Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 53 : Sortilège 53 : le devoir
7262 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 14:02
La matinée des inscrits en médicomagie, y compris le perfectionnement, se déroula sans anicroche, selon un protocole bien rodé par le professeur Dadé : vingt minutes de contrôle sur la leçon précédente et nouveauté dans le temps imparti. Un comparatif des onguents et des potions pour toutes les maladies à pustules lors du cours basique et une chirurgie magique sur la colonne vertébrale, préalablement mise en pièces, de Raoul numéro 2, la copie d’enseignement déshabillable, acquise par Alphonse. Déshabillable dans le sens où Raoul 2 pouvait être recouvert par une combinaison « nerfs », une deuxième tenue « muscles et tendons » et une dernière peau factice « organes et circuit sanguin ». À l’issue des trois heures de transmission de savoir, Alphonse libéra les élèves sauf Katarina. Intriguée, elle confia son sac à Hercule, pressentant que la conversation durerait.
— Professeur ?
— Katarina, j’ai besoin de toi pour une expérience.
— C’est en rapport avec le pouvoir curatif des mots ?
— Tout à fait.
Il fouilla dans un tiroir du bureau et en retira un vieux grimoire couvert de caractères cyrilliques.
— J’ai fait l’acquisition de ce recueil unique, signé de ton ancêtre, pour te l’offrir. Dès que tu en auras l’occasion, j’aimerais que tu le lises et que tu m’en fasses une synthèse. Le russe ne te pose pas de problème ?
— Нет, профессор. Спасибо за этот невероятный и бесценный дар.1
— Euh… Je n’ai rien compris. C’est plutôt bon signe ! Bien… Je voudrais te parler d’Alfred. Le docteur Beauxbâtons. Il ne se comporte pas comme un patient plongé dans le coma mais comme s’il dormait sans fin.
— C’est-à-dire ?
— Il se tortille, il ronfle, il mâchonne, il sourit, il fait des grimaces, il réagit aux stimuli externes. Un philtre de Mort-Vivante ne produit pas cet effet. Cependant, il ne se réveille pas. C’est inexplicable. Je me demandais si, dans cet ouvrage, ton aïeul spécialisé dans l’esprit, aurait déjà eu à traiter ce genre de patient. Pourrais-tu le feuilleter de manière transversale ? Regarder s’il n’a pas un sommaire, un index ?
— Maintenant ?
— S’il te plaît.
Elle l’ouvrit à la dernière page et confirma.
— Il y a une partie consacrée à la manière d’atteindre l’esprit sous hypnose magique. Mais il faut que le patient soit conscient, au départ. À moins de…
— … sauter l’étape et faire comme s’il était déjà sous le contrôle magique ?
Elle se rendit à la première page du chapitre en question et parcourut la méthodologie. Les phases étaient distinctes et décrites avec précision. Elle releva la tête et questionna le professeur :
— Vous souhaiteriez que j’essaye, avec le manuel sous les yeux ?
— L’état du docteur est stationnaire. Il devrait se réveiller, mais il ne le fait pas. Cela vaut la peine d’essayer.
— Assurez-vous des cours, cet après-midi ?
— Et toi, le mercredi après-midi, tu es au Quidditch ?
— Non, Monsieur. Je suis incapable de me faire obéir d’un balai.
— Alors, on essaie ?
— On essaie.
Alphonse décida de se rendre à Bonpied en empruntant le Système de Transportation jusqu’au ministère où le duo transita par les cheminées publiques. Ensuite, il guida la jeune fille dans le dédale de couloirs et d’étages jusqu’à la chambre d’Alfred. Ils prirent place en face du patient. Il était barbu, hirsute et très amaigri, en dépit du nourrissage liquide injecté par perfusion et par une sonde gastrique. Il était en train de saliver, de déglutir, de se passer la langue sur les lèvres alors qu’aucun personnel soignant ne déversait de nourriture dans son gosier. Une attitude incompréhensible.
Alfred sirotait un single Malt rapporté d’Écosse lorsque Lyna lui avait fait découvrir la plus septentrionale partie du Royaume-Uni. L’alcool puissant, aux notes boisées et tourbées, le replongeait dans leur voyage, à pied, au cœur de la lande écossaise, lui portant des sacs à sortilèges d’extension et une tente magique, Lyna trimbalant Eugénie sur son ventre, dans un porte-bébé de sa conception. Un périple qui avait été l’occasion de découvrir des Moldus écossais, Pré-au-lard et Poudlard, l’école de magie où elle avait appris tout ce qu’elle savait.
— C’est bientôt prêt, chéri ! lança la femme depuis la cuisine.
— Cela sent bon le poulet grillé !
— Tu as cru que j’allais te servir du haggis ?
— Ne me parle plus jamais de panse de brebis farcie ! Quelle horreur ! Comment faites-vous pour avaler ça ?
— Comme toi, quand tu te gaves d’escargots farcis !
— Très drôle.
— Le poulet est prêt. Tu veux bien couper un morceau de blanc pour notre fille ?
— Tout de suite.
