Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 47 : Sortilège 47 : le procès

7917 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:51

Les témoignages de Roger Van Roeland et d’Elvira de Bazincourt furent déterminants pour asseoir la collusion, la préméditation et la culpabilité des accusés. Roger, préposé à la gestion des cheminées, avait été agressé le 18 décembre 1918, enlevé et séquestré dans une cave. On lui avait arraché des cheveux, on l’avait torturé pendant des semaines pour lui faire avouer tout ce qu’il savait à propos du fonctionnement des cheminées fixes et mobiles belges. Brutalisé à de nombreuses reprises par des hommes cagoulés, il avait été tenu au secret jusqu’au 22 février. Lorsque l’avocat hollandais lui demanda comment il pouvait être certain qu’il n’avait pas été séquestré par d’autres individus, sûrement des Belges détraqués, Roger répondit qu’il avait reconnu les voix de ses tortionnaires lorsqu’ils avaient été interrogés ce matin même. À la remise en cause lancée par de Klootzak :

— Comment pouvez-vous reconnaître des voix avec certitude ?

Le témoin répondit :

— Trois mois de torture et de privation, à imaginer chaque instant que vous allez mourir, ça suffit pour ne pas oublier. En plus, je suis navré de le dire, mais ils parlaient néerlandais et non flamand.

— Ah ? Il existe une différence, selon vous ?

— Autant qu’entre des sorciers de Courtrai et de Marseille. Vous avez un accent identifiable.

La narration de Roger avait été croisée avec celle d’Elvira qu’il ne connaissait pas et pour cause. Puisqu’il était question de voix, la référente Urtica était catégorique : l’homme qui s’était fait passer pour Roger lorsqu’elle avait voulu ouvrir une cheminée mobile, n’avait pas la voix du témoin mais celle d’un des Van Kriedt.

L’instant le plus éprouvant pour Hercule survint en milieu d’après-midi. Gertha fut appelée à la barre pour livrer le récit du 21 février 1919, presque minute par minute. Le garçon serra les dents lorsque sa mère révéla avoir dû se saigner pour correspondre avec son mari, n’ayant pas d’encre sous la main. Elle décrivit l’attaque, l’aide de son époux, sa blessure grave, la fuite par des égouts, l’emprunt de cheminées publiques, l’arrivée critique à l’appartement d’Elvira. Hercule chercha la référente dans l’assistance et s’aperçut qu’elle revivait les scènes au fur et à mesure de la narration. Il ne manqua ni le recours au médicomage, ni les vaines tentatives de soin, ni le décès de Louis dans les bras de son épouse, ni l’impuissance des deux femmes face à un monde qui s’écroulait. Elle mentionna sa fuite, la traque organisée par les Hollandais, l’obligation de se cacher sur le territoire français, la précipitation des événements, la nécessaire mais cruelle séparation avec son fils. Hector Meynard confirma les dires de la plaignante.

Lorsque de Klootzak eut enfin le droit d’interroger Gertha, il fit tout pour démontrer qu’elle avait tout mis en scène et qu’elle avait prémédité l’assassinat d’un mari violent. La fureur envahit Hercule et il fut à deux doigts de soigner l’avocat avec Benben.

Maître Rochelée le rasséréna. Il lui chuchota que les preuves étaient si accablantes que son confrère tentait de faire avaler un Basilic au juge. Selon Charles, il n’y avait pas l’ombre d’une chance que cela prenne. De Klootzak se contredisait en s’étonnant de la présence de sorts noirs dans l’analyse des baguettes des Hollandais puis en contestant la validité des tests et enfin, en s’offusquant que les Aurors se soient acharnés à rechercher les maléfices interdits. L’accusation avait étayé le dossier et la défense était prise de court. À plusieurs reprises, Hercule aperçut Jutte en train de chuchoter avec ses frères. Les hommes étaient décontenancés par les propos de leur sœur, cela sautait aux yeux.

La première journée s’acheva sur une interruption de séance. L’avocat hollandais poussa la provocation, chargea Gertha, l’insulta, occasionnant une levée de boucliers dans la salle. Le juge Sceau de Salomon n’eut pas d’autre choix que de donner rendez-vous au lendemain pour les plaidoiries des avocats, après un témoignage en faveur des accusés.

Hercule, sa mère et les témoins furent logés au Mollusque Nocturne. Un étage entier fut réservé et l’accès fut interdit à toute personne étrangère par les Aurors sur le qui-vive. En contrepartie, les parties plaignantes furent nourries sur place et ne furent pas autorisées à quitter leurs chambres. Tout le nécessaire de toilette leur fut offert et leurs tenues furent nettoyées dans la nuit. Cela rendit la soirée encore plus surréaliste, comme si le danger les guettait derrière chaque porte.

« Pas de fumée sans feu », songea le garçon en remarquant à quel point les policiers sorciers, d’ordinaire plus sympathiques, étaient tendus comme des cordes d’arcs.

Le soir venu, dans la chambre partagée avec sa mère, le fils voulut en savoir davantage sur son quotidien.

— Je ne peux pas te répondre comme j’aimerais le faire. Tout ce que je promets, c’est d’être présente à la cérémonie de fin d’année, à l’Académie.

— Je partirai juste après, Maman. Une autre cérémonie m’attend le jour même, au Canada.

— Au Canada ? Comment ça ? Tu prends le bateau ?

— Non. Je vais devenir l’un des deux parrains de Qaumat, le fils de Pierre Bratel et de Maïkan.

— Quel honneur !

