Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 44 : Sortilège 44 : le dilemme

8437 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:45

Une fois de plus, la nuit d’Hercule avait été réduite à la portion congrue. Il avait planché durant de longues heures, écrivant les enchantements du scaphandre sur un nombre incalculable de parchemins, raturant, développant des fonctions utiles au fur et à mesure que les idées lui venaient, ajoutant des boutons en bois sur la ceinture du costume, reprenant sans cesse l’ouvrage d’une complexité bien supérieure à son avaleur de copeaux, créé chez A. D.

Installés dans la salle blanche, les enfants remettaient une fois de plus les idées et les découvertes sur la table.

— La prochaine fois que nous entrerons, il faudra que tu viennes, Séraphin, suggéra Laurine. À un moment ou un autre, nous affronterons une épreuve, peut-être l’ultime, où ta présence sera indispensable. Ce sera en lien avec ton ascendance.

— C’est logique, concéda Hercule. Mais la fontaine de lave n’est pas la dernière épreuve. Je suis prêt à parier ma baguette là-dessus.

— Mes pétales de fleurs vont dans le sens de votre remarque. Il y a d’autres dangers à affronter. Je ne suis, hélas, pas capable d’en déterminer la nature. Je suis aussi dans l’incapacité de deviner quelle équipe serait idéale pour progresser. Laurine ?

— Je suis aveugle. Les sortilèges anti-voyance sont invisibles mais efficaces. Mais je reçois aussi l’indication que la découverte de nouvelles épreuves n’est pas achevée.

— Même si cela me coûte, je peux céder ma place. Je ne suis pas indispensable. Hercule dispose d’un moyen pour progresser dans le labyrinthe, ronchonna Eugénie. En plus, ce fichu faux Détraqueur n’en avait qu’après moi.

— Sigrid renferme un élément qui le dérange et, avec mon Patronus, je ne peux pas tenir plusieurs minutes sans m’affaiblir.

— Le tandem Laurine-Sigrid est incontournable. Vous pouvez vous passer de moi. Il suffit que je vous enseigne la méthode avec le bon outil, Sigrid.

— Hercule, on ne peut pas se passer de toi dans le labyrinthe mouvant.

— Si, Sigrid. Je vous assure. Le passage de l’armoire sera une formalité puisque nous connaissons la formule à prononcer.

— Avec Jacques, nous pouvons commencer à préparer la potion. Il nous faut…

— Trois semaines, affirma le Cracmol. Le temps de réunir tous les ingrédients. Il faut que Papa m’envoie au moins deux kilos de plumes de Dirico. L’hiver n’est pas la meilleure saison pour en récolter.

— Ce n’est pas l’ingrédient le plus compliqué à obtenir, Hercule.

— Lequel est-ce ?

— La flatulence de Bayours, répondit Noël en lui adressant un clin d’œil.

— Ce sera fait.

— Comment tu vas t’y prendre ? s’étonna Jacques. Les Bayours t’ont tellement à la bonne qu’ils ne lâcheront jamais le moindre gaz.

— Je dispose d’un plan. Infaillible.

— À part leur montrer la tronche de Rosier, je ne vois pas. Comme cette andouille n’est pas près de revenir…

— Nous produirons un Rosier plus vrai que nature. Je vous assure, s’amusa Hercule.

— En résumé, dans le meilleur des cas, la prochaine exploration aura lieu en février, conclut Sigrid.

— Si mon père s’est réveillé d’ici là, elle aura lieu le 1ᵉʳ avril. À ce moment-là, nous pourrons tous entrer.

— Je suis sûr qu’il faudra combattre. Je suis prêt ! affirma Andrea.

— C’est vrai que tu progresses bien en duel, complimenta Umbelina.

— Vous faites un judoka très honorable, poursuivit Shin. Quant à Jacques, il a l’étoffe d’un champion.

— Vous serez neuf à pénétrer dans la cave aux voix, le 1ᵉʳ avril, déclara Hercule. Sigrid, vous prendrez la tête des opérations.

La demoiselle promue s’insurgea :

— Tu seras absent ?! Mais ce n’est pas possible !

— Le stage à l’hôpital n’a lieu que la semaine suivante, rappela Katarina.

— Je sais. Néanmoins, vous vous passerez de ma petite personne.

— Qu’est-ce que tu vas faire, p’tit gars ?

— Je vais faire face à mon avenir, très chère, répondit le Belge, sans dévoiler la véritable raison.

— Oh… Des mystères…

— Tu me confies la responsabilité de… ?

— Oui, Sigrid. Vous connaissez ma logique, vous l’appliquez à merveille et vous êtes plus sage que moi.

— Si tu le dis…

— J’ai confiance. Rassurez-vous, les amis, je suis persuadé que l’exploration ne sera pas couronnée du succès que nous imaginons. Si j’étais à la place de votre ancêtre, Séraphin, je ferais remplir toutes ces tâches jusqu’à une énigme finale renvoyant les explorateurs vers un autre lieu. Juste pour éprouver l’acharnement.

— En dehors du domaine ?

— Pourquoi pas ? Imaginez qu’Ambelion Ballessaim ait retiré le testament de la banque Pasdelazare pour le dissimuler dans un autre coffre de cet établissement. La chambre forte jouxtant la première. Ou qu’il l’ait caché dans le nid d’un pivert, dans la cavité d’un arbre. Ou encore qu’il l’ait intégré dans l’un des tableaux accrochés au château, qu’il faille un mot de passe pour le révéler. Quand vous croiriez être arrivés au terme de la quête, les embûches s’accumuleraient de plus belle. À mes yeux, le lac incarne une cachette idéale. Nous n’avons aucune idée de sa profondeur, de sa configuration, de sa population aquatique. À un moment donné, je m’étais dit que si nous avions le droit d’exercer la magie, Shin, maître de l’eau, aurait pu expulser tout liquide pour nous montrer le fond.

