Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 51 : Sortilège 51 : crève-coeur

8112 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 14:00

Après un entraînement circonscrit au bois, moins encombré par la neige envahissante, raccourci à cause des températures glaciales frisant - 15 degrés, le Gerbera avait déjeuné avant de se retrouver pour une réunion réchauffante en tenue de bain dans l’onsen. Au programme : un projet commun où la totalité des sorciers de l’ordre serait impliquée. Le Belge commença par présenter l’objectif : créer une tenue étanche, résistante, pour explorer les moindres recoins du lac dissimulé et chercher le testament perdu.

— La première tenue a servi à comprendre qu’elle était inadaptée, voire dangereuse pour explorer une zone rocheuse. Elle s’est déchirée, en dépit des sorts protecteurs lancés sur le tissu. J’en suis arrivé à la conclusion qu’il fallait une couche métallique. Une armure de chevalier serait parfaite mais trop lourde. L’acier gobelin est à toute épreuve mais sa masse est considérable. J’ai imaginé un treillis de métal, serré, à la fois résistant, léger, souple et réfractaire.

— Réfractaire ?

— Repoussant la chaleur ou le froid.

— Pourquoi ?

— L’idée, c’est que la tenue puisse aussi servir à Umbelina. Pour atteindre une plus haute altitude.

— Un nouveau record ! s’enthousiasma Jacques.

— On commence quand ? s’impatienta Andrea.

— Quand nous aurons résolu un problème monumental : la fabrication d’un alliage métallique doté des qualités énoncées.

— Pourquoi est-ce un souci ?

— Le problème se résume en trois chiffres, Séraphin : 1638, 3033 et 3422 degrés Celsius. Ce sont les points de fusion respectifs du titane, de l’osmium et du tungstène.

— Nom d’un poêlon envoûté ! C’est infaisable, répliqua le fils Ballessaim. Aucun four ne chauffe à ces températures, dans les cuisines de l’Académie. En brûlant du bois, je te parle de troncs entiers, on obtiendrait 800 degrés, au maximum. Ce n’est pas dans les fours à pain que l’on va y parvenir.

— Bien sûr.

— Est-ce que les Moldus y parviennent ?

— Oui, Shin. Depuis quelques dizaines d’années, ils utilisent des fours à arc électrique.

— Ah… Les sorciers et l’électricité…

— … ne font pas bon ménage. Je vous explique comment ils procèdent : ils mettent les métaux côte à côte dans un four, ils ferment, ils créent le vide d’air pour éviter l’oxydation – la rouille, pour simplifier – et ils envoient la foudre sur les morceaux de métal. La chaleur des éclairs fait fondre les matières. Pour les mélanger, les Moldus utilisent le magnétisme.

— Des aimants ?

— Oui, Sigrid. Leur déplacement, de part et d’autre de l’appareil, induit un brassage des matières.

— Si tu en parles, c’est que tu as une idée derrière la tête.

— Fulguracrucio.

— C’est quoi ? demandèrent les plus jeunes.

Umbelina se chargea de leur exposer l’utilité, la complexité et la puissance de ce sortilège étudié en CHASSE-Magus. Hercule parla du principe de l’arc électrique ou de la foudre, entraînant une chaleur intense. Il pensait pouvoir reproduire un four en tapissant l’intérieur avec de l’amiante. Il y aurait aussi quatre orifices à combler avec autant de baguettes, identiques, pour lancer le Fulguracrucio.

— Le souci majeur de cette solution, c’est qu’elle repose sur un sort maîtrisé par la seule et irremplaçable Umbelina. Même en nous entraînant jour et nuit, il nous faudrait des mois pour produire l’alliage et nous n’avons pas tout ce temps à disposition.

— Je parie que tu as une solution de secours, p’tit gars !

— Vous me connaissez bien, ma ch… ère ! En effet, la seconde solution consiste à transplaner à la surface du Soleil où nous bénéficierons d’une température d’au moins 6000 degrés. C’est suffisant pour faire fondre n’importe quoi.

— Y compris nous, non ?

— C’est une blague ? sourcilla Sigrid.

— Hercule blague, affirma Jacques. Hein ?

— C’est une boutade, bien sûr. Mais je connais le moyen d’atteindre cette température.

— Bon sang ! Je sais ! s’exclama le Cracmol. Ta baguette longue-vue ! Elle brûle la matière. La chaleur doit être très forte, non ?

— Bravo, Jacques ! Voici ce que je vous propose : chacun aura un rôle à jouer. Je vais d’abord fabriquer quatre baguettes spéciales pour l’hôpital, réclamées par le docteur Dadé. Umbelina, Sigrid, Eugénie et moi-même, nous lancerons le Lumus Solem sur les trois métaux que Séraphin, Andrea et Noël maintiendront en lévitation. Ce sera une mission très délicate, car il faudra s’assurer que cela se mélange de façon homogène. La chaleur autour des éléments sera terrible. Aussi, Shin se chargera de créer des nuages de pluie refroidissant chacun des sept sorciers au contact du feu. Laurine sera chargée de voir à l’avance tout ce qui peut clocher pendant la procédure et coordonnera toutes les actions : la lévitation, la fusion, le mélange et la sécurité assurée par Shin.

— Et moi ? demanda Katarina.

— Il existe déjà des alliages de titane et de tungstène mais aucun dans des proportions équivalentes. Je n’ai trouvé aucune trace d’alliage incorporant, en plus, de l’osmium. Aussi, je m’attends à ce que nous fabriquions une mixture contre nature. Il nous faudra ajouter de la magie pour contraindre les matières à se mêler et à se stabiliser.

— Des haïkus ?

— Votre talent tout personnel. Il faut s’assurer qu’il fonctionne sur la matière.

