Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 46 : Sortilège 46 : le léopard

7690 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:49

Les élèves voulurent transporter le Belge à l’infirmerie, mais il s’y opposa. Il murmura qu’il voulait être allongé sur son lit et demeurer seul avec l’un d’entre eux.

— Eugénie, s’il vous plaît…

Les autres enfants ne comprirent pas la raison de cette exigence, hormis Laurine qui garda le silence. Dès que le duo fut en tête-à-tête, la demoiselle lui demanda ce qu’elle pouvait faire pour le soulager. La réponse du garçon la désorienta :

— Vous ne pouvez rien faire pour moi. J’ai affronté le Nundu et j’ai eu moins de chance que la fois précédente. Ses griffes ont entamé la chair de mon dos et j’ai ressenti son souffle fétide sur la blessure. Il m’a contaminé.

— Tu veux que je tente un Vulnera Sanentur sur la plaie ?

— Surtout pas ! La mort serait encore plus rapide. Eugénie…

— Oui ? répondit-elle, bouleversée.

— Ouvrez mon armoire. Tirez les quatre tiroirs dans cet ordre : le quatrième, le second, le premier et le troisième.

Elle reproduisit la séquence sans poser de questions. Il en profita pour éjecter Benben dissimulée sur son bras gauche et la cacha sous sa main droite. Un panneau s’ouvrit entre les chemises et pantalons pendus sur les cintres. Elle écarta les vêtements et découvrit un coffre-fort de fabrication gobeline, dépourvu de système d’ouverture apparent.

— Veuillez prononcer « Móno ì Eugenía ».

— Quoi ?

— Móno…

— Non, c’est bon, j’ai compris. C’est juste que… C’est ahurissant ! Móno ì Eugenía !

La porte du coffre-fort se déverrouilla. Elle la tira et découvrit des lettres, une somme rondelette et une baguette magique. Elle s’empara de celle-ci et l’apporta au blessé.

— Voudriez-vous bien me donner un peu d’eau ? Le verre, sur mon bureau…

Elle se tourna pour lui servir la boisson. Il dissimula la copie de Benben et garda l’originale en main. Eugénie ne s’aperçut pas de la supercherie. Il vida le verre d’un trait, le reposa sur sa table de nuit et attrapa son oreiller dans lequel il s’apprêta à mordre.

— Vous n’êtes pas obligée de…

— Je reste.

— Merci.

Il brandit Benben et lança :

— Malum Venenum Sanentur. Malum Venenum Sanentur.

La douleur accompagnant la guérison fut si intense qu’il eût à peine le temps d’aplatir son oreiller sur son visage pour hurler. La souffrance endurée étreignit le cœur de son amie ; elle attrapa sa main pour témoigner son soutien. Il relâcha le coussin, ensanglanté, son nez subissant une hémorragie. Une paire de secondes après, il se mit à transpirer à grosses gouttes, en proie à une fièvre soudaine. Il convulsa, gigotant comme une anguille, comme si la foudre venait de le frapper. L’instant d’après, il fut pris d’une quinte de toux surnaturelle, à s’en briser les côtes. Quand il eut fini de cracher ses poumons, il grelotta et affronta des hallucinations. Il crut que sa mère se trouvait à ses côtés, avant d’imaginer que Rosier avait investi la chambre pour le stranguler.

Au terme de dix minutes infernales à alterner deux douzaines de symptômes, le patient se calma enfin. Eugénie, muette de terreur, fut incapable de réagir.

— De l’eau, murmura-t-il.

— Oui, oui.

Elle remplit le verre. Le garçon but et restitua la baguette de nouveau échangée pour que la jeune fille la mette sous clé. Elle la prit du bout des doigts pour la ranger, comme si la chose était maléfique. Après avoir verrouillé, elle réclama des explications.

— Pourquoi, Hercule ? Pourquoi as-tu pris tous ces risques ?

Il dégagea la griffe de Nundu ensanglantée de sa ceinture.

— Noël a laissé entendre que c’est pour une potion. C’est vrai ?

— Oui. En a-t-il révélé le nom ?

— Pas du tout.

— Tant mieux ! Il faut que cela reste entre lui et moi. Désolé de ne pas vous mettre dans la confidence. Vous comprendrez plus tard. Faites-moi confiance.

— Toujours. Maintenant, explique-moi pourquoi cette baguette est dans un coffre ?

Il soupira et se lança :

— J’ai juré de ne plus créer de baguettes violentes, capables de pervertir les sorciers les manipulant. En revanche, je voulais une baguette capable de soigner, même ce que les meilleurs médicomages considèrent comme incurable. Pour cela, il me fallait l’inclusion symbole de guérison, la larme de Phénix et l’arbre le plus rare, le bois du saule sacré, l’Arbre originel de toute chose sur la Terre. J’ai donné naissance à Benben.

— Benben ?

— Il s’agit de son nom. Elle peut tout guérir. Mais il faut en payer le prix.

— Le souffle mortel du Nundu, contre une atroce souffrance.

— Oui.

— Un champignon fatal, contre une perte de connaissance de plusieurs heures.

— Exact.

— Mais elle ne peut pas ressusciter un mort ? Si ?

— Je pense qu’elle le peut. En échange d’une vie.

— Nom d’une cornue ! C’est… Je comprends pourquoi tu l’as dissimulée dans un coffre. Il faut s’en servir en mesurant ses actes.

