Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 43 : Sortilège 43 : le monstre du placard
7876 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 13:44
Après deux jours au poste de professeur de médicomagie, Alphonse trouvait que le niveau des étudiants rencontrés était plutôt correct. Après tout, Alfred lui avait appris tout ce qu’il savait lorsqu’il était entré en CHASSE-Médico. À l’époque, le docteur Beauxbâtons était un homme joyeux, heureux. Dadé l’avait connu à la meilleure période de son existence. Là, il gisait sur un lit d’hôpital, dans le coma. Vision désespérante.
Il n’était pas encore 7h00 lorsqu’il descendit de son logement de fonction et qu’il ouvrit son bureau à l’infirmerie. Il raviva le Feu Éternel, jeta un œil dans le dortoir – il était vide – et dans la pièce dévolue aux soins. Rose s’y trouvait déjà, ouvrant et vidant deux caisses en bois remplies d’onguents et de potions venus de l’hôpital central et de Branchiflore.
— Bonjour, Rose.
— Bonjour, Docteur. Bien dormi ?
— Comme si j’avais été piqué par une mouche tsé-tsé.
— Une quoi ?
— C’est une mouche qui donne la maladie du sommeil aux Moldus.
— La sale bête !
— Je vois que vous êtes bien occupée. Je vais revoir mon planning.
Il se rendit dans son domaine réservé et observa le semainier épinglé au mur par Alfred, grâce à un maléfice de glu perpétuelle. Il commençait par le groupe Urtica-Gerbera de première année. Il devait les évaluer. Ensuite, il passait le reste de la matinée en compagnie des troisièmes, d’abord avec le cours de médicomagie classique, puis deux heures de perfectionnement. Cet après-midi, il remplissait le crâne des premières années de CHASSE pendant 240 minutes. Il les avait déjà rencontrés lundi matin de 8h00 à 12h00 et leur avait déjà administré un contrôle d’une heure, pas piqué des hannetons.
Agathe s’était montrée très claire : des suprémacistes prônant l’agression, la blessure, voire le meurtre n’avaient rien à faire à l’Académie. Il fallait tout faire pour leur mettre des bâtons dans les roues. Mais la multiplication des contrôles impactait aussi les élèves les plus faibles. De plus, parmi les étudiants qui avaient été exclus, il n’y avait pas un seul élève de CHASSE-Médico.
« Peu importe ! Appliquons les consignes… »
Il se tourna et tira son fauteuil. Il s’assit. Un détail attira son attention. Il y avait une boîte en bois, faite d’une très jolie essence, pleine de nuances colorées et de circonvolutions. Elle était scellée par un tissu noué. Il clama :
— Rose !
— Oui, Docteur ?
— Est-ce vous qui avez posé une boîte en bois sur mon bureau ?
— Absolument pas.
Intrigué mais prudent, il usa de sortilèges pour dénouer le ruban bleu. Il lança un Aberto, suivi d’un délicat Repulso. Le couvercle bascula en arrière. Il découvrit une baguette ainsi qu’un mot griffonné sur un petit rouleau de parchemin. Il ajusta ses lunettes dorées et déchiffra le texte :
« Docteur Dadé,
Cette baguette a sauvé trois vies dont la mienne. C’est un exploit que vous pourrez, j’en suis convaincu, grandement améliorer dans l’exercice de votre travail. Elle sera plus utile entre vos mains.
Avec tout mon respect.
HVB »
C’était un cadeau ! Il lut un post-scriptum au dos. Il mentionnait les caractéristiques de la baguette : l’essence du bois, l’inclusion, la taille précise, sa flexibilité – elle n’en manquait pas –, son humeur et la spécificité du Lumus Solem due à l’inclusion de grenats. Il indiquait même que le coffret du cadeau était taillé dans du mimosa. Alphonse fut touché par le présent et surpris par les détails sur la baguette. Il n’avait jamais entendu un camarade parler ainsi lorsqu’il était étudiant. Cette attitude lui donna une idée à exploiter dès la première heure de cours.
Se retrouver face à des enfants de dix ans rappela au docteur Dadé ses périodes trimestrielles en maternité / pédiatrie à Bonpied. Les élèves étaient, pour la plupart sages, intrigués, anxieux. Il les salua :
— Bonjour les enfants !
— Bonjour, Professeur ! répondirent les cadets de l’Académie.
— Ce matin, je vais évaluer votre niveau avec un petit questionnaire simple. Il comportera dix questions avec plusieurs réponses possibles parmi lesquelles vous devrez choisir. Avant de vous distribuer ce travail, je voudrais faire un peu plus connaissance. Je suis le docteur Alphonse Dadé. J’ai été élève ici, comme vous. J’ai même eu votre professeur, le docteur Beauxbâtons, lors de ma CHASSE-Médico. D’ailleurs, j’ai bien failli ne pas me retrouver en médicomagie mais en potions.
Un élève leva le doigt.
— Oui ?
— C’est pour ça que vous êtes le potionniste en chef de l’hôpital ?
— En effet. J’ai pu mêler mes deux passions : soigner et créer des potions, des traitements. Ceci pour vous dire une chose : cela fait à peine trois mois que vous apprenez la magie, la médicomagie et ce n’est pas aujourd’hui que vous saurez si vous serez, un jour, médicomage ou Auror ou cuisinier ou je ne sais quoi d’autre. J’imagine qu’Alfred, le docteur Beauxbâtons, vous a fait le coup de la baguette de saule ?