— Moi, je ne suis pas sorcier. Je ne sers à rien.

— Erreur, Jacques. Je vous charge d’une mission spéciale. Une fois que nous aurons créé le mélange, nous lancerons un sortilège spécifique pour produire le fil métallique lors de la fusion. Il sera refroidi en progressant par lévitation et sera enroulé autour d’une bobine enchantée. Pour cela, nos trois spécialistes de la lévitation se sépareront. L’un d’eux maintiendra l’alliage brûlant en l’air tandis que les deux autres s’assureront de la bonne tenue et de la tension du fil. La fusion sera entretenue par trois sorciers. Le quatrième se postera le long du fil pour corriger, avec sa baguette, les plus gros défauts. J’éliminerai les plus petits par abrasion lorsque nous commencerons le tissage, dans notre pavillon. Jacques, posté près du touret enchanté, vous serez muni de ma loupe magique et d’une craie de couleur pour marquer les défauts loupés. Quand tout sera terminé, vous remplirez une mission supplémentaire : comme vous êtes le plus grand de nous tous, vous porterez une très longue robe sorcière pour cacher la bobine produite.

— Pourquoi ?

— Nous serons forcés de croiser des élèves.

— Cela a l’air simple, expliqué comme ça, dit le Cracmol.

— Il y a un point que je dois préciser. Afin que le filin métallique soit d’une qualité optimale, il faudra travailler dans le vide.

— Le vide ?

— Pas d’air.

— On aura tous un Têtenbulle, traduit Eugénie.

— D’accord. Mais où est-ce qu’il y a du vide ?

— Vous vous souvenez de mes explications concernant Uagadou ?

— Le raccourci ?

— Il en existe un autre pour aller dans un lieu où il n’y a pas d’atmosphère. Nous vous lancerons un Têtenbulle.

— Je m’en chargerai, dit Katarina. Ou Laurine.

— Pourquoi ?

— Parce que si celui qui a lancé le sort meurt, sa magie s’éteint. Vous perdez son Têtenbulle. Les autres seront au contact du feu et risqueront leur vie. Laurine et moi, nous serons moins exposées.

— Je pige. Le raccourci est dans le château, on est obligé de passer devant les autres élèves. C’est une mission très risquée, hein ?

— Nous avons déjà fait des choses folles, Jacques mais rarement aussi dangereuses.

— Si on a survécu à la bataille du carrosse, on survivra à ça, affirma-t-il. Les doigts dans le nez.

— Nous n’oublierons pas nos principes hygiéniques pour autant. Nous ne le ferons pas parce que c’est facile, mais justement parce que c’est difficile.

— Par quoi commence-t-on ? La fabrication des baguettes ?

— Je m’y attelle cet après-midi. Quatre baguettes strictement identiques. Chacun va devoir s’entraîner. Nous, à produire un Lumus Solem de puissance égale. Les trois spécialistes de la lévitation vont s’exercer à maintenir des matières changeant d’état. Des idées ?

— On peut faire ça avec de la glace, des zestes et du sirop de citron coloré, proposa Séraphin.

— Excellente idée ! Katarina, vous allez non seulement trouver le haïku qui convient mais aussi vous exercer à le lancer de manière informulée.

— Pourquoi ? Dans le Têtenbulle, le son passe. Si j’en lance un, que je parle, vous… Oh ! Mais pas dans le vide de…

— Eh oui ! Les sortilèges, lancés avec un Têtenbulle, dans un espace dénué d’atmosphère, fonctionnent parce qu’ils passent par nos baguettes qui incarnent notre extension magique. Je l’ai testé. Mais les haïkus ont besoin d’être entendus. Vous n’avez jamais essayé sur un objet. Sans ça, l’opération n’est pas réalisable.

Katarina mesura l’enjeu de sa mission. Quant à Laurine, la perspective d’enchaîner des flashs de voyance l’effrayait quelque peu. Elle manifesta son inquiétude et désira savoir comment elle pourrait s’exercer. Hercule promit d’y réfléchir. Sigrid suggéra d’effectuer une répétition générale, à l’air libre, dans la salle blanche, en mélangeant différents métaux.

— On peut tenter de fusionner un Gallion, une Mornille et une Noise. C’est modeste et les températures de fusion sont plus basses, non ?

— Je le confirme, Sigrid.

— Si on échoue, on ne pourra pas réussir avec les métaux plus résistants à la chaleur.

— Hercule, l’or utilisé pour les bijoux, il n’est pas déjà composé d’alliages ? Or, argent, cuivre, bronze, cobalt, fer…

— C’est vrai, Eugénie. Il faut combiner des métaux incompatibles en petites quantités pour que Katarina puisse valider son rôle. Je vais y réfléchir.

— Aluminium et chlorure d’argent ?

— Oh ! Très amusant, Sigrid. Bien… Shin, vous devez aussi vous exercer. Vous devrez nous refroidir sans toucher le métal en fusion, au risque de provoquer des projections de matière ou des jets de vapeur.

— Vous devez vous exercer à contrôler sept nuages, fit Katarina.

— Un défi de taille. À moins que… Altocumulus Lenticularis.

— Qu’est-ce que c’est, ton Altimétrocucus ?

— Un nuage circulaire. Il s’en forme très souvent au sommet du Fuji Yama, le volcan le plus célèbre du Japon.

— Waouh ! Fort. Très fort.

— Je dois m’exercer à voir le danger avant qu’il ne survienne.

— Cela signifie que je vais me mettre en danger pour vous éprouver, ma chère.

— Non !

Le cri du cœur jaillit de toutes les poitrines, à l’unisson. Le Belge ne s’attendait pas à ce que les problèmes surgissent à cette étape.

