Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 45 : Sortilège 45 : l'aveu

7921 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:47

Les samedis matin d’Hercule étaient routiniers. Après le petit-déjeuner, il se rendait à la ménagerie, enfilait sa tenue de travail et effectuait le grand nettoyage des espaces de vie animalière. Chaque fois, Bianca le relançait pour savoir si elle allait enfin pouvoir jouer son rôle de comédienne. Elle n’hésitait pas à lui servir des répliques de sa composition, avec la voix de Rosier, traînant sur les fins de phrase à la Parisienne, comme le faisait le suprémaciste, bien qu’il soit natif de Savoie. Chaque nouveau monologue déclenchait des fous rires chez le Belge. Le pouvoir comique de la jeune fille valait bien ses talents de sorcière.

Ensuite, les enfants s’extasiaient devant la Coquecigrue. Elle profitait enfin de l’immense volière, opérationnelle, même si le sol était encore encombré de plantes stockées durant des travaux du sous-sol de la serre, voué à accueillir des champignonnières et la culture d’endives.

Vers 11h00, le garçon revenait au pavillon pour se doucher et se changer. Ensuite, il se rendait à la bibliothèque où il prenait connaissance des quotidiens sorciers. Une fois n’était pas coutume, ce dernier jour du mois de janvier, les journaux avaient tous mis le même événement à la Une : la remise en service de la ligne Paris-Bourg-Enchanteur du système de Transportation.

— Bonjour, Hercule !

Le garçon leva la tête et reconnut Barthélémine. Elle était plus resplendissante que jamais.

— Bonjour, ma chère ! Comment allez-vous ?

— Grâce à toi, je tiens une forme du tonnerre. Six jours après le nourrissage, mon cœur ne bat qu’à 35 pulsations par minute. Ce rythme n’a jamais duré autant.

— C’est fantastique, Barthélémine. Je crois que cette fois-ci, nous avons réussi.

— C’est surtout toi.

— Non, non. Nous, tous les deux. Ce fut un long labeur, très éprouvant pour vous. Avec la peur au ventre.

— C’est gentil, lâcha-t-elle avec un sourire ravissant, désarmant. Au fait ! Je l’ai reçu.

Elle exhiba son exemplaire du Dragon Déchaîné.

— Oh ! Ça, par exemple !

— J’ai jeté un coup d’œil dans ton casier. Tu as aussi été livré.

— C’est incroyable ! Un mois pour traiter mon abonnement, à peine mieux pour le vôtre. Je me demande ce qui a pu débloquer la situation.

— Je sais, répondit-elle.

— Vraiment ?

Elle souligna la Une du Dragon Déchaîné, identique à celle des deux journaux concurrents.

— La réouverture de la ligne du système de Transportation ?

— Tu as dit que l’adresse du journal était une boîte postale. Imagine que le propriétaire soit la directrice. Elle est bloquée ici, elle ne peut pas se rendre à Paris, tous les jours. Bon, ce n’est pas un bon exemple parce qu’il y a une cheminée dans son bureau. Le courrier, une fois par semaine, ce n’est sûrement pas énorme à collecter. Non… C’est plutôt une personne qui vit près de Bourg-Enchanteur. Elle a été handicapée par l’accident.

— Votre raisonnement tient la route. Vous feriez une excellente détective.

— C’est gentil, rougit-elle.

— À ce propos, il faut que je vous confie une découverte. Cela concerne votre baguette.

Il lui dévoila en substance le contenu de la lettre de Garrick à propos des baguettes de vigne, de leur comportement exubérant et de leur capacité à détecter les sorciers appelés à réaliser de grandes choses. Barthélémine, qui se voyait comme une élève très moyenne, eut du mal à se projeter dans un avenir brillant. Le garçon affirma que Umbelina se jugeait à peu près de la même manière, à son arrivée à l’Académie. Or, elle était en passe de devenir une sorcière d’une puissance rare, capable d’exploits inouïs pour son âge.

Le Belge quitta la bibliothèque pour récupérer son journal à la Cabane Enchantée. L’Antillaise l’accompagna. Après avoir pris ses feuillets de papier, le garçon sentit que la jeune fille désirait lui parler d’un sujet qu’elle ne savait pas comment aborder. Il l’aida à briser la glace.

— Vous avez une préoccupation en tête. Me trompé-je ?

Elle sourit et baissa les yeux.

— Je fais une Occlumens pitoyable.

— J’étais une véritable passoire avant d’arriver à l’Académie. Faites preuve de patience… Alors ? Dites-moi…

— Je ne perçois plus ta baguette d’amourette. Je sens que tu as repris la première, celle fabriquée par ton ami anglais.

— C’est exact.

— Je détecte une autre présence. Ce que je ressens, je ne l’avais jamais éprouvé. C’est comme si… Tu sais combien je suis capable de discerner l’honnêteté ou la médisance d’une baguette. Sans la toucher, je peux savoir quels sorts elle a jetés et qui l’a manipulée. Tu possèdes une nouvelle compagne. Elle échappe à mes sens. Là, sur ton bras gauche. Tu la dissimules, même lorsque tu dors, lorsque tu vas te doucher. Elle ne te quitte jamais. Est-ce que tu l’as déjà utilisée ?

— Oui, confessa le garçon.

— C’est fou ! Elle est silencieuse. Comme si elle était…

— Occlumens ?

— Oui. Elle est comme l’esprit du professeur McFlurry lorsqu’il me demande de lancer un Legilimens.

— Je comprends votre trouble.

