Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 52 : Sortilège 52 : la dernière victime
7231 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 14:01
Depuis leur arrivée à l’Académie, les étudiants n’avaient jamais vu certains enseignants dans des parties spécifiques du château. Par exemple, Ambroisine Fordecafé ne mettait jamais les pieds dans l’observatoire, non parce que c’était la pièce idéale pour observer les astres mais parce qu’il s’agissait de l’antre de Claire Obscur. La professeure de potions, une femme terre à terre, avait passé son existence à déjouer tous les pronostics lui promettant une mort imminente. Résultat : à plus de 110 ans, elle était la doyenne de l’Académie. Si Edmond avait plaisir à commenter, en direct, tous les matchs de Quidditch dont il connaissait les règles sur le bout des doigts, on ne le voyait jamais sur un balai, moyen de transport pour lequel il éprouvait une aversion totale. Quant à Elvira, on l’avait parfois aperçue dans la serre en compagnie d’Ursula, débattant de l’usage de certaines plantes de substitution pour un soin ou une potion, mais elle fuyait la ménagerie comme la peste. Elle n’avait aucune affinité avec les créatures magiques, à part les elfes de maison pour lesquels elle nourrissait du respect. Les oiseaux, les créatures terrestres ou aquatiques lui rendaient cette méfiance au décuple, disparaissant ou adoptant une posture défensive dès qu’ils apercevaient celle dont la nature les mettait en danger. La jeune Barthélémine rencontrait les mêmes difficultés en classe, récoltant griffures, morsures, piqûres, brûlures, en plus grande quantité et sévérité que ses camarades.
Aussi, lorsque la référente Urtica entra dans la cage des Bayours que Bianca et Hercule récuraient à fond, le Bayourson prit peur et libéra une flatulence mortelle. Les enfants ne durent leur salut qu’au réflexe du Belge qui les fit transplaner dans la pièce contiguë.
Bianca, désarçonnée, ouvrit de grands yeux en comprenant ce qui venait de se passer. Quelques secondes plus tard, elle était en train de contrôler les stocks de nourriture fraîche, critiques à cause de l’hiver précoce, durable et rigoureux. Le sortilège Oubliette avait été appliqué avec soin, si bien qu’elle ne s’était pas rendu compte du changement d’activité.
— Tu en es où, Hercule ?
— J’ai bientôt terminé. Laissez-moi encore dix ou quinze minutes et je viens vous aider à rédiger les bons de commande.
— D’accord.
Le garçon, Têtenbulle sur le visage, entra dans la cage des Bayours et ouvrit la fenêtre pour évacuer les relents fatals. Il ressortit aussitôt.
— Finite.
— Désolée, Hercule. Ils ne se sont jamais habitués à ma présence.
— Vous devriez voir comment ils réagissent lorsque Bianca imite Rosier à la perfection.
— J’imagine… Agathe m’a parlé de ton souci de transplanage.
— C’est en voie d’apaisement.
— Grâce à Adeline, c’est ça ?
— Oui. Vous la connaissez ?
— Je la connais. Elle a formé des générations d’Aurors. Elle ignore qui je suis vraiment.
— Elle était aussi sur la liste du directeur Fontebrune.
— Qui ne l’était pas ?… Alors, c’est ici que tu passes ton temps ?
— En partie. J’y trouve de l’équilibre, de la simplicité, une source de paix, de joie et d’émerveillement. Pour rien au monde, je ne changerais cette activité pour une autre, si c’est la question que vous vous posez.
— J’ai remarqué que tu as repris ta première baguette. Elle te fait perdre des points en classe, notamment en M.E.S et en Legilimancie.
— C’est vrai. Mais elle me permet de rester mesuré en toutes circonstances. J’ai tenu des combinaisons néfastes, violentes, influant sur mon caractère. Je regrette ces créations. Désormais, je m’abstiens. Je varie les formes et je ne m’aventure plus sur des chemins dangereux. Mon regret, c’est qu’une de ces productions, très, trop puissante, se trouve entre les mains d’une sorcière inconnue.
— Comment cela ?
— C’est arrivé cet été. Monsieur Delacour m’a narré une vente qui lui a laissé une impression de terreur. La cession de cette baguette spécifique, en forme de poignard, en bois de camphre et avec une inclusion de griffe de Nundu, s’est déroulée dans d’étranges conditions. Sans que l’on sache comment, l’acheteuse savait que l’objet enchanté existait. Gervais a reçu 200 Gallions pour le céder. Quand il a refusé, les yeux de la femme ont changé. C’est pour ça que j’ai cru que vous étiez derrière l’acquisition, Madame.
— Ils ont changé ? Comment ?
— Gervais a dit qu’ils étaient passés du violet au jaune, l’espace d’une seconde. Il s’agit de votre signature.
— Et cependant, je ne suis pas l’acheteuse.
— Monsieur Delacour est certain que la femme avait changé son apparence et sa voix. Le jaunissement ou le rosissement des iris, c’est bien la marque de votre condition ? Barthélémine subit aussi cette perturbation, dans une moindre mesure, mais les émotions rosissent ses splendides yeux verts. Selon moi, vous êtes les deux seules demi-vampires à l’Académie. Y en a-t-il eu d’autres, dans le passé ?