Réaliser quatre baguettes identiques n’était pas un exercice aisé quand Hercule s’était fait pour spécialité de créer des objets uniques. Chaque morceau d’amourette avait été mesuré et pesé avec précision, chaque coup de ciseau à bois, de râpe, de lime avait été comptabilisé afin d’obtenir un quatuor d’une similarité exemplaire. Huit grenats spéciaux avaient été inclus avec un écartement micro-métré afin que le Lumus Solem généré soit d’une section identique, très fine, à la fois pour garantir une chaleur élevée en un point donné et s’assurer d’une dispersion calorifique amoindrie. Lorsque le moment d’insérer l’inclusion magique fut venu, Hercule n’hésita pas une seconde : il opta pour la griffe de Nundu, en quantité suffisante dans son stock et sécable au microgramme près. La puissance dans un bois stable.

En fin de journée, Sigrid produisit un bloc de fer et le fit léviter. Hercule testa les productions en cinq minutes, car le Lumus Solem généré, brutal, engendra une chaleur infernale en moins d’une minute, à telle enseigne que le garçon dut refroidir la pièce entre chaque essai. Le fer fondant à 1538 degrés, le Belge fut assuré d’amalgamer les trois pièces de monnaie dont le point de fusion était bien plus bas. Le dimanche fut aussi l’un des plus studieux de l’ordre, chaque intervenant prenant son rôle à cœur. Jacques réclama un Têtenbulle afin de s’habituer à la bulle molle magique enserrant sa tête.

Peu avant le dîner, Katarina proposa un haïku qui maintiendrait le mélange et faciliterait le filage une fois l’alliage constitué.

— Allez-y. Dites-moi, encouragea Hercule.

— Métaux en fusion,

Matière à l’unisson,

Fil en extension.

— Ne le trouvez-vous pas parfait, Shin ?

— Absolument, Hercule. Il rime, il respecte le rythme 5/7/5 syllabes. La totalité de l’ouvrage à accomplir s’y trouve. Idéal.

— Il nous reste à le tester sur un mélange compliqué, voire impossible.

— J’ai une idée, Katarina. Je vais commander un Magiflash à adapter sur mon Magiclic.

— J’avoue ne pas comprendre l’utilité de cet achat.

— Ces flashs contiennent du magnésium. Cette matière est le plus léger de tous les métaux. Il l’est tellement qu’il part facilement en poussière et qu’il devient alors explosif. Nous allons le mélanger à l’alumine. Il y a des dosages à respecter lorsqu’on fabrique un alliage aluminium-magnésium mais justement, nous allons les inverser, les forcer. Vos vers produiront par la magie une alliance contre nature.

— C’est le meilleur moyen de valider l’efficacité de mon haïku. Merci, Hercule.

— Non, non, c’est nous qui louons votre maîtrise de la langue et de la poésie.

— Et si nous allions dîner ? suggéra Shin. Je suis affamé. M’entraîner à fabriquer un nuage circulaire m’a vidé.

Les élèves se regroupèrent et s’apprêtèrent à sortir lorsque Sigrid remarqua que Jacques avait toujours un Têtenbulle actif. Elle l’invita à lui retirer en salle blanche.

Plus tard, alors que les enfants dégustaient un velouté d’écrevisses succulent, une cinquantaine de retardataires se présenta à l’entrée du restaurant. Un silence glacial accueillit les patients guéris de leur Glairustule. Carla Baggio, une des premières Lonicera à avoir adhéré aux thèses des suprémacistes, se leva de table, applaudit et ordonna aux autres élèves d’en faire autant. Agathe lança un sortilège de surdité sur la totalité des personnes présentes au dîner. Aucun convive ne fut en mesure d’entendre quoi que ce soit. Obéissant à un signal convenu avec la directrice, le concierge s’empara de l’élève de quatrième année et la conduisit au cachot, sans eau et pain sec. Agathe mit fin au sortilège et prit la parole :

— Vous avez été autorisés à revenir à l’Académie, bien qu’il y ait eu des témoins de votre manœuvre visant à vous soustraire de la sortie chez Patxi Sallaberry. Vous avez été assez malins pour vous débarrasser des preuves de votre complicité. Mais vous êtes désormais étiquetés comme ennemis de l’école et de ses valeurs. À ce titre, vous ferez l’objet de contrôles d’activités inopinés et d’une surveillance renforcée. À la moindre occasion, je vous tomberai dessus et j’obtiendrai votre renvoi. À force d’exclusions, la magie de ces lieux s’appliquera et vous en interdira l’accès. Merci de vous rendre à vos places et de prendre votre repas en silence.

Aucun n’osa affronter le regard furibond d’Agathe et chacun d’eux se conforma aux demandes de la dirigeante. Plusieurs étudiants changèrent de place lorsque les traîtres vinrent s’asseoir si bien qu’à la fin, des tables de supporters de Rosier se formèrent tandis que les modérés se regroupaient entre eux. L’ambiance fut glaciale et ne se réchauffa pas lorsque Sébastien, revenu du cachot, déclara qu’il restait des places au sous-sol humide et froid. Les élèves chuchotèrent à peine et terminèrent leur dîner avec empressement.

— Hercule ! Pssssst ! Hercule !

La voix, teintée de l’accent de Plombières, près de Liège, venait de l’arrière de l’escalier principal du château. L’intéressé se sépara du Gerbera et s’approcha, sur ses gardes. Il découvrit Roland Clervois, le premier contaminé par la Glairustule juvénile. Il était seul.

— S’il te plaît… Est-ce que tu peux amener Lucie, Évelyne, Elias et Joop ? J’ai un aveu à vous faire.