Il lut de la compréhension chez certains et de l’incrédulité chez la plupart.
— Il vous a dit que les médicomages possèdent tous des baguettes de saule et que si on en a pas, cela signifie qu’on ira pas en CHASSE-Médico.
Les élèves approuvèrent. Alfred leur avait tenu ce discours.
— Qui possède une baguette en saule ? Allez, ne faites pas les timides. Personne ? Vraiment personne ? Bon ! Je vais me livrer à un petit calcul tout simple. Chaque année, le ministère contacte les autres pays, collecte leurs besoins et fournit ensuite à l’Académie, le nombre total de places qu’il souhaite en CHASSE, par spécialité. L’année dernière, il a exigé dix médicomages pour juin 1921. Pas un de plus. Dix parmi les 90 élèves de sixième année, soit un sur neuf. Dans cette classe, vous êtes 31 sorciers. Désolé, mademoiselle… Feuillade, c’est ça ?
— Oui, répondit Bérénice.
— Les Cracmols ne sont pas admis en CHASSE, ni à l’hôpital. Je ne fais pas les règlements, ni les lois. C’est regrettable, car vous auriez votre place pour accoucher les sorcières, vous pourriez vous occuper de l’herboristerie, fabriquer la plupart des potions et onguents, réaliser la majeure partie des analyses, observations au microscope. Dommage mais bon, c’est comme ça ! Donc, vous êtes 31 sorciers. Il y en aura donc trois ou quatre qui iront en CHASSE-Médico. Et pourtant, vous n’avez pas de baguette en saule. Vous savez quoi ? Une baguette, ça se casse, ça se change parce que les sorciers que vous êtes aujourd’hui, seront différents dans un an, dans trois ans, peu importe. On change tous. Alors, même s’il est vrai que neuf soignants sur dix utilisent du saule, ce n’est pas une vérité absolue. Le plus bel exemple, c’est le directeur de l’hôpital : il en possède une en sycomore, avec une plume de phénix. C’est l’un des plus grands médicomages auprès duquel j’apprends tous les jours. Donc, si on vous dit que vous ne serez jamais médicomage, répondez que personne n’en sait rien. Tiens, juste pour voir, comme ça ! Qui n’a pas acheté sa baguette chez Cosme Acajor ? Allez !
Plusieurs doigts se levèrent. Il interrogea au hasard.
— Toi.
— Je l’ai acheté chez Castellano.
— D’accord. Et toi ?
— C’est un héritage familial.
— Entendu. Séraphin ?
— C’est Her… commença-t-il avant de grimacer, la conséquence d’un coup de pied expédié dans son mollet par Andrea, assis à sa gauche. C’est… un cadeau.
— Bien, bien, fit le professeur. Elle est superbe.
— C’est du Chakte Pok. Un bois rouge fraise. Elle contient de la vésicule de dragon Piment Cornu.
— Du Chakte Pok ? C’est exotique.
— Oui, se contenta de répondre le garçon, sentant le regard pesant de son camarade italien.
— Allez ! Distribution !
Il fit voler les documents calligraphiés avec une écriture de docteur. Les enfants disposèrent de quinze minutes : dix pour déchiffrer, cinq pour répondre. Durant ce laps de temps, Alphonse songea à sa récolte d’informations.
« Du Chakte Pok ? De l’amourette ? Hier, du muiracatiara pour Sidonie Delacour. Deux inclusions de dragon Piment Cornu, une créature emblématique du pays basque ? Il y a un créateur de baguettes adepte d’essences exotiques et d’inclusion locales, dissimulé dans les parages. Le point commun, c’est le nom Delacour. Il a décidé de se diversifier. Mais on ne devient pas fabricant de baguettes du jour au lendemain. C’est plutôt le fruit d’un long apprentissage. Les sorciers qui héritent de ce don, le masquent souvent à leur entourage. Si Delacour est capable de produire la baguette-rayon, l’hôpital doit en acquérir plusieurs. »
Lorsqu’il annonça la fin du temps imparti, les élèves reposèrent leurs plumes sans protester. Il agita sa baguette et les parchemins s’envolèrent. Il entama alors la leçon sur les différentes potions de sommeil.
Alphonse recevait les élèves de troisième année après les plus jeunes. Il alpagua Hercule et le remercia pour le cadeau. Il lui demanda :
— Mais que vas-tu utiliser ?
— Ma baguette historique, celle que j’avais en arrivant à l’Académie. Elle répugne à exécuter des sortilèges agressifs. Les productions violentes ne me réussissent pas.
— « Les » baguettes ?
— J’en ai essayées des tas, avant de venir à l’Académie. La collection Cosme Acajor au complet. J’ai dû me rendre à Londres, chez Ollivander, pour la trouver. Elle est plutôt efficace pour le soin et c’est une traductrice universelle. Elle est spéciale, car il s’agit de la première création d’un enfant, le fils de monsieur Ollivander.
— Une baguette créée par un enfant ? Ce n’est pas courant. Cela explique ses réticences à lancer des sorts d’attaque. Tu ne regretteras pas l’amourette ?
— Non, Monsieur. Je sais que vous en ferez bon usage.