Alfred se rendit dans la cuisine, nettoya son verre d’un coup de baguette magique et le rangea. Puis, il lança un sortilège sur une assiette pour la rendre incassable. Eugénie avait un appétit féroce mais n’hésitait jamais à débarrasser la vaisselle de façon radicale. Son père découpa un bon morceau de volaille et le détailla en minuscules cubes identiques, à la main levée, à coups de Diffindo. Il en fit autant avec les haricots verts, ce qui plongea Lyna dans la perplexité. Elle secoua son abondante crinière frisée.
— Tu sais que notre fille va tout avaler en cinq minutes ? Tu n’as pas à être aussi précis.
— Je m’entraîne, comme si j’opérais.
— Est-ce que tu veux de la Bièraubeurre ?
— Avec le poulet frit ? Lyna…
— Du vin rouge ?
— Je préfère.
Quelqu’un frappa à la porte de l’appartement. Alfred intervint :
— Le repas d’Eugénie est prêt. Je vais voir qui c’est.
Il ouvrit la porte et découvrit une magnifique jeune fille blonde aux yeux bleus bridés.
— Oui ?
— Docteur Beauxbâtons ?
— C’est moi.
— Je suis Katarina.
— Katarina ?
— Rostopchine. Votre élève.
— Je ne vous connais pas, répondit-il.
— Vraiment ? Cherchez bien, dans votre esprit.
Son sourire inaltérable des minutes précédentes s’effrita.
— Je… Non, c’est impossible.
— Pourquoi, Docteur ?
— Vous êtes de…
— Oui ?
— La promotion 1917.
— C’est exact. Savez-vous quel jour nous sommes ?
— Le 13 septembre.
— Quelle année ?
— 1908.
— Non, Docteur, vous faites erreur. Dites-lui, Lyna.
Il se retourna. Son épouse était à ses côtés, à quelques centimètres. Il pouvait sentir sa chaleur, son parfum. Rien ni personne n’était capable de tromper ses sens.
— Lyna, dis-lui, toi !
— Alfred, chéri… Tu sais bien que je ne suis pas tangible.
— Si, si ! Tu es tout ce qu’il y a de plus réelle !
Il voulut la saisir par l’épaule mais sa main ne rencontra que le vide. Une partie du buste se dispersa en fumée. Il fit plusieurs tentatives mais ce fut comme attraper le brouillard. Même londonien, épais, opaque, c’était insaisissable.
— Je suis désolée. Il faut que tu suives Katarina.
— Non ! Si je franchis le seuil, je ne te reverrai plus, Lyna. Plus jamais. Je refuse !
— Il le faut, Alfred, rétorqua-t-elle en se dispersant un peu plus. Pour Eugénie, en dépit de tous les obstacles qui se dresseront entre vous. Pour notre fille, réveille-toi !
La dissipation s’acheva. Alfred entendit les pleurs de leur bambin et se précipita dans l’appartement. Il ne la trouva dans aucune pièce. Les cris se firent de plus en plus lointains. Il se fia à son ouïe ; elle le ramena dans le hall d’entrée. Katarina l’y attendait. Il se tourna vers le domicile. Les murs se délitaient, les meubles se désassemblaient, les tapisseries partaient en filaments. Il recula, apeuré. Il sentit la main rassurante de son élève. Pas la meilleure étudiante mais douée d’une magie rare, puissante, utile. Il lui fit confiance et s’écarta de son monde en plein effondrement. Il franchit le seuil.
— Docteur ? Docteur ? Nous entendez-vous ?
Il ouvrit les yeux. Résigné.
— Lyna ? Eugénie ?
Seule une oreille exercée eut été capable de discerner les prénoms de l’univers du docteur. Alphonse le rassura tout de suite :
— Alfred, vous êtes à l’hôpital. Vous avez été empoisonné le soir de Noël. Une potion de Mort-Vivante, dans votre flacon de somnifère.
— Pas… possible…
— Vous avez survécu grâce à votre cognac. La bouteille entière a suffi pour diluer la potion.
Le patient manifesta l’envie de se redresser mais ses membres refusèrent de lui obéir. En ressentant une lourdeur égale de la tête aux pieds, il comprit que ses muscles étaient atrophiés.
— Combien… ?
— Je vais retirer la sonde gastrique. Ce sera plus facile pour vous exprimer. Inspirez à fond, bloquez et toussez dès que c’est sorti. Voilà ! Parfait ! Vos cordes vocales vont souffrir parce que vous n’avez pas parlé depuis neuf semaines, presque dix. Vous vous trouviez dans un coma étrange, très vivant, actif.
— Eugénie…
— Elle se porte très bien, intervint Katarina.
— J’ai assuré vos cours, Alfred. Tout va pour le mieux. Soyez tranquille.
— Comment… vous…
— C’est Katarina. Son aïeul avait réalisé un grimoire. La compilation de ses travaux sur les affections touchant le cerveau des sorciers. Elle a réussi à mettre en application la connexion magique entre esprits. Votre élève possède un talent fabuleux.
— Oui… Mais… j’étais heureux.
— Comment ça ?
— Le docteur vivait à l’Académie, dans son appartement, avec son épouse et Eugénie. Mais ce n’était pas la réalité. C’était une reconstitution du passé.
— C’était réel, pour moi.