Sa requête ne concernait que les ressortissants belges de troisième année. Le détective ressurgit et extrapola la situation. Roland se cachait. Des suprémacistes ? Des modérés ? De tous ? Il masquait un objet pas très gros, reflétant la lumière et tenant dans le creux de sa paume solide de batteur de Quidditch. Le garçon, physiquement similaire à Casper à de nombreux égards, paraissait avoir avalé une potion Reducta et avoir perdu dix centimètres de hauteur. Hercule accéda à sa demande et filtra la sortie du restaurant. Il conduisit ses quatre compatriotes auprès du renégat.

— Qu’est-ce que tu veux ? entama Évelyne sur un ton ne prêtant pas à la rigolade.

— Je… Je suis… désolé, bredouilla-t-il.

— Désolé ? C’est tout ?

— J’ai honte de ce que j’ai fait. Vraiment. J’ai regretté aussitôt après avoir bu le jus contaminé.

— Et ? ajouta Lucie.

— Tu crois qu’on va passer l’éponge ? s’agaça Élias. Nous avons tous été blessés, dans l’accident. Ces pourritures nous lançaient des sortilèges de la mort. Tu entends, Clervois ? Des sorts noirs, des impardonnables ! Et nous, on faisait face au chaos !

— Je… j’ai honte… Tellement. Je savais pas qu’ils allaient faire ça.

— Tu croyais quoi ? questionna Joop. Je suis loin, très loin d’être le plus brillant des sorciers, mais j’ai compris un truc : ces gens-là sont prêts à tuer tous ceux qui ne pensent pas comme eux.

— C’est la réalité, confirma Hercule. Les suprémacistes sont des fanatiques. Il n’y a rien d’autre que la mort à attendre de leur part. Et comme si cela ne suffisait pas, nous autres, les Belges, on doit aussi se méfier des Hollandais qui ont décidé d’éliminer ma famille et le reste de notre population.

— Je sais que tu risques la mort pour rien, Hercule. Je n’ai jamais douté de l’innocence de ton oncle. J’ai d’autant plus honte pour ce que j’ai fait. Tu as toujours été correct, avec tous les élèves, même avec Rosier. Je… je ne sais pas si ça peut te servir mais… je n’ai pas détruit ma fiole.

Il ouvrit le poing et dévoila l’objet brillant entraperçu par son camarade brugeois. Il tendit la fiole à Hercule.

— Tu pourras peut-être l’utiliser. Je ne sais pas, tes trucs d’Auror.

Hercule prit un mouchoir et enveloppa le tube. Il le fourra dans une des poches de son uniforme.

— Si vous saviez comment ça me fait mal, d’être le seul Belge dans le mauvais camp. Je regrette, je vous jure. Sincèrement. Je suis prêt à l’avouer sous Veritaserum. Ou non, je peux aller devant le fronton du pavillon Gerbera. Je serai obligé de dire la vérité.

— Certes. Vous avouerez aussi que vous n’avez pas détruit votre fiole, ce que les suprémacistes vous feront payer au centuple. Roland, je veux bien croire que vous ayez commis une erreur, que vous en êtes conscient et que vous voulez corriger cette faute sans délai. Mais j’ai le regret de vous annoncer que seules deux possibilités s’offrent à vous. Dans les deux cas, les suprémacistes seront impitoyables.

— Je peux les espionner.

— Il s’agit de la première solution. Agir en contre-espion. C’est un jeu dangereux. Mortel. Quant à la seconde possibilité, que je préconise, avouer que vous avez commis une faute impardonnable et que vous voulez vous racheter, elle vous évite de jouer un double jeu risqué et clarifie votre position. Le retournement de situation, la renonciation, vous placeront en tête de leur liste de personnes à abattre. Quand je dis abattre, cela veut dire assassiner.

— Assassiner ?

— Les suprémacistes ont tenté de tuer le docteur Beauxbâtons. L’intention criminelle a été démontrée. J’ai enquêté sur une affaire en compagnie des Aurors. Un riche et influent sorcier a été éliminé pour tenter de s’accaparer ses biens. J’ai moi-même été victime du faux accident du tunnel de Transportation. J’étais sous terre, enseveli, avec un cadavre à mes côtés. Ça n’a rien d’un jeu. Rosier, oui, Rosier lui-même a déjà donné la mort.

Les autres le dévisagèrent avec incrédulité. Lucie osa demander :

— Tu as une preuve ? On peut le coincer ?

— Pas sans révéler l’identité de la personne qui a un pouvoir sorcier très spécial. Pas sans attirer l’attention et donc le danger sur elle. Rosier a donné la mort. Il est perverti.

— Oh bon sang ! Qu’est-ce que j’ai fait ?!

— Du mal, Roland. Je me félicite que vous en soyez conscient et que les Belges soient de nouveau réunis.

— Mais peut-être qu’il ment ? soupçonna Élias.

— Je passe devant le fronton, Hercule. Ça me ronge de l’intérieur, tu comprends ? Ça… Je me dégoûte. Je veux le faire. Pour vous quatre.

— Le sortilège dure 24 heures. Chez Urtica, vous ne serez pas à la fête.

— La pression est forte, concéda Joop. Dans ma chambre, heureusement que je suis avec Rizzo mais les deux autres, ils ont basculé et adorent Rosier. Tous les garçons d’Urtica de notre niveau l’ont rejoint. Chez Aloysia, c’est pire. Ils ne sont plus que trois. Tous dans des chambres différentes, mélangés avec les suprémacistes.

— J’ai comptabilisé les effectifs lors de l’enquête des deux Aurors, répliqua Hercule. Si cela devient invivable pour vous chez Urtica et Aloysia, nous devrons agir. Comme nous l’avons fait avec Noël Millefeuille.

— Heureusement qu’on ne les intéresse pas, comme ce pauvre Noël ! avoua Évelyne.