— J’espère être à la hauteur des attentes de Maïkan.

— Tu le seras. Tu es… différent. Est-ce que tu vois toujours tes amis ?

— Nous sommes regroupés au sein du Gerbera. Le Sondeur a érigé notre pavillon de quartz près de la fontaine Flamel.

— Je suis au courant. Ce que je veux savoir, c’est si tu parles, si tu te confies à tes amis.

— De quels échanges parlez-vous, Maman ?

— De ce que tu as dans le cœur, de ce qui te fait mal, qu’il faut partager avec de vrais amis.

— Je vois… Pour être honnête, je ne me suis pas vraiment confié sauf une fois ou deux. Je… suis plutôt disposé à résoudre des mystères et à solutionner des problèmes. Comme élaborer un costume sous-marin qui résiste aux coups de griffes, comme inventer des artefacts insoupçonnables, comme étudier la biologie humaine pour aider un vampire, comme dissimuler un élève martyrisé pendant trois mois, ce genre d’actions.

— Parle-moi des exceptions…

— Ah… c’est gênant, Maman. J’ai même songé à me concocter une potion Animaloqui pour débloquer cette barrière. Les deux fois où je me suis confié, c’est avec Eugénie et Laurine. Laurine de Clermont-Tonnerre. Il s’agit de la seule sorcière de l’Académie capable de produire un Patronus.

— Vraiment ? À mon époque, ce n’était pas enseigné.

— Nous avons la chance d’avoir le professeur McFlurry qui sait en générer un. Mais celui de Laurine est corporel et puissant. C’est une sorcière raffinée, handicapée par des difficultés d’apprentissage mais c’est une voyante ahurissante. Sa magie est aussi belle qu’elle.

— Et Eugénie ?

— C’est toujours la même. Sauf… il y a eu… À Noël, j’ai fabriqué un cadeau pour elle.

Sa mère songea au carré de jardin volant. Elle ne pouvait l’avouer.

— Elle a été touchée ?

— Très. J’ai découvert une Eugénie avec une autre facette. Et… j’ai adoré. Depuis, je me demande comment accéder une nouvelle fois à ce pan de sa personnalité.

— Pourquoi ?

— Je ne sais pas. J’ai juste été stupéfait par le changement instantané. Fasciné, même. C’était comme si soudain, je pouvais caresser les flammes d’un feu sans risquer de me brûler. Cela vous fait sourire, Maman.

— Oui… Tu as changé, mon grand garçon. Je n’étais pas là pour…

— C’est ainsi, Maman.

— À présent, il faut dormir.

— La journée de demain risque de nous apporter un retournement.

— Tu crois ?

— Un petit alignement d’indices m’amène à le croire.

Hercule n’eut qu’à se tourner sur le côté et à sentir le regard bienveillant de sa mère, pour s’abandonner au sommeil.

Le banc des Belges, constitué des Van Betavende, du ministre Van Den Broecke et de maître Rochelée, sentit le vent tourner dès la reprise du procès, le lendemain matin. De Klootzak avait mis au point une stratégie de défense durant la nuit, après avoir échangé avec ses clients. De Ferluc demanda si le clan des Hollandais souhaitait produire un témoin.

— Tout à fait, Maître.

Un homme se présenta alors à la barre. Sa chevelure rare, blonde, tirait sur le roux et ses petites lunettes lui donnaient un air de farfadet. Il ne mesurait pas plus de 170 centimètres. Il déclina son identité avec une voix grave, en totale opposition avec son physique de gringalet.

— Van Houten, Frederik.

— Votre profession ?

— Je suis médicomage, directeur de l’unité Laatste Kans de l’hôpital pour sorciers hollandais.

— Dites-nous à quel propos vous venez parler devant cette cour.

— Je viens vous entretenir de Casper Van Kriedt.

— C’était donc ça, le couplet qu’il voulait nous jouer, murmura Charles à Hercule.

Le garçon plongea dans son palais mental. Il détermina qu’il y avait bien eu un dénommé Frederik Van Houten en CHASSE-Médico, en même temps que le professeur Dadé. Cependant, monsieur Van Houten n’avait pas été diplômé : il avait été exclu de l’Académie.

« L’affaire Céladon. C’est de ce type dont messieurs Laflèche et Dadé parlaient. »

Hercule écrivit sur le parchemin servant à communiquer discrètement :

« Cet homme ne possède pas le titre de médicomage. Il a été renvoyé de l’Académie. Demandez-lui de parler du professeur Céladon. »

Charles parut tomber des nues et acquiesça. Le garçon fut convaincu que l’avocat belge allait s’en servir à point nommé.

— Nous vous écoutons.

— Casper Van Kriedt a été amené il y a déjà plusieurs semaines.

— Qui vous l’a amené ? questionna de Klootzak.

— Aucune idée. A priori, un sorcier capable de se jouer de nos protections et de nos Aurors. Le garçon était très perturbé, désorienté.

— Est-ce dû à ses conditions d’enlèvement et de livraison ?

— Je l’imagine. Dès son arrivée, il a connu des cycles répétitifs alternant des phases de calme et de colère noire, avec des pointes magiques incontrôlées qui engendraient des problèmes de sécurité pour lui, les autres patients et pour le personnel soignant. Après plusieurs jours d’apaisement, d’observation, nous avons pu initier un dialogue. Toutefois, l’emprise dont il souffrait, était très présente et faisait l’objet d’une grande vigilance. Nous avons décidé, peu après Noël, d’adjoindre une médication. Il faut en général une bonne semaine de traitement avant de déceler les premiers effets positifs sur l’esprit. Casper s’est alors détendu, ouvert au dialogue et s’est montré de plus en plus coopératif. Il y a peu, nous l’avons surpris à rire, à plaisanter avec le personnel, à égayer les patients et à se montrer serviable dès que l’occasion lui en est donnée.