— Sauf qu’il suffit que le lac fasse quatre mètres de profondeur pour que ton astuce ne fonctionne pas, opposa Jacques. Simple calcul de volumétrie.

— Eh oui, l’ami ! Bien raisonné ! Explorer le lac sera la seule solution. Mais sans protection, cela relève de la folie. Son eau glacée précipitera la fin de n’importe quel sorcier en quelques minutes.

— C’est pour ça, ton idée de costume étanche ?

— Tout à fait, Eugénie. Il sera prêt pour une petite démonstration en cours avant la fin du mois mais son utilisation dans le lac aura lieu si nécessaire et uniquement après avoir produit une quantité démente d’encre lumineuse.

— Nous faisons face à un autre problème, répliqua Sigrid. Laurine est la seule à produire le Patronus. Il faut sécuriser notre exploration. Laurine, peux-tu nous décrire le souvenir que tu utilises ? Comment tu le visualises, comment tu t’en sers, si tu persistes à le visualiser lorsque tu produis l’énergie positive ? Je suis certaine que nous surestimons la puissance des nôtres.

La jeune divinatrice sourit et répondit qu’il aurait fallu la questionner le jour où elle avait sauvé Hercule de la noyade et qu’elle avait subi l’enchantement du fronton runique du Gerbera, la forçant à dire la vérité. Elle esquiva toutes les questions, se faisant un malin plaisir à répondre à côté. Umbelina soupçonna la présence du Belge dans le souvenir ; le garçon désigna l’offrande de la baguette de châtaignier en cours de métamorphose comme source d’inspiration. Comme il s’agissait de sa première fabrication et de son premier cadeau, l’événement avait une saveur particulière. Les spéculations allèrent bon train et furent l’occasion d’engendrer des fous rires.

Quand les esprits furent calmés, faute d’idées tordues, chacun exposa ses souvenirs les plus heureux, quels obstacles il rencontrait. Ce furent des minutes éprouvantes où plusieurs d’entre eux, ayant connu des drames, avouèrent avoir les pires difficultés à empêcher les pensées négatives de venir ternir les images de bonheur. Umbelina, Sigrid, Eugénie, Andrea et Hercule vivaient ce conflit intérieur. Shin et Noël également, dans une moindre mesure. Séraphin éprouvait des soucis pour produire ce genre de magie : la sienne était artistique, spectaculaire, pacifique. Néanmoins, à l’instar du Belge, il engendrait une fumée blanche épaisse, à deux doigts de prendre la forme d’un bouclier. Il était peut-être juste trop jeune, pas assez mature pour concrétiser et stabiliser le sortilège. Le seul candidat à la béatitude insolente et permanente, sans l’ombre d’un nuage, c’était Jacques, et il était dépourvu de talents sorciers. Un comble !

Durant le cours d’Arts magiques, Hercule voulut éblouir Dune. Non seulement il avait mis au point les bretelles de sécurité pour le Quidditch mais, agacé de prendre trop tardivement connaissance de messages arrivés par carré magique, il avait créé un carnet avec une couverture en bois, combinant le principe des parchemins liés et les fonctions lumineuses du dodécaèdre Delacour. Le recueil s’ouvrait et se fermait pour signaler l’arrivée d’un texte, ventilant à la manière d’un éventail. Le nom inscrit sur le parchemin, avant la liaison avec son jumeau, se reportait alors sur le bois de façade. Grâce à l’inclusion d’acacia auriculiformis et aux enchantements ad-hoc, il pouvait reporter jusqu’à six identités de correspondants ayant émis un texte ou un dessin. Il lui suffisait de dévisser les trois boulons solidarisant l’objet, de percer des trous dans un parchemin et il enrichissait son Bottin, à volonté. En outre, l’ouvrage pouvait être verrouillé grâce à un maléfice de glu perpétuelle et déverrouillé en prononçant un mot de passe.

Le Brugeois organisa une démonstration avec Eugénie qui acheva de convaincre l’enseignante. Elle le félicita pour cette réalisation très astucieuse et surtout, évolutive. Cependant, elle l’avertit que ce travail personnel n’entrait pas dans le cadre du programme de l’année scolaire. Le garçon se renfrogna, éjecta sa baguette, ouvrit l’une des fenêtres de l’Observatoire et déclara tout de go :

— Puisque c’est comme ça, la vie ne vaut plus la peine d’être vécue !

Il se leva et bondit par-dessus sa table. Il se rua sur l’ouverture béante et se jeta dans le vide. Tous les élèves poussèrent un cri d’effroi avant de comprendre que deux tendeurs étaient restés accrochés à son bureau. Ils se précipitèrent vers les fenêtres pour découvrir Hercule, gigotant à un mètre au-dessus du buisson planté sous ses pieds.

— Auriez-vous la gentillesse de me remonter, Professeur ?

Dune le fit léviter sous les applaudissements des étudiants. Puis, elle le félicita pour cette idée brillante, sa réalisation express et la démonstration stupéfiante, convaincante. Lorsqu’elle lui demanda si l’accomplissement de cette tâche bien avant le terme signifiait qu’il comptait toujours produire le costume dans le délai imparti initial, il répondit que le prototype serait présenté à la fin du mois, en classe. Plus tard, il réclama une piscine, un terme antique pour désigner les bains publics, comme les Moldus se proposaient d’en créer pour la pratique sportive de la natation. 1

— Un bassin ? Mais où ?

— Pourquoi pas au centre du terrain de Quidditch ? Il serait recouvrable pour la saison hivernale. En attendant, je peux tenter de m’immerger dans la fontaine Flamel mais la souplesse requise pour grimper et m’allonger en cercle dans la limite du bassin, risque de me faire défaut.

— Je dois pouvoir réaliser un ouvrage intermédiaire. Une fosse de cinq ou dix mètres cubes.

— Ce serait parfait. Le fond et les parois n’auront pas besoin d’être plats. Au contraire ! Si c’est accidenté, l’avantage procuré par l’encre bioluminescence n’en sera que plus apparent.