— Il convient de ne pas vous faire remarquer, conseilla Hercule. Je me charge de m’exposer, pour qu’ils évitent de se disperser sur d’autres cibles. Tant qu’ils me voient comme celui à éliminer en priorité, vous serez épargnés. Sauf vous, Roland. Navré.

Clervois comprit à quel point il avait misé sur le mauvais cheval. C’était un garçon comme Joop, un élève moyen, sans personnalité ou talent particulier. Il voulait changer et s’y était pris de la pire façon. Il insista pour passer devant le fronton et être réinterrogé par le clan belge. Ses réponses sincères ne varièrent pas d’une once.

Après sa démonstration, il regagna le pavillon des jaunes. Quand ses camarades de chambrée l’interrogèrent sur son retard, il marmonna en francique ripuaire, 1 parlé dans sa région d’origine et disparut dans les douches. Il se déshabilla, fit couler l’eau chaude et se pelotonna sous le jet, assis sur le carrelage, pleurant en silence.

Le lundi 23 février fut la journée des déclarations sensationnelles. Roland, une mine affreuse consécutive à une nuit presque blanche, se leva dans le restaurant, se lança un Sonorus et déclara qu’il regrettait avec amertume ce qu’il avait commis, qu’il en éprouvait une honte viscérale et qu’il avait présenté la chose à ses compatriotes. Il incita ceux qui avaient fauté, à se réveiller et à agir comme lui. Il ajouta qu’il avait affronté le fronton runique de Gerbera pour prouver sa sincérité, devant témoins. Il demanda la protection et l’indulgence des enseignants, sachant que le charme agirait jusqu’à 20h30. Agathe salua son courage et précisa que les six brûlés étaient sur pieds et quittaient l’Académie ce matin, reconduits à Bourg-Enchanteur par le concierge.

Mais l’aveu le plus déroutant eut lieu peu avant le cours de Maléfices Enchantements et Sortilèges où Sigrid et Hercule étaient arrivés en avance. Ils désiraient questionner Elvira à propos du meilleur envoûtement pour produire un fil métallique assez souple pour être tissé. La conversation avait ensuite porté sur les formules de protection les plus adaptées au métal. La directrice des jaunes avait suggéré d’envoûter le fil avant et non après l’avoir tissé. Elle avait aussi mentionné une potion nommée Aníkitos Stygos, 2 capable de rendre impénétrable un tissu. Le garçon avait demandé si elle était assez facile à réaliser.

— Elle est à la portée de Noël.

— C’est parfait, Madame.

— Il a l’air d’avoir trouvé la paix, depuis la fin de l’année. Je dirais même qu’il s’est épanoui.

— Je le crois.

— Madame, coupa Sigrid, est-ce vous qui aviez rendu visite à la sœur de Noël ?

— Oui, c’était moi.

— Une personne a pris sa place lorsqu’elle est morte.

— Oui. C’est toi, Hercule.

Elle lâcha cette bombe avec aplomb. Il faillit se faire prendre.

— Vraiment ?

Les yeux de la femme jaunirent une fraction de seconde. Elle mentait et la vérité la mettait en colère. Elle était bien plus difficile à avouer que ce mensonge éhonté. Pourtant, elle poursuivit :

— C’est à cause des lettres envoyées pour te retenir comme élève Cracmol.

Ce fut le mensonge de trop.

— Sorcier ou Cracmol, ma venue n’aurait rien changé aux effectifs. Madame, vous le savez, au Gerbera, nous cherchons la vérité à tout prix et nous l’exposons, quoi qu’il en coûte. Qui a remplacé Aurore Millefeuille ?

Elle serra les dents avant de confesser :

— Thibaldus Rosier. Oui, Rosier. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. J’avais enseigné à sa sœur, Vinda. Un poison sur jambes, celle-là ! Je ne voulais pas du frère mais…

— … Le directeur Fontebrune a eu le dernier mot.

— Je sais que tu avais beaucoup de respect pour lui mais… il a parfois pris certaines décisions très hasardeuses, contestables. Introduire ce serpent à Beauxbâtons fut l’une de ses pires erreurs. Rosier est…

— Un meurtrier.

— Il est l’instigateur de toutes ces manipulations. C’est un complice.

— Pas seulement, Madame. Il a déjà utilisé le sortilège de la mort.

— C’est une accusation très grave, Hercule. Comment peux-tu l’affirmer ? As-tu des preuves ?

— J’en ai une. Le plus fou, Madame, c’est qu’elle est aussi en votre possession.

— Je ne comprends rien. De quoi parles-tu ?

— Je fais référence à la personne qui n’a pas voulu toucher votre baguette. La seule autre qu’elle a refusée d’approcher, c’est celle de Rosier. Elle la révulse.

— Tu parles de…

— Oui. Cette personne possède un talent très utile pour découvrir certaines vérités.

— Il a…

— Rosier n’a probablement pas assassiné un sorcier mais une créature intelligente, oui. Un elfe de maison, par exemple. Le sang appelle le sang. Il recommencera. Il tuera un humain, ça viendra, soyez-en sûre.

Les enfants suivirent le flux des camarades s’installant dans l’amphithéâtre et trouvèrent leur place, en silence. Eugénie s’assit à gauche d’Hercule tandis que Laurine s’asseyait derrière eux. Shin s’installa à la droite du Belge. Comme souvent, Eugénie avait oublié une partie de son matériel. Elle se tourna vers Sigrid, assise derrière elle. Laurine remarqua qu’elle portait un minéral bleu autour du cou. Il miroita comme s’il était magique et renvoya quelques reflets verts, inexplicables.