— Diriez-vous que l’enfant que vous avez jugé « sous emprise », a été contraint d’agir sous sortilège Imperium ?

— Nous y voici, chuchota Charles. Vous voyez la mise en place de leur tactique ?

— Je crois, murmura Hercule. L’un d’entre eux va affirmer avoir contraint tous les autres. Ce sera elle. Jutte. Sacrifiée pour obtenir le placement de ses frères dans l’unité Laatste Kans.

— Exactement.

Charles se leva, invité à interroger le témoin.

— Excusez-moi, monsieur Van Houten, commença Charles.

— C’est Docteur, s’il vous plaît, rectifia le Hollandais.

— C’est Monsieur, insista l’avocat. Le titre de docteur est réservé aux personnes ayant obtenu leur CHASSE-Médico et ayant validé en milieu hospitalier.

L’avocat belge se tourna vers le sorcier notant le moindre mot sur des parchemins et exigea :

— Greffier, veuillez inscrire que monsieur Van Houten a été renvoyé de l’Académie magique de Beauxbâtons.

Puis, il revint vers Frederik.

— Pouvez-vous nous éclairer sur votre usurpation de titre, Monsieur ?

— Il m’a été accordé par le ministre de la Magie hollandais, Octavius de Klerk.

— Est-ce un médicomage ?

Charles se tourna vers Hercule qui répondit par la négative.

— Il est ministre et cela me suffit.

— Toujours est-il, Monsieur, que vous avez été renvoyé de Beauxbâtons. Pour quelle raison ?

— Une faute personnelle.

— En rapport avec le professeur Céladon ?

À la mine atterrée affichée par le « praticien », le camp belge sut qu’il venait d’ébranler l’arrogance batave. Hercule écrivit :

« Réserve-t-il une potion supprimant le pouvoir sorcier aux accusés qu’il espère voir extradés vers son unité ? »

Charles fut choqué par la teneur du message. Il en perdit momentanément sa répartie. Il se reprit et fit confiance au plaignant. Il posa la question mot pour mot. Si Van Houten avait possédé des lances à la place des yeux, le jeune Belge eut été transpercé sur-le-champ.

— Comment pouvez-vous proférer de telles inepties ? se rebella le directeur de l’Institut pour sorciers déficients.

— Puisque vous insistez, le plaignant va vous éclairer de façon édifiante et incontestable.

Hercule ne s’attendait pas à ce relais, mais il endossa le rôle. Il se leva, inspira et lança :

— Il se trouve que dès son arrivée, Casper a intégré le même ordre que moi. Le hasard a aussi fait que nous avons été placés dans la même chambre. Nous avons souvent travaillé ensemble. Lorsqu’il s’est enfui de l’Académie, ses affaires ont été retirées de la pièce où nous nous côtoyons une fois de plus, en seconde année. Tous ses biens sauf un vase. En réalité, une vieille godasse transformée en élégant vase par Casper, en cours de métamorphose. Début janvier, soit une semaine après le début du traitement que vous lui avez administré, le vase est redevenu chaussure abîmée. La magie a cessé. La raison la plus simple est que le sorcier est mort. L’explication la plus… étrange, voire malsaine est qu’on a supprimé la sorcellerie du « patient ». Casper est-il mort ?

— Non.

— L’avez-vous privé de ses dons de sorcier ?

— Je vous rappelle que vous déposez devant un juge, intervint de Ferluc.

— Il a… perdu ses pouvoirs mais c’est temporaire. Si nous stoppons la prise de la potion, au bout de 48 heures, il les récupère.

— Le professeur Céladon a disparu du jour au lendemain. L’absence de ses pouvoirs semble avoir excédé deux jours. Non ?

— Je ne suis pas ici pour parler du passé mais de l’avenir.

— Oui, l’avenir ! reprit de Klootzak. En intégrant Laatste Kans, les prisonniers hollandais en gagnent un !

— Une castration magique, rétorqua Charles. Aucune information disponible sur le taux de réussite. Un brouillard digne de la politique mise en œuvre. Mais, hélas, Maître, votre jeu n’a pas la même opacité. Nous voyons parfaitement que vous comptez soustraire des criminels à la justice. Vous ne trompez personne.

— Votre honneur, nous avons une déclaration sur l’honneur à faire, déclama le Batave avec emphase.

— Nous vous écoutons, coupa de Ferluc.

Jutte se redressa et prit la parole. Elle s’accusa d’avoir utilisé tous les sortilèges interdits pour contraindre sa fratrie à lui obéir sans discuter. Elle endossa le meurtre de Louis Van Betavende, la tentative d’assassinat à l’encontre d’Hercule, les manigances suivies d’exaction pour parvenir à ses fins. Elle jura avoir attisé la haine de ses frères et avoir nourri de manière magique leur désir vengeur. La plaidoirie de maître de Klootzak alla donc dans ce sens : culpabilité unique pour la femme, demande d’extradition pour les autres accusés.

Lorsque le tour des plaignants vint, Charles réclama des peines exemplaires et solidaires, étant entendu que la culpabilité des neuf accusés ne pouvait faire l’ombre d’un doute. Alexandre Sceau de Salomon invita l’enfant puis sa mère à ajouter une dernière pensée.