— Mais c’est quoi, cette invention ? s’exclama Hélène Farges-Lacaze. Ça ne sert à rien ! Ce n’est pas dans le programme sur les tissus ou les accessoires.

— Il s’agit d’une tenue enchantée pour l’exploration aquatique, répondit Hercule, agacé par la curiosité malsaine de la jeune fille.

— D’accord mais à quoi ça peut bien servir ? On s’en fiche d’aller sous l’eau !

— Vraiment ? Savez-vous ce qu’est le San José ?

— Non.

— C’est un bateau. Coulé en 1708, ce vaisseau chargé d’or, de pierres précieuses, contenait à lui seul l’équivalent de 2,3 milliards de Gallions.

La somme astronomique sidéra la sympathisante suprémaciste.

— Les océans regorgent de navires moldus qui ont coulé, à la suite de batailles. Ils sont gavés de richesses incroyables.

L’appât du gain fit luire la prunelle de ses yeux.

— Vous comprenez l’intérêt d’explorer les mondes sous-marins ? Qui sait si des peuples intelligents, voire sorciers, ne s’y cachent pas ? Les Moldus ne s’y sont pas trompés et ont inventé des submersibles capables de plonger toujours plus loin, pour fouiller les fonds et exploiter les richesses. Ils creusent la roche pour arracher leur précieux pétrole qu’ils utilisent, entre autres, pour leurs moteurs de véhicules. 2

— C’est honteux ! Ils détruisent tout !

— Voyez-vous, sur ce point, je partage un peu votre avis. Les Moldus surexploitent la nature. Tôt ou tard, celle-ci se vengera. Fort heureusement, tous les hommes n’ont pas ces visées de profit en tête et nombreux sont ceux qui s’assurent de ne prélever qu’une modeste part. Il faut juste espérer que leur expansion n’engendrera pas une altération irréversible de l’environnement.

— Ton invention va servir à piller l’océan, comme les Moldus !

— Non. Elle permettra de nager auprès des dauphins, des baleines, de les observer, de les comprendre, en toute sécurité.

— Hum… fit-elle d’un air dédaigneux, non convaincue et déçue que le Belge n’ait pas dévoilé son véritable objectif.

Dune ne perdit pas une miette de l’échange empreint de tension. Hercule n’avait pas révélé l’usage final du scaphandre : l’exploration du lac souterrain sous le sapin pleureur. En revanche, le garçon avait l’art et la manière de fournir des arguments issus de ses innombrables lectures, d’échafauder des explications solides, réalistes. Il apprenait à avancer masqué, avec prudence. C’était vital.

La cloche retentit et les deux heures de botanique médicale, en compagnie d’Ursula Waldmeister, prirent fin. Fait inaccoutumé, Hercule fut le premier dans le couloir pour se délester du tablier de cuir protecteur indispensable pour la pratique parfois salissante de cette discipline. Il se couvrit avec les gants, son bonnet, son écharpe et enfila sa cape pour affronter une énième tempête de neige provoquant des congères que le concierge neutralisait à coups de sortilèges Defodio.

À peine le garçon eût-il boutonné sa cape que celle-ci s’anima et se mit à serrer sa gorge.

— Au secours ! parvint-il à crier, tirant de toutes ses forces, avant de se faire broyer les cartilages.

Privé d’oxygène, il tomba à terre, se démenant pour desserrer l’étoffe folle.

— Madame ! Professeur ! hurla Sigrid. Vite !

Ursula arriva à la rescousse et tenta plusieurs sortilèges silencieux pour que le vêtement lâche prise, sous les yeux horrifiés des élèves. De Luca Rosso et Rostang de Hautefeuille se réjouirent de la situation. Leur attitude n’échappa pas à Shin, méfiant.

— Ne touchez pas à vos capes ! ordonna-t-il à ses camarades.

Il fonça avertir le professeur Dadé et Rose. Laurine, horrifiée, se jeta sur le col du garçon pour l’écarter. Eugénie l’aida avant de s’emparer de sa baguette et de lancer :

— Diffindo !

Le tissu résista au sortilège mais quelques craquements l’encouragèrent à persister dans ce sens. Lorsque le col céda enfin, Hercule était violet foncé et sa gorge était broyée.

— Hercule ! Reste avec nous ! supplia Laurine. Je t’interdis de mourir ! Allez, respire !

— T’as entendu la dame, p’tit gars ? Pas question de crampser ! 3

Alphonse arriva en transplanant. Il se pencha sur l’élève et se rendit compte qu’il ne respirait plus. Il était trop tard. Il écouta le cœur. Il battait toujours mais à un rythme chaotique.

« La baguette d’amourette ! »

Il attrapa son cadeau avec une idée folle en tête. Il plaça ses doigts pour repérer le passage de la trachée du garçon et murmura :

— Lumus Solem.

Un trait rouge fendit la peau qui s’écarta sans saigner, cautérisée par la chaleur. Il réclama une fiole vide, propre et la sectionna à l’aide d’un Diffindo. Il enfonça la canule improvisée dans l’orifice opéré par magie et se pencha. Il souffla dans les poumons puis les vida en les pressant. Après cinq opérations du genre, les poumons se soulevèrent enfin sans assistance.

Alphonse considéra la baguette de l’enfant en haussant les sourcils et ne put que louer l’intelligence du concepteur. Un juste retour.

Il fit léviter le garçon pour le transporter à l’infirmerie. Agathe et Dune, suivies par Shin, débarquèrent dans la serre. La directrice ordonna aussitôt aux étudiants de se placer sous les fenêtres du couloir, à distance des vêtements restés accrochés sur les patères. De Luca Rosso et Rostang de Hautefeuille firent grise mine. Le Belge succomberait dans les minutes à venir mais les « autres » échapperaient à leur piège infernal. Shin jeta une poignée de pétales sur le sol. Les végétaux s’assemblèrent pour former le nom des deux coupables et celui de la complice qui leur avait fourni l’idée et le mode opératoire.