— Alfred, je vous laisse un instant. Le temps de rameuter les troupes. Nous allons nous occuper de vous. Voulez-vous que Katarina reste avec vous ? Qu’elle vous donne des nouvelles de l’école ?
— L’école ? Volontiers.
Alphonse s’absenta tandis que la jeune Franco-Russe entamait une remise à niveau du valeureux Alfred. Elle lui expliqua qu’il avait été victime d’un odieux crime, que le fautif courrait toujours, que c’était un soignant qui avait pris son apparence pour échanger sa potion Morphos contre un poison mortel. Elle lui confirma que, grâce à Hercule et ses méthodes ayant prouvé l’intention criminelle, un autre crime maquillé en mort naturelle avait été résolu par son ami. Des petits malins exploitaient une faille de la loi Picaillou. Hercule leur avait posé tant de soucis qu’ils avaient provoqué un effondrement du tunnel de Transportation entre Paris et Bourg-Enchanteur pour le tuer. Il s’en était sorti vivant, avait sauvé une voyageuse – la grand-mère de la directrice – mais un passager était mort. Il y avait eu l’enlèvement de Picaillou, par un groupe hollandais. Le ministre s’était échappé mais Hercule ne croyait pas un mot de l’histoire qu’il voyait comme un écran de fumée pour masquer les meurtres de Jules Boulay de la Meurthe et la tentative de meurtre contre le docteur. Enfin, il y avait eu l’attaque du carrosse lors de la sortie chez le fermier Patxi Sallaberry.
À chaque fois que le docteur avait souhaité des compléments d’information, elle les avait fournis. Elle avait aussi décrit l’ambiance délabrée à l’Académie, du fait de la complicité d’une soixantaine d’élèves pour permettre l’attaque. Les suprémacistes n’hésitaient plus à s’en prendre physiquement à ceux qui ne partageaient pas leurs théories ou ceux qui n’étaient pas Sang-Pur. Bérénice Feuillade était la dernière en date à être passée à deux doigts de la mort. La directrice sanctionnait à coups de séjours au cachot ou de renvois de l’école. Mais, tels des boomerangs australiens, les criminels renvoyés revenaient blanchis par le ministère. Le pire était à venir : le département de la Justice était désormais sous l’emprise des Traditionalistes. Alfred acquiesça et lâcha :
— Il aurait mieux valu me laisser dans le coma, Rostopchine.
— Ce serait renier le serment pour lequel je n’ai pas encore prêté.
— Hum… Tu feras un bon médicomage.
Un compliment d’Alfred. Le coma l’avait-il changé ? Elle lui parla du stage à venir et il lui prodigua des conseils, comme s’il s’était endormi la veille.
De retour de l’hôpital, le docteur Dadé profita du dîner pour annoncer la nouvelle du rétablissement d’Alfred. Le titulaire ne sortirait pas avant cinq ou six semaines, étant donné l’état d’épuisement et d’amaigrissement dont il était victime. Il souligna, avec enthousiasme, l’intervention inouïe de Katarina. À la façon avec laquelle Eugénie sauta au cou de la blonde, les élèves du Gerbera furent certains que mademoiselle Greengrass était soulagée. Les yeux de Shin brillaient avec une rare intensité, sans qu’on puisse déterminer si un excédent lacrymal était à l’origine de ces reflets. Il était très fier de Katarina et plus déterminé que jamais à lui faire lire sa copie de français rédactionnel.
Sitôt le repas terminé, les membres de l’ordre blanc se donnèrent rendez-vous dans la salle d’entraînement de leur pavillon pour une répétition de la fusion. Les plus jeunes firent léviter les trois pièces de monnaie à deux mètres de hauteur afin qu’à aucun moment, les faisceaux des Lumus Solem ne soient dirigés vers un sorcier. Le Japonais déclencha la pluie des sept nuages simultanés. Les rayons brûlants fusaient depuis une dizaine de secondes lorsque Laurine détecta un problème.
— Hercule, lance un Finite.
Le garçon obéit à la coordinatrice sans discuter et demanda ensuite :
— Quel est le souci ?
— Les points de fusion de l’or, de l’argent et du bronze sont similaires, à une centaine de degrés près. Il faut trois actions identiques, pas quatre. Ce sera différent avec les métaux finaux mais, là, la présence d’un quatrième fondeur n’est pas justifiée. La matière fond et le mélange n’a pas lieu. Les garçons, déplacez légèrement vos pièces. L’argent au-dessus, l’or au milieu et le bronze, en dessous. Voilà.
Les métaux chauffés à blanc se touchaient mais la manipulation ne servait à rien.
— Katarina…
L’intéressée prononça le haïku en boucle et le mélange des matières se produisit. Quand tout fut parfaitement homogène, Andrea et Séraphin se positionnèrent entre les fondeurs et Jacques. Katarina anima sa baguette avec douceur :
— Plectere Stamina Tenuia. 2
Un filament très fin s’étira de la boule métallique incandescente. Les deux cadets firent preuve de doigté, de précision pour maintenir le câble droit. La bobine enchantée, tournant sur elle-même à l’infini, accueillit l’extrémité. Hercule élimina les aspérités les plus grossières à l’éjection de matière tandis que Jacques, muni de gants, engagea le fil et déplaça la bobine pour répartir le produit refroidi avec harmonie. De sa main non gantée, il biffa à la craie les défauts que son œil aux aguets notait. Le sort produisit un fil d’environ cent mètres. Après une demi-heure intense, le résultat probant était enroulé autour de la bobine. Le haïku ne se contentait pas de générer l’alliage : il facilitait toute l’opération.