— C’est bizarre. Tu vois, c’est comme si personne n’avait créé cette baguette, qu’elle n’avait pas d’origine, pas d’histoire. Ou qu’elle était…

— Chut ! N’en dites pas plus ! Certains pourraient exploiter vos faiblesses en Occlumancie.

— D’accord. Bon, à présent, tu sais que le Dragon Déchaîné est revenu à la normale. C’est un mystère résolu ?

— Non. L’enquête ne fait que commencer, s’amusa-t-il en haussant les sourcils.

Le Belge partit à la recherche de Séraphin et le persuada de rédiger et d’expédier une demande d’abonnement au Dragon Déchaîné, pour six mois. Il lui fournit les Gallions nécessaires et précisa qu’il devrait déposer son courrier après le dîner, vers 20h00. Surtout pas avant.

L’apprenti cuisinier, trop heureux de voir la resplendissante Barthélémine aux côtés du Belge, promit de respecter le desideratum du garçon à la lettre. Hercule laissa à la jeune sorcière de Marie-Galante le soin d’informer le cadet de Gerbera sur la démarche à suivre. Ils poursuivirent leur dialogue, complices, souriants, comme au soir du 31 décembre.

Hercule s’installa à une place libre et parcourut les articles du journal. Par instants, il releva la tête et observa les étudiants l’entourant, à quelques mètres de sa position. Il aperçut son couple portugais favori, gesticulant, en compagnie de Louis Delplanque. Il découvrit, attendri, Sidonie et Valentine, se chuchotant des secrets au creux de l’oreille. Il remarqua Noël, un fusain à la main, en train de dessiner le visage de Roxane, courroucée à l’idée que Sidonie se disperse une fois de plus. Jacques, Andrea et Sigrid travaillaient ensemble, la jeune Vlaamel n’hésitant jamais à leur prodiguer des conseils. Laurine était absente, réfugiée dans la salle blanche du pavillon de quartz, en train d’analyser son Expecto Partes Num ou en train de barboter dans l’onsen pour assimiler le fruit de son travail. Eugénie était seule à une table et lisait son courrier. Une lettre d’Éliane et d’Augustin, peut-être. À moins que les nouvelles ne viennent d’Angleterre. Le regard du garçon s’attarda sur son amie. Elle jouait avec les boucles de ses cheveux, inconsciente de son geste machinal. Il ferma les yeux et entendit les mots :

« Je veux juste rester contre toi. Rien d’autre. »

Pourquoi cette phrase résonnait-elle avec une telle puissance dans son esprit ? Pourquoi se sentait-il désarmé ? Pourquoi l’odeur des boucles auburn était-elle gravée dans sa mémoire ? Il rouvrit les yeux pour constater qu’il était assis à côté de son amie. Eugénie lut la panique dans son regard et anéantit sa frayeur naissante :

— Du calme, p’tit gars ! Je viens juste de m’asseoir à côté de toi. Tu as cru que tu avais transplané, hein ?

— Je l’avoue.

— Tu avais l’air songeur. À quoi tu pensais ?

— À vous.

— En bien, j’espère !

— En mervei… oui, oui, en bien.

— C’était un souvenir ?

— Oui.

— Tu ne veux pas en parler ?

— Euh…

— Fais pas ton timide ! Allez ! C’est quand je vous ai guidés avec mon couteau ?

— Ce n’était pas vraiment sur ce registre.

— C’est un souvenir récent ?

— Oui. Un bon mois.

— Un mois ? Le bal ? J’ai marché sur tes pieds. Ça ne s’oublie pas.

— Non. C’est un autre moment.

— Tu as l’air super sérieux, d’un coup. Ça fiche la trouille. C’est…

Eugénie changea soudain d’attitude, de personnalité. Ce n’était plus la folle rigolote qui ne manque pas une occasion de dire des bêtises pour amuser la galerie. C’était la jeune fille émue, touchée, à nu, avec le filtre de la sensibilité réglé au maximum.

— Cela a un rapport avec la veille de Noël chez les Delacour. Le cadeau que tu m’as préparé. C’est ça ?

— Jamais je ne vous avais vu émue à ce point-là. Votre réaction m’a stupéfait.

Elle sourit et s’amusa de la réflexion :

— Tu n’étais pas prêt. Je t’ai cueilli comme une fleur.

— J’étais désemparé. Je m’attendais à une accolade, une bonne tape dans le dos, pour me remercier.

— Tu as eu Eugénie qu’on n’imagine même pas. Tu as frappé fort, je n’ai pas eu le temps de lancer mon Protego, ni même de m’enfuir. Et quand tu repenses à cet instant, cela te fait quoi ?

— Cela me donne envie de vous surprendre à nouveau, pour voir cette Eugénie-là.

— Juste pour voir ?

Il leva les yeux vers elle, avala sa salive et répondit :

— Non. Pour… pouvoir…

— Allez… Dis-le-moi…

— … vous… tenir… contre moi.

— Waouh… Hercule Van Betavende se confie enfin. Deux ans et demi pour dévoiler un sentiment.

— Je ne suis pas…

— Un garçon qui s’épanche facilement ? Non, c’est clair. À mon tour d’être franche.

— Je tremble, plaisanta-t-il à peine.

— Tu peux, tu vas voir ! Moi aussi, j’ai aimé cet instant où je n’ai pas eu à faire semblant, où j’ai pu pleurer contre ton épaule sans me soucier du jugement, des conséquences, sans me torturer l’esprit. C’était… comme du bonheur concentré sur quelques instants. Et… je ne sais pas comment sera le futur, mais j’espère que nous pourrons revivre des instants comme celui-là. Ce qui est dingue, c’est que je n’arrive pas à m’en servir pour gérer ce fichu Patronus !