Le garçon confirma la supposition d’Eugénie. Il la pria d’inviter tous ses camarades à entrer dans la chambre pour leur livrer des explications et le récit de sa bataille contre la plus terrible créature magique. Le temps qu’elle rassemble les effectifs, il se demanda comment il allait présenter la chose à Jacques, sans lui révéler l’existence des degrés du Sondeur.

Avant même de pouvoir narrer son aventure, Hercule fut interrompu par Sigrid, furibonde.

— On peut savoir ce qui t’a pris ? Ta tenue d’exploration est bonne pour la poubelle !

Jacques demanda s’il devait quitter la pièce et Hercule s’y opposa, à la surprise générale.

— Tu ne peux pas révéler ce secret, coupa Sigrid.

— C’est vrai, l’ami, reprit Jacques. Tu ne peux rien me dire. Pas avec une cervelle en passoire comme la mienne !

— Laissez-moi juste vous expliquer certaines notions. Vous vous rappelez, votre voyage en Afrique ?

— Oh oui ! C’est inoubliable.

— Comment vous y êtes-vous rendus ?

— Oh ça a été tout un cirque ! Nous sommes d’abord allés à Marseille, avec le système de Transportation. On a pris un bateau pour se rendre à Alger. Là-bas, il y a des sorciers français qui disposent de Portoloins pour plusieurs villes d’Afrique, dans les colonies des Moldus, comme ils disent. On en a pris quatorze, en tout. On a terminé le voyage en autobus, jusque chez les Maasaï.

— Cela vous a pris beaucoup de temps.

— Pas mal.

— Comment auriez-vous fait pour vous y rendre beaucoup plus vite ? Raisonnez comme un sorcier.

— Ben… Le plus rapide, c’est un Portoloin allant de la maison jusqu’aux sorciers.

— Exact ! Rien n’est plus rapide. Sigrid, Umbelina, vous avez déjà pris un Portoloin sur une distance de 300 kilomètres. De Damme à Paris. Était-ce lent ?

La Portugaise fut la plus prompte à répondre :

— Ça dure environ deux minutes.

— Est-ce confortable ?

— Moins qu’un balai bien équipé.

— Pensez-vous que parcourir 5500 kilomètres avec un Portoloin est faisable ?

— Honnêtement ? On fatiguerait trop vite. Ce serait impossible d’être secoué pendant une demi-heure.

Le garçon se redressa sur son lit. La douleur de la guérison s’estompait. Néanmoins, il ne put se lever et réclama un rouleau de parchemin. Séraphin lui en fournit un. Le Belge l’étala sur le lit.

— Regardez, Jacques. Ici, c’est la ferme de vos parents et à l’autre extrémité du rouleau, c’est Uagadou. Je trace une droite imaginaire entre les deux. Voici le chemin le plus court pour s’y rendre.

— Je suis d’accord.

— Maintenant, observez ce qui se passe lorsque je fais un tube avec le parchemin.

— Les deux extrémités se touchent.

— Combien de temps faut-il pour aller de chez vous à l’école africaine, maintenant ?

— Le voyage est instantané.

— Tout à fait. C’est un raccourci spatial magique. C’est ce que j’ai réussi à ouvrir ici, à l’Académie. Un chemin instantané avec l’Afrique centrale. Je l’ai emprunté parce que j’avais besoin de griffe de Nundu et que là-bas, j’étais certain d’en trouver.

— Tu as affronté le léopard géant ? !

— Oui.

— Tu es fou !

— Il paraît.

— Pourquoi en as-tu besoin ? relança Sigrid, tenace. Noël a dit que c’était pour une potion. Il nous a juste dit qu’il en existe quatre dans son encyclopédie.

— Je le confirme. « Comprendre une potion », que j’ai bientôt terminé de lire et d’apprendre…

— Quoi ? ! Je suis toujours à la lettre A !

— Désolé, Noël. Il y en a bien quatre, Sigrid. Animaloqui, Trollenfingo, une vieille Tue-Loup et Repellere Lamia.

— À quoi sert la dernière ?

— Oh… euh… À ne pas se transformer en vampire si on est mordu par l’un d’eux.

— Et… Laquelle va te servir ?

Hercule s’attendait à cette question. Il avait noté le pouce levé de Noël depuis le début des explications. C’était logique.

— La seule utile parmi les quatre, c’est la première. Animaloqui.

— Tu n’en auras pas besoin, intervint Eugénie, démontrant qu’elle le connaissait son utilité.

— Oh que si ! Je ne peux pas vivre un enfer à chaque fois que je dois dévoiler mes pensées. Affronter un Nundu est plus simple.

— Comment tu as fait ? réclama Andrea.

Le narrateur révéla qu’il avait déjà emprunté le chemin menant aux abords de l’école africaine. La première fois, il s’était dissimulé pour récupérer une griffe plantée dans la tanière. Mais aujourd’hui, il n’avait pas eu la chance de dégoter une griffe abandonnée. Il avait quitté la grotte fermée par des barreaux d’acier gobelin enchanté que le Nundu ne parvenait pas à arracher. Il avait exploré les environs en rencontrant un problème : sa tenue n’était pas conçue pour une température extérieure de 30 degrés. Le déplacement sur la terre ferme n’était pas idéal.

