cours. Il faut garder un esprit ouvert pour intégrer ces concepts.

— Pas besoin de t’expliquer les bases, alors. Tant mieux ! Alors… Au début de l’histoire, j’ai cru à un canular des soignants. Il y a quelques amateurs d’humour dans le lot. Sauf que le livre a bien un emplacement réservé dans LA bibliothèque. C’est une garantie d’authenticité. Le livre, réel, date de 1988. J’ai imaginé qu’il avait changé de plan, au cours d’une expérience qui aurait déraillé. Mais non. C’est pas si simple que je le croyais.

— Dites-moi.

— J’étais partie faire une mise à jour végétale de l’Hyperloupe et quand je suis revenue, j’ai trouvé mon exemplaire des Misérables, de Victor Hugo, par terre. Comme je connais mon classement par cœur, j’ai voulu le ranger et j’ai constaté que la place était prise par cet ouvrage. Il n’était pas trié, ni même enfoncé comme si…

— … on s’était précipité pour réaliser l’opération ?

— Exactement ! J’attrape le livre, le titre me trouble. Je lis quelques lignes et j’éprouve un frisson terrible, durable. Une sensation vertigineuse, abyssale, Hercule. Je cherche la date d’impression. 1988. Je n’arrive pas à croire ce que je lis. J’affabule encore : on m’a fait une blague ahurissante, avec une mise en scène soignée. Je repose l’ouvrage et je vaque à mes occupations. Et puis, le soir, je n’y tiens plus. Je me mets à dévorer le texte. Plus j’avance, plus j’élimine l’hypothèse du canular parce que ce n’est pas un roman fantasmagorique, ce n’est pas de la science romancée à la Jules Verne. C’est scientifique, même si le propos se veut vulgarisateur et adressé à un public de profanes. L’auteur possède des connaissances qui me font défaut. Ce qu’il démontre, me sidère. C’est l’œuvre d’un physicien. Non, d’un génie, comme Einstein. À de nombreuses reprises, je le relis, tout ou partie. Je suis dépassée, je me sens stupide par rapport à ces démonstrations. Chaque fois que je conteste la véracité, Johannes me rappelle que que LA bibliothèque ne ment pas.

— Non, confirma le visiteur.

— Je suis incapable d’expliquer cette apparition. Si le livre avait été par terre…

— … vous eûtes pu conclure à cette expérience future, le changement de plan, le déplacement spatio-temporel d’un objet inerte.

— Il était inséré dans ma bibliothèque. Ce qui veut dire…

— … qu’un voyageur temporel l’a amené et introduit dans le rayonnage.

— Oui.

— Un être malveillant.

— Pourquoi ?

Hercule proposa une hypothèse simple où Juliette et lui étaient des scientifiques, moldus ou sorciers, vivant en 1990. Dotés de la capacité à remonter le temps, ils désiraient démontrer sa linéarité. Ils partaient en 1920 et y déposaient un objet. De retour en 1990, ils vérifiaient si l’objet dissimulé était présent. Juliette lui fit remarquer qu’un ouvrage issu du futur attirerait l’attention s’il était découvert entre-temps. Il était préférable d’embarquer un livre imprimé avant 1920 sur lequel ils auraient inscrit une dédicace spécifique mais intemporelle. Elle conclut même que pour une telle démonstration, revenir une heure en arrière suffisait. Remonter 70 années avec un écrit révolutionnaire, c’était de la provocation pure. D’où la malfaisance !

— Logique, fit le garçon. J’ai deux questions. D’abord, ce Stephen Hawking commettra-t-il d’autres écrits ?

— Oui, plusieurs. Johannes a vérifié. On écarte canular et hasard. D’autant qu’en entrant dans la chambre, ce jour-là…

— Oui ?

— J’ai eu la sensation d’une présence. Elle s’est… dissipée. Elle n’a pas pu transplaner. Des sortilèges empêchent toute sortie.

— Dissipée ? Changement de plan.

— Cela correspond.

— Deuxième question : à quelle date cette anomalie a-t-elle eu lieu ?

— Le 11 mars 1918, dans l’après-midi.

— Pardon ?!