— Oui mais c’est très rare. Pour être admis, il faut maîtriser sa condition. Or, c’est très difficile avant l’âge adulte. La venue de Barthélémine souligne la volonté de changement, d’ouverture. C’est… curieux.
— Quoi donc, Madame ?
— Delacour est certain que la femme avait les yeux violets ? Pas bleus, verts ou gris ?
— Il est catégorique. Vous êtes la seule avec cette couleur rarissime. N’est-ce pas ?
Les yeux de la femme rosirent. Elle tenta de chasser le souvenir heureux et secoua sa chevelure.
— C’est… impossible. Elle est… morte.
— Qui ?
— Lucie…
— Lucie ? Lucie… Boulanger ? Est-ce d’elle dont vous parlez ?
Elvira soupira et fut tentée de s’emparer de sa baguette biscornue.
— Vous savez que c’est inutile, Madame. Je suis capable de reconstituer les éléments manquants de chaque énigme. C’est ainsi que j’ai pu, en dépit de votre Oubliette, découvrir que ma mère se cache derrière le pseudonyme de Léon Torzien, l’éditorialiste du Dragon Déchaîné. Elle m’a jeté un sort, j’en suis presque sûr, pour que je ne la cherche pas. Cependant, je sais qu’elle vit près d’ici. Pas plus loin que Bourg-Enchanteur.
— Tu es…
— Incroyable, parfois, je l’admets sans fausse modestie. Si Lucie Boulanger avait des yeux violets, elle ne peut pas être la sœur de Jacques et d’Émilie. Ni l’enfant des Boulanger. Pour hériter du violet, il faut un parent doté du même coloris. Quant à l’autre géniteur, il ne peut avoir que des yeux bleus. Bleu comme ceux de…
— Non ! Ne dis plus un mot. Ma fille est morte. Cela ne peut pas être elle. C’est un autre vampire. Une autodidacte ou l’élève d’une école étrangère. C’est la seule explication.
— Sa condition ne fait aucun doute et explique comment elle a pu espionner l’entreprise Delacour. En se transformant, pour passer inaperçue et écouter les conversations.
— Voilà un mystère résolu. Encore un… Si tu te diriges vers la médicomagie, tu auras moins d’énigmes à élucider, non ?
— Madame, devenir Auror ou tireur d’élite, ne m’apportera aucun avantage, aucun plaisir. La plus belle preuve, c’est que l’on est venu me chercher pour résoudre un crime alors que je ne suis pas Auror. Une enquête passionnante, en compagnie de Gérôme Prunellier. Une aventure formidable, monnayée. En avril, j’espère apprendre davantage auprès du fantasque et fantastique docteur Dessuture. La légicomagie, couplée à l’enquête et l’invention, pour démystifier, ce sera un choix bien plus judicieux. Je serai le seul. Je serai unique, rare et donc, cher. Je n’ai pas besoin de connaître des sorts violents mais des enchantements pour soulager les vivants, analyser les victimes, aider les nécessiteux. À propos d’aide, comment trouvez-vous Barthélémine, par rapport au mois de septembre ?
— Elle est plus détendue, joyeuse. Elle m’a dit que le nourrissage était résolu, avec un coût humain presque nul. Est-ce vrai ?
— C’est exact. Je la forme pour devenir autonome sur le sujet. Il n’est pas impossible que je dépose un brevet pour la méthode, la potion et les ingrédients. À son nom.
— C’est très généreux. Les vampires sont plus nombreux qu’on ne le pense. Ils sont, hélas, moins regardants que notre élève sur la façon de s’abreuver. Mais ils auraient là un moyen de…
— S’affranchir, grandir.
— Quelle sera ta prochaine quête ?
— Réaliser l’impossible.
Il refusa d’en révéler davantage. Dune l’avait mis en garde et il appliquait la consigne à la lettre. Il termina par une note d’humour :
— Apprécier Rosier ne fait pas partie de mes projets irréalisables.
La troisième leçon avec Adeline se déroula dans l’observatoire, réservé pour l’occasion. Lorsque Hercule la vit trottiner avec un paquet de parchemins à la main, il lui décocha un sourire d’une sincérité totale. Elle avait récupéré ses copies ! La femme lui demanda comment sa semaine s’était déroulée et si elle avait été entachée par de nouveaux transplanages indésirables. Il lui narra l’épisode avec Roland, une péripétie lourde de conséquences, qui l’avait ému. Il lui confia sa certitude d’avoir acquis un allié solide, suite à cette expérience. Il passa sous silence la première répétition de la fusion des métaux où le haïku de Katarina avait eu une action mélangeuse, cantonnant Séraphin, Noël et Andréa au rôle de lévitation. L’amalgame des trois pièces de monnaies avait réussi, le filage entrepris était régulier. Hercule avait même laissé passer quelques défauts pour satisfaire le désir de contrôle de Jacques. Seul Shin avait rencontré des soucis avec le nuage circulaire, celui-ci refusant de délivrer de la pluie.