— Jeune homme, avez-vous quelque chose à dire ?

— Oui, votre honneur. La mort de mon père a fait naître une fureur sans nom dans mon cœur, dans mon esprit. La situation m’a empêché et m’empêchera de vivre auprès de ma mère. Je ne peux même pas lui adresser un courrier sans lui faire courir un risque d’assassinat par des fanatiques qui prendront la suite des accusés. Je pourrais rentrer en guerre, à mon tour. Mais je suis foncièrement persuadé que la vengeance ne sert qu’à ronger l’esprit comme le sortilège noir que Casper me lança avant de fuir et que certains tentent encore de m’administrer. Voyez-vous…

Il se tourna vers les accusés et leur parla sans détour :

— Je n’oublie pas quel charmant garçon Casper était. Je suis persuadé que s’il n’a pas réussi à me tuer, à la ferme des Boulanger, c’est parce qu’il n’était pas convaincu du bien-fondé de l’acte. Je crois qu’il comprend qu’il a été manipulé, qu’on a cherché à exploiter sa douleur. Nous avons été amis et, à ce titre, dès que j’atteindrai la majorité sorcière, je m’emploierai à découvrir qui sont les véritables assassins de vos parents. Je rétablirai la mémoire et l’honneur de mon oncle. Je me réserve aussi le droit de poursuivre en justice toute personne coupable de dissimulation de preuve.

Il se rassit dans un silence pesant. La femme se leva et déambula pour se rapprocher du juge et du magistrat. Elle commença par :

— Votre honneur, je ne peux plus retourner chez moi, en Belgique. Peu importe le jugement que vous rendrez. Ce sera impossible. Les Hollandais feront tout pour m’assassiner. Ils n’hésiteront pas dans la mesure où leur gouvernement cautionne ma mise à mort.

— C’est de la diffamation ! protesta le secrétaire Janssen.

Elle tendit un cliché au juge.

— Il s’agit d’une photographie datée du 31 janvier. Notre manoir et voyez, là, deux Aurors hollandais dont le neveu du secrétaire ici présent.

Hercule nota les informations. Sa mère avait pu voir les réparations. Avait-elle constaté que la cheminée avait été remise en fonction ?

L’avocat hollandais était livide. Cette photographie pouvait détruire sa défense.

— Votre honneur, tant que le gouvernement hollandais cautionnera le meurtre, je ne serai pas en sécurité.

Elle se tourna vers Edmund et déclara :

— Je suis navrée, monsieur le ministre, mais la Belgique n’a pas les moyens d’assurer ma sécurité. Je réside et je résiderai pour toujours en France, sous un nom d’emprunt. J’y cours un risque amoindri. Si vous ne prenez pas garde, bientôt, c’est toute la nation sorcière belge qui sera en danger de mort. Quant à mon fils, je lui demanderai de renoncer à se rendre au royaume de Belgique. Une fois ses études accomplies, je lui conseille même de quitter l’Europe qui sera mise à feu et à sang sous l’impulsion des suprémacistes. Ils ont corrompu la Hollande et le nombre d’agressions subies par mon enfant, me laisse penser que le danger gagne du terrain partout. Désolé, Edmund, d’abandonner ma patrie.

Le politicien hocha la tête sans un mot. Elle avait raison. À moins d’organiser une politique nataliste drastique et d’espérer la récolte des fruits dans vingt ans, il savait qu’il était à la merci des Bataves très policés. Il était dans l’impasse.

L’avocat hollandais protesta pour la forme, traita une fois de plus la femme d’affabulatrice, même de meurtrière, oubliant que Jutte avait avoué le crime. Le secrétaire Janssen promit des mesures de rétorsion à l’encontre du gouvernement belge, montrant une fois de plus un profond désir de politiser une affaire criminelle et dévoilant sans honte, des visées expansionnistes. Le premier magistrat remercia les parties et les informa que les délibérations auraient lieu dans la soirée. Les décisions seraient communiquées à la presse pour l’édition matinale.

Hercule fut contraint d’abandonner sa mère au plus vite. Il lui glissa un carré magique dans la main et souffla au creux de son oreille :

— J’ignorerai où vous vivez, mais nous pourrons nous écrire en toute sécurité. Je débuterai l’échange en inscrivant Herbie et vous me répondrez par Orby. Ainsi, nous saurons que ce n’est pas une autre personne qui écrit.

— D’accord.

Elle l’étreignit et se sépara de lui. L’Auror Meursault, suivi de Prunier, la conduisit vers les cheminées publiques du ministère. Mathilde et Gérôme l’encadrèrent pour en faire autant une minute plus tard. Il leur adressa un salut amical et ferma les yeux avant de déclamer en jetant une poignée de poudre :

— Académie de Beauxbâtons.

Le voyage fut instantané. Comme il n’était que 17h30, le garçon quitta le bureau et prit la direction de la ménagerie. La figure étrange de Jutte Van Kriedt se superposa à son visuel. Entre le début et la fin du procès, son regard avait changé. Mais était-ce une bonne nouvelle ?

Au réveil, Hercule était d’humeur maussade. La nuit passée dans son lit au confort égal à celui de la literie du Mollusque Nocturne n’y était pour rien. Ses amis lui avaient caché le retour de Rosier, absous par le tribunal et le département éducatif. Fallait-il que le Belge meure pour que Picaillou prenne enfin conscience de la lente dérive des sorciers vers un régime de terreur ? La tête hilare du gominé, au dîner, lui avait coupé l’appétit. Aussi, lorsque les enfants avaient voulu avoir des informations exclusives sur le procès, le Belge s’était contenté de répondre :

— Quel procès ? J’ai manqué quelque chose ?