Hercule tomba à la renverse sur le lit de Juliette, dépossédé de toutes ses forces vitales. LA date revenait sur le tapis.

— Quoi ?

— Cette journée revient sur le devant de la scène. Une fois de plus. Par Flamel ! Pour faire court, Juliette, le 11 mars 1918 est sujet à plusieurs prophéties cataclysmiques. Deux me concernent.

— Oh…

— Ce jour-là fut marqué par deux événements notables. À l’Académie, j’ai suggéré à la direction de dissocier l’esprit et le pouvoir prédictif d’une élève. Elle mettait, sans le vouloir, l’école en danger. J’ai pu constater, par la suite, que son don de Divination, dans certaines circonstances, influence le déroulement du temps.

— Quelle folie ! Un danger mortel, Hercule !

— Hélas, au cours de cette journée, j’ai inventé et éprouvé une formule capable d’injecter du temps dans un objet ou une personne. De l’accélération.

— C’est…

— Catastrophique. L’apparition du livre du physicien Hawking, déposé par un possible voyageur temporel, est le troisième phénomène relié à ce jour.

— Que va-t-on faire ?

— Absolument rien. Ne pas chercher à en savoir plus sur l’auteur, sur ses travaux, leurs implications. Un être a placé ce livre parlant du temps, ici, dans la chambre de la créatrice de l’Hyperloupe, une sorcière de génie. Il attend une action. Il ne faut pas lui donner satisfaction, au risque d’hypothéquer le futur.

— D’accord. Je me contente d’être la mère de l’Hyperloupe.

— Voilà. D’ailleurs, à ce propos, j’ai lu dans un article du Cri de la Gargouille, daté de juin 1916, qu’on attribue l’Hyperloupe à Archibald Bigleux.

— C’est une rumeur fondée. Monsieur Bigleux a créé toute l’optique.

— Astucieux ! Hum… Juliette…

— Oui ?

— Je dois vous quitter. Merci infiniment pour votre franchise et votre confiance. À très bientôt pour travailler sur la révolution technique sorcière !

— J’ai hâte.

Il empoigna la poignée de porte lorsqu’elle l’interpella :

— Hé !

— Oui ?

— Pense à la poudre nettoyante magique !

— Sans faute ! À bientôt, Juliette.

Il rejoignit les urgences, chapeautées par Radjiv Brahma. Le changement d’affectation des urgentistes avait eu lieu depuis quelques semaines. Le médicomage titulaire n’était plus l’efficace et sympathique docteur Valembreuse mais un être au visage fermé, incapable d’éprouver une émotion autre que la colère. L’homme brun, au teint de porcelaine, aux yeux noirs, accentuait son côté maléfique en plaquant ses cheveux lisses en arrière. Il était élancé et doté de longs doigts fins. Dès qu’il aboya sur une infirmière rondelette, rousse frisée, Hercule découvrit son timbre de basse glaciale. L’homme le remarqua, le jaugea d’un regard mauvais et se présenta :

— Je suis le docteur Jules-Jean-Jérome Joly de Sailly. Laurine de Clermont-Tonnerre est ma nièce. Et j’aimerais que tu clarifies incessamment tes intentions vis-à-vis d’elle.

L’adolescent accusa le choc et demeura coi. Il était à mille lieues de se douter que sa journée serait entachée de nouvelles déstabilisantes.

Sigrid avait pris son petit déjeuner très tôt, en compagnie de son associé. Une fois le garçon parti pour l’hôpital, elle avait traîné pour accomplir les différentes étapes ponctuant sa routine quotidienne. Elle refusait de se laisser déstabiliser par la responsabilité. Elle inaugurait la première journée d’ouverture de l’agence W. Hercule l’avait rassurée : le temps que le bouche-à-oreille fonctionne, que la confiance s’instaure et qu’un premier client se décide à franchir le pas, quelques jours s’écouleraient.

Il était 7H57 lorsqu’elle ouvrit les volets des locaux donnant sur la rue du Rocher. Certes, leur bureau-logement ne se situait pas sur la Place Cachée, populaire et achalandée. Rares étaient les échoppes dans cette artère plutôt résidentielle. Mais comme de nombreux fonctionnaires du Ministère logeaient dans la rue tranquille, aux tarifs raisonnables, c’était l’assurance d’avoir du passage.