— J’ai renoncé à ce sortilège. Ce n’est pas pour moi.

— Pareil ! D’ailleurs, je peux te poser une question ? Un truc que j’ai pas pigé.

— Dites-moi…

Eugénie était redevenue la jeune fille dans sa citadelle et ses murailles d’humour.

— Tu n’as pas trouvé bizarre que l’Épouvantard trafiqué évite Sigrid ? La bestiole, supposée exploiter les peurs, se bloque devant la fille qui éprouve l’une des plus puissantes craintes. C’est pas logique ! Et puis la magie appliquée sur la créature est drôlement puissante. Le froid ressenti… Il n’était pas qu’extérieur, il était au plus profond de mon être.

Elle avait mis le doigt sur le problème, sans savoir par quel biais elle y était parvenue. Elle s’aperçut de son trouble et sut aussitôt comment l’interpréter.

— Oh bazar de bazar ! Tu as compris l’anomalie.

Il leva les yeux au ciel. Il était grillé.

— Non… C’est impossible… Ça ne peut pas être un…

Elle chuchota :

— Vrai ? Purée de boudin ! Laurine a… Elle sait ?

— Non et cela doit rester ainsi.

— La nouvelle pourrait la paralyser. Ouais. On serait dans la mouscaille jusqu’aux oreilles ! Déjà qu’elle n’a pas une confiance démesurée en elle !

— Voilà.

Elle voulut savoir comment un authentique Détraqueur avait pu échouer dans la cave aux voix et le garçon lui exposa ses découvertes ainsi que la théorie la plus probable expliquant la présence du monstre. Il estima même que la chose était attirée par les descendants de Philémon Beauxbâtons, d’où son intérêt pour la petite frisée. En revanche, elle évitait Sigrid, porteuse de l’Obscurus d’une nature maléfique, incontrôlable, vampirique de tout esprit positif. Une espèce de concurrent dont il fallait se méfier. Eugénie mit fin à la conversation en usant de l’astuce indémodable de la pirouette :

— Si Laurine faiblit, de toute façon, tu trouveras une astuce pour nous sauver !

— Si vous le dites…

— Mais bien sûr ! Bon. Il est quelle heure ?

Elle lorgna sur sa montre à gousset et s’exclama :

— 12h05 ! Vite ! J’ai faim !

Elle bondit et rassembla – fourra – ses manuels et parchemins dans son sac à malices avant de détaler comme un Jackalope.

— On ne court pas dans la bibliothèque ! serina le bibliothécaire pour la millième fois.

Hercule prit le temps de tout mettre en ordre dans sa valisette et profita de la période de paix à l’Académie. Hélas ! Elle serait de courte durée. De Valmy, d’Arcy, Rosier et compagnie revenaient dans une journée.

Comme convenu, Séraphin avait déposé sa demande d’abonnement au Dragon Déchaîné après le dîner, accompagné de la somme requise. En se levant le dimanche matin, le Belge n’avait qu’une idée en tête : vérifier le courrier de l’héritier Ballessaim. À 6h55, alors qu’il faisait encore nuit noire, il se rua à la Cabane Enchantée. À la faveur du premier quartier de Lune, il aperçut une forme massive s’arrachant des casiers à courrier et s’envolant droit vers le nord. Hercule fut certain qu’il s’agissait d’Edgar qui s’était remis à traiter lettres et colis après avoir disparu de la circulation durant près de deux mois. Le garçon inspecta son casier, puis ceux de Barthélémine et Séraphin. Les trois emplacements étaient garnis de leur exemplaire du Dragon Déchaîné. À 7h00 du matin !

À supposer que Léon Torzien ait bouclé sa Une à minuit, qu’il ait terminé les duplications avec une machine à Gemino à 1h00, qu’il n’ait eu qu’une nouvelle demande d’abonnement à traiter, qu’il ait disposé du nombre d’oiseaux postaux adéquat, en pleine nuit, il n’avait pas pu expédier depuis Paris. Aucun oiseau en Europe ne disposait de l’endurance et de la vitesse nécessaires pour livrer Beauxbâtons depuis la capitale avec un délai aussi court. Même un rare et inusité Gigogne ne réussirait pas un tel exploit. Quant à Edgar, s’il s’agissait bien de lui, il ne dépassait pas 80 kilomètres à l’heure.

Le Belge savait que le journaliste utilisait une boîte postale à disparaître. Tout courrier posté était reçu instantanément à l’autre bout. Léon pouvait traiter les réceptions sans traîner. L’expérience réalisée avec Séraphin illustrait sa théorie à la perfection. Le récipient jumelé était près de Léon mais ne l’était pas deux jours auparavant puisque le traitement de l’abonnement de Barthélémine avait subi un retard dû à l’éboulement du système de Transportation. En revanche, pourquoi sa propre demande d’abonnement n’avait-elle pas été traitée aussi vite que celle de Séraphin ?