Sigrid s’était cachée la figure pour masquer un signe incitant ses camarades à ne pas remettre le sujet sur le tapis. Mais le Belge n’en avait cure. Il n’avait qu’une idée en tête : décrocher un entretien en tête-à-tête avec Ambroisine Fordecafé et lui tirer les vers du nez à propos de Frederik Van Houten, de la potion annihilant les pouvoirs sorciers et de sa réelle capacité. La perspective d’un gouvernement suprémaciste hollandais dont le ministre nommait un savant fou pour élaborer ou recréer une potion capable d’effacer les pouvoirs, avait de quoi faire frémir.

Au petit-déjeuner, l’ambiance se détendit quelque peu lorsque Umbelina exhiba un rouleau comportant le cachet officiel du ministère de la Magie portugaise. La princesse confia à ses amis que la ministre en personne l’invitait chez elle, cet été, afin d’effectuer un retour à ses racines mais aussi pour étudier, ensemble, des idées capables de faire progresser le pays sans causer une révolution. Cela passait, entre autres, par des discussions à propos de l’introduction du vol sur balai et la venue d’elfes de maison dans des conditions de vie et de travail acceptables. La liste des sujets n’était pas limitée à ces deux thèmes. La femme était ouverte à d’autres suggestions. Umbelina fourmillait d’idées. Elle songeait à l’instauration d’un permis de vol sur balai, avec une remise à niveau de la population intéressée. Elle était prête à donner de sa personne pour enseigner, valider, acquérir des balais à bon prix, former une équipe de Quidditch, chercher un terrain, des subsides. Son enthousiasme réchauffa les cœurs. Elle avait hâte d’impliquer Jo et Günther.

Hercule, un tantinet moins crispé, lui narra les informations fournies par Garrick Ollivander à propos des possesseurs de baguettes en bois de vigne.

— Il serait normal que la princesse, héritière du trône du Portugal, devienne un jour, à minima, responsable du département des sports et des transports magiques.

— Et pourquoi pas ministre de la Magie ?

— Oh oui, Eugénie ! Tu as raison ! Ce n’est pas le moment de manquer d’ambition ! Il faut que je montre la lettre à Jo !

— Vous comptez le nommer ministre de la « Coulture » ? osa le Belge, mixant les termes couture et culture.

Le jeu de mots suscita une vague de rires. Eugénie et Jacques ne purent s’empêcher d’envoyer, en parfaite synchronisation, une bonne bourrade dans le dos du blagueur. Il renvoya son chocolat au lait sur la table. Il s’excusa mais tout le monde riait si fort que personne n’entendit ses paroles.

Umbelina enrageait. Elle ne parvenait pas à croiser son compatriote entre deux heures de cours. Idem pour Günther Dornier qui, le mercredi matin, travaillait dans les ateliers Delacour, n’ayant aucune heure d’enseignement à délivrer cette matinée. En revanche, il revenait à midi pour le club que la jeune Portugaise suivait avec assiduité. Il devait comprendre que le Portugal lui offrirait peut-être une opportunité incroyable.

De son côté, Hercule n’avait pas eu plus de succès avec le professeur Dadé, contemporain de Van Houten, lors des intercours du mercredi matin. L’échec avait persisté en compagnie du professeur Laflèche dont le lapidaire « je n’étais plus à l’Académie lorsqu’il était en CHASSE » avait un goût expéditif trop prononcé. La journée s’écoula sans que personne ne lui dise un seul mot sur le professeur Céladon dont il ne subsistait qu’un portrait, accroché en face de l’amphithéâtre. Un homme au sourire énigmatique, à la manière de la Joconde du célèbre Moldu Léonard de Vinci.

Dépité, le Belge s’était consacré à la lecture des journaux. Le juge Sceau de Salomon avait rendu son verdict. Comme Charles Rochelée l’avait prédit ou espéré, la manœuvre de son confrère avait échoué. Les huit frères écopaient d’une peine de prison et non d’une extradition en vue d’un internement. Sept d’entre eux étaient condamnés à dix ans d’emprisonnement. Thijs, pour avoir prononcé les trois quarts du sortilège de la mort à l’encontre d’Hercule, prenait vingt ans. Jutte, la cheffe ayant revendiqué le meurtre de Louis Van Betavende, était condamnée à 50 ans.

L’enfant ne trouva aucune satisfaction dans cette lecture. Après les soins à la ménagerie, il écrivit à sa mère :

« Herbie »

Le carré magique renvoya « Orby ». Le rédacteur poursuivit :

« Maman, je viens de prendre connaissance du verdict prononcé par le juge. J’ignore quel est votre sentiment mais le mien, c’est une tristesse incommensurable. J’ai de la peine pour eux. Je sais, au fond de moi, que tout ceci n’a aucune raison d’être. L’oncle Waldo a été piégé et je connais une sorcière qui a le don de décrire le lanceur de sort à partir de la baguette. Si nous avions accès à la possession de Waldo, cette sorcière l’innocenterait en quelques secondes. Le vrai criminel serait alors pourchassé. Les Van Kriedt et leurs supporters cesseraient aussitôt cette cabale contre nous. »