Elle positionna les loquets, fixa le panonceau présentiel à la fenêtre et prononça la phrase-clé pour l’activer.

— C’est ouvert.

Un sortilège Flambios transcrivit son ordre en lettres lumineuses visibles depuis la rue. Elle prit un paquet de formulaires vierges et alimenta le tiroir du distributeur. Assurée que tout était en place, elle rentra sans s’apercevoir qu’un trentenaire brun, pas très grand, venait de traverser la rue et d’emboîter son pas. Elle dégaina sa baguette de vigne et lui fit face. L’individu sursauta, ne s’attendant pas à ce réflexe nerveux. Il mit ses mains en évidence, montrant qu’il n’était pas armé.

— Doucement, jeune fille ! Je… J’aurais besoin des services de votre entreprise.

— Désolée ! Suivez-moi.

Elle l’invita à s’asseoir, lui proposa une tasse de café qu’il accepta, s’installa en face de l’homme et s’empara d’un parchemin pour prendre des notes. Que l’individu se transformât en client ou pas, Hercule souhaitait garder une trace de tous les récits. Parmi la masse d’affaires avortées, certaines pourraient présenter un intérêt et s’emboîter avec des faits nationaux. Elle lui demanda de se présenter, d’indiquer son lieu de résidence et de préciser le motif de sa venue.

— Je me nomme Victor Meynard. Je réside près de Chantilly.

— Quelle profession exercez-vous ?

— Je suis… thanatopracteur. Savez-vous…

— Oui. Le Dragon Défunt ?

— Je dirige l’entreprise.

— Vous…

— J’ai procédé à la crémation de Louis, le père de votre associé. Et c’est…

— Votre père ? Le docteur Meynard ?

— Vous avez deviné. Est-ce un souci ?

Sigrid inspira et grimaça. Quand Hercule serait informé, il vivrait un retour de bâton inattendu.

— Non, bien sûr. Que pouvons-nous faire pour vous ?

— Eh bien… Euh… C’est délicat. Je subis… des larcins, à répétition. De petites sommes, insignifiantes.

— Dans l’enceinte de votre entreprise ?

— Non, à mon domicile. Cependant, c’est en relation avec le Dragon Défunt.

— Expliquez-moi.

— Ma société, une entité familiale léguée par mon grand-père, emploie huit personnes, moi compris. Je gère l’accueil, les formalités, les relations avec le Ministère, les Moldus, les familles endeuillées. Je traite les finances. À mes côtés, il y a deux fossoyeurs-sculpteurs qui terrassent, habillent les sépultures, posent et gravent les marbres. Il y a un embaumeur que je supplée, si besoin. Quatre solides sorciers ont la charge de porter les cercueils fabriqués par deux menuisiers moldus. Je ne l’ai pas comptée mais mon épouse s’occupe de répondre à quelques courriers. La mort est aléatoire et notre activité connaît parfois des pics dramatiques, comme en 1916.

— La Dragoncelle.

— Une calamité. Les journées étaient interminables, aucune famille n’était épargnée. Terrible période… Quand je termine trop tard, je ne peux pas me rendre à Pasdelazare, fermée pour la nuit. Dans ce cas, je ramène le règlement de nos services à mon domicile, je mets l’argent au coffre et je le récupère le lendemain pour le déposer en banque. Parfois, le montant reste deux ou trois jours dans le coffre. C’est un ouvrage d’art gobelin, de bonne facture. Lorsque je récupère la bourse, il manque des Gallions.

— Pouvez-vous me donner un ordre de grandeur ? La moitié des pièces ? Plus ?

— Je vous donne un exemple récent. Jeudi 17 juin, j’ai ramené 951 Gallions et les ai mis au coffre. Le matin, je me suis rendu à Pasdelazare, sans commettre le moindre détour. La bourse ne contenait plus que 942 Gallions.

— 9 Gallions en moins ? C’est tout ?!