Séparés de leur leader, les suprémacistes sous surveillance se tinrent tranquilles, d’autant plus que le concierge surveillait les échanges des patients atteints de la Glairustule et des trois victimes « d’accidents » avec le reste des étudiants. Sa liste s’étoffant à une vitesse faramineuse, Carla Baggio interdit les contacts avec les « pestiférés », comme elle nomma les recrues ayant accepté de se contaminer. Mais c’était trop tard ! Sébastien détenait un assemblage de parchemins sur lequel tous les liens étaient reportés. Il avait la sensation de revivre l’époque des enquêtes minutieuses, des planques s’éternisant et avait le sourire. De plus, à la moindre incartade, il sanctionnait à sa guise. La paix revenait à l’Académie.

Le mercredi après-midi, après les entraînements de Quidditch, Hercule convia Barthélémine à la ménagerie pour qu’elle se lance dans le processus complet de la fabrication de sa nourriture. Faisant preuve de patience et de pédagogie, il lui enseigna la duplication de la poudre sèche de sang de ver arénicole, jusqu’à ce que son Gemino soit parfait. Il lui montra comment dupliquer des objets usuels, pour compléter ses connaissances. Comme il disposait encore de temps, il la guida pour contraindre les sangsues à produire leur bave anticoagulante, le moyen de préparer sa nourriture un peu à l’avance. Ensuite, il ouvrit une bouteille de sang de bœuf, préleva une goutte de son propre liquide sanguin et utilisa ses réserves de Sanguis Miracula. Elle consomma vingt centilitres bien qu’elle n’ait pas la sensation d’avoir épuisé tous les bienfaits du nourrissage précédent.

— Dimanche, après le match de Quidditch, vous irez au laboratoire où vous préparerez, sous ma supervision, cette potion.

— Je serai presque autonome. Il faudra que j’en fabrique assez, pour tenir pendant les vacances d’été.

— Ainsi, votre mère n’aura plus qu’à vous donner une seule goutte par mois.

— Merci pour tout.

— Je vous en prie.

— Euh… Comment va Séraphin ?

— Bien, je pense. Toujours heureux d’apprendre en cuisine.

— Il est très occupé.

— Il travaille durant de nombreuses heures.

— On se croise au courrier, parfois, pour le Dragon Déchaîné. Au fait ! Tu as compris pourquoi le journal arrivait très tôt, avant ? Ça a changé d’un coup, juste après ton enquête.

— Quelle enquête ?

La jeune fille lui rafraîchit la mémoire et peu à peu, il comprit qu’il avait reçu un Oubliette. La raison ? Il avait découvert la véritable identité de Léon Torzien, il n’y avait pas d’autres explications. Les enfants se séparèrent sur la promesse tenue par le Belge de découvrir ce qui manquait dans son esprit. Le degré 350 du Sondeur confirma sa supposition : lors de la journée incriminée, le 2 février, un souvenir apparaissait en bleu, signe d’effacement. Le garçon refit preuve de la même logique et détermina qu’il devait questionner Théophile sur les délais. Lorsque cela survint, quelques minutes avant la fermeture de la bibliothèque, l’homme lui répondit ainsi :

— Tu es malade, Van Betavende ?

— Non, Monsieur. Pourquoi ?

— Tu m’as déjà posé toutes ces questions, il y a quoi… trois semaines. Tu ne t’en souviens pas ?

— Du tout.

— Cela ne te ressemble pas.

— Savez-vous si j’ai croisé une personne en particulier, après vous avoir questionné ?

— Tu as discuté avec la professeure de Bazincourt. Dans le couloir.

— Là ?

— Oui.

— D’accord. Je vous remercie, Monsieur.

Le garçon s’éloigna, pensif. Soudain, il stoppa au milieu du couloir. Dans son esprit, tout se mit en place. Le style de Léon Torzien, son parcours, ses thèmes, ses articles, le journal, les délais, les changements d’heure de livraison, le tunnel de Transportation, la situation internationale et surtout, deux éléments-clés. La boîte postale à disparaître et sa jumelle, récupérée le 31 janvier, dès la remise en route du moyen de transport. La solution était sous son nez, depuis le début, depuis la lettre, les lettres qu’il avait tenté de détruire à réception, lorsque Elvira de Bazincourt était venue lui démontrer qu’il devait intégrer l’Académie en tant que sorcier.

« Une boîte postale à disparaître, entreposée dans mon armoire. Celle du Dragon Déchaîné, celle de Mère, alias Léon Torzien, l’insoupçonnable Occlumens. Par Flamel ! Mère, voilà pourquoi vous me disiez de ne pas m’en faire ! Vous gagnez votre vie en tant que journaliste. C’est… brillant ! Et… vous vous cachez dans les parages, pour veiller sur moi, à distance. Elvira sait où. À Bourg-Enchanteur, pour que je sois incapable d’y entrer et de vous chercher. Vous êtes peut-être même la voisine de Théophile ou de… Georges Feuillantine. Le chef connaît tout le monde, enseignants, élèves et dispose d’un Gerbera à ses côtés, capable de lui fournir des nouvelles fraîches. »

Il reprit sa route en direction du restaurant. L’ouverture était imminente. Il crut être victime d’une hallucination lorsqu’il découvrit la silhouette d’un grand garçon blond, charpenté.

« Casper ? ! »

Ce n’était pas le Hollandais mais son sosie belge, Roland Clervois. Le garçon se retourna. Son visage était tuméfié, couvert d’hématomes et de sang séché. Il devança la question de son compatriote :

— C’est pas arrivé au Quidditch. Ils s’y sont mis à cinq, pour me rosser.

— Allez à l’infirmerie, Roland. Il faut vous soigner.