« Le crois-tu ? Hercule, n’as-tu pas ressenti les visées du ministre hollandais à travers son émissaire et son avocat ? Nous ne sommes qu’un prétexte, une étincelle pour tout faire exploser. De Klerk va l’utiliser. Si Waldo n’avait pas été pris au piège, ces gens-là auraient trouvé une autre raison. Les suprémacistes sont prêts à tout. Ils avancent et mettent tous les gouvernements en danger. Pas seulement chez les sorciers. Les Moldus courent le même risque. Le monde est sur le point de se déchirer. »

« Votre lucidité est terrifiante, Maman. »

« Prends soin de toi, mon grand. Car je ne le peux pas. Sois prudent. »

Hercule reposa sa plume et jeta un œil à sa montre. L’heure du dîner approchait mais le garçon avait besoin de solitude. Il se vêtit chaudement et quitta sa chambre. Il n’entendit même pas Andrea le haranguer, puis s’étonner du silence du Belge. L’élève sortit dans une nouvelle tempête de neige. La visibilité n’excédait guère cinq mètres. Il avança dans la tourmente, croisant des élèves étonnés qu’il se dirige vers la forêt. En réalité, la concentration de la végétation agissait comme une barrière face au blizzard hurlant. Le bois lui apporta un peu de calme, mais il n’en fut pas satisfait. Il choisit d’aller se réfugier dans la grotte. La caverne était bruyante, à cause de la cascade et des eaux tumultueuses, mais le son régulier, bien que assourdissant, avait une action nettoyante sur les pensées de l’étudiant. Il déplaça une grosse pierre, la roula jusqu’à la berge et s’assit. Il écarta les pans de sa cape, profitant de la température constante des lieux. Il ferma les yeux et se laissa bercer par les clapotis sur la rive et la fureur du torrent déversé dans le lac. Il fit tout ce qu’il pouvait pour chasser toute pensée parasite de son esprit et se concentrer sur l’instant présent.

« Écoute. Ne sens-tu pas la vie dans ces eaux ? Des poissons, des crevettes d’eau douce, translucides. Les Feux Éternels éclairent la grotte. Des espèces, vivant habituellement à la lumière du jour, peuvent très bien se réfugier ici, trouvant des herbes aquatiques pour se nourrir. Laisse-toi envahir par ce qui se passe dans ce milieu. Ressens la géographie des lieux, les recoins, l’entrée et la sortie souterraine. Là, un tourbillon, où l’eau s’enfonce loin, très loin. Elle a creusé, s’est retirée, est revenue sans cesse, pendant des millions d’années. Tu sens tout ceci. Maintenant, ouvre les yeux. »

Il y eut comme un ricanement, suivi d’un remous. Une pierre coulant à pic aurait provoqué la même impression. Le garçon se redressa, attentif au moindre mouvement.

« Plus rien ! Mais je jurerais que… »

Il se déplaça le long de la rive sans rien remarquer. Il finit par se réfugier dans l’infirmerie, se mit à l’aise et s’allongea sur le fauteuil. Il contempla la cabane avec les produits, les poudres, les herbes, les inclusions, les bandages, tout parfaitement rangé à sa place. Dans quelques jours, Barthélémine reviendrait pour mettre en application tout ce qu’il avait consigné par écrit. Elle apprendrait chaque étape et deviendrait indépendante, presque affranchie de sa servitude. Il se demanda si cette découverte ne pourrait pas profiter à d’autres. Combien de vampires y avait-il parmi les sorciers ? Combien de loups-garous, de centaures, de trolls, de géants, d’elfes, tout autant de créatures douées d’intelligence ? Qui pourrait-il servir ? La traque des mystères lui manquait. Il balaya cette sensation de manque et se focalisa sur la fin de l’entraînement de Quidditch, deux heures auparavant.

Umbelina venait de terminer d’entraîner les espoirs de première année lorsque Jo quitta la tribune pour la rejoindre. La Portugaise déborda d’enthousiasme en lui livrant le contenu de la lettre de la ministre Dos Santos. Il la félicita en la gratifiant d’un câlin, suscitant des remarques taquines de la part des joueurs. Hercule vit comment Umbelina regardait l’aîné et avec quelle douceur pétillante il lui offrit un cadeau enrubanné.

Curieux, le Belge resta planté à quelques mètres des tourtereaux, attendri et désireux de découvrir ce que le garçon avait concocté pour elle. Elle tira sur le ruban qui resta solidaire du paquet, fait d’une sorte de toile cirée noire. L’objet se déroula d’un coup jusqu’au sol, se déplia en quatre pans, se rigidifia et se referma à chaque extrémité. Jo pressa sur le seul pan articulé. Hercule découvrit alors le contenu : un bac réceptacle, une pomme de douche, des rangements pour glisser du savon, une réserve chauffante, un système de récupération et de filtrage de l’eau. Le Portugais avait donné naissance à la douche portative évoquée par le Belge et d’une manière renversante.

Une fois renfermé à l’intérieur, tout était étanche. À l’extérieur, d’astucieux crochets permettaient de suspendre ses vêtements propres et secs avec des cintres dépliables. Le plus inouï se passait à l’arrière de la douche : la fente à nettoyage et à séchage ! On introduisait son gant et sa serviette en éponge, mouillés, savonneux par le haut de la fente et on récupérait un linge sec, propre et tendu en dessous. Comme toujours avec Jo, qu’il s’agisse des finitions, des coutures, des détails, tout respirait l’excellence. Umbelina le convainquit de commercialiser son invention avant d’attendre la fin de ses études. Hercule s’approcha pour le féliciter et affirmer que l’objet ferait un tabac chez les sorciers sportifs. Il devait déposer le brevet pour se protéger et profiter de sa réussite. Le Belge se demanda si l’aîné ne pourrait pas l’aider pour le costume intelligent. Mais, après réflexion, même si Jo était au-dessus de tout soupçon, le Belge songea aux recommandations de Dune : garder des atouts dans sa manche. Cela signifiait qu’il était temps de dépenser, intelligemment, un bon paquet de Gallions.