Après avoir parcouru près de 1000 mètres sous une chaleur écrasante, le garçon était arrivé dans un village fantôme. Le Nundu cherchait de la chair fraîche et grattait le sol. Pour échapper au léopard, les villageois n’avaient pas d’autres solutions que de se réfugier sous terre. Le garçon avait détourné l’attention de la créature à coups de Stupefix, agissant comme des piqûres de moustiques sur l’animal. Ayant repéré une proie facile, le monstre était passé à l’attaque du Belge. Ce dernier s’était réfugié dans un bosquet que le félin monstrueux avait lacéré. Le sorcier n’avait pas cessé de répliquer pour exciter sa colère. Jusqu’à ce que la bête laisse enfin une griffe dans le bois d’un arbre. La difficulté majeure avait consisté à éloigner le Nundu pour récupérer le trophée. Il l’avait aspergé de flatulences de Bayours, ce qui l’avait incommodé quelques secondes. Juste assez pour lancer plusieurs Diffindo et arracher la griffe.

Puis, il avait détalé au pas de course. Le léopard, après un éternuement vecteur de mort, s’était débarrassé de ses miasmes et l’avait rattrapé en quelques bonds. Le garçon avait activé un sort d’allègement de sa tenue – sans préciser qu’il s’agissait de celui des sorciers népalais – et avait démarré les bracelets à hélices, fixés à ses poignets et à ses chevilles. Si 20 kilomètres à l’heure, au maximum, étaient insuffisants pour distancer le monstre, en revanche, en prenant de l’altitude, il était hors d’atteinte. La vilaine bête avait choisi de se réfugier dans sa tanière. Hercule était alors incapable de rejoindre le raccourci le ramenant à l’Académie.

Lorsque Andrea, suspendu aux lèvres du Belge, lui demanda comment il avait réussi à s’en sortir, le téméraire garçon répondit avoir poussé au maximum ses capacités à créer des palissades de bois.

— J’ai érigé des boucliers que le Nundu a détruit au fur et à mesure.

— Waouh ! Mais le ministère va te tomber dessus pour usage de la magie avant 17 ans !

— Ben s’il est capable de détecter un élève à 5500 kilomètres, je suis devin parmi les devins, rigola Jacques.

— En effet, Jacques. Aucun risque. Ma tactique de palissade était vouée à l’échec.

— Pourquoi ?

— À un moment donné, Andrea, je devais réactiver le passage magique. La petite fraction de seconde où j’ai dû me concentrer sur l’échappatoire, a été exploitée par le Nundu pour fracasser le rempart et me labourer le dos en hurlant et en éjectant son haleine mortelle.

— Personne ne t’a vu en revenant au pavillon ?

— J’avais laissé la couverture de dissimulation à mon arrivée. J’aurais dû me changer, mais j’arrivais à peine à marcher.

— Ce que je ne pige pas, c’est comment tu as pu survivre au souffle létal du Nundu, dit Jacques. C’est la créature au sommet de l’échelle de dangerosité et de mortalité.

— Hercule a fabriqué une baguette guérisseuse, coupa Eugénie pour éclairer le Cracmol. Du saule sacré, très rare, avec une larme de Phénix à l’intérieur. Mais sa puissance exige un prix douloureux pour soigner. Je… je n’avais jamais assisté à une pareille souffrance. C’était horrible.

— C’est pour cette raison que vous êtes tous sortis. De vous tous, c’est Eugénie qui a en elle, assez de pouvoir sorcier pour résister à une vision aussi insupportable.

— C’est comme ça que tu as combattu la maladie, le 31 décembre ?

— Oui, Sigrid. Je vous assure que c’est la plus puissante baguette guérisseuse.

— Elle possède cette spécialité avec le Lumus Solem ?

— Tout à fait, Katarina. Le docteur Dadé a très vite compris les fabuleuses possibilités de cette lumière brûlante. Je sais qu’il en veut plusieurs pour l’hôpital.

— Tu as quand même été très téméraire, Hercule.

Tout le monde approuva Sigrid. Umbelina ronchonna :

— La tenue est fichue. J’espérais la prendre pour battre un record d’altitude.

— Je vais en recréer une mais cette fois, elle sera beaucoup plus résistante et intégrera du Nundu pour augmenter la puissance des sorts. Je n’ai pas le choix. Certains défauts critiques doivent être corrigés. La destruction a eu du bon.

Le garçon lança alors les élèves sur la recherche d’options à intégrer dans la seconde mouture. Il prit des tas de notes et esquissa des croquis. Puis, les enfants se séparèrent. Noël revint en catimini et récupéra les derniers ingrédients. Il estima pouvoir livrer la potion Repulsa Maxima début mai. Hercule lui exprima sa confiance.

D’un commun accord des membres du Gerbera, le Belge fut consigné dans le pavillon de quartz avec obligation de se reposer et interdiction de se rendre dans la salle blanche pour pratiquer. Il fut autorisé à accomplir ses devoirs écrits et à apprendre ses leçons. Noël comptait sur le patient pour accomplir les sortilèges de métamorphose incontournables après sept étapes. Savoir l’aîné blessé ou mort ne lui était d’aucune utilité.

Le courageux Belge n’était pas autorisé à se joindre à ses camarades au restaurant, à telle enseigne que Sigrid avait mis en place deux équipes chargées d’alterner les activités extérieures, les repas, l’entraînement de Quidditch et la surveillance du convalescent. Mademoiselle Vlaamel, avec le soutien actif de tous les membres de l’ordre, tenait à ce qu’il se présente au procès des Van Kriedt sous les meilleurs auspices. C’était une partie de la vérité ; l’autre raison pour laquelle elle refusait que son ami ne se montre, était le retour de Rosier à l’Académie.