Les enfants se félicitèrent de cette réussite, totale, grâce à la correction des erreurs au fur et à mesure du travail. Jacques émit des réserves.
— Avec les vrais métaux, ça ne sera pas pareil.
— C’est certain. C’est pour cette raison que nous ferons une répétition avec l’aluminium, le magnésium et le fer. L’aluminium fond à 660 degrés, le magnésium à 650 et le fer à 1539. Nous aurons deux fondeurs pour le fer et un par matière supplémentaire.
— Bah ça marche pas.
— Pourquoi ?
— T’as bien dit que le titane fond à 1600 degrés et quelques ?
— Tout à fait.
— L’osmium, c’est 3000 degrés et le tungstène, 3400.
— C’est exact.
— Ça fait une seule matière nécessitant un fondeur, le titane. Par contre, tu as deux matières qui monopolisent deux fondeurs chacune.
— Fichtre ! Bien vu, Jacques ! Il nous faudra un fondeur et une baguette de plus.
— Ce sera moi, déclara Katarina. Je suis la moins puissante, je fondrai le titane tout en répétant le poème. Je pense même que Eugénie et Umbelina devraient s’occuper du tungstène tandis que toi et Sigrid, vous vous occuperez de l’osmium.
— Non, cela ne marche toujours pas, objecta Jacques. C’est comme une potion. Tu ne prépares pas un litre comme tu le fais pour dix litres. Les temps de chauffe ne seront pas identiques. Même si l’osmium fond à 3000 degrés, il sera à température bien avant le tungstène parce qu’il n’y a que 50 ou 100 grammes alors que tu as trois kilos pour chacun des autres produits.
— Donc, il ne faut que quatre fondeurs ?
— Non, Hercule, garde les cinq fondeurs parce que là, à quatre, vous avez mis près de 5 minutes pour chauffer à 1100 degrés maximum. Ce sera le triple de chaleur qu’il faudra. Vous aurez peut-être du mal à garder le sortilège actif sur une plus grande durée. Je mettrais Katarina sur l’osmium, Sigrid sur le titane et vous trois sur le tungstène.
— Votre remarque est très pertinente. En avez-vous d’autres ?
— Oui, poursuivit le Cracmol. Quand Laurine a voulu signaler le problème et donner des directives, elle l’a fait en parlant. Si j’ai bien compris les cours du professeur Racine, dans le vide, le son ne passe pas.
— Mais oui !
— Il nous faudrait un ceinturon avec ton réactif lumineux et des verres colorés. On aurait des codes couleur. Rouge pour arrêter, orange pour le danger et vert si tout va bien ou on continue. Du jaune, aussi : il y a un problème sur la fusion. Du bleu : il y a un souci sur le fil. Pas trop de couleurs sinon on se perd.
— Je vais m’en occuper, affirma le Belge. Pour la prochaine répétition, avec les composants incompatibles visant à s’assurer que le haïku agit correctement, la consigne sera de ne pas parler. Non, mieux : un Assurdiato fera en sorte que nous ne puissions pas nous entendre. Nous aurons aussi les Têtenbulles. Merci à tous et… Oui, Séraphin ?
— Pour nous remettre de nos efforts, j’ai préparé une surprise pour tous dans ma chambre.
— Ça se mange ? demanda Eugénie.
— Et ça se boit !
Enthousiastes, les enfants gagnèrent le rez-de-chaussée. Séraphin avait préparé un assortiment de mini bouchées apéritives salées, sucrées et des Bièraubeurres.
L’apprenti cuisinier avait mis en pratique les enseignements du chef Georges Feuillantine et expliqué que les fours des cuisines fonctionnaient de deux façons. La première, c’était à plein régime, pour toutes les cuissons de rôtis, de gratins, de pain et globalement, toutes les grosses pièces. Le second usage des fours, c’était le mode de refroidissement où la chaleur résiduelle et déclinante était utilisée pour cuire des petites pièces qui brûleraient en temps normal. Pour confectionner des canapés sucrés et salés, il avait rassemblé les parements de pâte, à choux, sablée, feuilletée et utilisé des blancs d’œufs quand une recette exigeait des jaunes et vice-versa. Les fruits inutilisés, devenus des compotes ou des confitures, servaient de garniture. Les chutes de jambon, de tomates, de légumes n’étaient pas gaspillées et en un tournemain, il avait produit de quoi réconforter ses camarades. L’apprenti avait le cœur sur la main et un excellent professeur de cuisine. Andrea le qualifia de meilleur parti à marier, ce qui amusa beaucoup son camarade.
— Séraphin, tu peux le dire, pour qui tu en pinces un peu, taquina l’Italien.
— Non, non, cela n’intéresse personne.
— Ah si ! répondirent les convives.