— Ce matin, j’ai transplané. La référente Urtica est entrée, sans avertissement, dans la cage des Bayours que nous étions en train de récurer, avec ma camarade Bianca. Le Bayours a paniqué.
— Ouh…
— J’ai sauvé Bianca. Un pur réflexe. J’ai dû l’oublietter, après.
— C’est plus prudent.
— Sinon, j’ai affronté une sacrée épreuve en français rédactionnel.
— Ah bon ?
Elle s’amusa comme un enfant, jouant de son innocence.
— Vous vous en doutez.
— Bien sûr ! Je t’avais dit que tu ne couperais pas à l’exercice.
— Curieusement, ce ne fut pas la lettre à mon père qui fut la plus difficile à écrire.
— Vraiment ? C’est…
— La lettre d’amour. C’est si aberrant, ce sentiment ! Et pourtant, quand j’ai paniqué face au parchemin vide, je n’ai eu qu’à la regarder… vivre et respirer.
— C’était une merveilleuse lettre d’amour. Je crois avoir compris ce qui te fascine en elle. C’est un défi, une énigme insoluble, une impossibilité. Peu importe si cela te prend une vie, tu la résoudras à l’ultime seconde.
Il murmura :
— Ou pas…
Il hocha la tête. Eugénie était une énigme au cœur de l’inconnu du mystère, à la manière de poupées gigognes russes. Tous ses camarades étaient lisibles, prévisibles, à des degrés divers. Pas elle.
— J’ai trouvé ton changement de nationalité très juste, réaliste. Je partage ton sentiment diffus qu’une…
— … guerre civile ou internationale se profile chez les sorciers.
— Chez les Moldus…
— Aussi.
Il soupira, lucide. Puis, il reprit :
— Comment avez-vous trouvé ma demande d’emploi ?
— J’ai été distraite et intriguée. J’ai adoré le concept. Cela va au-delà de la fonction de certains départements secrets. C’est un peu la solution de la dernière chance.
— C’est l’idée.
— La lettre adressée à ton père est telle que je l’attendais. Tu ne parvenais pas à gérer la colère que sa mort avait allumée en toi. Le fait que tu sois conscient que ce sentiment est derrière toi, que tu ressentes son absence, au quotidien ou en certaines circonstances, doit être l’occasion de l’exprimer, d’avouer : « Papa, tu me manques ». Incontestablement, il serait fier. Serait-il capable de te dire d’incrémenter ton comptage, suite au sauvetage de ta camarade Bianca ?
— Oh oui ! Il me l’aurait fait remarquer sans hésiter.
— C’est un progrès plaisant à constater. As-tu remarqué une différence, dans cet observatoire ?
Le garçon détailla la pièce sous toutes les coutures, à la recherche d’un détail, un objet en plus ou moins, se fiant à sa mémoire. Il ne détecta pas de modification. Si rien de visuel n’avait varié, c’est que le changement était d’une autre nature. Les sortilèges !
— Je peux transplaner dans tout le domaine, sauf à l’intérieur des pavillons.
— Exactement. Pourquoi ? Parce que nous allons nous attaquer à un sujet que tu as affronté à plusieurs reprises. Le transplanage avec un passager. Tu l’as réussi sur quelques dizaines de mètres.
— Je crois que la plus longue distance que j’ai couverte, c’était avec madame Waldmeister. Le temps de réagir, peut-être cinquante mètres.
— C’était même bien plus compliqué. Tu as réalisé deux transplanages successifs, soit cent mètres. Connais-tu des lieux du domaine qui soient vides, à cette heure-ci ?
— Derrière le pavillon Gerbera, à côté de la grille nord. C’est ici que Eugénie a bâti l’igloo pour la cérémonie inuite.
— C’est parfait. Tu m’y emmènes.
Elle tendit son poignet et le garçon s’en empara. Le transplanage fut instantané.
« Soit il était préparé, ce qui est possible puisqu’il est d’une nature prévoyante, soit il est… prédisposé au transplanage, fluide comme la respiration. J’espère, oh oui, j’espère que c’est lui ! »
Elle découvrit l’igloo, intact, les températures n’ayant pas été positives depuis Noël.
— Je suis trop âgée pour me pencher et me glisser à l’intérieur.
— C’est à quatre pattes qu’on y pénètre. Pas le choix ! À moins de transplaner…
— Je voudrais me livrer à une expérience. Pourrais-tu me trouver un morceau de bois mort ? Sans le créer, bien sûr. Il faut qu’il puisse flotter.
— Flotter ?
Il transplana au cœur du bois du domaine, près d’un bouleau malade, aux branches cassantes. Il prit un beau morceau tombé sur la neige, sectionné par le blizzard fréquent à cette période. Il réapparut auprès d’Adeline. Elle manifesta son étonnement.
— Euh… Je pensais que tu dénicherais un morceau autour de l’endroit où nous sommes. Où l’as-tu trouvé ?
— Dans le bois, au sud.
— Tu as transplané sur 300 mètres.
— À peu de choses près.
— Bien, bien ! Cela faisait partie des vérifications que je comptais entreprendre. C’est fait. Il existe un lac souterrain sous le bois du domaine. Le connais-tu ?