— L’hôpital sera intéressé par sa caractéristique. Auprès de qui pourrait-il en acquérir ? Chez A.D ?
Hercule se contenta de sourire et lui adressa un clin d’œil.
— Allez, va à ta place. Interrogation surprise ! lança-t-il à l’ensemble des étudiants.
Ce n’en fut pas vraiment une mais ce fut une formalité pour le Belge. Juste avant les heures de perfectionnement, Alphonse revint à l’attaque sur les histoires de baguettes. À la question que Hercule attendait, sur la guérison miraculeuse de la Pétripyripathose, le garçon répondit qu’il n’avait pas fait usage de l’amourette, ni du cèdre.
— Es-tu conscient que l’on ne peut pas guérir lorsqu’on contracte ce champignon mortel ?
— C’est ce que disent les livres. Mais, en magie, rien n’est impossible tant que l’on cherche une solution et que l’on repousse les limites.
— Tu as raison. Les frontières sont faites pour être dépassées. Bien ! À présent, je vais tester votre niveau en perfectionnement. J’ai préparé une chose assez sympathique.
Les 23 étudiants prirent place dans la salle de classe. Alphonse prolongea la surface de son bureau et fit apparaître dix microscopes identiques. Il invita les élèves à venir observer et à indiquer ce qu’ils voyaient. Cela pouvait être des virus, des éléments osseux, musculaires, sanguins. Le Belge, habitué à l’observation microscopique, se régala avec le questionnaire.
Le praticien fut incapable de chasser l’impression qu’un truc clochait dans le discours du Belge. Comment pouvait-il reculer sur la puissance d’une baguette alors que sa vie était en danger ? Comment avait-il combattu une contamination mortelle ?
« Il possédait deux baguettes. Il m’en a cédé une parce que… Il a hérité d’une nouvelle. Ou alors, chose folle, il l’a créée. Bon sang ! Oui, c’est ça ! Il en fabrique. Il est parvenu à réaliser une curatrice plus puissante. C’est évident. Il n’y a qu’une façon de le prouver : au stage, à Pâques. Il faut le confronter aux cas les plus désespérés. »
Alphonse releva les parchemins et effectua une correction en direct, dévoilant les dix réponses. À la mine désespérée de certains, il sut qu’il y aurait de la FONTE. En revanche, les sourires d’Ysandre, de Bianca, de Katarina, et d’Hercule confirmèrent leur réussite lors de la sortie effectuée en compagnie du docteur Beauxbâtons. Cependant, quatre élèves, c’était très insuffisant. Il en fallait au moins dix. D’autant que Bianca Toscanini avait annoncé qu’elle désirait se diriger vers la vétérinomagie. Il devrait se retrousser les manches pour les stimuler et les hisser au niveau.
Madame Cacheton perpétuait l’esprit d’Alfred et changeait le mot de passe d’accès aux dossiers médicaux toutes les semaines. La manipulation impactait aussi Raoul, le squelette. Par conséquent, Hercule avait fait usage de son phonographe, déposé avant l’arrivée de l’infirmière. La nouvelle phrase-clé était : nerf saphène. La séance de Quidditch achevée, les soins aux créatures magiques accomplis et le dîner avalé, les membres du Gerbera se réunirent dans la salle blanche du pavillon de quartz. Tous les élèves furent invités, y compris Jacques. Afin de présenter la réalité sans en révéler trop au Cracmol, Hercule se chargea des explications.
— Jacques, je veux que vous soyez au courant d’un fait : l’Académie est en danger.
— C’est l’histoire de l’héritage du docteur Beauxbâtons ? C’est ça ?
— Oui. Grâce à Séraphin, nous avons appris que son ancêtre et celui du docteur ont conclu un pacte. Si nous mettons la main dessus, le problème d’héritage sera solutionné. La clause de Sang-Pur, exigée par la nouvelle loi, est postérieure à ce pacte. Elle sera nulle et non avenue. L’école sera sauvée.
— Vous cherchez le document. Mais il peut se trouver à des tas d’endroits, non ? Ça doit pas être bien encombrant.
— C’est sûrement très petit et bien caché. Nous avons supposé qu’il pouvait être dissimulé dans un lieu qui est difficile d’accès. Nous nous y sommes introduits une première fois, avec Eugénie. Nous avons vite fait demi-tour. C’est une vraie épreuve. Eugénie, qui a toujours vécu ici, a entendu parler de sorties secrètes, de salles masquées. Nous en avons trouvé une que nous avons appelée « la cave aux voix ». Nous comptons l’explorer une nouvelle fois, ce week-end.
— En quoi ça consiste ?
— C’est une sorte de labyrinthe conçu pour rendre fou et perdre le visiteur.
— Ça a l’air effrayant.
— Ce n’est rien par rapport à la seconde épreuve. Il s’agit, je pense, d’un Épouvantard.
— Oh non ! Ça, c’est… insurmontable.
Jacques n’avait pas oublié sa désastreuse confrontation avec la créature.
— Ce n’est pas le pire. Je crois que cet Épouvantard a été trafiqué pour prendre l’apparence permanente d’un Détraqueur.
— Merde ! Pardon ! Euh… C’est le monstre qui est le cauchemar du professeur McFlurry ?