— Non ! Je veux que tout le monde me voie. Que tout le monde sache que les suprémacistes sont des pourritures. Si mon visage en miettes – et je ne te parle pas du reste de mon corps – peut empêcher les élèves d’adhérer à leurs thèses, si ça les ramène dans le bon camp, alors, je n’aurai pas souffert pour rien.

Roland serrait les dents, enragé et déterminé. Hercule ne put que s’incliner.

Hasard ou coïncidence, la presque totalité du Gerbera suivait les heures de français rédactionnel avec Edmond, juste après le cours classique toujours assuré par Agathe. Seule Laurine faisait exception. N’ayant effectué que deux changements de matière, la jeune fille regrettait d’autant plus sa différenciation. Elle avait conservé le soin aux créatures magiques et elle n’avait ni le doigté, ni les résultats d’Hercule. Elle s’en mordait les doigts chaque jour un peu plus.

Durant la leçon délivrée par la directrice, la divinatrice remarqua le manège de l’enseignante, ses yeux allant de l’ouvrage qu’elle analysait, aux élèves. En réalité, un seul étudiant : Hercule. Les incessants aller et retour ne cessèrent qu’au retentissement de la cloche. Laurine tarda à ranger ses effets scolaires, histoire de voir si Agathe avait une information à confier au Belge. Ce fut le cas mais sa réflexion fut si laconique que la jeune fille se promit d’interroger son verre mou pour éclaircir la phrase.

— Je suis navrée, Hercule, pour ce qui va survenir.

— Quoi donc, Madame ?

— Vous verrez.

Un pop de transplanage signa sa disparition de la classe. Hercule ne se formalisa pas davantage et souhaita une bonne fin de journée à Laurine. À peine fut-il parti qu’elle s’empara de son support fétiche et qu’elle se concentra sur l’avenir immédiat de son ami. Elle frémit à l’idée de la souffrance mentale que le garçon allait endurer.

Les élèves suivant l’option de français rédactionnel prirent place en silence. La plupart des étudiants présents adoraient Edmond, un sorcier original à l’apparence recherchée, personnalisant ses enseignements. Le respect de l’enseignant, même pas trentenaire, était total. Il parut gêné, après avoir commencé de manière classique.

— Bonjour.

Il reçut une réponse collégiale.

— Euh… Bon… Hum… Vous… Vous rangez vos manuels et vous ne conservez sur votre bureau qu’une bouteille d’encre noire, une ou deux plumes et huit parchemins vierges.

Cette ultime requête sentait le contrôle inopiné, d’une ampleur peu commune.

— Aujourd’hui, vous allez rédiger quatre missives. Chaque lettre tiendra sur un recto simple. Je répète : pas un mot au verso. Vous devez utiliser un brouillon avant de composer la version finale. Celle-ci devra être propre, sans aucune tache, composée avec une écriture lisible. Pourquoi cette exigence ? Parce qu’il s’agit de lettres que vous pourriez expédier aux destinataires concernés. Vous devez faire comme si vous alliez l’accomplir.

Lorsque les explications sur la présentation furent digérées, il s’attaqua au travail à produire.

— Le premier exercice est le suivant : vous écrivez à l’état-civil sorcier de votre nation d’origine en expliquant que vous souhaitez renoncer à votre nationalité au profit d’une autre que vous précisez. Dans la missive, je veux voir les raisons de la renonciation et la justification de votre nouveau choix. La forme, comme les arguments que vous utiliserez, comptent pour la note. Est-ce bien compris ?

Katarina leva le doigt et Edmond répondit avant que la question ne soit posée.

— Française ou russe, vous en choisissez une. Par contre, la nouvelle nationalité ne pourra être aucune des deux.

— Merci, Professeur.

— Le second travail concerne votre métier. Imaginez un employeur réel comme le ministère, l’hôpital, une échoppe de la Place Cachée, une entreprise moldue ou même fictif et sollicitez un emploi. Je veux que vous mettiez vos aptitudes sorcières ou non, selon le destinataire, vos qualités, vos envies d’amélioration. Plus je serai convaincu par votre motivation, meilleure sera la note.

Il patienta quelques secondes, le temps que toutes les consignes soient notées.

— Pour la plupart d’entre vous, vous êtes âgés de 13 ans ou presque. Je veux croire que vous éprouvez des béguins, des sentiments. La lettre que je vous demande d’écrire, c’est celle où vous déclarez votre flamme à l’être aimé.

Il y eut quelques rires nerveux, des chuchotements, des sourires et des crispations. Un élève demanda si le meilleur travail serait lu en classe. Edmond confirma que ce serait le cas. Aussi, il conseilla de ne pas décrire le physique de la personne, de ne pas la nommer et de se concentrer sur les sentiments éprouvés pour elle.

— Enfin, la dernière épreuve justifie son nom. Je vous demande de garder cette tâche plutôt pour la fin. Il faut que vous écriviez une lettre à un parent, le plus proche possible… décédé. Dans la lettre, il faut inclure ce que vous auriez dû lui dire de son vivant et que vous n’avez pas fait. Il faut aussi lui raconter un événement vital, accompli depuis son décès, qui soit d’importance aux yeux de ce défunt.

La plupart des sorciers furent décontenancés. Hercule, aussi désarçonné que ses camarades, comprit qu’Edmond n’avait pas eu l’idée de cette dernière lettre. L’usage du « il » au lieu du « je » était révélateur et la réflexion d’Agathe prenait tout son sens.

— Chaque lettre sera notée individuellement. Quatre notations comptant pour la moyenne générale : je vous déconseille de faire l’impasse sur un sujet. Allez-y !

Hercule et les membres du Gerbera se dévisagèrent, incrédules. Umbelina plongea dans les parchemins après quelques secondes de réflexion. Shin et Katarina, souriants, se lancèrent dans la rédaction, très inspirés. Jacques les suivit de près. Eugénie et Sigrid se mirent à gratter furieusement.