« Parce que le réceptacle n’était pas à côté de Léon le 31 décembre. Il n’était pas à Paris, car le jumelage de boîtes n’aurait pas de sens. Mais, si monsieur Torzien avait une boîte disons à Lille, qu’il ne se trouvait pas dans cette ville à la réception de ma demande, l’écroulement l’avait empêché de venir la récupérer pour l’installer au plus près, dans le sud-ouest de la France, à moins de cinq heures de vol d’une harpie féroce. Toutefois, Hercule, tu oublies vite que Léon aurait pu emprunter l’un des Portoloins de secours mis en place par le département des Transports magiques, qu’il aurait poursuivi avec la correspondance pour Bruxelles, faisant une halte à Lille. Qu’est-ce qui a pu l’empêcher ? À moins que Léon ne sache ni transplaner, ni voler sur un balai, qu’il ait développé une sévère allergie au Portoloin et qu’il habite dans un lieu reculé, à des centaines de kilomètres de tout transport sorcier, une habitation dépourvue de cheminée ou non raccordé au réseau. Un grand nombre de conditions… simplifié par une explication : monsieur Torzien vivait en zone de guerre. Il serait parti vers le sud-ouest de la France, fuyant le conflit, obligé d’abandonner tous ses biens, notamment la boîte postale. C’est une théorie plausible, ça ! Oui… mais la guerre a pris fin le 11 novembre 1918, il y a presque quinze mois. Pourquoi ne pas avoir récupéré la boîte plus tôt ? Voyons… »

Il se souvint que la destruction du tunnel avait eu lieu juste avant Orléans. Pour des raisons techniques – une paroi mobile s’érigeait après la station pour recréer le vide –, la ville ne pouvait plus être desservie. Monsieur Torzien n’habitait pas Orléans. En sautant dans un train moldu, il pouvait être à Paris en à peine plus d’une heure. Hormis Orléans, seules deux villes étaient desservies avant Bourg-Enchanteur. Aurillac, un haut-lieu de la sorcellerie rassemblant une communauté d’environ 200 âmes et Toulouse, ville de résidence de quelques sorciers. Aurillac se trouvait à plus de 250 kilomètres du mont Creux. Un simple hibou postal ne tenait pas le délai. En revanche, Toulouse n’était qu’à 140 kilomètres. Une harpie féroce était capable de parcourir la distance dans l’intervalle imparti mais pas une chouette.

« Monsieur Torzien vit à Bourg-Enchanteur ou à quelques dizaines de kilomètres de là. Si Jules Boulay de la Meurthe n’était pas décédé, j’aurais parié que le vieil homme se cachait derrière le pseudonyme de Léon Torzien, faisant alors preuve de moins de retenue que dans les colonnes de sa vitrine, le Cri de la Gargouille. Mais Léon poursuit ses publications et le style d’aujourd’hui est identique à celui employé l’année dernière. N’empêche ! J’aurais adoré cette idée… Mais… Oui ! »

L’enfant sut qui pourrait lui apporter des informations complémentaires pour étayer ses suppositions.

Le bibliothécaire, interviewé dès le lundi, apporta des éléments déterminants pour le Belge. Monsieur Amand affirma que le Dragon Déchaîné arrivait en tête en termes de délai de livraison, bien avant le Cri ou la Gazette. Les publications étrangères n’arrivaient qu’en fin de journée, hormis le principal journal sorcier espagnol, « El gato nero de la bruja », livré depuis Barcelone.

— Mais avant, le Dragon Déchaîné arrivait en bon dernier des journaux français. J’imagine qu’il manquait de moyens et qu’avec l’augmentation de ses abonnés, il a pu améliorer les délais de livraison. Il était temps parce que de nombreux élèves avaient souscrit à un abonnement, envoyé l’argent correspondant, sans rien voir venir en retour.

— Vraiment ? Combien de temps cette situation anormale a-t-elle duré ?

— Je ne sais pas.

— Deux mois ? Un an ? Deux ans ?

— Pas autant. Je dirais… un an, à peu près.

— Selon vous, les délais d’acheminement sur Paris sont-ils inchangés, raccourcis ou dégradés ?

— Je l’ignore, Hercule. J’habite près de Bourg-Enchanteur. Je ne suis pas abonné au Dragon Déchaîné. Je l’achète juste de temps en temps. Pose la question aux résidents parisiens.

— Je vous remercie, Monsieur.

Le garçon, déterminé à poursuivre son enquête, traversa le couloir pour se rendre à l’infirmerie lorsqu’il tourna la tête de côté et remarqua Elvira, seule à quelques mètres de là, fouillant dans sa robe sorcière.

Hercule n’avait plus beaucoup de relations avec l’enseignante, après les terribles affrontements du début d’année. En cours, elle était inflexible, exigeante. Elle récompensait les réussites avec générosité, sanctionnait les échecs à coups de FONTE. Hercule se contentait d’obéir aux consignes. Il ressentit le besoin d’aller enterrer la hache de guerre en la sollicitant sur un sujet n’ayant rien à voir avec l’apprentissage de la magie.

— Bonjour, Professeur.

— Bonjour, Hercule. Que puis-je pour toi ?

— J’ai une question qui concerne les journaux sorciers.

Le propos parut la surprendre et le Belge y lut même un embryon de déstabilisation. Les yeux de la femme verdirent, pour la première fois. Il fit comme s’il n’avait rien remarqué.

— Je t’écoute.

— Êtes-vous abonnée à des journaux sorciers ?

— Oui.

— Le Cri de la Gargouille ?

— Non. Ni la Gazette.

— Le Dragon Déchaîné ?

— Je vois que tu as ton propre exemplaire.

— J’aime beaucoup le travail de l’éditorialiste, sa volonté d’élargir la culture sorcière et j’adore son style incisif.

— Hum… Et ?

— J’aimerais savoir si vous le recevez tôt, le matin, avant de venir à l’Académie ?

Elvira soupira brièvement, plissa les lèvres et agita le bout de son nez. Elle concéda à peine :

— Non. Je lis le soir.

— Toujours ?

— Oui. Pourquoi ?

— Même le week-end ?

Elle se rendit compte du piège tendu et mentit :

— Le week-end, à part corriger vos parchemins, je ne travaille pas. J’ai donc le loisir de parcourir la presse le matin alors qu’en semaine, il me faut attendre de rentrer à mon domicile.