— C’est la plus belle de toutes. À mes yeux.
— C’est un euphémisme, souligna Sigrid. Elle est d’une beauté renversante. Le plus amusant, c’est qu’elle n’en est pas consciente. On ne la connaît pas vraiment. Ce qu’elle aime, quels sont ses points forts…
Séraphin se lança dans un descriptif frisant l’adoration et les aînés l’écoutèrent avec attention. Hercule ne put s’empêcher de couler un œil discret en direction d’Eugénie, rayonnante. Elle sentit que le garçon l’observait et soutint son regard. Elle lui adressa un signe. Il s’approcha. Elle murmura :
— J’ai un sujet urgent à aborder.
— Je vous suis.
Ils prièrent leurs amis d’excuser leur départ et sortirent de la pièce. Dans le hall, elle murmura :
— Va chercher de quoi relever des empreintes et rejoins-moi dans ma chambre.
— Entendu.
Il se hâta de récupérer sa valisette et la rejoignit. Elle avait ouvert son armoire et soulevé une pile de vêtements.
— Tu vois, ma baguette-stylo ? Elle reposait sur ces deux boutons du gilet. Elle a été déplacée.
— Nous allons très vite le savoir.
— Je l’avais astiquée avec le nécessaire à entretien, comme tu me l’as préconisé. Le dernier sort lancé avec, c’est Hominum Revelio.
Il saupoudra de l’alumine sur le manche. Une superbe empreinte de pouce, complète, apparut. Quatre autres empreintes, partielles, figuraient aussi sur le bois verni. Un emprunteur l’avait utilisée. Son interrogation ne laissa pas de place au doute : le dernier ordre était un Cistem Aperio. Le garçon transféra les relevés sur un parchemin sur lequel il nota le lieu, la date et l’heure. Ensuite, il compara l’empreinte avec celles qu’il avait en stock. Sa collecte concernait une trentaine d’élèves sûrs ainsi que le personnel de l’Académie. Il écarta le Gerbera. Puis, il sortit un autre parchemin où figuraient les identités des principaux suprémacistes dont les quatre agresseurs de Bérénice Feuillade. Aucun d’eux n’avait commis le vol.
Tout en bas de la liste, trois empreintes – un pouce, un index et un annulaire droit – étaient précédées de deux points d’interrogation. La comparaison avec l’inconnu aboutit.
— Bon sang ! Tu l’as ! C’est qui ?
— Monsieur ou madame point d’interrogation.
— Tu ne sais pas à qui cela appartient ?
— En théorie, si. Simplement, je ne classe pas cette personne dans les suprémacistes.
— C’est le fauteur de troubles ? Le vrai ?
— Oui.
— Tu l’as piégé. Il est en possession de la potion.
— Certes mais ce n’est pas terminé. Je vais lui donner l’opportunité de se trahir une seconde fois.
— Un autre appât ? Du même genre ?
Le garçon lui adressa un clin d’œil complice. Un piège ? Oui, il allait lui en offrir un, dantesque, avec une démonstration à couper le souffle.
— Pendant que nous sommes seuls, est-ce que je peux faire appel à ta mémoire ?
— Aucun souci ! Dites-moi.
— La journée du 20 février. Tu y es ?
— Oui.
— Le soir, ici même, avant que tu sortes en refermant la porte. Tu te souviens de ce que tu as fait et de ce que tu as dit ?
Il plongea dans sa mémoire. La journée défila en accéléré. Il rougit soudain, avant d’écarquiller les yeux.
— Euh…
— Tu te rappelles m’avoir claqué une bise ?
— Euh… Oui…
— Et qu’as-tu dit, après ?
— Bonne nuit.
— Et ?
— Ma… douce. Je suis confus. Cela… a dû… m’échapper.
— Tu pensais à une autre personne ?
— Par Flamel ! Jamais ! Absolument pas ! Lorsque je suis en votre compagnie, je n’ai pas l’esprit ailleurs.
— Donc, cela t’a échappé. Une sorte de fuite émotionnelle ?
— C’est le mot juste.
Il baissa les yeux, les joues en feu.
— Tu sais que demain, Edmond nous rend l’exercice.
— Je n’ai pas oublié. La semaine dernière, je vous ai observée. Vous aviez l’air de prendre du plaisir avec la demande du professeur Perlenjoie.
— Carrément ! Je me suis défoulée, j’étais inspirée. Bon, je n’imagine pas décrocher des notes OR mais ça changeait des rubriques nécrologiques ou des commentaires d’articles de loi.
— Certains exercices étaient aisés, d’autres moins.
— Tu as accompli les quatre ?
— Oui.
— Moi aussi. Le plus facile, le changement de nationalité. Et toi ?
— La demande d’emploi fut un régal à composer. À l’occasion, je vous la lirai. Elle vous distraira. La plus dure…
— Ton père ?
— Non. La lettre d’amour.
— Oh… Tu as tout inventé ?
— Non. Et vous ?
— La vérité, rien que la vérité.
— La plus difficile, pour vous…
Elle laissa échapper des sanglots. Il la consola en la serrant contre lui. On lui avait tout enlevé. Il demeura silencieux et se contenta de humer le parfum de ses boucles auburn. Elle chercha au fond de sa douleur pour prolonger ses larmes.