— C’est bien lui. L’Épouvantard de la salle blanche doit être repoussé avec le sortilège Riddikulus, même s’il prend l’aspect du Détraqueur. Dans le cas où il se transforme en monstre anglais avide de joie, il peut être combattu avec le Patronus. En fait, je pense que l’Épouvantard, quelle que soit son apparence, peut aussi être maîtrisé avec le Patronus. Il faut un sortilège positif, bénéfique, basé sur la joie, pour le contrôler.
— Le Riddikulus et le Patronus sont des sorts cousins.
— C’est ma conviction. Le problème, c’est que l’Épouvantard trafiqué de la cave aux voix, a été tellement bien contrefait, que je pense que le sort Riddikulus sera sans effet.
— Je suis du même avis qu’Hercule, confirma Eugénie. La modification de l'Épouvantard est drôlement réussie. On sent le froid et la tristesse nous envahir, comme le professeur McFlurry l’a décrit.
— Il faut absolument le Patronus. Dans l’Académie, seuls le professeur d’anglais et Laurine sont capables de produire le bouclier d’énergie positive.
— Eh ben ! On a de la chance de t’avoir dans l’ordre, Laurine.
— Merci, Jacques.
— L’idée, c’est que Séraphin, Andrea et Noël essaient d’en produire un. Laurine va vous expliquer comment y parvenir. Si l’un de vous trois y parvient, cela augmente nos chances de franchir cet obstacle.
— Mais le reste ? Il y aura quoi ?
— Nous n’en savons rien, mon ami. Le créateur de ces épreuves a appliqué des sorts anti-voyance et, j’imagine, anti-transplanage.
— Maintenant, tu peux m’oublietter.
— Je refuse. De même que je n’effacerai pas la mémoire des plus jeunes. Écoutez, il faudrait que les suprémacistes parviennent à vous isoler et qu’en plus, ils cherchent cette information précise. Vous avez constaté à quel point le Gerbera est soudé lorsque l’un de ses membres est attaqué. J’ai confiance en vous tous et si nous nous heurtons à une épreuve où la botanique, la force ou les ingrédients de potion entrent en jeu, nous aurons besoin de vos lumières. C’est valable pour tout le monde.
— On ne va pas pouvoir explorer à dix. Si ?
— Non, Jacques. En pratique, quatre explorateurs, ce sera un maximum. Trop de monde attirerait l’attention.
— Et pas assez, c’est un handicap pour vaincre.
— Excellent jugement. Laurine…
— Merci, Hercule. Les garçons, en place, s’il vous plaît !
La jeune fille expliqua en quoi consistait un Détraqueur, son danger, ses armes, l’énergie positive du Patronus, le processus pour le générer. Elle détailla les étapes par lesquelles elle passait dans son esprit, dans son cœur. Hercule espérait qu’elle révélerait les souvenirs auxquels elle faisait appel pour parvenir à ce résultat. Il en fut pour ses frais. Noël, Séraphin et Andrea, attentifs, appliqués, mirent toute leur concentration, leur volonté, leur cœur dans l’exercice. Cependant, aucun d’eux ne réussit à produire un Patronus. Laurine demeura l’exceptionnelle sorcière de l’Académie.
Il était quatre heures du matin lorsque Hercule s’écroula sur son bureau, épuisé. Il s’endormit, tout habillé, sur son fauteuil. Sur le plan de travail, près du parchemin descriptif de son costume, il y avait les différentes pièces constitutives du scaphandre souple. Il se composait de trois parties : le bas, incluant les chausses, le haut, avec un cercle métallique à pas de vis et un casque qui venait s’enclencher dessus. Les éléments en tissu étanchéifié seraient réunis par une ceinture multifonction.
À l’intérieur des vêtements, il avait fixé de fines lianes. Leurs terminaisons émergeaient du tissu et seraient greffées à des bracelets en bois sur lesquels des hélices enchantées étaient fixées. Le garçon avait conçu ses moyens de propulsion pour se mouvoir sous l’eau. Chaque axe muni d’ailettes tournait grâce au sortilège Circumrota, comme l’hélice de l’avion miniature fabriqué chez Delacour ou comme les cuillères enchantées dans les casseroles en cuisine. Le chandail se terminait par des gants dans lesquels il inclurait deux baguettes : la première serait classique, la seconde inclurait du grenat. Ce choix impliquait de maîtriser la distinction mentale de la droite et de la gauche. Pour y parvenir plus facilement, le créateur fabriquerait un casque métallique avec un hublot qui serait doté d’inclusions en acacia auriculiformis, raccordées aux lianes. Il créerait des contenants métalliques pour les remplir d’air sous pression, pour respirer. Il embarquerait aussi des bidons externes garnis d’encre lumineuse, pour éclairer le fond de la grotte. Et dans l’histoire, il ne devait pas oublier un système pour creuser les parties meubles du fond lacustre de la grotte. Dune avait raison : il éprouverait des difficultés pour tenir le délai et présenter sa réalisation le 28 janvier, dernier jour pour satisfaire la demande de la référente.
La fabrication était une longue étape mais les sortilèges appliqués et les ordres à fournir à l’esgourde d’acacia prendraient un temps considérable, étant donné la complexité des fonctions apportées au costume de navigation aquatique.