— N’avez-vous pas été gênée par l’effondrement du système de Transportation ?

— Comme tout le monde, résident parisien ou non. Pourquoi toutes ces questions ?

— Je m’interroge… Vous savez, ces petits mystères intrigants, sans l’importance vitale d’un complot à déjouer, d’un crime à résoudre mais juste assez mystérieux pour attiser ma curiosité, pour titiller mon appétit de vérité.

— A-t-il été satisfait ?

— Ah… Professeur, fit-il en agitant ses bras d’un air navré, il y a nul appétit qui ne puisse être satisfait. C’est juste une question de patience, de réflexion, de travail.

— Tant mieux ! répondit-elle pour couper court à la conversation. Bonne journée !

La référente Urtica fila en direction de la loge du concierge et se retourna une fois arrivée non loin de Sébastien. Hercule lui adressa un petit signe amical. Le garçon n’eut pas besoin d’interroger d’autres enseignants. Le Dragon Déchaîné arrivait à Paris en fin de journée. Chaque jour, week-end compris. Elvira avait menti. Pourquoi ?

Si la livraison de l’Académie avait été améliorée depuis un an, c’est parce que Léon Torzien avait déménagé. Hercule était prêt à parier sa baguette que le délai d’acheminement sur Paris s’était dégradé dans la même période. Léon vivait à Bourg-Enchanteur et avait quitté son domicile dans la précipitation, un an auparavant. Il vivait à l’étranger avant cela. C’était un francophone. Il s’était senti en danger. Il était insoupçonnable parce que…

« C’est un Occlumens. Par les flammes d’un Gazeux Basque ! »

Il sentit ses pensées devenir confuses. Sa déduction prit la forme d’un mince filament lumineux qui s’échappa de sa tempe.

Noël annonça à Hercule que le Polynectar était enfin prêt. Avec Bianca, ils convinrent de procéder au subterfuge le samedi matin, dès 8h00, ayant la certitude que la ménagerie serait tranquille. La bonne nouvelle fut, hélas, éclipsée par le retour des suprémacistes exclus pendant un mois. Seul Rosier manquait à l’appel, le gominé efflanqué ne s’étant pas contenté des sorts de Stupefixion et d’attaque autorisés en cours de duel. Il était assigné à résidence au manoir familial en attendant une délibération du Tribunal Administragique.

À l’arrivée des dix honteux, comme Andrea les avait baptisés, de Valmy chercha Hercule du regard et commit à son attention un geste d’étranglement, sans équivoque. Ensuite, il éclata de rire, un esclaffement gras empestant la stupidité crasse. La victime ne répondit pas à la provocation, se demandant juste si Benben, sa baguette de saule sacré, saurait guérir un suprémaciste de sa maladie mentale. Puis, il oublia ces imbéciles, caressant l’espoir qu’ils se tiendraient tranquilles sous peine d’un renvoi définitif.

Un soir, peu avant l’opération « récolte de flatulences », le garçon réfléchissait à la production massive de l’encre bioluminescente en appliquant les principes appris en cours de potion en masse lorsqu’on frappa à la porte de sa chambre. Il ordonna :

— Veuillez entrer.

Laurine se présenta dans l’encadrement de la porte. Elle rayonnait de bonheur.

— Laurine. Que puis-je pour vous ?

— Ça y est, Hercule !

— Quoi donc ? Vous détenez une méthode infaillible pour nous faire produire un Patronus ?

— Non.

— Vous savez comment passer la fontaine de lave ?

— Non plus.

— Ah… Je ne vois pas.

— Expecto Partes Num. Je sais à quoi correspondent toutes les couleurs. Même les nuances.

— Vraiment ? C’est prodigieux ! Cela vous permet de cibler vos recherches plus facilement, j’imagine ? Expliquez-moi…

— Comme promis, je ne l’ai pas lancé sur les membres du Gerbera.

— Bien.

— J’ai travaillé mon don sur Marcello di Maggio. Il est populaire, doué dans de nombreuses matières, il joue au Quidditch et il plaît beaucoup aux demoiselles…

— Le fameux charme latin.

— C’était un sujet parfait, avec des sphères de toutes les couleurs, très variées. C’était aussi le seul à posséder une chose folle dans son passé récent. Un événement qui ne cadrait pas avec mes souvenirs.

— Lequel ?

— Son accident, l’année dernière. Tu te souviens ? Tu as été témoin direct.

— Impossible d’oublier.

— Le docteur l’a sauvé en lui donnant une potion. Vita…

— … claire.

— Voilà ! C’est l’explication que nous avons tous retenue. J’ai revu la scène dans une sphère noire. Tout le monde possède une boule blanche, qui correspond à la naissance et un orbe obscur, qui signe le décès. Pas Marcello. Ce jour-là, il est mort avant de revivre.

— La potion aura relancé son cœur.

— Ce n’est pas ce qui s’est passé. J’ai consulté la scène. C’est Umbelina. Elle a foncé dans la foule, a repoussé le médicomage et a lancé la foudre dans la poitrine de Marcello.

— Quoi ? Un éclair ? De couleur blanc-bleu ?

— Oui. Ensuite, le directeur Fontebrune a fait tournoyer sa baguette et tout s’est envolé.

— Par Flamel ! C’est… stupéfiant.

— Tu te rends compte, Hercule ?

— Le Fulguracrucio. Umbelina l’a utilisé pour sauver Marcello.

— Oui mais ce n’est pas tout.

— Quoi d’autre ?