Les étudiants avaient remarqué une habitude très cocasse chez le professeur Perlenjoie. Ce collectionneur invétéré de chapeaux, de bérets et autres galurins en portait systématiquement les jours où il rendait des devoirs notés. Plus le couvre-chef était plat, pires étaient les résultats. Quand il dégainait le haut-de-forme du siècle passé, même en pleine chaleur, c’était signe que les élèves s’étaient surpassés et avaient décroché, en moyenne, une pléiade de notes satisfaisantes.
— Bonjour, bonjour, bonjour ! entama-t-il sur un ton joyeux. Pour commencer cette matinée, je vais vous rendre vos exercices de la semaine passée. Je suis très content. D’abord, parce qu’il y a eu la volonté d’accomplir l’ensemble demandé, dans le temps imparti. Personne n’a fait l’impasse sur les sujets. Ça, c’est la première bonne nouvelle. Bravo à vous ! La seconde, c’est que la plus mauvaise note, c’est un BRONZE-. Pas de FONTE, pas d’ÉTAIN.
Il engendra une vague d’applaudissements nourris et des sourires sur les visages des 30 élèves.
— Vous pouvez être fiers. La grande majorité des notes, c’est de l’ARGENT. Bien sûr, il y en a qui se sont distingués. Mais avant d’en parler, hop !
Il jeta le gros paquet de parchemins en l’air. Tout retomba en virevoltant vers les bons destinataires. Il demanda aux élèves d’attendre un peu avant de découvrir leurs notes.
— Parmi toutes ces lettres, il y en a plusieurs qui ont reçu des notes OR. Cependant, j’ai accordé quatre OR+. Un par catégorie. La lettre de changement de nationalité qui m’a le plus touché, parce que ses arguments correspondent à une situation douloureuse, à une démarche initiée l’année dernière, c’est la tienne, Eugénie.
Elle fut la première surprise de se retrouver sur la bonne sellette, pour une fois. Le professeur lut un extrait qu’il avait adoré. Il était rédigé en anglais et rien que pour cela, cela valait une distinction. Edmond précisa que la jeune fille n’avait décroché que des notes OR pour les trois autres exercices, ce qui la déstabilisa quelque peu.
— Pour la lettre destinée aux proches disparus, cela a été très difficile de choisir. Parmi vous, il y a plusieurs élèves orphelins d’un, voire de deux parents. J’ai distribué plusieurs notes OR mais le seul OR+, c’est à toi, Umbelina, que je l’ai attribué. Ta situation de double perte, alors que tes parents sont toujours en vie, était poignante et tu m’as arraché des larmes. Pourtant, vous le savez tous, le malheur, le deuil dans ma famille, nous sommes habitués, puisque c’est au cœur du métier de mes parents. Aussi, me faire pleurer est un véritable exploit.
Edmond lut un extrait qui étreignit les tripes de nombreux élèves au rang desquels Hercule figurait.
— La palme de la demande d’emploi la plus originale revient sans conteste à Hercule. Un OR+ pour récompenser une imagination incroyable.
Il lut la lettre complète et Hercule fut applaudi par ses camarades. Sigrid lui souffla :
— J’en suis, si l’agence W recrute !
— Vous serez cofondatrice, cela va de soi.
Quand le moment de commenter la plus belle lettre d’amour ou de déclaration d’intention arriva, Edmond se livra à un aveu :
— Je ne peux ni vous lire la lettre d’amour ayant obtenu la meilleure note, ni même nommer son auteur. Pourquoi ? Parce que j’ai, malgré les consignes données, pu discerner certains destinataires de ces lettres. Il y en a même un ou une d’entre vous qui a été destinataire à trois reprises.
L’étonnement parcourut l’assemblée. Qui donc pouvait avoir un tel succès ?
— D’après ce que j’ai pu remarquer pendant le cours d’histoire de la magie mais aussi au restaurant, à la bibliothèque où j’aime traîner et observer, le succès de ce triple destinataire est bien plus ample. Un « tombeur ou une tombeuse », si je puis oser ce mot trivial, familier. Le souci, c’est que la personne objet de ces nobles sentiments, a aussi écrit une lettre de déclaration, de prise de conscience. Il ou elle se reconnaîtra puisque c’est la dernière personne qui reçoit un OR+. C’était une lettre magnifique, correspondant à son tempérament, son caractère. C’était un courrier spontané, une improvisation totale, sans un seul mot biffé – j’ai observé la rédaction du brouillon –, comme un cri du cœur soudain, incontrôlable. Un régal. Maintenant, vous pouvez découvrir vos notes. Je vous laisse trois ou quatre minutes pour lire mes annotations. Ensuite, nous aborderons un nouveau sujet qui n’est pas au programme mais qui, je le crois parce que je suis un né-Moldu ayant assisté à plusieurs reprises à des pièces de théâtre, a sa place dans l’univers sorcier. Nous verrons que le style d’écriture théâtral ne se limite pas à une succession ininterrompue de répliques. Allez… Je vous laisse tranquille et on attaque la leçon.