Agathe enferma la cape du Belge dans un sachet après l’avoir soumise à un test proposé par Dune. La référente du Gerbera examina les effets personnels des élèves. Les membres de son ordre avaient été promis au même funeste destin que Hercule. D’autres enfants, surtout chez Lonicera, avaient été ciblés par les criminels. Valentine, Rosa, Bianca, Joop figuraient au rang des victimes potentielles. Agathe s’isola avec le Japonais et la référente des blancs.

— Avez-vous vu quelque chose, Dune ?

— Ma voyance ne fonctionne pas ainsi.

— Et toi, Shin ?

— Les pétales ont désigné De Luca Rosso et Rostang de Hautefeuille. Avec la complicité d’Hélène Farges-Lacaze pour le sortilège.

— Cette petite gourde avait tout mijoté à l’avance. La ceinture qui s’ajuste toute seule. Elle aura donné l’idée et les deux autres auront adapté le sortilège.

— Nous n’avons aucune preuve, souligna le Nippon. Malheureusement…

— Leurs baguettes ? suggéra Agathe.

Dune expliqua qu’il existait deux façons d’envoûter la ceinture. Soit on faisait appel à un maléfice noir, long à prononcer mais imparable, insensible à un simple Diffindo, soit on fabriquait une potion Elastica, on l’appliquait sur l’accessoire ou le tissu et on l’activait avec le simple sortilège Efficere, 4 un terme générique utilisable dans un grand nombre d’occasions. Quant aux fioles qui avaient contenu le liquide, les criminels avaient eu un temps considérable pour s’en débarrasser ou les vider et les nettoyer pendant les manipulations orchestrées par Ursula. Les suprémacistes s’en tiraient une fois de plus à bon compte.

Personne n’avait eu goût à se sustenter au restaurant. L’infirmerie était noire de monde et Rose se transformait en agent de la circulation, autorisant les élèves à rendre visite à leur camarade par groupes de deux individus. Le docteur Dadé se voulait optimiste mais en vérité, il était très inquiet. Le cerveau d’Hercule avait été privé d’oxygène pendant plusieurs minutes. En ouvrant la trachée, il n’était pas certain d’avoir réussi à le préserver d’un coma ou d’un état végétatif au réveil. Le sorcier avait bricolé un ballon avec une valve à partir d’une bourse en moke rigidifiée. Il l’avait fixé sur la canule de verre et injectait de l’air ambiant dans les poumons, afin d’oxygéner le sang. Eugénie ne pleurait pas, refusant de montrer sa peine. Laurine était très atteinte et ne cachait rien de son émotion, de sa détresse. Sigrid avait disparu pour réapparaître vers 13h00, accompagnée par Barthélémine.

Dès que Rose avait vu le flacon de liquide rouge apporté par mademoiselle Vlaamel, elle avait manifesté sa joie.

— Docteur ! Il faut lui injecter ce liquide !

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je n’en sais rien. C’est comme du sang mais en dix fois mieux. Faites-moi confiance ! C’est le garçon qui l’a mis au point.

— Comment ?

— Je l’ignore.

— S’il a déjà injecté ce produit dans ses veines, cela ne pourra pas le desservir. Rose, après la transfusion, il faudra m’aider à glisser un tube dans son œsophage. Il faut qu’il avale du Poussos et du Mollissos.

— Je ne crois pas avoir fait ça depuis mes études à l’hôpital. C’est délicat.

— Mais indispensable. Messieurs, mesdames, merci de sortir. Tous. Sauf toi.

— Moi ? s’étonna Katarina.

— Oui. Sors ta baguette et produis-moi un Lumus Solem. Il faut éclairer la gorge d’Hercule, au maximum.

La Franco-Russe obéit.

— Place ta main libre sur son menton et maintiens-le ouvert.

— L’ampoule de sang est en place, Docteur.

— Merci, Rose. Basculez sa tête en arrière et maintenez son front. Parfait. Tenez-le bien toutes les deux. Katarina, un peu plus près, la pointe de ta baguette. Parfait ! Nous y sommes.

Il glissa un caoutchouc creux dans la gorge et s’assura de le faire coulisser dans l’œsophage. Ensuite, il bloqua la mâchoire pour empêcher le sectionnement du tube.

— Bien. On relâche. C’est très bien. Le temps que son larynx se remette en position, que je referme le trou dans sa gorge, il va devoir être nourri et soigné de cette façon. Rose, dix centilitres de Mollissos et cinq de Poussos.

— Tout de suite, Docteur.

Elle aspira les bonnes quantités dans une grosse seringue et vida le mélange dans le gosier du garçon, prenant garde à ne pas entraîner un refoulement du liquide.

— J’aimerais bien qu’il se réveille vite, grimaça le grand rouquin en attrapant ses lunettes pour leur lancer un Tergeo.

— Professeur ?

— Oui, Katarina ?

— Voulez-vous que je tente d’atteindre son esprit ?

— Pourquoi pas ! Comment t’y prends-tu ?

— Avec des mots. Rien d’autre.

— Je te donne l’autorisation. Merci pour votre concours, toutes les deux. Surveillez-le, Rose. Je vais exposer la situation aux élèves et à la directrice.

Dès que le médicomage s’absenta, l’infirmière tapota sur l’épaule de la jeune fille et la félicita :

— Tu as réussi ton examen de passage. Tu verras, ton stage se passera très bien.

— Merci, Madame.

— Allez, vas-y ! Fais comme avec Marcello di Maggio.

Elle comptait bien réussir un tour de force avec ses haïkus mais le cas de figure n’était pas identique. L’Italien avait reçu une potion de sérénité – créée par Noël, elle l’avait appris cette année – et la vedette de Quidditch n’était pas un mur mental à la volonté d’acier, comme Hercule. La mère de son camarade était une authentique Occlumens et Hercule montrait de plus en plus de signes de résistance extraordinaire. Ses haïkus seraient-ils assez puissants pour pénétrer son esprit ? Sa conscience existait-elle encore ?