— Je me souviens de ce que j’ai vu, quand j’ai lancé le sort pour la première fois et que tu étais là. Je n’ai pas oublié. Comme ta mémoire est parfaite, tu n’as pas pu l’effacer.

Il revit la scène. La ligne temporelle de son existence comportait un point commun avec celle de l’Italien : deux termes, deux naissances.

— Je sais ce que tu vas répondre : c’est arrivé quand la cape t’a étranglé. Hercule, grâce à mes études sur les professeurs Racine, Piedargile et sur Marcello, je peux maintenant dater les sphères.

— Et ?

— L’étranglement ne t’a pas tué. Je suis catégorique. Cherche dans l’image de ta ligne temporelle. Vas-y. Ferme les yeux.

Le garçon obtempéra et elle se rapprocha de lui pour murmurer.

— Tu la vois. Remarque les premières sphères libres. C’était avant la révélation de mon Don. Avance un tout petit peu sur la ligne. Il y a une sphère grise. Elle est reliée à une autre, une rouge.

— La souffrance.

— Lorsque tu as failli ne pas survivre au bal du 31 décembre. Le champignon mortel. Regarde, il n’était pas raccordé à ta ligne. Ce n’était qu’une possibilité, pas une certitude ancrée dans le futur à ce moment-là. Il y a un événement vert qui devait survenir, quoi qu’il arrive, quoi que tu fasses.

— À quoi correspond-il ?

— Le vert est la couleur que j’ai associée aux manœuvres indépendantes de la volonté de la personne étudiée. La nuance foncée me fait penser à un personnage puissant et à une décision impactant la vie des sorciers.

— Si je me fie à un calcul proportionnel, cela correspond à… l’enlèvement du ministre.

— Tu crois ?

— En disparaissant, il a mobilisé toutes les forces policières. Il a bouleversé la vie de la communauté. Alors, il a forcé les autorités à recourir à un joker. L’imprévu. Mon arrivée a entraîné l’enquête, les conclusions gênantes, la nécessité de me faire taire, l’attentat et ma mort évitée de justesse.

— La sphère grise la plus foncée n’est pas celle-ci, ni celle due à l’étranglement par la cape. Il y en a une autre, un peu plus loin. En fait, il y en a des kyrielles. On voudra te tuer, toute ta vie. Il y a une noire située à environ…

— … 90 ans ?

— À peu près.

— J’ai encore du temps à vivre.

— Mais il y a une sphère blanche après. Une autre.

— Si j’en crois vos mesures temporelles, elle a lieu… une bonne grosse dizaine d’années plus tard. Voyons… C’est… impossible ! Aucun corps ne peut être préservé dans ces conditions. Aucune âme sorcière ne survit sans une enveloppe charnelle.

— Tu es sûr ?

— À moins que… je devienne un criminel de 90 ans, en Italie… J’écope d’une peine d’incarcération dans la prison transalpine, durant une décennie. Il faudrait lancer votre sortilège sur un prisonnier italien, pour être fixé sur leur état au moment où leur âme et leur corps sont emprisonnés par des biais distincts.

— Tu es certain qu’il n’existe aucune autre alternative pour conserver une âme ?

— Je suis catégorique.

Laurine se réjouit à l’idée de prouver à Hercule qu’il avait tort. Elle refusa d’avoir juste raison. Elle voulut que sa démonstration fasse l’objet d’un enjeu.

— Si je te prouve que tu as tort, est-ce que tu accepterais de… me prendre… dans tes bras ?

— Oh… Vraiment ? Et si j’ai raison ?

— Je te révélerai mon souvenir le plus heureux, celui qui me sert pour créer mon Patronus.

— L’échange est très avantageux. Hum… J’accepte.

— Alors, suis-moi !

Elle l’entraîna à l’étage, dans la salle blanche privative de leur pavillon. Elle brandit sa baguette et ordonna, après quelques secondes de concentration :

— Expecto Partes Num !

Le fil du temps apparut devant leurs yeux. Laurine ne fit aucun commentaire, laissant à son camarade le temps de s’imprégner de la vision. La temporalité était très colorée mais le passé était assez court. Il s’agissait d’une jeune personne. La ligne s’achevait par une sphère noire, précédée d’une surabondance d’amour, mêlées d’actions. Une ribambelle de boules violettes émaillait l’existence de la personne, depuis son enfance. Après la noire, la droite temporelle se poursuivait, sans aucun événement rattaché. Puis, une boule blanche apparaissait et, à vue de nez, plusieurs mois s’étaient écoulés. Ensuite, il y avait surtout des sphères bleues attachées entre elles et une rose, très récente. Au-delà, la quasi-totalité du possible flottait, hormis quelques nœuds déjà en position dans le futur.

— C’est… ahurissant ! Je veux dire : la mort a déjà eu lieu. Tout comme la renaissance. De qui s’agit-il ?

Elle le fit un peu mariner et se contenta de répondre avec malice :

— Tu as remarqué les sphères violettes ?

— Elles sont innombrables. Je me souviens en avoir vu sur ma ligne temporelle mais pas aussi loin dans le passé.

— Il s’agit de l’amitié. Une notion que tu as découverte à l’Académie. Notre sujet a connu l’amitié presque à la sortie du berceau. Et récemment, il a rencontré un amour d’une puissance rare, une passion qui a donné cette sphère rose dans sa nouvelle vie. Il a vécu avec une femme exceptionnelle, une sorcière pas comme les autres, avant de mourir.

— Non… C’est…

Hercule comprit qu’il s’agissait de Pierre. Pierre Bratel, l’éternel ami de Max. Pierre, mort en combattant pour sauver des créatures, l’âme emportée par sa baguette, ressuscité dans le corps d’Isdréki.