Lors du petit déjeuner, Hercule somnolait. Depuis trois nuits, il travaillait sans relâche, ne s’accordant pas plus de deux heures de sommeil pour récupérer. Tous les éléments nécessaires au costume avaient été fabriqués, y compris une pompe enchantée pour injecter l’air dans les bouteilles en métal. Sigrid l’avait aidé pour la conception de ces dernières et avait mis au point un système à clapet, ainsi qu’une jauge de niveau, en piochant dans plusieurs livres moldus disponibles à LA bibliothèque.
L’heure n’était pas aux essayages mais à l’exploration. Sitôt le repas englouti, les élèves du Gerbera se dispersèrent. Seuls Eugénie, Hercule, Sigrid et Laurine restèrent sur place, se dissimulant sous l’escalier principal. À l’abri des regards indiscrets, ils se couvrirent de deux couvertures de dissimulation et mirent le cap vers l’infirmerie. Elle était déserte, aucun élève n’étant malade ou blessé. Rose se trouvait dans la salle de soins. Comme prévu, le docteur Dadé était rentré près de Paris pour retrouver sa famille.
— Nerf saphène, murmura le garçon, en se tenant à quelques centimètres de Raoul.
Le tableau-porte se déverrouilla. Le quatuor s’introduisit dans la place. Entrer à l’intérieur fut un jeu d’enfant puisque l’appartement n’était pas fermé à clé depuis l’hospitalisation du docteur Beauxbâtons.
Les enfants plièrent leurs couvertures et se dirigèrent vers la chambre du praticien.
— Attendez, dit Eugénie. Attendez… Venez.
Elle les invita à la suivre dans le salon où elle demeura figée quelques secondes. Elle sentit la main chaleureuse et réconfortante d’Hercule, posée sur son épaule.
— Il s’en sortira. J’en suis sûr.
— Je l’espère de tout cœur, lâcha-t-elle, libérant une parole positive à l’encontre de son géniteur, la première depuis leur arrivée à l’Académie.
Elle essuya une larme naissante et les entraîna dans sa chambre. Elle leur expliqua qu’il y avait un espace secret, logé entre cette pièce et la salle de bain, comment elle avait réussi à déterminer son existence, son mode d’accès et ce qu’elle contenait. Elle trahit même sa furie lorsqu’elle avait constaté, le 1ᵉʳ avril dernier, que son père avait vidé la cachette au cas où elle l’aurait découverte en son absence. Ainsi, elle estima qu’un bonhomme aussi retors que lui ne pouvait pas succomber à une potion de Mort-vivante. Le temps d’investiguer dans la cave aux voix arriva. Dans la chambre d’Alfred, Hercule fit consigner par écrit toutes les manœuvres des pièces de bois pour ouvrir la porte. Il fallait à tout prix ne pas dépendre de sa capacité de mémorisation. Une fois la porte franchie et l’escalier descendu, Eugénie sortit son couteau et l’interrogea. À chaque changement de direction, Hercule « interdit » les dangereuses impasses via le sortilège incendiaire Flambios. Le retour, s’il devait se dérouler dans la précipitation, serait facilité.
— Par là, proposa Eugénie. Ensuite… Là.
Tandis que le Belge traçait des croix, Laurine frissonna. Sigrid perçut aussi la froidure.
— On approche, confessa le garçon. L’Épouvantard trafiqué n’est plus très…
Soudain, la température devint glaciale et le cœur des enfants se vida de toute forme de joie.
— Chacun son rôle. Eugénie, le chemin. Moi, je balise. Laurine, le Patronus.
— Et moi ? demanda Sigrid.
— L’inattendu.
Baguettes en main, ils se tinrent prêts. Le Détraqueur fit enfin son apparition.
— Expecto Patronum !
L’énergie blanche jaillit en masse de la baguette de châtaignier. Elle prit la forme du ratel. L’animal agressif se lança à l’assaut du Détraqueur qui recula. Le groupe progressa. Sigrid tenta un Riddikulus sur la créature, bien qu’elle ne l’ait jamais essayé sur l’Épouvantard de l’Académie. Il échoua. Pire : il renforça la détermination du monstre avide. Il en voulait à tous les enfants, une source inépuisable de nourriture, mais semblait avoir une préférence pour Laurine. Sigrid esquissa deux pas involontaires dans sa direction et la bête en commit autant pour s’éloigner de la jeune Vlaamel.
— Vas-y ! Manœuvre pour le forcer à nous libérer le passage, conseilla la lanceuse de Patronus. Il ne veut pas de toi ! Je vais l’attirer.
Le duo marqueur put se glisser et s’engager dans la suite du labyrinthe dénué d’échappatoire. Un dernier changement de direction eut lieu et aboutit sur une impasse. Le garçon produisit un Lumus Solem et découvrit une énorme armoire, ouverte, leur barrant la route. Il chercha un système d’ouverture du panneau arrière. Il dénicha une poignée cachée sous des hardes pendues à des cintres.
— Alohomora ! lança mademoiselle Greengrass. Zut ! Ça ne marche pas ! Il y a bien une poignée, mais elle…
Elle la secoua dans tous les sens. Rien n’y fit. Elle tenta de déplacer l’armoire avec l’aide du garçon mais le meuble, accolé de part et d’autre aux parois de pierre, semblait solidarisé à l’aide d’un maléfice. Hercule fit courir sa baguette le long des planches épaisses, à la recherche d’une marque distinctive. Il la trouva mais avant de trahir sa découverte, Eugénie ordonna en le tirant par le bras :
— Recule ! Bombarda !