Elle inspira et chercha les mots exprimant l’instant présent, la saison glaciale et l’espoir de survivre jusqu’à ce que le printemps apporte son renouveau.

Le patient, habitué aux passages à l’infirmerie, raccourcissait de plus en plus la durée de ses séjours, en dépit de la gravité de ses blessures. Il devait une fière chandelle à Shin, ayant prévenu le docteur assez tôt, au praticien, à l’infirmière et à Katarina qui avait su toucher son inconscient après avoir énoncé de très nombreux vers. Le Belge, autorisé à quitter le service médical, à condition d’y venir trois fois par jour pour ses rations de potion et un suivi strict, s’était aussitôt mis à l’ouvrage pour rattraper le retard accumulé durant les jours d’hospitalisation, pour travailler ses cours afin d’obtenir des notes compensant les FONTE inévitables pour absence aux contrôles et pour poursuivre ses travaux sur le scaphandre et l’étude du sang.

Au matin du dimanche 25, Barthélémine avait demandé à le voir. Elle était épuisée ; le dernier nourrissage n’était plus qu’un lointain souvenir. Hercule n’avait pas pu faire mieux qu’un don de dix centilitres, agrémenté de ver arénicole reconstitué, additionné des nutriments essentiels. Las de stagner, le garçon suspendit ses travaux sur le costume étanche et courut se réfugier dans son infirmerie secrète pour tout reprendre à zéro. La jeune élève se sentait dans une forme exceptionnelle mais la faim la tenaillait. Il fallait toujours une grande quantité de sang humain pour la contenter.

« Je passe à côté d’un élément essentiel. Mais lequel ? »

Il n’oubliait pas que son travail sur le sang avait commencé l’année dernière, avec Sanguis Vestigia, signée par l’horrible Klaus Blutigewurst. Il reprit la recette et s’interrogea sur la présence de chaque ingrédient. Il se fia à l’encyclopédie « Comprendre une potion » qu’il n’était pas loin d’achever. Il détermina quel produit était incongru : l’ail de Garonne. Pourquoi un vampire, que l’ail repoussait, s’était-il cassé la tête à fabriquer un produit en contenant, devant prendre mille et une précautions pour manipuler le dangereux, voire mortel condiment ?

La sangsue Hirudinea Maxima, utilisée pour la recette, n’était attirée que par le sang humain. La potion aurait donc dû détecter ce dernier, sans besoin d’aromatiser avec de l’ail.

Faisant preuve de curiosité, le garçon mit le cap sur le laboratoire de potions du château et récolta tous les ingrédients pour concocter une version débarrassée de l’ail. Puis, il se rendit aux cuisines pour voir Séraphin et obtenir quelques flacons de sang animal. Son camarade fut en mesure de lui donner du sang de bœuf, de poulet et de porc, les trois variétés disponibles dans les Glaciérateurs magiques de l’école. Le Belge fut satisfait d’avoir plusieurs échantillons pour conduire ses tests.

Quand il entra dans l’infirmerie invisible, il prépara la nouvelle potion ainsi que plusieurs lames de verre. Il posa une goutte de Sanguis Alpha, dénommée de la sorte parce qu’il s’agissait d’une version primaire, sur du sang de bœuf. Rien ne se passa. Ni changement de couleur, ni dégagement d’odeur.

— Zut ! C’est l’ail qui fait tout ? C’est incompréhensible.

Il répéta l’expérience sur le poulet et le porc. Résultat identique. Par acquit de conscience, il testa Sanguis Alpha sur son propre liquide vital. Le test fut stérile. Cette nouvelle mouture était incapable d’agir. Sans l’ail de Garonne, elle ne valait rien. Il empila les lamelles à nettoyer et bascula en mode réflexion lorsqu’un discret parfum de pomme chatouilla ses narines. Il regarda de plus près : la lame avec son sang était en contact avec celui du bœuf.

— Tiens ! Et si j’essayais…

Il mélangea du sang humain à celui de porc. Il observa le résultat au microscope. Comme prévu, il n’y eut aucune agglutination puisque ces éléments étaient incompatibles. Puis, il ajouta une goutte de Sanguis Alpha. La couleur devint brièvement bleue avant de redevenir rouge. Une effluve de pomme golden se fit remarquer avant disparaître.

Il comprit ce qui se passait : la nouvelle potion ne montrait pas une différence, elle décidait de changer la nature du mélange. Pourtant, l’agglutination n’avait toujours pas eu lieu.

— Bon sang ! Van Betavende, tu veux de l’agglutination ? Tu vas en avoir !

Il versa une goutte de sang de ver arénicole. Il observa la liaison espérée. Il ne lui restait plus qu’un test à effectuer : pulvériser Sanguis Vestigia sur la lame de verre. Elle se colora en bleu foncé et exhala la pomme. Comme il s’agissait du révélateur, la coloration persista.

Excité comme un Pucestis, le sorcier reproduisit l’expérience sur les deux autres variétés sanguines à sa disposition. Il obtint un résultat identique. Peu importait la source animale : l’adjonction de sang humain, de Sanguis Alpha et de ver arénicole en faisait un produit capable de contenter un vampire.

L’ultime procédure déroulée consista à préparer les quantités restantes, environ cinquante centilitres par type animal, en ajoutant juste une goutte de sang humain. Le résultat dépassa ses espoirs. Hercule sauta de joie dans la cabane invisible, gambadant comme un Jackalope amateur de saison printanière. Puis, il stoppa, conscient de devoir faire face à un problème épineux. La conservation.

Son esprit survolté par l’allégresse lui montra aussitôt la bonne direction. Il s’empara de plusieurs sangsues et leur distribua une goutte de son sang à chacune. Elles salivèrent, par réflexe. Il recueillit leur précieuse salive.