Deux jours après la fin du procès, l’ogre hollandais aiguisait ses crocs et montrait son véritable visage. Ses quotidiens n’appelaient pas à la vengeance contre les magistrats français mais prônaient l’agression des sorciers belges. Comme toujours, « Suiver bloed » était le plus virulent. Il ne se gênait pas pour faire l’apologie de la violence et intimait l’ordre à Octavius de Klerk de lancer une attaque d’ampleur contre les Belges et de procéder à la neutralisation massive des sorciers. Edmund Van Den Broecke prenait la menace très au sérieux. Il priait tous ses concitoyens de faire preuve de vigilance, de limiter leurs déplacements et de se barricader à leurs domiciles. Au ministère, des rideaux de pluie magiques effaçaient toutes les supercheries susceptibles d’être mises en œuvre pour s’infiltrer et tromper les Belges. Le bureau et le local de gestion des cheminées étaient désormais sous la surveillance constante de deux Aurors. Roger et son chef de département, Henri Delucq, mettaient au point un plan d’évacuation de toutes les forces vives de la nation par cheminée, afin d’être regroupées en cas d’attaque. Edmund comptait bien prouver que la Belgique n’usurpait pas sa réputation de place la plus sûre au monde. Trois briseurs de sorts travaillaient avec le commandant Cielen pour piéger le bâtiment et causer les pires tourments à d’éventuels assaillants. Un labyrinthe d’acier gobelin était en cours de construction face aux cheminées publiques. Un goulot d’étranglement fatal aux intrus.

Le Dragon Déchaîné avait choisi de ne pas s’appesantir sur les tensions belgo-hollandaises et avait titré sa une sur les méfaits d’une dizaine de Niffleurs échappés d’une ménagerie clandestine. Les adorables créatures avaient été « perdues » près de la place Vendôme, à Paris et avaient jeté leur dévolu sur la plus vieille joaillerie installée à quelques pas de cette adresse, la maison Mellerio. 1 Opérant en plein jour, le gang de poilus, affolé par l’or et des bijoux de cette institution moldue, avait nécessité pas moins de six Aurors, deux vétérinomages et quatre Oubliators pendant près de huit heures, pour effacer traces et souvenirs du forfait.

L’actualité du Dragon, plus légère, voire cocasse, tranchait avec la résignation du Cri de la Gargouille et le nationalisme exacerbé de la Gazette de Paname. Ce dernier quotidien réclamait l’expulsion des Van Kriedt vers la Hollande, dénonçant la politique d’ouverture de l’école Beauxbâtons où les Hollandais avaient fait leurs classes. Le journal rappelait à Picaillou qu’il était vraiment temps de sacrifier l’institution sur l’autel de l’utilité et de la rentabilité. Ouvertement opposé à l’instruction des sorciers non issus de familles Sang-Pur, le quotidien affirmait que le repli sur soi-même serait bientôt une obligation et qu’il fallait l’anticiper en fermant l’école aux recrues européennes à l’origine suspecte. Dans les colonnes du torchon, comme certains le nommaient, Robert d’Arcy dévoilait ses rêves d’une académie d’élite avec un programme certifié et contrôlé par les instances gouvernementales. Pour lui, il fallait couper les vivres à Beauxbâtons sans délai, afin de fonder une nouvelle Académie où l’ordre, la discipline et le devoir de servir le ministère seraient inculqués avec les méthodes les plus coercitives.

Umbelina, s’abreuvant de presse depuis une bonne demi-heure, referma le journal, dépitée. Comment s’ouvrir, cheminer sereinement, dans un tel chaos annoncé ? Elle préféra admirer le dessin de la tenue de Quidditch imaginée par Jo. La cape noire était élégante, les équipements ne manquaient pas à l’appel et le casque, profilé, en forme de bec d’aigle, conférait à l’ensemble une allure folle. Elle se prit à rêver de balais estampillés Dornier, avec un manche profilé, dotant une équipe portugaise sombre, capable de fondre sur l’adversaire et de ne lui laisser aucune chance.

— C’est Jo qui a dessiné cette tenue ?

La Portugaise releva la tête et découvrit Eugénie.

— Oui. C’est beau, hein ?

— Il est doué. Tu n’as pas vu Hercule ?

— Non. Il est bizarre.

— C’est le procès. Il l’a vécu et à présent, il revoit des phases ou la totalité. Il n’a pas la faculté d’oublier. Hier, il a disparu.

— Il n’est pas rentré avant le couvre-feu ?

— Non.

— Il se cachait peut-être au Quartier Général ?

— Possible. Il a revu sa mère et il sait qu’il ne la reverra pas de sitôt. À sa place, j’aurais mal. C’est comme cette histoire de potion pour avoir le courage de parler. C’est… curieux. Il est parvenu à se confier. Une fois, seulement mais c’était sincère. Je ne comprends pas pourquoi il l’a enduré comme un supplice .

— Hercule souffre d’une timidité maladive lorsque certains sujets sont abordés. Tu n’as pas remarqué à quel point il se sent mal à l’aise lorsqu’on le complimente sur ses qualités de cœur ? Dis-lui que c’est un sorcier talentueux, complimente-le sur ses baguettes, sa mémoire, sa tenue aquatique, ça lui passe au-dessus de la tête. Dis-lui qu’il te plaît et il s’enfuit pour tomber en miettes dans un sombre recoin. Dis-lui que c’est un amour et il est capable de fondre en larmes. C’est possible qu’il soit si déstabilisé que répondre à un tel aveu, le torture.