— Oui. L’année dernière, les Aurors ont investi ces lieux et ont trouvé des grimoires interdits.
— Peux-tu m’y cond…
Le voyage fut si rapide que la fin de sa phrase n’arriva que dans la caverne.
— … uire. Je note : 300 mètres avec passager, test concluant.
— Désolé. J’ai montré un caractère… primesautier ?
— Tu es rapide. C’est incontestable et utile. Ce n’est pas ton amie Bianca qui dira le contraire. Tu vois le morceau de bois ?
— Oui.
— Mémorise bien sa forme. Ensuite, lance-le vers le centre du lac.
Le garçon se conforma aux indications.
— À présent, récupère-le en réalisant un double transplanage, le plus rapide possible.
Elle ajouta :
— Sans te mouiller.
— C’est toute la difficulté. Si j’arrive debout, en équilibre sur mes pieds, je vais plonger.
— C’est certain.
— Il doit y avoir une astuce.
— Il y en a une.
— Sans faire usage de la baguette.
— Sans baguette.
— Est-ce que vous y parviendriez ?
— Plus à mon âge. Mais, à 20 ans, sans problème.
— Je dois arriver avec les mains en avant, sur le bois. Pour ça, il faut que je parte à l’envers.
— Mmmm… fit la sorcière, sans laisser transparaître une approbation ou une réprobation.
— Ensuite, il faudra que je me redresse. Ne pas me casser la figure à l’atterrissage.
— Ce serait un plus appréciable.
— C’est forcément faisable. Je l’ai fait. La professeure Waldmeister !
— Nous y sommes.
— Je suis arrivé les bras en avant, dans le sens de la chute. Au retour, dans le carrosse, ce fut plus chaotique. À ma décharge, il ne roulait pas sur une route plane, il volait sans guidage précis. Alors…
Il disparut et reparut en silence, le morceau de bois à la main. Il n’avait pas une goutte d’eau sur les mains.
Après les péripéties souterraines, Hercule conduisit Adeline dans le Quartier Général du Gerbera où il lui offrit des gâteaux secs et du thé. Les enfants s’assuraient toujours qu’il y ait un minimum de ravitaillement dans l’espace secret, au cas où une opération de sauvetage, comme celle ayant concerné Noël, doive être déclenchée de façon impromptue. Comme elle était ébahie par la construction, il lui narra tous les stratagèmes entrepris et les aventures vécues pour parvenir à l’acquérir et à l’installer. Elle passa le plus clair de son temps à rire et à s’amuser des bêtises du quatuor de base. Hercule lui avoua que l’esprit bon enfant, innocent de la première année, lui manquait. Le durcissement, les tensions remplaçaient peu à peu cette ambiance et l’attristaient. Les aventures changeaient et devenaient plus dangereuses, moins folles.
Il lui demanda de parler d’elle, de l’époque où elle était élève. Il voulut vérifier si Agathe, la directrice, était bien l’une des plus turbulentes étudiantes, dépeinte par le Sondeur. Elle lui livra quelques anecdotes croustillantes et lui confia que sa petite-fille était toujours délurée, extravagante, à l’âge adulte. Mais la mort d’Arthur, son fils unique, avait changé sa personnalité du tout au tout.
Le temps de la séparation arriva. Adeline joua les passagères une dernière fois, jusqu’à la Cabane Enchantée, déserte à cette heure de l’après-midi. Avant de quitter son élève, la sorcière lui confia :
— Si aucun incident n’a lieu, la prochaine leçon sera la dernière.
— Bien, Madame. Sur quoi portera-t-elle ?
— C’est une surprise, répondit-elle en lui lançant un clin d’œil. Hercule…
— Oui ?
— Après notre prochaine rencontre, il y a deux points que j’apprécierais de ta part.
— Je vous écoute.
— J’aimerais que tu m’envoies de tes nouvelles car te lire sera aussi plaisant que de t’écouter. Tu as un vrai talent pour raconter les histoires, les faire vivre.
La réflexion amusa le futur écrivain.
— Avec plaisir. Et le second desideratum ?
— Appelle-moi Adeline. Madame, c’est trop cérémonial.
— Si cela vous convient, je ferai ainsi, Adeline. J’ai aussi passé un excellent moment. J’ai bien cru échouer au test du bâton.
— Avoue… Tu as imaginé qu’il fallait faire le poirier avant de transplaner ? taquina-t-elle, l’œil malicieux.
— Mais absolument ! J’ai pensé me mettre à quatre pattes, dos à la paroi de la grotte et monter mes pieds sur la roche, peu à peu, en tenant sur les mains. L’assurance de finir sur le nez !
— J’aurais aimé voir ça et un bon bain ! Peut-être la semaine prochaine, va savoir…
Elle le salua, introduisit une clé pour appeler un module, attendit une trentaine de secondes et grimpa à bord après que les portes se soient ouvertes. L’œuf repartit dans le sens inverse.
L’élève prit le temps de réfléchir.
« Je ne suis pas entré par la porte de la Cabane Enchantée. Je ne suis pas supposé m’y trouver. Donc… »
Dans la seconde suivante, il se trouva à l’intérieur de l’igloo. Il n’était pas seul.