Le bouclier protecteur de l’armoire la projeta en arrière. Elle atterrit aux pieds de Sigrid, manquant de peu de la faucher. L’Épouvantard truqué se rua sur elle et tenta de lui dérober ses sentiments joyeux, véritables friandises. Le ratel de Laurine montra les crocs et griffa la créature jusqu’à ce qu’elle abandonne sa proie. Elle se battit avec le ratel, recula, incapable de franchir le mur d’énergie positive. Cependant, le Patronus donna des signes de faiblesse.
Hercule pointa l’armoire avec le cèdre et déclama :
— Aromohola !
— Tu t’es tromp…
Un déclic rassurant se fit entendre. Le garçon poussa la porte, franchit l’armoire et invita ses amies à le suivre. Le Patronus de Laurine s’évanouit en une centaine de filaments lumineux. Le Belge verrouilla juste avant que le Détraqueur ne se jette sur le groupe. Il frappa de toutes ses forces démoniaques contre le chêne solide, sans résultat.
— Merci, Laurine ! dit le garçon. Sans vous, nous n’aurions pas pu franchir cette étape.
— Comment as-tu réussi à ouvrir ? On dirait que tu as commis une erreur comme… tu sais, la fois où j’ai bafouillé.
— Il ne s’agissait pas d’une faute. Aussi incongru que cela puisse sembler, cette armoire a été fabriquée par AD.
— Delacour n’était pas acteur à l’Académie lors de la dispute entre les fondateurs, souligna Sigrid.
— C’est juste, ma chère. C’est incompréhensible. Ambelion a conçu ces épreuves lorsqu’il était en possession de ses moyens sorciers. Quand il a perdu ses pouvoirs, l’accès au château lui a été refusé. Ses descendants n’y ont pas mis les pieds. À supposer qu’un Ballessaim Cracmol eut été admis, il n’aurait pas pu affronter les épreuves de son ancêtre. L’ajout est postérieur. Peut-être Ambelion a-t-il été ami avec Armand Delacour ?
— Le Sondeur est arrivé en 1380. La brouille date de 1330. Pourquoi aurait-il attendu un demi-siècle ?
— Vous avez raison. Cela n’a pas de sens.
— On dirait que tu as prononcé le sortilège à l’envers !
— C’est exactement ce que j’ai fait, Eugénie.
— Pourquoi ?
— Souvenez-vous du stéréogramme du Quartier Général.
Laurine et Sigrid n’étant pas au courant, le garçon éclaira leur lanterne. Il leur fit comprendre que la porte secrète de l’armoire sise dans la chambre d’Alfred fonctionnait sur le même principe, à savoir : remettre les lettres D.A et la couronne stylisée dans le bon ordre. En conséquence, il fallait inverser un élément dans le sort. Aromohola était l’opposé de Alohomora. Si cela avait échoué, il aurait proposé Otreba, l’inverse d’Aberto, l’autre formule magique pour débloquer un verrou.
Fort de ces précieuses explications, le quatuor, baguette en main, s’engagea dans un nouveau labyrinthe doté de murs mouvants. Cette fois, le marquage par Flambios fut contre-indiqué. En revanche, le couteau de la bonne décision, manœuvré par Eugénie, fit des merveilles. Les enfants débouchèrent sur une salle d’environ 50 mètres carrés, assez haute, au centre de laquelle une fontaine inactive trônait.
— Ça a l’air sans danger, jugea Eugénie en s’avançant.
À peine eut-elle esquissé un pas que la fontaine s’anima, rougeoya et se mit à jaillir, projetant de la lave en fusion dans toutes les directions.
— Aquaglaciem ! hurla Sigrid pour protéger les aventuriers.
À peine créé, le mur gelé fut pulvérisé. Hercule essaya le sortilège Verignaqua. Sa tentative pour transformer le feu en eau, un charme maîtrisé par Shin, augmenta la puissance de la fontaine. Les projections furent plus nombreuses, plus grosses et plus lointaines. Ils furent contraints de se réfugier dans le labyrinthe, ce qui mit fin au jaillissement. Lorsque le garçon jeta un œil, les roches en fusion avaient disparu, comme si tout était illusion. Cependant, il n’était pas enclin à vérifier si la chaleur était fictive. Après tout, la glace générée de façon magique avait volé en éclats.
— Comment passer cet obstacle ? s’inquiéta Laurine.
— Je connais une formule pour augmenter notre vitesse de déplacement.
— Mais oui ! s’exclama Eugénie.
— Cependant, je m’abstiendrai d’y avoir recours.
— Pourquoi ?
— Cette formule manipule le temps. Étant donné qu’il s’agit d’un sujet sensible, qu’il a affecté le professeur Racine, je préfère ne pas l’utiliser. D’autant que cela nous rendra plus rapides mais peut-être pas assez pour éviter les bombes de lave. Vous comprenez, Laurine ?
— Tout à fait. Comment peut-on contourner ? Tu penses que tu pourrais vouloir te retrouver de l’autre côté ? À moins que cette salle empêche le transplanage. Oh je sais ! Un Portoloin à courte distance.
— C’est une solution brillante, mais elle exige des complicités au ministère, au département des Transports. Avez-vous une idée, Sigrid ? Eugénie ?