— Les Aurors ont avoué, à demi-mots, qu’ils ont de plus gros poissons à traiter. Ma plainte a été enregistrée, mais ils n’en feront pas plus.

— À quelle fréquence cela a-t-il lieu ? Est-ce toujours la même somme ?

— Disons une fois par mois, parfois toutes les trois semaines. Les montants s’échelonnent de 3 à 10 Gallions.

— Est-ce proportionnel au montant déposé ?

— Je n’ai pas prêté attention. Attendez… En mai, il y avait 398 Gallions et on m’a soutiré 4 pièces d’or. En avril, c’était 6 Gallions sur 612.

— 1 % de prélèvement.

— Je n’avais pas fait le lien.

Sigrid, captivée par l’affaire, ne décrochait plus. Elle en voulait davantage.

— Qui est au courant de votre routine exceptionnelle, conjoncturelle ?

— Voyons… Tous mes salariés, la banque, ma famille, les deux elfes employés au Défunt Dragon et un autre officiant à la maison. Euh… Il y a aussi Niffleur-Sécurité. J’ai recours à leurs rondes de surveillance depuis six mois, suite à des menaces.

— De quel ordre ?

— Des lettres anonymes me conseillant de refuser certains défunts.

— En fonction de quel critère ? La pureté de leur sang ?

Il déglutit, recula, se pencha en avant et hocha la tête, sans un mot, honteux.

— Je vois. Vous parliez de votre famille. Quels en sont les membres ?

— Mon épouse Françoise et moi avons deux garçons : Julien, 9 ans, Maxime 5 ans. La petite dernière, Prune, a huit mois. En journée, un précepteur vient pour les apprentissages des aînés. Ma femme travaille à la maison. Elle traite le courrier : les condoléances, les mises en contact des familles lointaines et les rares litiges.

Sigrid imagina les morts revenus pour se plaindre du moelleux d’un cercueil.

— L’aîné de mes fils est né le 23 septembre 1910. Il est trop jeune d’une semaine pour accéder à l’Académie à la prochaine rentrée.

— Dommage !

— Il s’en plaint chaque jour !

— Il est impatient. C’est compréhensible. Bien ! Je vous remercie. Votre affaire entre dans le cadre de nos services, monsieur Meynard.

— Parfait !

— Nos tarifs sont en rapport avec la situation financière de nos clients. Ils commencent à 5 Gallions de l’heure pour les plus démunis. Nous ajoutons les frais réels engagés comme des billets de Transportation, les repas lors de filature, les photographies, la création ou l’utilisation de potions. Pour vous, le tarif horaire sera de 20 Gallions. Notre présente discussion n’est pas comptabilisée. Nous ne facturons qu’à partir de la signature du document que j’ai rempli au fur et à mesure de l’entretien. Toute heure entamée fera l’objet d’un prorata.

— Cela me convient.

— Dans ce cas, veuillez relire le formulaire et vérifier que je n’ai pas commis d’erreur de transcription. Ensuite, vous pourrez le signer. Voici comment je vais procéder. Je vais vous accompagner à votre domicile et relever les empreintes sur le coffre-fort, collecter tout élément que je jugerai pertinent. De votre côté, je veux que vous vous assuriez que votre domicile sera vide lors de mon passage.

— Ah ?

— C’est vital. Je vais installer un piège magique. Ce soir, vous rentrerez tard, avec les paiements du jour. Vous les stockerez au coffre et demain, vous les reprendrez pour vous rendre à Pasdelazare.

— Je ne reste pas près du coffre pour surprendre le voleur ?

— Surtout pas ! Vous ne changez rien. Je vous laisse prendre vos dispositions. Il est impératif que personne ne soit là : épouse, enfants, précepteur, elfes de maison ou qui que ce soit d’autre.

— Mais pourquoi ?

— Pour que personne ne sache qu’il y a un piège fatal et qu’un éventuel Legilimens pioche dans un esprit.

— Quel genre de piège est-ce ? C’est dangereux ? Y a-t-il un risque d’explosion ?

— Vous ne devez rien savoir. Faites-moi confiance. Lorsque je viendrai, vous ne m’observerez pas. Moins vous en savez, plus il y a de chances que le piège se referme sur le voleur.