— Eh oui, mes petites amies ! Pour vous nourrir, nous sucer jusqu’à plus soif, vous devez inciser et empêcher notre organisme de refermer la brèche. Pour cela, vous injectez votre fabuleuse salive anticoagulante. Donc, si je mets tout ceci dans la préparation sanguine faite d’une goutte de mon liquide vital, d’un demi-litre de sang animal, d’une larme de Sanguis… Miracula, son nouveau nom, et de ver arénicole pour moitié, j’obtiens une boisson qui nourrira Barthélémine pour un mois.

Il consigna sa victoire par écrit, décrivant chaque étape avec une multitude de détails, afin que la benjamine soit autonome pour son alimentation. Lorsqu’il en termina avec ses expériences, la consignation et le nettoyage des instruments, le garçon enfouit les trois bocaux hermétiques dans sa valise et quitta la grotte. Il n’avait aucune idée de l’heure qu’il pouvait être. Le soleil rasait l’horizon, fidèle à sa course hivernale mais les nuages venus d’Espagne s’amoncelaient sur les sommets pyrénéens. Le froid polaire soufflait par rafales et amassait les cumulus entre les montagnes. C’était un temps à siroter un chocolat chaud, au coin du feu, en grignotant un biscuit à la cannelle et en humant un parfum apaisant.

Le premier souvenir, surgissant de sa mémoire, n’avait que quelques semaines d’existence. C’étaient les instants où Eugénie l’avait remercié pour le jardin volant fait de bric et de broc. L’odeur de ses boucles lorsqu’elle s’était blottie contre lui, en larmes. Il n’y avait pas de sensation plus douce, paisible.

Au lieu de prendre la direction du château, le garçon se dirigea vers la falaise, en dépit des bourrasques qui soulevaient la neige et la projetaient dans son visage. Il eut la sensation qu’un événement néfaste s’était déroulé à cet endroit. Il se souvint qu’à quelques mètres près, c’était ici que Katarina avait empêché le Japonais de basculer dans le vide.

« Ce n’est pas ça. Je sens un autre phénomène. »

Il chercha autour de lui, repoussa la poudreuse avec ses chaussures épaisses, prit une branche pour tracer des sillons, sans vraiment savoir ce qu’il cherchait. C’est en levant la tête qu’il fit une découverte intéressante : une plume noire, inhabituelle, terminée par un lambeau similaire à du tissu léger. Au cœur de la couleur ébène, il discerna quelques reflets rouges métalliques, à peine perceptibles. Intrigué, il la fourra dans l’une des poches de sa cape désenvoûtée et ravaudée. Puis, il s’éloigna du lieu malsain.

Le Belge avait une dizaine de raisons d’être heureux ou, tout au moins, satisfait. D’abord, le sang de son invention, goûté puis englouti par la demi-vampire, avait réussi à la contenter. La jeune fille s’était sentie dans une forme éblouissante. Son sourire, éclatant et… écarlate pour avoir oublié de nettoyer ses canines, en disait long sur son soulagement. Ensuite, l’opération « flatulence de Bayours » se présentait sous les meilleurs auspices : Bianca, consciente de la difficulté et de l’utilité d’obtenir ces gaz, avait accepté de se prêter au jeu du Polynectar et de l’imitation parfaite de Rosier. Dès que Noël aurait achevé la préparation, Hercule pourrait passer à la récupération. Il faudrait une grande quantité de gaz mortel, pour la potion Repulsa mais aussi pour affronter le Nundu. Ce serait son arme défensive contre le léopard géant. Enfin, pour bloquer la fontaine de lave, la potion Divulgare Spuma exigeait un centilitre de flatulence. Pour recueillir cet ingrédient presque incolore, le garçon avait imaginé une bouteille de verre dotée d’un goulot plus large que la moyenne et avait intégré un clapet à l’intérieur du contenant. Grâce à une jauge à pression dupliquée à partir d’un modèle utilisé par le professeur Dornier, le garçon était en mesure de comptabiliser la quantité injectée et de libérer une dose précise.

Une autre source de joie avait fait son apparition avec un courrier signé par Garrick Ollivander. Son camarade anglais lui avait appris que les baguettes sauteuses étaient toujours faites de vigne. Peu importait l’inclusion, ces créations se manifestaient avec un engouement sans pareil, faisant preuve d’exubérance pour s’attacher à leur maître unique. Gervaise Ollivander, le père, affirmait qu’Ulick Gamp et Artemisia Lufkin, ministres de la Magie, respectivement de 1707 à 1718 et de 1798 à 1811, avaient été choisis par une baguette de vigne. Tous les deux étaient de brillants personnages. Leurs mandatures, couronnées de succès, étaient souvent citées en exemple. La vigne s’associait toujours avec des sorciers promis à accomplir de grands desseins. L’enthousiasme vécu en direct avec Umbelina était une manifestation probante. La princesse portugaise ne se contenterait pas d’un record en balai. Quant à la jeune habitante de Marie-Galante, dotée elle aussi d’un outil de la même essence, comportant un cheveu de Vélane, qu’accomplirait-elle ? La question était entière.

Une autre raison d’être satisfait, c’était le scaphandre dont l’inventeur avait fait une démonstration tronquée la veille, durant le cours d’Arts magiques. Tronquée, car le garçon s’était contenté de se présenter avec la tenue complète, de respirer sous le casque étanche, de manœuvrer le quadruple éclairage chimique du heaume – conçu sur le même principe que celui mis au point pour son microscope – et de repousser les Stupefix et les Repulso jetés par Hélène Farges-Lacaze, sans le moindre délai de prévenance. Aux yeux des inscrits au cours de Dune, la mise au point du tissu étanche et protégé était une réussite.

Mais la démonstration ne s’arrêtait pas là. À la demande du Belge, la référente du Gerbera avait creusé une fosse au centre du stade de Quidditch, à coups de sortilèges et l’avait remplie d’eau glacée, en utilisant la neige entassée sur le terrain. Il était 18h30 lorsque le Gerbera se présenta aux abords de la fosse aux parois biscornues. Le garçon souhaitait un trou pas trop large mais profond et accidenté. Le soleil était couché depuis une demi-heure et seules quelques lueurs orangées subsistaient à l’ouest.