Hercule resta interdit pendant près de cinq interminables minutes, paralysé. Il se décida enfin pour la lettre de demande d’emploi. Très vite, il se heurta à un souci de taille : épris de liberté, d’autonomie, d’originalité, d’inattendu, il refusait d’être rattaché à une quelconque entité ou entreprise, avec une hiérarchie. Edmond avait évoqué la possibilité que l’employeur soit fictif. Alors, le garçon imagina une société secrète, capable d’intervenir sur la planète entière, positionnée en marge des nations sorcières, exigeant une adaptabilité totale de ses collaborateurs et des aptitudes à résoudre une palette de problèmes inimaginables. Il avait toutes les qualités requises : le sens de l’organisation, celui du détail à ne rien omettre, la capacité à comprendre et à s’exprimer dans toutes les langues en vigueur, des talents naturels pour l’enchantement d’artefacts et une réputation naissante en médicomagie. Il souligna sa curiosité et son incapacité à refuser un défi. Il travaillait en toute autonomie mais appréciait l’aide de collaborateurs. À la fin, il s’aperçut qu’il n’avait pas nommé l’entreprise. Il inscrivit : Agence W.

L’abandon de sa nationalité belge au profit de la française représenta une formalité, pour d’évidentes raisons sécuritaires, évoquées par sa mère lors du procès des Van Kriedt. Il se projeta au Pays basque, dans le sanctuaire de Patxi, entouré par de nombreuses créatures magiques. Il aurait transféré le manoir de Bruges dans la volière, en espérant que les Hortzak ne le dévorent pas.

Quand vint la déclaration d’amour à l’être aimé ou espéré, sa main se mit à trembler. C’était une épreuve déstabilisante, insurmontable. Alors, il tenta de rédiger la lettre à son père et se souvint des pensées qu’il avait eues lorsqu’il s’était effondré sur le parchemin. Mais cette fois, il commença la missive par « Papa ».

Lorsque la seconde partie vint, il choisit de comptabiliser le nombre de vies qu’il avait sauvées, directement ou indirectement. Puis, il questionna son père :

« Est-ce une raison d’être fier de moi, Papa ? Je vais prendre votre silence comme je les ai toujours pris : je peux faire mieux. Je m’y engage, Papa. »

Il ajouta que sa colère s’estompait et qu’il entrait dans la phase du manque de l’être aimé, sans passer par l’inutile étape pour faire revenir le défunt, impliquant de manipuler le temps, ce qui était interdit et à fortiori dangereux ou vice-versa.

Le garçon recopia les lettres avec soin. Il consulta sa montre ; il restait moins d’une heure. Il tourna la tête à gauche, puis à droite. La concentration était très variable. Contre toute attente, celle dont la plume ne cessait d’inscrire des mots, c’était Eugénie. Hercule l’imagina en sorcière postulant au ministère en tant que fournisseur d’alibi pour absence injustifiée ou bien organisatrice de manifestations revendicatives. Non, mieux : en parfumeuse à la mode, installée dans un quartier en devenir. À moins qu’elle ne planche sur le changement de nationalité. Dans ce cas, il suffisait de faire preuve de logique. Ayant adopté le patronyme de sa mère, elle deviendrait un sujet britannique. La lettre au parent disparu portait sur Lyna Greengrass. Elle pouvait tout dire, du simple « je t’aime » au plus inavouable, puisque Eugénie n’avait pas un seul souvenir d’elle. C’était un exercice cruel.

Il la vit suspendre sa plume, lever la tête et regarder dans le vide, songeuse. Un sourire se dessina sur son visage. Elle reprit son écriture serrée, à vive allure, des étoiles plein les yeux. Elle pétillait de vie, elle se régalait avec le thème du jour. Par moments, elle se mordait les lèvres, comme si elle hésitait à coucher un souvenir, une envie, une aventure, un partage. Elle secouait sa crinière bouclée et passait outre. Parce que Eugénie, c’était Eugénie : pas de limite !

Hercule prit un parchemin et écrivit, sans la quitter des yeux, ce qu’il voyait, comment elle réagissait, vivait un devoir comme un plaisir et combien il était émerveillé, ahuri de constater à quel point elle s’amusait là où on ne l’imaginait pas. Il confia qu’elle dépassait la logique, qu’elle échappait à toute compréhension, toute classification. Il était comblé à chaque fois qu’elle plongeait dans son cœur avec une facilité déconcertante. Il se sentait gauche, inadapté, déboussolé, mais il avait la sensation de croire que la magie, la vraie, c’était l’émerveillement sans comprendre pourquoi ou comment. Il se rendit compte que le rouleau était presque rempli. Il termina par ces mots :

« J’aimerais devenir le plus grand enquêteur au monde, résoudre toutes les énigmes sauf la sienne. Je voudrais qu’elle devienne une adorable et audacieuse cambrioleuse, m’échappant à jamais. Un jour, lassée de me faire tourner en Abraxan, elle viendrait se rendre. Je lui passerais des menottes magiques et je lui dirais : au nom de la loi, je vous… aime. Alors, je me menotterais à elle et on ne se quitterait plus. »

Hercule poussa un long soupir et prit le temps de soigner la présentation. Quelques secondes avant la fin du cours, il sentit la main d’Edmond presser son épaule. Il leva la tête. L’enseignant se contenta d’un :

— C’est fait.

Puis, il s’éloigna et réclama les devoirs.



1 C’est un dialecte moyen-allemand occidental parlé en Allemagne, aux Pays-Bas et en Belgique.

2 Le Styx invincible, reproduisant les propriétés du fleuve ayant donné l’invulnérabilité d’Achille, le célèbre guerrier.

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