En dépit du sort noir jeté contre Hercule, le Tribunal Administragique s’était déclaré incompétent pour le juger et avait renvoyé l’affaire au département Éducatif. Ce dernier, dirigé par Henri d’Aussaguel de Labordes, l’oncle de Constance, élève Urtica, avait subi une pression écrasante pour passer l’éponge sur les exactions du suprémaciste. L’arrivée de Thibaldus, dimanche matin, avait été saluée par ses amis et conspuée par une délégation menée par Rosa Fuchs et Roxane Delacour. Il était entré en vainqueur et avait même osé prononcer une déclaration publique devant ses adorateurs, affirmant que les choses changeaient enfin au ministère.

Hercule était préservé jusqu’à son départ. Séraphin se chargeait de le ravitailler, comme il se devait, dans sa chambre. Le patient s’était remis de l’attaque du léopard géant et planchait désormais sur le futur costume de plongée. Il serait fait de tissu recouvert d’un entrelacement de fils métalliques les plus fins. La première version avait été imaginée pour résister à des sortilèges mais pas à un simple coup de lame aiguisée. En réalité, si le garçon avait exploré le lac souterrain avec cette fabrication, il aurait pu déchirer l’étoffe sur une roche acérée, se remplir d’eau et périr noyé. La version numéro deux serait mûrement réfléchie avant d’être produite.

La réflexion passait par la prise de renseignements auprès de différents interlocuteurs susceptibles de l’aider à acquérir des métaux rares. Il écrivit à Patxi, prenant des nouvelles du fermier, des Hortza, des Laiséons – au cas où l’un d’eux se décolorerait – et lui demanda comment se procurer des coquilles d’œuf de Lamina, les seuls éléments magiques contenant de l’osmium, le métal le plus rare et le plus résistant dont les Gobelins étaient friands pour durcir leurs fabrications. Il rédigea une missive à l’attention de madame Bréguet, issue de la famille suisse fabriquant des montres, grande enchanteresse d’horloges et autres toquantes aux fonctions parfois inattendues comme la capacité à faire des calculs, à délivrer des prédictions météorologiques, voire détecter la magie noire, faisant tinter des carillons au moindre danger. Madame Bréguet utilisait de nombreuses matières premières ainsi que des joyaux pour réaliser ses chefs-d’œuvre d’ingéniosité et de magie. Cependant, il s’attendait à une fin de non-recevoir de la part de cette famille de Traditionalistes.

Il commit une lettre pour Branchiflore au cas où l’apothicaire aurait référencé des poudres métalliques dans son catalogue de produits et s’adressa à Piquécolle et Grammes, le quincaillier du monde magique, bâti au-dessus d’une mine désaffectée de Lorraine, protégée des Moldus par des sortilèges leur faisant croire que l’endroit pouvait s’effondrer à tout instant. Il avait glané le nom de cette entreprise, capable de fournir de simples vis enchantées ne nécessitant aucun tournevis, vendues à l’unité, comme les immenses structures soutenant les plafonds magiques du ministère de la Magie français, en notant la plaque du fabricant de l’observatoire de l’Académie.

Le garçon ne pouvait pas se contenter des sortilèges liés au métal, maîtrisés à la perfection par Sigrid. Les formules dataient de l’Antiquité où seuls le fer, le cuivre ou le bronze étaient manipulés par les sorciers. Il devait générer un alliage mêlant du titane et de l’osmium, pour obtenir le plus résistant et le plus léger des produits. Ensuite, il se servirait de la matière obtenue pour engendrer une bobine d’un fin et interminable fil. Puis, il userait des enchantements adéquats pour mêler, tresser les fils, jusqu’à produire un tissu résistant à l’abrasion, aux chocs, aux coups. C’était un domaine nouveau et il avait hâte d’écumer les bibliothèques à la recherche des maléfices capables de prouesses avec cette matière.

Le soir venu, Hercule rejoignit ses camarades dans l’onsen et les remercia pour leur sollicitude. Il sonda les élèves sur la réaction du personnel ou d’autres étudiants quant à son absence aux repas. Sigrid lui conseilla de ne pas s’en faire à ce sujet, tout le Gerbera s’étant accordé pour répondre qu’il se préservait pour le procès. Eugénie le rassura : aucun contrôle de connaissance n’était programmé par les professeurs durant les deux jours à venir. C’est l’esprit tranquille que le garçon regagna sa chambre pour y passer une nuit réparatrice.

Le premier jour du procès débutait à 8h00. Séraphin se débrouilla une fois de plus pour fournir le petit-déjeuner au pied du lit d’Hercule. Les filles l’accompagnèrent jusqu’au bureau d’Agathe. Elles s’assurèrent de le distraire au moment critique où la troupe passait devant le restaurant. Au cas où, Jacques, Shin et Andrea se tenaient debout dans sa ligne de vision, pour occulter la principale table des suprémacistes. La manœuvre réussit à la perfection et c’est un Belge serein qui fut livré à la directrice.

La femme n’était pas seule dans le bureau. Ursula et Elvira attendaient l’élève pour l’accompagner en tant que témoins au procès. Après les salutations d’usage, le trio franchit la cheminée et fut accueilli par Guillaume de Franjac et Mathilde Pourpoint à l’arrivée au ministère.