Le cœur du Belge s’emballa. Sur les tapis de laine, une fillette brune aux cheveux courts, fluette, à l’allure enfantine, était allongée face contre sol, victime d’un Petrificus Totalus. Il retourna l’intruse et reconnut à peine Bérénice Feuillade, le visage tuméfié, ensanglanté.
— Hercule ? Tu es là ?
— Jacques ! Aidez-moi ! Vite !
La tête du Cracmol apparut au bout du tunnel de glace.
— C’est Bérénice ! Qu’est-ce que…
— On lui a fait passer un sale quart d’heure. Il faut la conduire d’urgence à l’infirmerie.
Le fils Boulanger la tira par les pieds tandis que son camarade prenait soin de la tête. Ils l’extirpèrent de la demi-sphère de glace. Le plus grand et plus musclé la prit dans ses bras et la souleva de terre comme si elle ne pesait rien. Son corps se plia contre celui du garçon. Hercule comprit que ce qu’il avait pris pour un sortilège pétrifiant, n’en était pas un. Elle était glacée, bleuie par le froid. Elle s’était réfugiée dans l’igloo après avoir été frappée et bombardée de sorts. En passant près de l’entrée du bâtiment, le fronton s’activa. Le rougeoiement n’échappa pas à l’œil attentif du Belge.
Les garçons gagnèrent le château au plus vite. Le docteur Dadé la prit en charge. Rose courut prévenir la directrice qui rejoignit le duo de Gerbera au chevet de la fillette, inconsciente. Plusieurs couvertures furent empilées sur la patiente et Rose poussa le chauffage au maximum. Agathe se fit raconter de manière sibylline la façon dont Hercule l’avait découverte.
— Je venais de raccompagner vous-savez-qui vous-savez-où après la leçon de vous-savez-quoi lorsque je me suis dit que personne ne m’avait vu entrer vous-savez-où. J’ai alors fait vous-savez-quoi pour aller dans l’igloo construit par Eugénie à l’arrière du pavillon de quartz.
— Moi, je cherchais Hercule en l’appelant partout parce que nous avions une répétition à faire pour… euh… une activité costumière. C’est là que j’ai entendu Hercule qui m’a répondu de venir l’aider.
— C’est terrible. Deux heures auparavant, je me tenais près de l’igloo, en compagnie de vous-savez-qui pour prendre de l’élan et faire vous-savez-quoi.
— Vous êtes au courant que je n’ai pas compris un fieffé mot de ce que vous venez de raconter ? dit Alphonse. Sauf qu’elle n’était pas dans l’igloo depuis deux heures mais depuis une demi-heure. Elle a reçu des sortilèges de Stupefixion à répétition, des Repulso, un Aquaglaciem pour finir. Elle a dû se traîner pour se réfugier là. Elle ne devait pas être loin, ses mains sont à peine plus brûlées par le froid que le reste du corps.
— À ce propos, Docteur, puis-je examiner ses mains ? Pourrais-je vous emprunter cet instrument ?
Il désignait un ustensile terminé par un petit crochet métallique.
— Euh… Oui.
Le garçon s’approcha de la fillette inconsciente mais en vie. Elle commençait à rosir. Il extirpa sa main droite et l’examina avec grand soin. Il la délaissa au profit de la gauche et eut plus de chance. Il prit l’instrument emprunté au docteur et gratta du sang séché sous les ongles de la patiente. Il le recueillit dans une fiole.
— Tu as trouvé quelque chose, Hercule ?
— J’espère qu’il y en a assez, pour l’exploiter.
— Non… Noooon, gémit la victime.
Elle reprit enfin conscience. Quelques minutes plus tard, devant une directrice stupéfaite, elle accusait des « grands » de l’avoir molestée, torturée. Influencée par la magie du fronton du Gerbera, elle livra le nom des agresseurs : Amélie Lestrange, Carla Baggio, Thibault de Lagrange et Geoffroy de Gazeau.
Depuis plusieurs minutes, Elvira, Ursula, à qui Agathe avait envoyé un message urgent ainsi que Wilfried, tiré de son appartement, analysaient les baguettes des quatre accusés niant tous les faits reprochés, en dépit des assertions irréfutables de Bérénice. L’enquêteur avait vu la magie du pavillon de quartz s’activer et avait démontré à la directrice, grâce à des questions embarrassantes, que la fillette ne pouvait pas mentir pendant 24 heures. En dépit de tout, les aînés d’Aloysia et les filles de Lonicera et d’Urtica réfutaient les accusations. Leurs baguettes ne révélaient aucun sortilège d’attaque, hormis ceux exercés en cours de duel, assuré par Max. Quelqu’un frappa à la porte.
— Entrez !
Sébastien apparut dans l’encadrement et annonça :
— Van Betavende est arrivé.
— Faites-le entrer, Sébastien.
— Euh…
— Oui ?
— Je risque de devoir envoyer Boulanger au cachot.
— Pourquoi ?
— Il a dit textuellement : « Si ces pourritures de scarabées bousiers ressortent libres, je les étrangle, un par un. »
Agathe soupira. La colère de Jacques était compréhensible, mais il n’avait pas le droit de proférer des menaces de mort.