Il acquiesça et signa l’engagement. Il la remercia pour l’écoute, versa 10 Gallions d’acompte et promit de l’informer dès qu’un créneau idéal se dégagerait.

Monsieur Meynard était le propriétaire d’un petit manoir cossu, perdu dans la forêt de Chantilly. La bâtisse se dissimulait derrière des murs de trois mètres de hauteur, hérissés de piques en fer. La végétation foisonnante, indisciplinée, masquait le bâtiment aux yeux des curieux. Pour les Moldus des environs, le lieu était hanté par l’esprit d’un riche héritier assassiné par ses fils.

Victor et Sigrid furent accueillis par les aboiements alarmistes d’un Croup couleur chocolat de la tête aux pattes, exceptée une tache blanche sur le sommet du crâne. Après avoir déverrouillé la serrure gobeline de la porte d’entrée, le maître dut renfermer le canidé dans un cellier pour éviter une morsure à la jeune fille.

— Suite aux vols répétés, j’ai fait une demande officielle d’adoption, auprès du Ministère. En dépit de sa jeunesse, il prend son travail à cœur.

— Comment se comporte-t-il avec les autres animaux ?

— Il cavale après les chats du voisinage, les écureuils, les oiseaux. Tout ce qui bouge.

L’homme la conduisit au sous-sol. Il n’y avait qu’un seul accès, à moins de transplaner depuis une autre pièce. Monsieur Meynard entreposait quelques vieilles malles, des meubles abîmés ou au sortilège d’extension défectueux ainsi que quelques bonnes bouteilles. Il fit coulisser une lourde tenture derrière laquelle se cachait le coffre-fort. Sigrid s’attendait à un modèle d’une centaine de kilos, disposé sur le plateau d’une solide table en chêne. Il n’en fut rien. C’était une fabrication gobeline d’une demi-tonne, encastrée dans la roche sédimentaire.

— Il a été assemblé, finalisé sur place, souligna monsieur Meynard. Je suis le seul à pouvoir l’ouvrir.

— C’est du sérieux. Alors…

La détective recueillit les empreintes digitales de l’homme afin de les écarter de celles qu’elle trouverait sur le métal du coffre.

— Pouvez-vous l’ouvrir ?

Il inséra d’abord son index droit, tout en haut de la façade. Il exécuta un parcours qu’il masqua à l’aide de son corps. Lorsque le chemin eut été parcouru, l’homme laissa son doigt s’imprimer sur la zone finale. Un cliquetis se fit entendre. Il manœuvra ensuite une série de leviers sur le côté gauche de l’ouvrage d’acier. Enfin, il donna deux tours de clef. Il prit appui sur la porte avant de la tirer à lui, jusqu’à l’ouverture complète.

— Je suis obligé de procéder ainsi sinon, ça grince.

— Refermez-le sans vous appuyer.

L’infernale torture auditive n’échappa pas à la vigilance du Cerbère à poils ras et à quatre pattes dont les jappements venaient de reprendre de plus belle.

— C’est tout pour l’instant. J’en ai pour cinq minutes. Juste une ultime précision : vous êtes sûr d’être le seul à connaître la méthode ?

— Tout à fait. Leur système d’aiguillage se bloque si ce n’est pas le bon doigt. Et puis, là, tout en bas, ils ont inséré un artefact magique qui me reconnaît. Vous voyez ? Il fonctionne comme leur système de reconnaissance de baguette.

— Infalsifiable. Vous n’avez jamais eu de Niffleur, dans les parages ?

— Avec Banjo qui monte la garde, il passerait un sale quart d’heure.

— Banjo ?

— Le nom de notre Croup. Je suis musicien. Amateur. Je compose des mélodies pour les cérémonies de crémation.

— Original. L’assurance d’une fin sur mesures.

— C’est la devise de notre entreprise. Je vous attends dans le salon.