Hercule salua les Aurors et les suivit sans ajouter un mot. Ils s’éloignèrent des cheminées, empruntèrent un escalier sans âme non loin de l’entrée du système de Transportation et descendirent deux niveaux sous terre. Ils empruntèrent un couloir long d’une vingtaine de mètres, éclairé par quelques Feux Éternels. La décoration tenait en une série de portraits de sorciers ayant servi la justice. Le sol était en marbre et le plafond magique imitait un ciel étoilé. C’était à la fois sobre et propice à la quiétude.

À gauche, on trouvait les bureaux du personnel et à droite, espacées par la quasi-totalité du couloir, deux portes desservaient l’unique salle d’audience. À l’extérieur, quelques bancs à l’assise rembourrée permettaient d’accueillir les témoins successifs ou même de réunir les avocats des parties adverses pour débattre d’arrangements.

Un Auror inconnu se tenait à l’entrée la plus proche de l’escalier et invitait les participants à s’introduire dans la place. En revanche, quatre de ses collègues gardaient la seconde porte, à proximité des cellules du tribunal où les criminels séjournaient en attendant d’être libérés ou de retourner à Fengsel. Hercule se figea lorsque des jeunes sorciers blonds, enchaînés, apparurent au bout du couloir, sous le joug d’une demi-douzaine d’Aurors supplémentaires. Au milieu de cette masse masculine, une seule femme, les cheveux ras, le regard impitoyable. Jutte Van Kriedt, le cerveau détraqué de la bande, jugée trop barbare pour demeurer dans le corps suprémaciste des Aurors hollandais.

Reconnaissant le gamin qui la toisait, elle esquissa un geste d’égorgement sans équivoque, avant d’être bousculée par un Auror aux traits angéliques familiers. Alain Meursault adressa un salut amical au garçon et ce dernier lui rendit de bonne grâce.

Le commandant conduisit Hercule aux avant-postes et le pria de rejoindre un soixantenaire aux yeux noirs et à l’incroyable chevelure brune, épaisse, ondulée, digne d’une divinité grecque. L’homme était vêtu à la moldue, avec un costume anthracite et portait des lunettes de lecture qui tenaient sans lien apparent autour de son cou. Il était en train de trier des parchemins lorsqu’il s’aperçut de la présence de l’enfant. Il se redressa, déployant presque deux mètres d’ossature et de musculature. Il en imposait sans faire usage d’une baguette. Guillaume recula et se plaça quelques rangs en arrière, en compagnie de Mathilde.

— Hercule Van Betavende ?

— Oui.

— Bonjour, jeune homme. Je suis maître Charles Rochelée, votre avocat.

— Bonjour, Maître. Rochelée… Je vous connais seulement de réputation.

— C’est déjà ça ! Asseyez-vous. Je vous explique en quelques mots comment cela va se dérouler. D’abord, le juge suprême va être introduit. Il sera accompagné d’un magistrat, comme c’est le cas lorsque les actes sont qualifiés de crimes. Il va demander à son assistant de lire toutes les accusations et réclamera aux deux parties, un accord sur le sujet des débats. L’avocat hollandais, en robe sorcière noire, c’est Dirk de Klootzak.

— Il se nomme vraiment de Klootzak ? 1

— Vous vous apercevrez vite qu’il n’a pas usurpé son patronyme.

— L’homme blond, de petite taille, à sa droite, n’est-ce pas Otto Janssen, le secrétaire du ministre de la Magie hollandais, Octavius de Klerk ?

— C’est lui. La voix de son maître. Durant deux jours, ils tenteront de casser le procès pour un vice de forme, accuseront la France de collusion avec la Belgique, hurleront que les Van Kriedt n’ont fait que protéger le Sang-Pur, ce genre d’âneries dont le ministre et ses amis sont friands. Ils se donneront en spectacle, en justifiant l’inacceptable. Lorsque les témoignages viendront, vous serez interrogé par moi et par la partie adverse. Cet individu ne vous épargnera aucune ignominie et vous poussera à vous mettre en colère, vous acculera à proférer des menaces. N’entrez pas dans son jeu. Si les questions vous déstabilisent, répondez par oui ou non. Soyez factuel.

— Bien, Maître. Je ferai de mon mieux.

— Je n’en doute pas. Votre réputation commence à enfler et je sais à qui j’ai affaire. Cependant, il y a un élément de surprise qui risque de vous troubler et qui va provoquer des remous. Ça y est ! Levez-vous !

Le garçon obéit. Un homme d’une cinquantaine d’années, vêtu d’une robe écarlate bordée de fourrure aussi blanche que sa toison, entra. Le greffier annonça :

— Veuillez accueillir l’honorable juge suprême Alexandre Sceau de Salomon et l’assesseur Gabriel de Ferluc.

Les deux personnages prirent place et invitèrent le public à s’asseoir. Hercule tiqua. Il saisit une plume dans son uniforme scolaire, la trempa dans une bouteille d’encre et inscrivit sur un parchemin vierge :

« Gabriel de Ferluc est le père d’un élève, fervent supporter des suprémacistes, se vantant de la prochaine nomination de son géniteur au poste de juge, un rôle qui lui permettra de traquer les sangs impurs, les traîtres, et de les juger par ribambelles. »

L’avocat en prit bonne note. La nomination du juge suprême pour mener les débats, au lieu d’un des deux autres juges, trahissait-elle la volonté de politiser cette action en justice ?