— Aucune, Hercule. Les sorts généraux excitent la fontaine au lieu de la freiner. Il faut prendre le temps de réfléchir.
— J’imagine qu’un Bombarda donnera le même résultat que sur l’armoire.
— Je le crois volontiers, Eugénie. J’ai bien peur que nous devions battre en retraite et soumettre tout ceci à l’attention de nos camarades. Laurine, dès que vous vous sentirez prête à affronter l’Épouvantard, nous vous suivrons.
Le retour s’avéra plus ardu que l’aller. Le ratel de mademoiselle de Clermont-Tonnerre fut moins tonique. De plus, l’Épouvantard trafiqué choisit de se jeter sur Eugénie, détectant une source de joie dissimulée par la jeune fille. À moins qu’il n’ait été entraîné à préférer une Beauxbâtons !
Une fois de plus, il se tint à une distance de sécurité de Sigrid, comme s’il craignait l’Obscurus contrôlé par l’Autre, enfoui par la jeune fille. Comment un Épouvantard pouvait-il avoir peur ? Celui de la salle blanche de l’école la craindrait-il comme il avait redouté Rosa Fuchs ?
« Non. », se dit Hercule en suivant le balisage effectué avec soin à l’aller. « L’Épouvantard ne craint pas Rosa. C’est Rosa qui est sans peur, engendrant un comportement poltron. Là, c’est différent. Sigrid connaît la peur. Sa frayeur suprême est que l’Autre prenne le contrôle, à jamais. Je ne suis pas sûr qu’un Épouvantard soit une créature intelligente, éducable. Alors qu’un Détraqueur… Se pourrait-il que… Non, non, c’est impossible. À moins que… il faut que j’en sache davantage. Le Sondeur ne répondra pas à mes interrogations. Mais dans les degrés, il n’y a qu’un seul endroit où remonter le temps : LA bibliothèque. Si un document écrit a existé, avant la création l’antre de Johannes, les ouvrages ont pu être ajoutés à posteriori. Je n’ai jamais demandé de quand date le plus vieux. »
La sortie de l’appartement dura près de quinze minutes. En effet, Rose s’était installée dans le bureau du médicomage pour recevoir Valentine. Une visite de contrôle. Dès que la voie avait été libre, les enfants s’étaient réfugiés dans leur pavillon pour exposer leurs découvertes et chercher, ensemble, une solution.
Hercule était incapable de se concentrer sur l’enchantement des deux esgourdes d’acacia auriculiformis intégrées dans le casque de son scaphandre. Il était tout aussi paralysé face aux interrogations des membres de l’ordre pour contrer la fontaine de lave. Jacques et Noël prônaient l’usage d’une potion très efficace lorsqu’un incendie d’origine maléfique ravageait un bois ou une habitation. Divulgare Spuma se multipliait au contact de la chaleur et étouffait les flammes. L’inconvénient, c’est qu’elle ne s’éliminait pas après avoir fait son ouvrage extincteur. Il fallait faire exploser la masse solide pour se frayer un chemin.
Le Belge n’y tint plus, s’excusa auprès de ses camarades et prit le matériel pour manœuvrer les bancs des isoloirs du Sondeur. Cinq minutes plus tard, il débarquait dans le degré 50 où le fantôme de Gutenberg l’accueillit avec une joie et une satisfaction non feintes.
— Bonjour, cher monsieur Van Betavende ! Mon plus fidèle consultant. Que puis-je pour vous ?
— Bonjour, Johannes. Il y a une question que je ne vous ai jamais posée. J’aurais dû le faire dès que vous m’avez appris que la parution la plus lointaine disponible dans vos rayonnages, était datée du 28 juillet 2061.
— Laissez-moi deviner. Le plus ancien écrit disponible ?
— Exact.
— Il date de 3 000 ans avant notre ère et utilise l’alphabet phénicien.
— Fantastique ! J’aimerais que vous m’indiquiez si, parmi les nombreux ouvrages dont vous avez eu connaissance, l’un d’eux mentionnerait une créature nommée Détraqueur.
— Hum… L’histoire de la magie anglaise parle des Dementors.
— Il s’agit d’eux. Quand sont-ils apparus ?
— Ils ont été engendrés par un sorcier versé dans la magie noire pour garder son château. À sa mort, après de nombreux questionnements, le gouvernement anglais choisit de transformer la forteresse en prison et confia le gardiennage aux Détraqueurs.
— Est-il possible que l’une de ces créatures ait été arrachée à la forteresse et incarcérée dans l’Académie ?
— Hum… Voyons… Je ne dispose d’aucune information pour le confirmer ou l’infirmer.
Le garçon réfléchit. La créature était associée à une armoire Delacour. Cela n’était-il qu’un pur hasard ? Comment A.D avait-il pu se retrouver avec un tel monstre en 1380, date de la mise en place du Sondeur, des degrés ? Soudain, un lien ténu lui apparut.
— Johannes, je sais de source sûre, inattaquable, que l’entreprise Delacour possède des origines très anciennes au Royaume-Uni. L’ancêtre de Gervais était un Delawcore. Au cours des siècles qui ont suivi, les Delacour auraient-ils eu des contacts avec leur branche britannique ?
— Nous avons accès au registre de l’état-civil sorcier de différents pays, si cela peut vous être d’une aide utile.