Hercule découvrit les remarques inscrites par Edmond. Il comprit qu’il avait décroché l’OR+ de la lettre d’amour. Ses yeux se levèrent sur ses camarades. Edmond avait parlé de trois lettres. Trois ! Pire, d’autres élèves, non inscrits au cours de français rédactionnel, nourrissaient de doux sentiments à son encontre. Cette histoire dépassait l’entendement. Qui, parmi les élèves, pouvait bien souffrir d’irrationalité ? Il vit combien Eugénie était sur un petit nuage avec sa collection d’excellentes notes. Shin, assis à côté du Belge, était plongé dans la lecture d’un devoir qui n’était pas le sien et à côté de lui, Katarina avait hérité de sa copie. Edmond avait interverti les devoirs des deux tourtereaux. Un geste délibéré. Facétieux professeur. Pourquoi n’avait-il pas procédé ainsi pour lui ? Pour ne pas forcer le destin ? Parce qu’il avait lu de la fragilité, de l’impossibilité à travers les mots alors qu’entre Shin et Katarina, tout était clair ? De qui parlait-il ? Qui était proche d’Hercule ? Laurine, absente de ce cours ? Sigrid ? Qui d’autre ? Eugénie…
Il fallait qu’elle soit dans les prétendantes parce qu’elle serait la seule à ne jamais lui avouer. Oui, c’était la raison pour laquelle Edmond avait opposé son veto. Eugénie refusait l’illogisme alors qu’elle en était le chantre. Tellement paradoxal, tellement Eugénie.
Les enseignants trouvaient tous un moment pour rendre visite à Alfred. Ambroisine comptait lui présenter ses vœux de rétablissement ce vendredi, après la fin des cours. Elle n’irait pas les mains vides : dans son coffre-fort personnel, elle conservait quelques breuvages rares dont une fiole de Reficere Corpus, le reconstituant le plus efficace dont les composants valaient une fortune et l’élaboration prenait près d’une année, avec des conditions météorologiques et des phases lunaires précises.
À l’issue du cours de potions en masse délivré aux élèves de troisième année, elle ouvrit son coffre-fort pour s’emparer de la précieuse fiole. Elle connaissait le contenu par cœur et frémit au bout d’une seconde d’observation.
— Non… Non, non, non !
Elle fouilla, déplaça chaque flacon, à plusieurs reprises. Rien n’y fit. La potion Laatste Kans avait été dérobée. Elle referma le coffre, verrouilla la porte et quitta le laboratoire à un rythme d’escargot, ses maigres forces sapées. Au rez-de-chaussée, elle vérifia si Agathe était arrivée au restaurant. Ne la voyant pas, elle poursuivit jusqu’au bureau de la directrice. Elle frappa à la porte et entra. Elle préféra mettre les pieds dans le plat.
— Agathe, nous avons un énorme problème.
— Laissez-moi en juger… Que se passe-t-il ?
— Mon coffre a été ouvert.
— Oh ! On vous a dérobé une potion ? Un composant rare ? Hors de prix ? Dangereux ?
— Une fiole.
— Que contenait-elle ?
— C’est… délicat. Il s’agit de… l’invention de Frederik Van Houten.
— Quoi ? Vous voulez dire… La chose que ce monstre a fait prendre à Adrien Céladon ?
— Oui, répondit Ambroisine, honteuse.
— Par Flamel ! Je pensais que tout avait été détruit !
— Tout sauf cette fiole.
— Ambroisine… Pourquoi avoir conservé cette abomination ?
— Je… C’était au cas où nous devrions affronter un monstre sorcier, pétri d’inhumanité, contre lequel nous ne pourrions rien faire.
Agathe tenta de passer outre l’émotion et réagit :
— Comment un coffre gobelin a-t-il pu être forcé ?
— Il n’a pas été endommagé.
— Du Polynectar ?
— Il faut connaître la phrase-clé et le chemin pour glisser les ongles dans les rainures.
— C’est vrai. Bon sang ! Je n’imagine pas que ce soit un enseignant qui ait commis ce cambriolage et pourtant, aucun élève n’est capable d’ouvrir un coffre gobelin, surtout sans dégât apparent.
— Nous devons surveiller nos boissons, prévint Ambroisine.
— Comme si nous ne devions pas affronter assez de paranoïa, dans une atmosphère étouffante. Qui était au courant du contenu du coffre ?
— Personne, Agathe. Le jeune Van Betavende m’a interrogé à propos de Van Houten, qu’il a découvert au procès des Van Kriedt.
— Que lui avez-vous dit ?
— Que c’était un monstre, qu’il avait commis un crime abominable et que cela lui avait valu un renvoi définitif. J’ai affirmé que tout avait été détruit.
— Il ne vous a pas cru.
— Pourquoi ?
— Allons, Ambroisine ! Ce garçon ne vit que pour la vérité. Il ne respire que pour elle, à chaque minute de sa vie. Il n’a pas besoin de Veritaserum pour que son esprit analyse une réponse, son contexte, l’état du déclarant.
— Vous pensez que Hercule l’a volée ?
— Quel usage en aurait-il ?
— Se venger de Rosier ?
— Hum… Non, il n’a pas cessé de dissuader Boulanger de céder aux sirènes de la vengeance, de la violence.