— Rappelez-lui le règlement de l’école et la loi sorcière, avant de le mettre à l’isolement jusqu’à ce soir.
L’homme s’effaça pour laisser passer le garçon, muni de sa valise. Carla Baggio s’insurgea et se moqua :
— Qu’est-ce qu’il fiche là, l’avorton ?
— Il vient utiliser des méthodes scientifiques et sorcières pour vous confondre.
— Il n’a rien à faire ici ! C’est pas un Auror !
— Hercule, je t’en prie.
Le garçon commença par sortir quatre épingles, un parchemin vierge, des bouteilles remplies de produits, une plume et un encrier. Il ouvrit la fiole contenant les résidus de sang prélevés sous les ongles de la main de la victime, en présence de témoins. Il expliqua :
— Un peu de potion révélatrice dans la fiole.
La teinte vira au bleu pâle. Un parfum se libéra.
— Odeur de pomme. Couleur claire. Du sang féminin. Permettez…
Il piqua la main de Baggio, puis celle de Lestrange avec une seconde épingle. Elles poussèrent un cri de stupeur plutôt que de douleur. Elles cachèrent leurs mains pour les soustraire au détective et se faisant, il découvrit une estafilade sur l’avant-bras de Lestrange.
— Soit vous coopérez, soit je vous envoie au cachot jusqu’à la fin juin, menaça Agathe.
Les deux suprémacistes finirent par accepter que Hercule récolte une goutte de leur sang. Le garçon inscrivit les noms et compléta le parchemin avec les prélèvements.
— Tant qu’à faire…
Il préleva les garçons, reporta les informations et prit ensuite toutes les empreintes digitales, faisant durer le suspense. En tête du document, il inscrivit : « Liste hématologique et dactyloscopique des élèves. »
— Ainsi, lorsque nous trouverons les baguettes de secours avec lesquelles vous avez commis votre crime, nous relèverons les empreintes que le vernis conserve à merveille et nous n’aurons plus qu’à les comparer à ce document.
Baggio, toujours aussi hautaine, expira bruyamment par les narines, exprimant son mépris.
— Cherche, tu ne trouveras rien, sale traître à ton sang !
— Ta remarque désobligeante te vaudra une sanction supplémentaire, trancha Agathe.
Hercule fouilla dans sa valise et en retira son chapeau, fabriqué avec l’aide de Claudia Delacour. Il le vissa sur sa tête et expliqua :
— Climat délétère. Besoin de me concentrer.
Il éjecta sa baguette de cèdre et marmonna :
— Sanguis Vestigia Ostentatio.
Le sortilège de comparaison éclaira le sang de Lestrange, comme prévu. Les baguettes du quatuor d’accusés se trouvant sous le coude de la directrice, Hercule ne se priva pas pour lancer un Legilimens informulé en utilisant son chapeau. Il visa Baggio, le cerveau de la bande, en dépit de son plus jeune âge. L’intéressée sut aussitôt qu’on fouillait son esprit mais sans baguette, elle fut incapable de générer un Protego. Le fouineur découvrit un coffret rempli de Gallions et sut que c’était l’objet du délit. Il possédait un double fond activable en déplaçant certaines pièces de bois. En apparence, le double fond était vide. Mais quand on l’examinait, on y trouvait quatre créations de noyer recouvertes de vernis en poil de Demiguise les rendant invisibles. La torsion du manche, monté sur un engrenage, restituait la visibilité.
Hercule accusa :
— Le sang d’Amélie Lestrange correspond à celui trouvé sur Bérénice.
— Foutaises ! hurla Lestrange.
— En outre, son avant-bras droit est marqué par une estafilade, causée par la défense de Bérénice, gauchère. Enfin, je suggère, avant de libérer qui que ce soit, que monsieur Grossel fouille la chambre de Baggio. Premier tiroir de la commode, coffret à Gallions. Qu’il le ramène en ne le touchant surtout pas. Un maléfice, lié au sang, a été apposé. Seule Baggio peut manipuler le coffret sans danger.
— Comment oses-tu ?! hurla la Lonicera. Sale petit vermisseau ! On t’aura ! On te fera la peau !
Le garçon soupira et leva les yeux au ciel en geignant :
— Si vous saviez combien c’est lassant d’entendre la même rengaine.
— Comment tu as fait pour lancer un Legilimens sans baguette ?!
— Voyez-vous, c’est ce qui fait que je n’adhérerai jamais à votre idéologie stupide. Vous êtes si imbus, infatués de votre personne que vous ne cherchez pas à comprendre vos adversaires. Comment croyez-vous que je décroche des notes OR en Legilimancie et en Occlumancie ? En travaillant, en cherchant à améliorer mes résultats. Bref… Mesdames, Messieurs, je considère que mon travail est achevé.