L’enseignante lança une série de protections pour que le groupe devienne invisible et inaudible. Hélène, à l’affût dans les vestiaires, armée de Multiplettes, en fut pour ses frais. Le Belge, recouvert des trois éléments de sa tenue, ajouta la ceinture et appuya sur un bouton en bois rouge. Cela déclencha l’étanchéité. Les bouteilles métalliques, intégrées au scaphandre, commencèrent aussitôt à délivrer de l’air. Sans esquisser un seul geste, les quatre projecteurs de son casque s’allumèrent, après avoir reçu un ordre vocal du plongeur. Il s’accroupit et glissa dans l’eau où la neige faisait encore des petits paquets congelés.

— Pas trop froid ?

— C’est supportable, Professeur. J’ai travaillé l’isolation et je dispose d’un mélange chimique dégageant de la chaleur si besoin, répondit le garçon avec une voix étouffée. À présent, l’encre lumineuse.

Il ouvrit un compartiment de sa ceinture et dispersa le liquide mis au point, en grande partie, grâce à « Comprendre une potion ». La solution se diffusa dans l’eau et s’accrocha à la moindre aspérité. La fosse s’éclaira comme un sapin de Noël couvert de bougies. Les élèves applaudirent le résultat féerique, d’un ton bleuté.

— Bravo ! On voit jusqu’au fond, à peu près dix mètres !

— Pour le lieu que je dois explorer, il me faudra une énorme quantité d’encre.

— J’imagine. À présent, si tu veux obtenir une note OR+, sache que j’ai scellé de façon magique, un coffret au fond. À toi de t’en emparer !

— Entendu, Professeur.

Le Belge commanda la mise en marche de ses bracelets de bois à hélices dont les axes avaient reçu le sortilège Circumrota. Il effectua une pirouette dans l’eau et s’enfonça, mû par son moyen de propulsion réglé au minimum. Il toucha le fond au bout de quelques secondes. Il palpa la terre jusqu’à ce qu’il perçoive une matière dure, taillée, comportant des angles.

— Le coffret ! Voyons…

Il tira une baguette classique de son ceinturon. Avec, il lança un Accio coffret, un Diffindo, un Wingardium Leviosa ainsi qu’une bonne dizaine de sortilèges tous aussi inefficaces les uns que les autres. Il tenta un Cistem Aperio pour en extraire le contenu sans avoir à briser le scellement.

En surface, les enfants commencèrent à trouver le temps long. Laurine imagina même le pire :

— Hercule ne bouge plus. Il a peut-être un souci ?

— Non, rétorqua Eugénie. Fais-lui confiance. Il cherche comment extraire le coffre et la professeure Dunne ne lui a pas facilité la tâche.

— En effet, confirma l’adulte.

Dix mètres plus bas, le garçon décida de changer de tactique après avoir tenté d’alléger sa cible pour la capturer. Il transmit l’ordre, via le réseau de lianes intégrées dans son scaphandre, de déplier au maximum les baguettes longue-vue disposées sur le dessus de ses mains, à l’extérieur du costume. Avec l’écartement maximal, il était certain d’obtenir le Lumus Solem le plus fin possible. Il était déjà parvenu à lancer des sorts via ces systèmes externes (sans quoi, il aurait percé son costume), de manière alternative, à gauche, à droite, ou coordonnée. C’était juste un exercice mental auquel il devait se plier : produire un sortilège sans toucher la baguette et sans prononcer les mots à voix haute.

« Lumus Solem. »

Deux fins rayons creusèrent de part et d’autre du coffre. Il prit garde à ne pas entailler le bois et fit le tour de sa cible.

« Finite. »

Il tira sur l’objet afin qu’il se décroche. Il réorienta ses bras et ses jambes pour que les hélices le propulsent vers la surface au lieu de le maintenir au fond. Il contrôla la jauge fixée à droite du hublot : il avait à peine utilisé 3 % d’air contenu dans ses réserves métalliques. Il reprit pied sur la terre ferme, aidé par les mains secourables de Jacques et Shin. L’enseignante initia des applaudissements et déverrouilla le coffre en lui murmurant une phrase dans une langue ancienne. Le garçon découvrit une fiole remplie d’un liquide bleuté et sut aussitôt ce dont il s’agissait.

— Du venin de Billywig ! s’excita le Belge. Excellent !

— Pourquoi te réjouis-tu ? questionna Sigrid.

— Parce que j’en ai besoin pour un travail qui épatera la professeure Fordecafé. Juste deux ou trois gouttes.

— Mais ce n’est pas un produit rare.

— Ça l’est devenu depuis la mort du sorcier Faulkner, en Australie. C’était le principal fournisseur pour les nations sorcières.

— Hercule a raison, avoua Dune. Branchiflore et les autres apothicaires éprouvent des difficultés d’approvisionnement. Même d’autres fabricants rencontrent des soucis. Comme Delacour avec certaines essences de bois.

— Autant cela peut se comprendre avec l’Australie, dénuée de population sorcière, dit Hercule, débarrassé de son casque, autant le contingentement pratiqué par les nations africaines est inattendu.

— Je dispose de très nombreux contacts en Afrique, comme tu l’imagines. Plusieurs nations font l’objet d’attaques de groupes sorciers organisés, de vols opportuns de matières essentielles à certaines potions vitales. Il devient compliqué d’obtenir du venin de Démonzémerveille, utile pour effacer les mauvais souvenirs. Plus moyen d’avoir de la corne d’Éruptif, de la griffe de Nundu ou du crachat de Paonard à neuf queues. 5

— Je vous remercie pour le venin de Billywig.

Puis, se rapprochant de l’enseignante et murmurant, il ajouta :

— Il me serait utile pour tenter de créer une baguette traductrice plus universelle.