Le magistrat annonça la couleur :

— Nous sommes aujourd’hui réunis pour juger neuf individus de la famille Van Kriedt. Aux accusés sont reprochés les faits suivants : attaque de la ferme de la famille Boulanger, le 18 avril 1919, lors d’une journée pédagogique pour les élèves de deuxième année de l’Académie de Beauxbâtons. L’agression, organisée et planifiée, visait à éliminer un ressortissant mineur belge nommé Hercule Van Betavende. L’action des accusés a entraîné des blessures parmi le personnel de la ferme, les élèves, les professeurs et les Aurors qui avaient anticipé l’attaque. Des dégâts matériels ont été aussi commis. L’opération visait à tuer, sans le moindre doute possible, le plaignant. Nous attirons votre attention sur un point : toutes les exactions commises par les accusés, hors du territoire français, ne seront pas mentionnées lors des débats qui vont suivre. Elles feront l’objet de procès sur les territoires concernés. Êtes-vous d’accord avec ces termes ?

— Oui, répondit de Klootzak.

— Non, lâcha Rochelée.

La réaction de l’avocat belge provoqua la surprise parmi le public et la consternation sur le banc des accusés.

— Maître, avec quels termes n’êtes-vous pas d’accord ?

Le Belge se leva et déposa une liasse de parchemins sur le bureau du juge.

— Vous trouverez ici les plaintes des ministères italiens, luxembourgeois, suisses, espagnols et portugais pour l’agression sur leurs ressortissants respectifs.

— Nous en prenons acte mais cela ne change pas le domaine examiné.

— C’est exact. En revanche, ce document va le bouleverser.

Le juge et le magistrat en prirent connaissance. Ils pâlirent et exigèrent des preuves de sa véracité.

— Il s’agit d’une déclaration de désistement de la Belgique pour juger le meurtre de Louis Van Betavende, au profit du Tribunal Administragique français. Maître, le sceau officiel ne suffit pas. Il faut qu’il…

— … soit attesté par moi-même, répondit un homme entré dans le prétoire aux bras d’une femme.

Hercule crut défaillir. Edmund Van Den Broecke, accompagné par Gertha, traversa la salle. Un troisième larron s’introduisit dans leur sillage. Le garçon sourit, puis se ravisa ; il n’était pas supposé connaître Roger Van Roeland, le préposé belge aux cheminées.

Maître Rochelée poursuivit :

— Dans le cas qui nous préoccupe, le meurtre de Louis Van Betavende, nous avons la déclaration de désistement attestée par le ministre en personne, une plaignante pour l’affaire et la concomitance avérée entre ces crimes, une volonté de vengeance étendue à tous les membres innocents d’une famille.

La mère d’Hercule déposa l’urne funéraire de son mari devant le juge, sans prononcer un seul mot. Charles martela :

— Voici la déclaration du docteur Meynard, médicomage exerçant Place Cachée, ayant constaté les blessures mortelles de Louis Van Betavende, au domicile d’Elvira de Bazincourt, professeure référente à l’Académie de Beauxbâtons. Le praticien a également dressé l’acte de décès. La victime étant morte sur le territoire français, ce tribunal ne peut se déclarer incompétent. Vous trouverez, parmi les pièces du dossier, l’attestation de crémation délivrée par le Défunt Dragon, à Paris. Il y a encore un autre élément très intéressant : il s’agit de la liste des sorts jetés par les victimes et les deux cents derniers, pour chaque baguette, lancés par les accusés.

— 200 ?! s’insurgea de Klootzak. C’est de l’acharnement ! Je m’oppose à la valeur de ce torchon !

— Ce que mon confrère appelle de l’acharnement, je le nomme plutôt de la conscience professionnelle dont les Aurors français ont fait preuve sous la houlette de leur commandant.

Charles commit une pause de quelques secondes avant de reprendre :

— Enfin, il y a ce parchemin signé du commandant des Aurors anglais, monsieur Travers, indiquant que Waldo Birken-Maertens, le frère de la plaignante, accusé de meurtre sur dénonciation anonyme, est décédé en août 1919, exécuté par un de leurs gardiens Détraqueurs. Donc, votre honneur, Maître, la Belgique vous charge d’instruire ce procès pour assassinat et tentative d’assassinat.

Les deux hommes discutèrent durant une trentaine de secondes avant de se tourner vers les plaignants. Ils chuchotèrent et Charles leur indiqua un élément de réponse à la question qu’ils se posaient.

— La plaignante résidant sur le territoire français, le décès de son époux ayant eu lieu à Paris, nous nous déclarons compétents pour instruire cette seconde affaire. Afin que les choses soient claires, l’attaque de la ferme sera intégralement traitée avant de passer au meurtre. Les plaidoiries finales porteront sur l’ensemble des accusations et le verdict sera unitaire. Est-ce clair ?

— Parfaitement.

— Le gouvernement hollandais dépose une plainte contre le ministère de la Magie français pour enlèvement illégal de trois ressortissants sur son territoire.

— Nous prenons acte de votre plainte. Nous attirons cependant votre attention sur un document, signé de monsieur Picaillou, révélant les missions menées les trois derniers mois par la Compagnie Internationale d’Arrachement. Une transparence frappée du sceau du secret mais catégorique : le ministre, le seul à pouvoir déclencher une telle action, n’a pas donné cet ordre.