La tentation d’y voir un peu plus clair dans le jeu du Belge fut irrépressible. Elle s’empara de son recueil de poésie, l’ouvrit après avoir formulé sa question et lut un mot. Elle esquissa un sourire.
— Je vais le convoquer. Il saura peut-être démêler ce sac de nœuds. J’espère juste que ce n’est pas un de ces suprémacistes qui a fait le coup.
Quelques minutes plus tard, l’élève, convoqué par le concierge, arrivait au laboratoire de potions pour relever les empreintes à l’extérieur et à l’intérieur du coffre. Si la paroi visible était inexploitable, nombre d’étudiants ayant posé leurs pattes grasses sur le monument de sécurité gobeline, l’intérieur se révéla bien plus instructif et sélectif. L’enquêteur élimina les empreintes digitales de la professeure Fordecafé et reporta les inconnues sur un parchemin. Il demanda :
— Professeur, que vous a-t-on volé ?
— C’est délicat.
— Est-ce en rapport avec la discussion, interrompue, que nous avions eue à propos de Frederik Van Houten ?
Elle concéda, la mort dans l’âme :
— Oui.
— Interrompue ? réagit Agathe.
— Madame Fordecafé et moi-même avions été espionnés par Thibaldus Rosier. Je l’avais alors poursuivi. Il s’était enfui dehors, pensant qu’il ne risquait plus de sortilège et qu’il allait pouvoir colporter à ses amis qu’il existait une potion pouvant ravaler n’importe quel sorcier au rang de Cracmol, ne serait-ce que pour 24 à 48 heures, ce qui suffisait pour nous assassiner.
— Par Flamel ! Quel esprit détraqué ! jugea Ambroisine.
— Poursuis, Hercule. Que s’est-il passé ?
— Rosier a fait une rencontre assez assommante avec la main dure et calleuse de Jacques. Notre ami l’a traîné chez le Sondeur et a insisté pour ne rien savoir. C’est une habitude entre nous. Jacques est conscient d’incarner une lacune de sécurité. Ensuite, avec Eugénie, nous avons oublietté Rosier.
— Donc, hormis Eugénie et toi, personne ne savait ?
— A priori, non. Sauf qu’avant que nous effacions l’esprit de Rosier, une personne, dissimulée dans un des isoloirs, je pense, a pioché dans l’esprit de Thibaldus, incapable d’opposer une résistance. Même s’il avait été conscient, il ne se serait pas rendu compte du pillage.
— Comment ça ? Tu veux dire que nous cachons un… Legilimens ?
— Oui, Madame. Selon moi, cette personne ne maîtrise pas son don. Il est intermittent, comme un moteur moldu ayant des ratés à l’allumage. Mais là, il a fonctionné et au pire moment.
— Tu as des soupçons ? questionna l’enseignante des potions.
— Je ne pourrai pas vous donner un nom, Professeur. Juste un sobriquet : le fauteur de troubles.
— Je croyais que c’était Van Kriedt ?
— Le vrai coupable s’est donné du mal pour le faire croire.
— Mais ce sont ses empreintes, dans le coffre ! Il suffit que tout le monde les donne et il sera confondu, affirma la doyenne de l’Académie.
— Je suis prêt à parier que non, Madame.
— Comment cela, Hercule ? s’étonna Agathe.
— Ce personnage est d’une intelligence très supérieure et a usé de subterfuges incroyables. Laisser ses traces à l’intérieur d’un coffre alors qu’un Accio fiole Laatste Kans, à la portée d’un élève de deuxième année, suffisait, c’est une volonté délibérée de nous mener sur une fausse piste. Ou pire : de jouer avec nous. Dès que j’ai mis au point le moyen de relever et de comparer de façon magique des empreintes digitales, notre ennemi s’en est constitué de fausses.
— Comment ?
— Il a utilisé du latex, je pense et a sculpté, par magie, les sillons d’un modèle unique, impossible à reproduire ailleurs.
— J’ai un peu de mal à te suivre, avoua la directrice.
— Moi aussi, ajouta Ambroisine.
— Si je vous dis : Noël, Caméliris.
— C’est lorsque le jeune Millefeuille a utilisé du Polynectar et un cheveu de sa sœur pour… Oh…
— Nos fameuses empreintes sont la reproduction de celles de la sœur de Noël. Une personne décédée. Le fauteur de troubles les aura recopiées lorsque Noël est devenu Aurore Millefeuille. Je vous assure, c’est un esprit stupéfiant. Mais, patience, je le piégerai.
— Nous avons tout de même cette fichue potion entre ses mains, maugréa Agathe.
— Il ne l’utilisera pas, Madame. Pas tout de suite et pas sur n’importe qui.
— Sur qui ? Tu le sais ? Il faut que nous avertissions la victime potentielle.
— Elle est prévenue. Je serai sa cible.
Le garçon décida de ne pas en révéler davantage. Il fallait qu’Émilie Boulanger soit certaine de conserver l’avantage. La seconde partie du piège débuterait dès le début de l’après-midi.
1 Non, professeur. Merci pour ce cadeau incroyable et inestimable.
2 Tresser le fil finement.