Le garçon tint sa promesse et se plaça derrière la divinatrice, faisant face au spectacle du chemin de vie. Il passa ses bras autour d’elle, tenant ses mains dans les siennes. Elle frissonna lorsqu’il lui fit remarquer que le dragon des glaces périrait un jour. Elle pleura en silence. Il ne sut jamais si c’était dû à l’émotion qu’elle ressentit à cet instant ou si c’était parce qu’à la simple mesure du temps visible sous leurs yeux, la vie de la créature s’achevait en juillet 2061, tout comme la seconde existence du Belge.

Au petit matin du samedi, Noël crut déraisonner lorsqu’il entendit Bianca claironner, après s’être enfilée une bonne rasade de Polynectar assaisonné au cheveu gras de Rosier :

— C’est pas mauvais du tout, ce petit goût de pisse de Troll ! Si ma prestation n’était pas aussi courte, j’en reprendrai bien une gorgée !

Elle déchanta quelque peu lorsque la transformation en ignoble suprémaciste débuta. Néanmoins, sa résistance à la douleur stupéfia le potionniste qui avait déjà vécu cette expérience douloureuse.

Hercule était assis au sol, le visage protégé par un Têtenbulle. La protection intriguait beaucoup la femelle Bayours qui était venue s’allonger sur ses genoux pour recevoir sa ration de caresses et de grattouilles. Bianca fit son apparition dans l’encadrement de la porte, sinistre, en clamant :

— Voilà les sales bestioles puantes ! Que je les élimine jusqu’à la dernière !

Hercule plaça la bouteille à clapet sur les fesses de l’animal, apeuré par le timbre de voix.

— Tu es là, misérable !

Bianca dégaina sa baguette et beugla :

— Avada gros caca ! Ça ne marche pas ! Maudite baguette fabriquée par un sale Sang-Impur ! Tant pis !

Elle s’empara d’un couteau servant à gratter les griffes de la Baku et poursuivit son monologue :

— Je vais t’égorger, Bayours mal léché ! Te saigner comme cet infâme Belge, ce traître à son sang ! Viens ici !

La femelle Bayours se débattit et relâcha une flatulence verdâtre, monstrueuse, qui fit faire un bond à l’aiguille de la jauge. Elle se carapata pour aller chercher l’aide du mâle. Quand ce dernier déboula dans la pièce, il ne trouva que le Belge, toujours assis en tailleur, sur le carrelage blanc et glacé. Bianca et Noël se tenaient hors de son champ visuel, silencieux. Son agressivité naturelle diminua d’un cran. Cependant, il nota la protection inhabituelle couvrant le visage du garçon et la toucha du bout des doigts. Il grimpa sur le dos de son soigneur, se jucha sur le sommet de sa tête, faisant craquer les cervicales et redescendit après l’avoir inspecté de fond en comble. Il remarqua l’étrange bouteille en verre, la renifla et se crispa.

Hercule lui démontra l’innocuité de l’objet en le manipulant devant lui. Sa méfiance diminua et il accepta d’être cajolé. Bianca refit son apparition avec de nouvelles tirades, encore plus brutales et provocatrices que les précédentes. Hercule plaça la bouteille juste à temps pour que l’aiguille se bloque enfin contre la butée de sécurité. Le mâle se fâcha et se lança à la poursuite du faux Rosier qui trouva refuge dans le bureau d’Ursula. La créature, très remontée, tambourina sur la porte pour la faire céder. Lorsqu’elle finit par s’entrouvrir, la bestiole, folle de rage, s’interrompit soudain en voyant qu’il s’agissait de Bianca, sa soigneuse, si douce, délicate, capable d’user des mêmes vocalises que lui. Il fouina dans le local de la référente, à la recherche de son ennemi juré. En vain.

— Tu as ce qu’il te faut, Hercule ?

— Vous fûtes parfaite, Bianca !

— C’est gentil ! C’est très amusant de jouer un rôle, surtout à contre-emploi.

— Vous possédez un talent inné pour le théâtre, la comédie et le drame.

— Avec du Polynectar, je pourrais jouer tous les rôles d’une seule pièce.

— C’est une performance que même les plus talentueux comédiens moldus seraient incapables de produire.

Elle se tourna vers Noël et demanda :

— Il t’en reste beaucoup, du Polynectar ?

— Un chaudron de cinq litres, à peine entamé. Pourquoi ?

— Je ne sais pas. Comme ça… Hercule, tu as remarqué qu’en français rédactionnel, on étudie surtout la rédaction d’articles de journaux et bientôt, on verra comment rédiger des lois, des déclarations politiques. Mais il n’y a rien sur les représentations théâtrales. Par rapport aux Moldus qui ont accès à l’opéra, à la chanson, au théâtre, au cinéma, aux musées, je trouve que les sorciers négligent la culture.

— C’est juste, Bianca. Vous vous proposez de corriger cette lacune ?

— Je ne sais pas si je saurais faire.

— Imaginez une saynète, pour commencer, entre des professeurs que vous imitez à merveille.

— Ils n’apprécieront peut-être pas ?

— Eux, non. Mais les élèves, si ! D’ailleurs, rien ne vous empêche d’introduire des étudiants de l’Académie.

— Je pourrais te mettre dans la pièce ?

— Absolument ! Ce sera mon heure de gloire, plaisanta le garçon. En tous les cas, merci pour votre concours.

— Vous allez en faire quoi, de ces gaz mortels ?