— Mes clients ont été attaqués par un monstre !

— Nous entendrons leur récit lors de leur interrogatoire.

Dans le camp des accusés, l’heure n’était plus à la tentative de justification de l’acte, une tactique prônée par leur avocat. Ils risquaient une peine de cinquante ans dans la prison française. L’inquiétude des Bataves n’échappa pas à Hercule.

Gertha laissa l’urne funéraire avec les pièces à conviction rassemblées par maître Rochelée, afin que personne ne perde de vue l’objectif du procès : juger un meurtre. Elle s’assit aux côtés de son fils. Leurs mains s’unirent, leurs yeux se mouillèrent. Elle passa l’autre main dans les cheveux du garçon et la fit glisser sur ses joues. Il ne put retenir ses larmes.

Au cours de la première matinée, les accusés furent interrogés sur l’attaque qu’ils avaient menée contre Hercule à la ferme des Boulanger. Les criminels ne nièrent pas avoir fomenté leur coup durant plusieurs jours. Jutte avoua même avoir obtenu des informations en provenance de l’Académie, soulignant que de nombreux élèves estimaient leur vengeance juste, l’éradication des traîtres normale, en l’absence d’actions punitives des gouvernements en place. Comme prévu, elle nia avoir reçu les instructions de Thibaldus Rosier, nommément mis en cause et contesta tous les aveux obtenus sous Veritaserum. L’interrogatoire mené par Charles fut très incisif et bâti à l’aide de questions ouvertes, donnant la possibilité aux Hollandais de donner leur avis.

— Que pensez-vous d’une sortie scolaire dans une ferme ?

La seule femme assise sur le banc des accusés fut intriguée par la question :

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux savoir si vous trouvez que c’est une bonne idée.

— Oui, c’en est une.

— Avez-vous participé à des sorties scolaires lorsque vous étiez élève à l’Académie ?

— Je ne vois pas le rapport.

— Répondez à la question, ordonna de Ferluc.

— Oui.

— Plusieurs ?

— Oui.

— Pouvez-vous nous dire combien de professeurs vous accompagnaient, en moyenne ?

Elle grimaça et concéda :

— Deux ou trois.

— Est-il arrivé que dix personnes soient retenues pour vous encadrer, vous surveiller ?

— Non.

— Étiez-vous autorisés à conserver vos baguettes ?

— Oui, toujours.

— Plus de questions, lâcha l’avocat belge.

Hercule ne put s’empêcher d’admirer la façon avec laquelle l’homme de loi anticipait des points que son confrère batave allait mettre en avant. La confiscation des baguettes, organisée par Ursula Waldmeister mais la conservation de la sienne pour assurer son autodéfense. Le surnombre de professeurs, le maintien de la sortie pour capturer les Van Kriedt en s’entourant d’un luxe de précautions pour faire courir le moins de risques possibles aux élèves, la volonté de vivre et d’agir, méprisant la terreur instillée par des fanatiques. Charles sapait la probable tentative des Hollandais de rallier les autres nations en leur faisant croire que le ministère français avait utilisé leurs ressortissants comme appâts.

L’heure du passage des témoins sonna. Les Boulanger décrivirent l’agression, l’acharnement, le courage d’Hercule face à l’usage d’un sortilège de la mort, les blessures. Un de leurs ouvriers en avait gardé une large balafre sur l’avant-bras gauche. Ursula témoigna et confirma, lorsque la question lui fut posée, avoir sciemment laissé une baguette au plaignant pour qu’il puisse se défendre. Elle insista sur la défense des élèves, une priorité, et celle des animaux, la sienne.

Autant la Suissesse fut émotive, soulignant la cruauté des assaillants faisant fi des dommages collatéraux chez les innocentes créatures de la ferme et affirmant que si cela n’avait tenu qu’à elle, elle aurait libéré le Piment Cornu pour donner la chasse aux assassins, autant le témoignage d’Elvira fut glacial, mécanique, sans manquer lui aussi d’impact auprès du juge.

Guillaume de Franjac fut appelé à expliquer comment il avait mis au point la souricière, grâce à des « indiscrétions » – des visions d’Agathe Bonnelangue, en vérité –. Lorsque ce fut le tour d’Hercule de parler, l’avocat hollandais chercha à le déstabiliser en l’accusant de provocations permanentes.

— Comment se fait-il que vous ayez conservé une baguette alors que tous vos camarades avaient dû se débarrasser des leurs ?

— C’est une excellente question, Maître.

— Mais j’espère bien ! Alors ?

— Je souffrais d’un vertige causant des syncopes dès que je quittais le sol. Sauf si je tenais ma baguette contre moi.

— Tiens donc !

— Depuis, ma référente a réussi à soigner ce souci médical en club de résolution de problèmes.

— N’aviez-vous pas l’intention d’agresser certains élèves avec cette baguette ?

— J’ai surtout profité de la visite, j’ai emmagasiné les connaissances, découvert de nouvelles créatures magiques dont le dragon Piment Cornu mentionné par la professeure Waldmeister. J’ai partagé un excellent repas concocté par la famille Boulanger. Mais je n’ai pas pris le temps d’agresser des élèves. J’étais distrait ou alors trop occupé à répliquer aux attaques des Van Kriedt.

— Est-ce que l’un des accusés a tenté de vous lancer le sortilège de la mort ?