Quelques minutes plus tard, Sébastien rapporta le coffret à double fond. Hercule usa de sa baguette de cèdre pour actionner les mécanismes secrets, à coups d’Accio et de Repulso. La base se décala. Il extirpa les baguettes dissimulées, activa leur visibilité, effectua les relevés d’empreintes et confondit les criminels. Il consigna tout par écrit : chronologie, actes, méthodes, outils. Chacun apposa sa signature. Une copie fut envoyée au commandant de Franjac et les élèves furent expulsés sur-le-champ. Peu avant le dîner, Jacques, toujours furibond, fut extrait du cachot. Il se rendit sans détour à l’infirmerie et se mit au service de Rose pour soigner Bérénice. Le Gerbera au complet se relaya toute la soirée, jusqu’au couvre-feu.
Gabriel de Ferluc expirait comme un taureau furieux, trahissant son exaspération. Il ignorait ce qui le fichait le plus en rogne : la pile de plaintes déposées par des parents d’élèves, des professeurs, la directrice Bonnelangue, suite à l’attaque du carrosse ou l’incapacité d’une quinzaine d’hommes de main à abattre un convoi volant, même si cette équipe de bras cassés avait été prise en chasse par des Aurors. Les juges, face à l’avalanche d’affaires ratées par les suprémacistes, trancheraient contre les tenants du Sang-Pur. Par chance, les sorciers capturés par les Aurors ne savaient rien de leur commanditaire mais ce coup d’épée dans l’eau était mauvais pour leur cause.
Le rapport des Aurors Montrose et de Grandamour jouxtait la pile de plaintes. Il était irréprochable, précis. Il mentionnait le nom de quelques intervenants au rang desquels de Ferluc avait remarqué une Portugaise, la petite vedette sur balai et le gamin belge dont il avait dû effectuer la défense au cours du procès des Van Kriedt. Ce gosse aurait dû être enseveli après avoir fait la lumière sur l’affaire Boulay de la Meurthe et avoir fourré son nez dans la tentative d’élimination d’Alfred Beauxbâtons. Comble de malchance, Sceau de Salomon avait manifesté son intérêt pour l’attaque du carrosse alors que d’ordinaire, il ne tranchait que les histoires où un assassinat avait été commis. De Ferluc devait démonter le dossier, empêcher le procès par tous les moyens et renvoyer paître la directrice de l’Académie pour insuffisance de preuves, surtout concernant les six élèves. S’il échouait, les Rosier et les Rostang de Hautefeuille lui tomberaient dessus et ils n’hésiteraient pas à tout faire pour qu’il disparaisse au profit d’un magistrat suprémaciste plus efficace.
Il referma le dossier et le rangea au coffre. Il s’empara d’une bague truquée et l’enfila sur son majeur droit. Il se vêtit chaudement et régla les Feux Éternels au minimum. Ensuite, il quitta son bureau. Après être remonté au niveau principal, il emprunta une cheminée publique et se rendit Place Cachée. Il mit le cap sur le restaurant Le Chaudron Gourmet et rejoignit le corps de justice au complet, installé à une grande table pour dîner. En contournant les convives pour trouver sa place, il fit une halte auprès du magistrat suprême.
— Alors, de Ferluc ? Ce dossier ? Vous me l’envoyez lundi à la première heure ?
Le subalterne se pencha vers Sceau de Salomon, masquant son verre pour y déverser une poudre dissimulée dans la bague. Il répondit du tac au tac :
— Bien sûr, votre honneur !
Il tira sa chaise et s’installa.
— Allez ! Bon appétit à tous !
De Ferluc ne put s’empêcher de rajouter, en pensées :
« C’est ça ! Profite bien de ton dernier repas ! »
Le magistrat adressa un large sourire à son supérieur puis se leva, prétextant devoir se laver les mains avant de dîner.
Jacques avait veillé sur Bérénice toute la nuit, craignant que des étudiants de CHASSE ne s’introduisent dans l’infirmerie ou que des suprémacistes ne bravent les interdits en quittant leur pavillon en pleine nuit. Il avait dormi par intermittence, à peine rassuré par l’expulsion des quatre agresseurs. Le garçon était si obnubilé par la sécurité de sa « semblable » qu’il avait même refusé de se rendre au match de Quidditch.
— De toutes les façons, on ne verra rien. En plus, Lonicera sans Fuchs, c’est joué d’avance.
Le blizzard déstabilisant et la neige saupoudrée par paquets épais avaient contraint Fellini à ne pas rechercher le score parfait face à une équipe diminuée, alignant quatre remplaçants sur sept joueurs. À 50 à 0, l’attrapeuse italienne avait cessé de s’amuser avec le Vif d’or frileux, apparu au bout de dix minutes. Le match s’était achevé en un quart d’heure, 200 à 0. Fellini préférait assurer plutôt que de briser son cou en heurtant un obstacle.
Désormais, avec deux victoires au compteur et des scores fleuves, Aloysia ne pouvait plus perdre le championnat de l’école.
Au cours de l’après-midi, Barthélémine, sous l’œil critique d’Hercule, avait produit son premier chaudron de Sanguis Miracula. Stressée, elle avait goûté un mélange de cinq centilitres issu de sa production. Ne sentant aucun effet indésirable, elle avait englouti un demi-litre et avait connu une montée d’adrénaline formidable. Sigrid et Laurine, présentes à la fin des opérations, avaient proposé d’être les prochaines modestes donatrices lors des nourrissages à venir.