L’enquêtrice passa de l’alumine sur la poignée du coffre, sur le dessus, sur le montant où l’homme s’appuyait. Elle transféra ses relevés sur un parchemin. Un détail lui sauta aux yeux. Elle se ressaisit et installa l’appareil-photo, sur une étagère, chargé avec une pellicule de 36 poses. Elle mit en place le déclencheur à Scrutoscope et positionna l’objectif. Puis, elle couvrit le piège avec la cape de dissimulation. Elle remonta au rez-de-chaussée, satisfaite.

— Ce soir, ramenez votre recette. Rendez-vous à l’agence, demain matin.

— Vous avez des soupçons ?

— À ce stade, il est prématuré d’avancer une hypothèse, répondit-elle pour noyer le poisson. Attendons de voir si le piège saucissonne votre voleur…

— Rien ne vaut un flagrant délit.

— En effet.

L’homme la pressa pour quitter la demeure. Il s’était déjà absenté au-delà du raisonnable et les prétextes pour évacuer la maisonnée ne tiendraient pas des heures. Ils effectuèrent trois transplanages pour rejoindre la Place Cachée.

Hercule avait vécu une journée tendue, aux urgences. Ce n’était pas la conséquence d’arrivages massifs et variés de victimes mais celle de l’attitude désastreuse du médicomage affecté au service durant un trimestre. L’homme était désagréable au possible avec son personnel, poussant chaque employé à la faute, par jeu, par cruauté ou par stupidité, Hercule n’avait pas su le déterminer. Après son service terminé à 19H30, le garçon s’était réfugié durant une heure auprès de Juliette et de sa bonne humeur. Il était revenu à l’agence peu avant 21H00, fourbu et affamé – Joly de Sailly ne l’avait pas lâché d’une semelle et avait agi de façon à l’empêcher de déjeuner –. Aussi, il avait accepté de bonne grâce que Sigrid s’essaye à la cuisine pour la première fois. Il avait mis les pieds sous la table et dégusté la première omelette, aux champignons, concoctée par son amie.

— Alors ?

— Examen réussi. Elle est fameuse ! Un coup d’essai, un coup de maître ! Merci.

— Je t’en prie. Ta journée ?

— Cauchemardesque. Je vais, chaque lundi, subir monsieur quadruple J. Jean Jules-Jérôme Joly de Sailly, fils du Sage, oncle de Laurine. Le bonhomme ne m’a pas salué et m’a sommé de m’expliquer sur mon attitude inqualifiable avec sa nièce.

— Hein ?!

— Vous n’avez pas rêvé. C’est un psychopathe doublé d’un excellent praticien, ce qui m’agace. Il passe son temps à conspuer le personnel, à aboyer ses ordres, à remettre en cause les compétences de chacun. Je suis désormais son mouton noir, son pire ennemi, son paillasson, que sais-je encore ! Car j’ai confessé, sous sa pression, n’éprouver qu’une grande amitié et une sincère admiration pour Laurine, pour ses innombrables qualités dont la moindre fut de m’avoir sauvé de la noyade.

— Quelle ambiance !

— J’ai commis deux fautes sur des patients que j’opérais. Enfin, que je rafistolais !

— Quoi ? Mais tu n’as pas l’âge d’agir seul !

— Ni l’âge, ni les compétences pratiques ou théoriques. Il cherche à me faire chuter. Je me console en songeant que je ne suis pas sa seule cible et en me raccrochant au mardi, en compagnie du docteur Dessuture. Bref, sale journée ! Et vous ?

— J’ai entamé notre première affaire.

— Vrai ? Racontez-moi !

Elle lui relata le cas, d’emblée intéressant, car le client avait mis en œuvre toutes les sécurités possibles, sans effet. Elle décrivit son analyse de la scène du crime répété, sa collecte d’éléments, ses soupçons, la mise en place du piège photographique. Elle n’omit aucun détail et affirma avoir tout noté par écrit.

— Quelle réussite ! Je suis certain que votre invention va fonctionner.

— J’ai trouvé un autre élément que des empreintes inconnues. Je l’ai glissé dans un sachet. Tu aurais le temps de regarder ?

— Bien sûr ! C’était délicieux, Sigrid. Merci. Je débarrasse et j’arrive.

— Me voilà devenue la reine de l’omelette ! La prochaine fois, je tente la version avec des pommes de terre sautées.