Elle approuva d’un clin d’œil et répliqua :

— Ta démonstration réussie te vaut OR+. À présent, si tu veux bien t’écarter…

Elle lança un sortilège qui recouvrit la fosse d’une structure métallique pleine sur laquelle elle ramena de la terre, fit pousser de l’herbe qu’elle enfouit presque aussitôt sous une couche de neige très généreuse.

Une fois que le Belge eut revêtu ses vêtements sorciers, dissimulé derrière Shin et Jacques, Dune leva toutes les protections ayant privé les espions du spectacle. Elle raccompagna les enfants jusqu’au restaurant où les élèves rejoignirent leur table habituelle pour se régaler d’une soupe de poisson bien chaude, idéale pour affronter les températures polaires.

Madame Dunne s’assit près de la directrice. Agathe sentit que sa référente avait un souci en tête et lui tendit la perche.

— Tout va bien, Dune ?

— Oui, Agathe. Je viens d’assister à la présentation, enfin, plutôt la démonstration d’un projet répondant aux enseignements prévus cette année.

— De quelle nature ?

— Envoûter un tissu, un vêtement ou un accessoire autre qu’un bijou.

— Vous repensez à l’usage maléfique qu’en ont fait les suprémacistes ?

— Non, non. Je suis comme mes élèves : je songe aux objectifs sans m’appesantir sur les échecs passés.

— Une excellente démarche. Alors ? Qu’est-ce qui vous préoccupe ?

— C’est à propos de la gratification, en fin d’année.

— Vous hésitez entre plusieurs élèves ?

— Oui.

— C’est notre lot à tous. Ce n’est pas une tâche aisée. Personne n’a envie de froisser ceux qui se sont donnés sans compter leur temps, sans se ménager. Mais je sens que je ne vous aide pas. N’est-ce pas ?

— Jo Alonzo a inventé des chaussures qui sont dotées d’ailes et qui permettent de voler.

— Merveilleux !

— Hercule Van Betavende a créé un scaphandre étanche, autonome, pour naviguer sous l’eau.

— Même s’il a du talent, les chaussures volantes, c’est éblouissant. Elles valent la récompense.

— Le scaphandre d’Hercule le protège de sortilèges d’attaque. Il possède un système de chauffage, d’oxygénation, d’éclairage, de déplacement. Il a greffé des baguettes. Il parvient à les utiliser de concert, sous l’eau. Il a inventé un moyen de découper bien supérieur à ce que Diffindo peut produire. Je le soupçonne d’avoir développé d’autres idées qu’il n’a pas mentionnées. J’ai pu examiner l’intérieur de son costume. Il a utilisé des lianes pour mettre en liaison tous les éléments en bois dont il a une maîtrise incroyable. Il a su réinventer de manière sorcière, des créations moldues.

— Quel est le dilemme ?

— Agathe, sa création pourrait donner un avantage décisif au sorcier qui la porterait. Et ce n’est que la première mouture, imparfaite. Il va l’améliorer, je suis convaincue. Si je lui attribue la gratification, en fin d’année, je devrai mentir en minimisant l’importance de sa réalisation.

— Vous ne serez pas obligée. J’ai vécu ça il y a deux ans. Avec Hercule, justement. Il avait inventé une formule latine qui… injecte du temps. J’ai donné la récompense en taisant sa découverte dangereuse. Cela fait partie de notre vie d’enseignant. Parfois, nous rencontrons un sorcier exceptionnel qui crée des armes sans le désirer.

— Vous vous rendez compte ? Il a tout réalisé en double, comme un secours facile à activer. Il a passé, j’en suis sûr, plus de la moitié du temps imparti à réfléchir, à enchanter pour tenter d’atteindre la perfection.

Agathe reconnut l’enfant dans cette démarche de prévoyance extrême. Dès son arrivée, le Belge ne s’était jamais contenté d’à peu près. Sa référente lui avait pourtant conseillé de ne pas chercher à briller à tout prix et l’avait prié de se comporter comme un élève moyen. La directrice s’en était amusée. Le jeune sorcier se moquait du prix à payer pour atteindre ses objectifs, se fichait des bâtons mis dans les roues par ses ennemis. Pire : plus on s’acharnerait contre lui, plus il se rebifferait. Hercule, ne pas briller ? Autant demander au soleil de s’éteindre.

En guise de conclusion, Agathe lui dit :

— Le garçon raflera au moins deux ou trois prix sur l’ensemble distribué par l’Académie. Peu d’élèves pourront en dire autant. N’ayez pas peur de récompenser Jo, même si l’œuvre d’Hercule est dantesque. Il n’a pas conçu ce costume pour récolter des Gallions. Il veut s’en servir.

— Dans le lac souterrain. Mais pour quoi ?

— Je n’ai pas encore réussi à le voir. Mes visions sont toujours réservées au futur immédiat. Rassurez-vous : Hercule comprendra que la récompense aille au concepteur des très populaires chaussures ailées. Il en sera même très heureux.

— Merci pour vos précieux conseils. Il est vrai que Hercule et vous…

— J’ai une tendresse particulière pour lui.

Dans l’esprit de la référente du Gerbera, la cause fut entendue. Elle lorgna du côté de la table de ses protégés. Hercule, souriant, hocha la tête d’un air complice. Puis, il retira les écouteurs de son stéthoscope. Dune éclata de rire.

« Oh le petit malin ! »



1 En 1920, les quatre premières piscines ouvrent en France. La même année, l’Angleterre en compte 800 et l’Allemagne 1400.

2 Ferry Lake No.1, réalisée en bois et installée sur le lac Caddo en Louisiane en 1911, est considérée comme la première plateforme pétrolière. Elle tirait 450 barils par jour à 666 mètres de profondeur.

3 Crampser est une variante de clamser, en vigueur au début du 20ᵉ siècle.

4 Accomplir.

5 Le Paonard ressemble à un paon avec une tête de lama et une roue faite de neuf queues en poil roux. Son crachat, acide, transperce n’importe quelle matière. La créature est classée XXX. Elle est docile, tant qu’on ne la regarde pas droit dans les yeux.

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