— Tu crois qu’il est incapable d’aimer ?

— Oh non ! Bien au contraire ! Hercule, c’est de l’amour de son prochain à l’état pur. En revanche, recevoir en retour lui semble être l’œuvre d’un peintre surréaliste. Il n’existe que pour être un chevalier servant, secourant la veuve et l’orphelin. Réfléchis, Eugénie et tu vas comprendre ce qui ne va pas chez Hercule. Il a résolu une affaire de meurtre avec des Aurors, il a solutionné son vertige, il a surmonté le procès des Van Kriedt, il a fait je ne sais quoi pour la petite de première année, il a donné naissance à l’amitié entre Valentine et Sidonie, il a aidé Andréa, a créé une baguette pour Séraphin, en a engendré une autre guérisseuse, il a percé des mystères à tour de bras et là, il doit attendre que Noël et Jacques aient préparé la potion d’extinction de la lave pour progresser, il doit attendre des courriers pour préparer des fils métalliques, il doit patienter pour son stage de médicomagie.

— Tu es en train de me dire qu’il…

— … s’ennuie à mourir ! Eh oui ! Ce n’est pas un euphémisme. Ne pas avancer, le tue à petit feu. Il a besoin de défis, de raisons, de quêtes, de mouvement. Ce procès, revoir sa mère, tout ça, c’est tombé au pire moment de l’année. Il se referme comme cet été, avant que les Delacour ne le secouent. Dès qu’il a créé l’engin, là, qui mange des copeaux, il s’est mis à correspondre, à communiquer, à vivre. Comme toi, cet été, lorsque tu es devenue pâtissière, distillatrice. Vous vous ressemblez, Eugénie. C’est pour ça que…

— Que quoi ?

— Que tu es amoureuse d’Hercule. Ça ne date pas d’hier. N’est-ce pas ?

Eugénie se mordit les lèvres, jeta des regards furtifs aux alentours, s’assurant qu’aucun élève installé dans la bibliothèque ne l’écoutait et murmura :

— Oui.

— Écoute… Hercule, personne ne peut le dompter ou l’apprivoiser. Ce n’est pas un garçon qui va te vénérer, tomber fou amoureux de toi, d’un coup. Lui et le coup de foudre, ça fait deux. En revanche, ce sont des petits actes, mis bout à bout, qui lui feront comprendre un jour, l’évidence, la logique, la certitude. Dans notre bande d’amis, il y a des sentiments naissants. Shin et Katarina, c’est presque un coup de foudre, ces deux-là. Moi et Jo, je n’ai pas honte de l’avouer, c’est pareil. Je dirais qu’on vient de parler des sorciers et des sorcières euh… normaux. Sigrid est à part. Elle éprouve une admiration sans borne pour Hercule, mais elle le veille comme une sœur prend soin de son frère. Dans notre groupe, vous êtes deux à éprouver des sentiments pour notre Belge préféré.

— Laurine…

— Oui, Laurine. C’est une voyante sentimentale, une émotive, une princesse à sauver. Ça tombe bien, Hercule est si chevaleresque.

— Je n’ai aucune chance.

— Oh que si !

— On est opposé. Je ne suis pas comme Laurine. Elle est belle et…

— Et ? Arrête un peu, là ! Tu n’es pas Laurine et c’est justement ce qu’il faut à Hercule. As-tu déjà lu les aventures de Sherlock Holmes ?

— Non.

— Ah… Je t’explique : tu es l’Irène Adler d’Hercule. L’insaisissable, la surprenante, l’inattendue. Tu es illogique, Eugénie. Le grain de sable dans son univers où chaque élément a une place définie. Tu incarnes sa folie. Tu ne seras jamais sa femme mais son rêve. Tu veux une preuve ?

— Dis-moi.

Umbelina prit un rouleau de parchemin, déchira un morceau et griffonna quelques lignes. Elle roula le billet et le scella à l’aide de cire fondue. Eugénie remarqua que le sceau des Laranjeira de Mascarenas, était un faucon.

— Prends ça. Ne le lis pas maintenant. Ouvre-le à la fin de l’année, pour la cérémonie des diplômes. Pas avant. Promis ?

— Promis.

— Ne change pas. Sois toi-même. Dingue !

Eugénie jura de s’y tenir et de réfléchir à une bêtise d’anthologie ou une folie magique, histoire de secouer l’ambiance trop morose. Elle quitta la bibliothèque, vérifia chez le Sondeur, déambula dans le château avant de profiter de l’éclaircie et de se diriger vers la ménagerie. Lorsqu’elle pénétra dans le repaire des créatures magiques, elle ne trouva que Bianca en pleine imitation vocale et gestuelle d’élèves et de professeurs. Eugénie se racla la gorge pour s’annoncer. L’Italienne suspendit son numéro et répondit à la question posée par mademoiselle Greengrass. Le Belge se trouvait sur le terrain de Quidditch. Lorsqu’elle parvint au stade, elle découvrit son ami en pleine transaction financière avec Günther Dornier. La bourse en moke délivrée par l’élève paraissait très replète. Dornier n’avait rien à vendre, hormis… des balais.



1 Créée en 1515 par une famille italienne, dirigée en 2025 par la quinzième génération.

Laisser un commentaire ?