— Ils entrent dans la composition de certaines potions avancées, précisa Noël. Leur prix de vente est assez onéreux. Cela se comprend rien qu’aux efforts déployés pour les recueillir.

— Il paraît que le père d’Andrea s’en sert pour séparer les âmes des corps des prisonniers.

— Quelle horreur ! Je trouve les systèmes carcéraux plus ou moins inhumains mais le modèle italien est ignoble. Il me fait frémir. Brrr…

— Bon, je me mets au travail. C’est le jour du grand nettoyage.

— N’oubliez pas le Têtenbulle pour pénétrer dans l’habitat des Bayours. Des miasmes se seront échappés durant leur épreuve. Et donnez-leur quelques friandises, ils les ont bien méritées.

Dès que Bianca s’éclipsa, Noël et Hercule se congratulèrent. Des 73 ingrédients nécessaires pour fabriquer Repulsa Maxima, il n’en manquait plus qu’un, en supposant que la plume démasquée par Hercule soit vraiment du Jobarbille. Pour l’obtenir, il faudrait combattre la plus puissante créature magique. Le Belge refusait d’élaborer un plan réfléchi, discuté durant des jours. Pour une fois, il voulait foncer tête baissée et se fier à son instinct. Pour cela, il ne fallait pas attendre. L’attaque était programmée le jour même, après le déjeuner.

Eugénie était folle de joie. Elle déambulait dans le pavillon avec un parchemin qu’elle brandissait sous le nez de ses camarades. Le département de la Coopération Internationale magique anglaise avait communiqué sa démarche à la famille Greengrass et son grand-père, James, avait aussitôt pris sa plume pour lui écrire une longue lettre, cosignée par sa grand-mère, Emma, née Nott. Tout le monde avait eu droit à la nouvelle sauf Hercule qui avait disparu après le déjeuner. La demoiselle pestait, car elle avait besoin de lui pour deux raisons : l’usage de sa baguette traductrice, son niveau d’anglais ne suffisant pas pour décrypter toute la missive et son Magiclic pour être prise en photographie et envoyer le cliché aux grands-parents, qu’ils puissent se rendre compte à quel point elle ressemblait à leur fille.

— Mais où est Hercule ? lança-t-elle à la cantonade.

— Aucune idée, répondit Sigrid.

— Pas vu depuis le repas, ajouta Jacques.

— Il est sûrement chez le Sondeur, suggéra Katarina.

— Encore ? Mais quelle nouvelle énigme le torture ?

— Je l’ignore, coupa Shin. Voulez-vous que j’interroge mes pétales ?

— Je veux bien. Ça ne se fait pas de disparaître comme ça ! Surtout avec le retour de la bande de débiles !

Le Japonais lança une poignée de végétaux au sol. S’ils demeurèrent immobiles pour le commun des sorciers, ils s’assemblèrent pour former un mot sous les yeux bridés. Le Nippon se crispa.

— Qu’est-ce que tu vois ?

— Nundu.

Noël sursauta et supplia les forces magiques de ne pas être interrogé.

— Du Nundu ? Oh bon sang ! Il n’a plus de griffe de Nundu pour ses baguettes ! s’écria la jeune fille.

— Je croyais qu’Hercule ne voulait plus fabriquer de baguettes agressives, s’étonna Sigrid. Avec le venin du Marsouin des sables, c’est l’inclusion la plus versée dans la magie brutale, noire. Noël, est-ce qu’il faut du Nundu pour la potion Divulgare Spuma ?

— Non, répondit l’intéressé, sans trembler.

— Est-ce que tu sais quelle potion en utilise ?

Il était pris au piège. S’il mentait, il subirait une exclusion de l’ordre. S’il disait la vérité, il fichait en l’air le plan d’Hercule. Comment le Belge agirait-il en pareilles circonstances ? Il ferait appel à sa capacité de mémorisation et trouverait un breuvage plausible à proposer, si tenté qu’il en existe un. Il fouilla dans sa mémoire et se souvint qu’il avait entrepris la lecture de « Comprendre une potion ». Le Nundu servait dans quatre préparations précises, sans compter Repulsa Maxima. Il jeta la première idée qui lui vint à l’esprit, en espérant satisfaire la curiosité de Sigrid.

— La potion Animaloqui.

— Je ne la connais pas. À quoi sert-elle ?

— Euh… c’est pour trouver… le courage de… parler.

— Pourquoi aurait-il besoin d’une telle potion ?

— Parler mais avec son… cœur. C’est pour ceux qui sont paralysés à l’idée d’exposer leurs… sentiments.

— Quoi ? dit Sigrid, d’abord étonnée, avant de prendre conscience de la vraisemblance de la situation. Il a besoin de…

— Hercule est très pudique, commenta Shin. À chaque fois que certains sujets sont mis sur la table, lors d’une discussion, notre ami les esquive ou quitte les lieux.

— Bizarre. Quelles sont les autres potions ?

— Oh… euh… une recette pour parler et sentir le Troll, pour les infiltrer. Il y a aussi une vieille potion Tue-Loup, une ancienne version, abandonnée depuis longtemps.

— Et la dernière des quatre ? insista Sigrid.

Il était acculé. La dernière risquait de dévoiler un autre secret. Il s’agissait de Repellere Lamia, un breuvage à prendre une fois par jour, à vie, pour ne pas se transformer en vampire après avoir été mordu par l’un d’eux. Sigrid et Laurine comprendraient aussitôt le rapport et soupçonneraient leur ami. Il démentirait et il devrait avouer la vérité.

— Hercule ! s’exclama Umbelina.

Le Belge, apparu à l’entrée, s’effondra. Sa tenue d’exploration aquatique était en lambeaux.


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