— Vous voilà autonome, Barthélémine. Si un jour vous veniez à manquer de ver arénicole, cela n’aurait pas une grande incidence. Le nourrissage serait effectif, mais vous ne ressentiriez pas ce coup de fouet venu du sang lyophilisé.
— Merci pour tout, Hercule. Tu es… inestimable. Si… valeureux.
— Tutututute ! Si je ne peux être estimé, je n’ai aucune valeur, taquina le mentor. Barthélémine, la réussite de cette potion me convainc que vous disposez d’un talent certain pour composer des breuvages.
La fillette rougit, mais il insista :
— Vous devriez songer à aider vos semblables. Ceux qui le souhaitent, mais j’ose croire qu’il y en aura.
— Tu veux dire… leur vendre ?
— Pourquoi pas !
— Mais c’est toi qui as tout fait !
— Pas du tout. La majeure partie de l’avancée, nous la devons à Klaus Blutigewurst. Ce ne serait que justice que de rendre aux vampires, ce qui appartenait à un vampire.
— La générosité d’Hercule, dans toute sa splendeur, commenta Sigrid. Il est comme ça.
— Mais moi, qu’est-ce que je peux faire pour te remercier ?
— Oh… Euh… J’ai entendu parler d’une spécialité culinaire des îles. Cela s’appelle les boudins antillais.
— C’est délicieux ! Mais attention, tu risques de cracher le feu comme un dragon !
— C’est épicé ?
— Ceux préparés par ma mère, sont pimentés ! Promis, à la rentrée de septembre, je t’en rapporterai. Mais c’est bien peu, comme compensation.
— Ravir le palais d’Hercule, c’est entrer dans son cœur, osa Laurine.
— Oh… D’accord ! Je trouverai un moyen de les conserver durant le voyage.
Eugénie les rejoignit au sous-sol, son chaudron à la main. Elle fut surprise de découvrir un attroupement dans le laboratoire et réagit comme un enfant en train de commettre une bêtise.
— Euh… Je… Je repasserai…
— Attendez ! répliqua Hercule, les yeux rivés sur le manuel d’Arts magiques glissé dans le chaudron de la demoiselle. Ne partez pas ! Nous libérons la place, nous en avions terminé.
— Ah… Qu’est-ce que vous faisiez ?
— Une potion dérivée de Sanguis Vestigia, que j’utilise pour les enquêtes avec crime de sang. C’est Barthélémine qui s’en est chargée avec brio. Bien… Nous vous laissons travailler avec sérénité.
Hercule embarqua le chaudron de la cadette et entraîna les trois filles dans son sillage. Eugénie se retrouva seule dans le laboratoire, étonnée par l’empressement de son ami. D’ordinaire, il aurait bondi sur l’occasion, l’aurait félicitée pour cette entreprise et aurait voulu tout savoir. Là, rien ! C’est comme s’il cherchait à préserver le mystère de la démarche de son amie. Elle ouvrit le manuel à la page de la recette pour créer une encre noire destinée au tatouage et commença à rassembler tous les ingrédients. Elle cessa de penser au garçon et se concentra.
Bérénice récupérait peu à peu mais ses nombreuses blessures mettraient du temps à disparaître, même avec les meilleurs onguents ou potions. Lorsque Hercule la voyait souffrir, juste pour se redresser dans son lit, il était tenté d’utiliser Benben pour la guérir d’un coup, quitte à endurer à sa place. Mais accumuler les guérisons miraculeuses n’était pas l’idée la plus brillante pour protéger son secret.
Jacques ne décolérait pas et jurait qu’il trouverait un moyen d’infliger une douleur décuplée aux ennemis. Il gambergeait un plan comme l’attaque du carrosse, il voulait organiser un véritable guet-apens, pour leur faire mal. Hercule lui serinait qu’adopter leurs méthodes ignobles, c’était s’abaisser à leur niveau, proche du néant. Ces charognards ne guettaient qu’une occasion pour déclencher une guerre civile. Le fils Boulanger était sourd à ces arguments. L’agression de Bérénice était l’acte fondateur du conflit. Il était en guerre, allait fourbir ses armes pour faire face aux adversaires dotés de baguettes. Artefacts, inventions moldues, tout conviendrait, du moment que c’était pour massacrer du suprémaciste.
La vindicte du Cracmol n’était pas l’événement le plus inquiétant. La montée au créneau de Roxane Delacour, égérie autoproclamée des anti-suprémacistes en l’absence de Rosa Fuchs, n’avait pas plus d’impact. Le plus terrifiant, c’était un entrefilet du Cri de la Gargouille, en page 4 de l’édition du 2 mars. Guillaume Sceau de Salomon, juge suprême du Tribunal Administragique, victime d’un mal mystérieux, était cloué au lit. Une cascade de nominations temporaires palliait la situation. Au jeu des chaises musicales, Gabriel de Ferluc était le grand gagnant. Il prenait la place de Joseph Bron de Papincourt, promu juge suprême remplaçant. Le poste de magistrat, laissé vacant par de Ferluc, était attribué à Martial… Tremblay, le père de René. Ces différentes nominations sonnaient le glas de la justice.