— Ah ah ! Vous abusez de ma passion pour les œufs.

— Il ne fallait pas apprécier ma cuisine !

Une fois le coin cuisine rangé, ils entrèrent dans le laboratoire, ouvrirent le sachet et déposèrent une once de matière sur une lamelle. Hercule mélangea les produits chimiques pour générer une lumière intense et stable. À peine eut-il posé un œil sur l’oculaire du microscope qu’il fut catégorique.

— C’est du sang.

Pour s’en assurer, il retira la lamelle et pulvérisa Sanguis Vestigia.

— Bleu foncé, nota-t-elle.

— Un homme.

— Pas tout à fait, objecta-t-elle.

— Pardon ?

— Regarde les empreintes inconnues relevées sur le coffre.

Elle tendit le parchemin.

— Voilà un cas de figure inédit. Attendons de visionner les clichés réalisés cette nuit. Comment s’y est-il pris ? Il ne possède pas l’une de mes baguettes-stylo.

— Le modèle de coffre acheté par le client n’est pas du bas de gamme accessible à un débutant. Il faut un sorcier expérimenté pour l’ouvrir.

— Ou un Gobelin. Euh… Sigrid…

— Oui ?

— Je vais mettre à jour un tableau. J’aimerais que vous soyez dans la confidence.

— De quoi s’agit-il ?

— Venez avec moi…

Il la conduisit dans le bureau, ouvrit l’armoire à dossiers vierges sauf un, étiqueté Meynard V. et fit pivoter le panneau du fond. Il raviva l’éclairage. Son amie découvrit un travail de fourmi. Elle déambula entre les articles, les notes et les liens. Il ajouta un parchemin avec le terme « Voyageur temporel », la date du 11 mars 1918 et rattacha le livre d’Hawking, déjà répertorié.

— C’est quoi, cette histoire ? C’est en lien avec la première prophétie ?

— Si ce n’est pas le cas, c’est une extraordinaire coïncidence ! Je collecterai tous les faits étranges survenus le 11 mars 1918, répertoriés dans les journaux.

— Tu as eu le livre de Juliette en mains ?

— Oui. Son authenticité ne peut être remise en cause. C’est un écrit d’une complexité folle. Si un être a trouvé le moyen de voyager, d’agir, il risque de commettre des actes de plus en plus perturbateurs.

Il considéra les trois événements et commenta, après avoir vérifié dans son palais mental : pas d’autre prophétie de Claire Obscur, datée du 11 mars 1918. Il souligna l’injection temporelle, événement direct alors que celui ayant touché Valentine, était indirect. Il soupira et fut animé d’un rictus incontrôlable.

— Hercule…

— Je vous laisse. Vous avez remarquablement œuvré. Je… Je vais m’occuper dans le laboratoire. Bonne soirée.

— Entendu… Ne te couche pas trop tard, lâcha-t-elle sans insister.

Elle respecta sa tranquillité. Elle se félicita surtout de ne pas s’être attardée sur l’identité de leur client. Elle se glissa hors de l’agence, vérifia le paquet de formulaires et s’aperçut qu’il ne comptait plus que sept exemplaires.

Lorsque Victor Meynard se présenta à l’agence, à 7H55, la déception se lisait sur son visage. Sigrid le reçut sans mot dire et l’écouta s’épancher. Le directeur funéraire avait déposé 397 Gallions la veille et tout à l’heure, il n’y en avait plus que 393. Dans la cave, il n’y avait point de voleur pincé, ficelé ou anesthésié. Le truand était passé à travers les mailles du filet. Elle lui révéla alors la nature du piège.

— Un piège silencieux ? Passif ? Pourquoi ?

— Pour collecter des preuves irréfutables.

Une heure plus tard, après avoir récupéré le Magiclic et sa couverture de dissimulation, elle développa le rouleau de film entamé au tiers. Elle mit en œuvre les procédés décrits et enseignés à Hercule, par Ambroisine Fordecafé. Le révélateur et le fixateur trahirent le voleur sur six clichés où son visage était identifiable. La série de photos dévoilait même comment il s’y prenait pour ouvrir le coffre : il utilisait un index sculpté aux bonnes proportions, avec la bonne longueur d’ongle. L’objet comportait une partie souple, du latex selon toute vraisemblance. Il connaissait l’itinéraire du doigt, possédait un double de la clef et savait comment positionner les six leviers de blocage. Il était même au courant de l’astuce pour ne pas faire grincer les gonds du coffre ! Un exploit réalisé sans user d’une baguette.