— Oui, celui-ci. This Van Kriedt. Le souci, avec cet interdit, c’est qu’il doit être prononcé, avec rage et conviction. J’ai interrompu son sortilège avec un enchantement plus rapide et silencieux.

— Et ensuite ?

— Casper a pris la relève et a prononcé le sortilège de la mort.

— En intégralité ?

— Oui.

— Votre honneur, Casper Van Kriedt étant mineur et non responsable, je demande à ce que l’accusation ne soit pas inscrite.

Cet avocat marron préférait charger les adultes et préserver le cadet. La sœur espérait que le jeune frère donnerait le change jusqu’à 17 ans, qu’il serait libéré et qu’il se chargerait de terminer le travail.

— Nous notons votre demande. Monsieur Van Betavende, pouvez-vous indiquer à l’assistance ce qui s’est passé à ce moment-là ?

— Rien, Maître. La baguette a produit quelques étincelles, symptomatiques d’une auxiliaire rétive à accomplir un sort noir ou trahissant le sorcier manquant de conviction.

— Selon vous, qu’est-ce qui a fait défaut ? Nous attendons votre analyse, monsieur l’enquêteur, lança de Klootzak, certain de déstabiliser le garçon en exposant son activité encore secrète au grand jour.

— Il a manqué de conviction.

— C’est votre brillant esprit qui vous permet de l’affirmer ?

Le garçon ne baissa pas les yeux et répondit :

— Non. Ce sont les faits qui le démontrent. Casper possédait une nouvelle baguette, certainement avec du poil de Troll, le genre à produire des sorts brutaux. Mais elle ne lui correspondait pas. Casper est un être concentré et bouillant, volontaire et débordant d’énergie, travailleur et aussi laxiste avec ce qui l’ennuie. C’est un garçon sérieux comme un ministre et plein d’humour. Sa première baguette, d’érable et de Jackalope, soulignait son ambivalence, ce côté imprévisible capable d’étonner à tout instant. Ses frères et sa sœur, en lui confiant une production en bois ombrageux, avec une inclusion malsaine que je ne souhaiterais pas à mon pire ennemi, une insulte à son intelligence, ont commis une erreur que je n’aurais pas faite.

— Oh ! Vous voilà expert en baguettes, à présent !

— Moi ? Non. La famille Ollivander, avec qui j’entretiens des relations régulières, est assez experte pour vous, je pense ?

De Klootzak fut pris de court par l’aplomb du Belge. Ce dernier en remit une couche :

— En revanche, mon expertise amicale a une valeur certaine. Casper, je l’affirme, n’est pas un assassin. Il n’en sera jamais un.

— Un point sur lequel nous nous accordons enfin. Quant au reste de vos déclarations, je n’ai jamais entendu un tel ramassis d’inepties. Vous avez été et, selon mes sources, vous êtes toujours un provocateur qui aime cristalliser la haine autour de sa petite personne. Vous avez besoin de vous rendre intéressant et vous n’avez rien trouvé de mieux que d’exploiter le crime de votre oncle à l’encontre des parents des accusés, pour jeter de l’huile sur le feu à chaque occasion !

Sa déclaration fut saluée par une huée de l’assistance. Hercule conserva son calme et se contenta de répliquer :

— Je suis navré, sincèrement, que les nombreuses tentatives d’assassinat à mon encontre fassent plus souvent la une des quotidiens que vos plaidoiries, Maître.

Quelques ricanements soulignèrent le sang-froid et l’humour du Belge. L’avocat haussa les épaules et grommela :

— Plus de questions !

Après ce défilé de témoignages, les débats furent suspendus le temps de la pause déjeuner. Dans le couloir, la mère put enfin étreindre son fils.

— Maman…

— Je sais à quel point c’est dur, Hercule. Le procès…

— … ne changera rien. D’autres Hollandais prendront la suite de ces criminels, avec d’autant plus de plaisir que le verdict sera sévère.

— Ne t’en fais pas pour ça. Je ne leur faciliterai pas la tâche en retournant vivre, seule, au manoir. Je vais le vendre.

— Il a été remis en état.

— Je sais. J’ai vu. Qui a accompli les travaux ?

— Sigrid, aidée par les Flamel. Vous savez qu’elle y trouve la paix.

— Oui.

— Maman, si vous vendez la maison, pouvez-vous attendre cet été ? Disons le 15 juillet ?

— Pourquoi ?

— C’est important. Prenez ceci.

Il lui glissa un billet de parchemin qu’elle lut.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Le début d’une nouvelle aventure.

— Oh… Tu veux toujours devenir Auror ?

— Non. Cela ne présente pas d’intérêt, ni d’avantage. Légicomage, avec une couche scientifique très importante. Un légicomage enquêteur.

— C’est merveilleux ! Mon grand, je suis inquiète. Pendant les auditions, j’ai lancé un Legilimens sur ton esprit pour savoir si tu étais heureux.

— Et ?

— Je ne suis pas arrivée à lire.

— Vous êtes rouillée, Maman. Désolé.

Il lui servit son plus beau sourire, empreint d’un soupçon de malice. Plusieurs Aurors les encerclèrent pour les accompagner à l’un des restaurants du ministère. Ils déjeunèrent sans grand appétit. L’après-midi consacré au meurtre de Louis serait bien plus éprouvant pour les nerfs. Hercule croisa le regard de Jutte, reconduite à sa cellule avec ses frères. Il avait changé.



1 Cela signifie « le salaud », en hollandais.

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