Elle quitta le laboratoire et s’installa au bureau. Meynard l’interrogea :

— Alors ?

— Voyez vous-même.

Il découvrit les clichés et verdit.

— C’est… c’est… pas… vrai… Julien ! Mon propre fils.

— C’est délicat. Vous ne pouvez pas porter plainte. Il n’a que 9 ans.

— Ah… Oui…

— Je peux vous faire une suggestion ?

— Dites-moi.

— Je vous accompagne, je lui montre les photos et j’observe sa réaction. Si besoin, j’ajoute les empreintes. Le but est de l’amener à dévoiler la raison de son acte et de lui mettre les cartes en mains. Dans l’idéal, il faudrait obtenir son repentir et son engagement à réparer ses torts.

— Vous… aviez des doutes ?

— Les empreintes inconnues étaient très petites. Trop pour être celles d’un adulte et différentes de celles des elfes de maison. Elles auraient pu correspondre avec les doigts de votre épouse, à condition qu’ils soient petits et fins. En outre, j’ai relevé les restes d’une écorchure dans les sillons du coffre. L’analyse a révélé que c’était du sang humain masculin. Il suffit de prélever une goutte sur votre fils et nous serons fixés. Photos, empreintes, sang. Trois preuves l’accablent. Le confondre sera aisé. Il doit prendre conscience de ses fautes. Comprendre les raisons qui l’ont poussé à vous détrousser, serait utile. Pour l’empêcher de s’aventurer plus loin sur le chemin de l’illégalité.

— Je crois savoir pourquoi il a fait ça. Lorsque j’ai hérité de l’affaire de mon grand-père, il y a trois ans, chacun de mes enfants a reçu 1 % de parts de l’entreprise. Chaque année, 1 % des profits vont sur le compte ouvert à leur naissance. Par souci d’équité, j’ai ajouté ma fille, bien qu’elle soit née après cette disposition. Julien râle parce qu’il veut grandir, être adulte pour disposer d’argent. Le fameux pourcentage.

Il soupira à plusieurs reprises et poursuivit, sur un ton désespéré :

— Comment vais-je présenter l’affaire ? Et sa mère ! Elle va être furieuse. Par Flamel ! J’aurais préféré découvrir que je souffrais d’une double personnalité sévissant la nuit, à mon insu. Vous comprenez ?

Elle comprenait. Plus que tout autre sorcier.

Au terme de leur entrevue, monsieur Meynard s’acquitta de 23 Gallions pour l’ensemble du service. C’était un prix bien insignifiant, en regard de sa douleur morale, de sa déception abyssale.

Avant son départ, l’enquêtrice lui remit une facture manuelle et une copie complète du dossier. Elle conserva l’original qu’elle estampilla d’un coup de tampon victorieux : Résolu. Heureuse d’avoir mené la mission seule, avec le concours d’Hercule pour l’analyse au microscope, elle s’enferma dans la salle blanche, guillerette, avec la ferme intention de découvrir tous les aspects du caractère étrange de sa nouvelle baguette. Elle perçut de la volonté impatiente, de l’indolence et un soupçon d’air grincheux persifleur. Elle produisit un Lumus Solem. Il se teinta de rose. Elle se concentra et lui permit d’emprunter des chemins verdâtres, ocres, carmins et azuréens. Tout en finesse, en subtilité.

Alors qu’elle s’extasiait, elle perçut un chuintement caractéristique. Elle alla vérifier le cadre à disparaître disposé au-dessus d’une bannette, sur le bureau. La panière en bois accueillait le premier formulaire rempli par une personne dans le besoin mais trop timide pour venir se présenter à l’agence. Lorsqu’elle lut le nom de famille, elle s’assit, ne cachant pas sa surprise. Tromdur.


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