— Très intéressant. Avez-vous aussi des livres de compte de sociétés ?
— Nous possédons une immense section financière.
— Les comptes de l’école ?
— Ils figurent en bonne place.
— J’aimerais consulter les documents d’A.D et ceux de l’Académie.
Le fantôme lui indiqua où trouver les énormes volumes. Hercule s’installa à un bureau et se lança dans un long et fastidieux travail de comparaison. Il commença avec l’année 1380. Il calcula la somme annuelle des dépenses de l’école notées pour A.D et l’opposa à la totalité des travaux facturés par A.D à l’établissement scolaire.
Durant deux heures, il se livra à une opération de forçat, sans jamais trouver une Noise d’écart entre les entités comparées. Jusqu’en 1430 où il détermina une différence de 19 Gallions et 16 Mornilles. Il refit les calculs à plusieurs reprises, sans noter la moindre variation. Chez Delacour, la fabrication et la vente étaient scrupuleusement consignées sur le livre de comptes. Les stocks de bois, de clous étaient corrects. En revanche, à l’école, rien n’était écrit. Le règlement avait-il été fait de la main à la main ? Pourquoi avoir dissimulé cet écart minime ?
— Johannes, existait-il un catalogue des produits A.D en 1430 ?
— Hum… Non, je n’ai rien de tel. Pas avant l’année 1797.
— Les pavillons Lonicera, Aloysia et Urtica furent bien livrés en 1803 ?
— Tout à fait.
Le garçon fouilla le livre de comptes en se fiant aux dates. En 1802, une armoire d’Urtica, telle que celle qui équipait sa chambre lorsqu’il vivait dans le pavillon jaune, coûtait 29 Gallions et 16 Mornilles. Il s’agissait d’un modèle à extension, avec une capacité de contenance supérieure.
« C’est l’armoire. Elle est arrivée en 1430. »
Il demanda à quelle date les Détraqueurs étaient apparus et à quel moment le ministère de la Magie anglaise avait décidé de faire d’Azkaban, une prison. Ces événements n’avaient eu lieu qu’en 1718.
« Les Détraqueurs ont incarné une épine dans le pied du gouvernement sorcier. En résumé, ce n’est qu’à partir de 1718 que le problème a été considéré. Aucun Détraqueur n’a pu traverser la frontière avant. »
— J’aimerais voir le registre de l’état-civil sorcier.
— De quelle nation ?
— La France.
Johannes lui indiqua les coordonnées de l’ouvrage, très lourd. Le garçon le fit léviter et l’installa sur son bureau.
« 1718… Disons, quelques années plus tard. Imbert Delacour était directeur. Il a été marié à Valeria Golina, sorcière italienne. Ils ont eu deux enfants. Fulgence, l’aîné, né en 1745, a dirigé l’entreprise de 1773 à sa mort, en 1825. Il n’a jamais été marié et n’a pas eu d’enfant. Hum… Qui a hérité ? C’est Aymé, né en 1782, qui a succédé à son oncle. Il était le plus âgé de six enfants. Son père, le frère de Fulgence, se nommait Célestin. Célestin Delacour. Tiens… J’ai déjà vu ce nom… Les portraits posés sur le bureau de Guillaume de Franjac ! Célestin Delacour a été commandant des Aurors ! »
Il lorgna sur l’état-civil du personnage : Célestine Ballessaim était son épouse ! Le garçon fit appel à sa mémoire. Célestin n’avait pas été un Delacour comme les autres. Il avait choisi et réussi la CHASSE-Runesort. Il n’y avait qu’une personne capable de lui parler de Célestin.
Hercule remercia Johannes pour sa contribution essentielle et se rendit dans le degré du Sondeur afin d’avoir une discussion de vive voix, sans passer par les isoloirs toujours susceptibles d’être espionnés. La découverte de Valentine et Sidonie, en pleine séance de contemplation cosmique, asseyait cette thèse.
L’âme minérale du château le reçut avec joie, appréciant la visite. Le Sondeur lui conta la scolarité de Célestin de la première à la dernière année. Le garçon avait montré des capacités sorcières brillantes, très différentes de celles de ses aïeux. Doué pour le combat, les énigmes, les enchantements, Célestin s’était opposé très tôt à l’inflexible directeur Auguste Beauxbâtons envers qui il avait fini par nourrir une haine farouche. Le Sondeur ignorait tout du mariage avec Célestine Ballessaim et, en toute logique, ne savait rien d’elle.
— Célestin avait-il par habitude d’exprimer ses sentiments, de se confier ?
— La tolérance du directeur, vis-à-vis des sorciers d’une ascendance Sang-Mêlé ou issue de Moldus, était inexistante. Célestin ne supportait pas cette politique mais ne se confiait qu’à ses parchemins, ses courriers.
— À qui écrivait-il ?
— Il mentionnait souvent à voix haute un dénommé John Fletcher.
— Ce nom ne m’est pas inconnu, répondit le Belge.
Il fouilla dans sa mémoire et trouva :
— C’était un Auror anglais, devenu commandant.
— Ce que je sais, c’est qu’une dizaine d’années après la réussite du jeune Célestin aux épreuves de CHASSE, il revint accompagné d’un Auror muet pour enquêter au sein de l’école, à propos d’une sombre histoire de trafic de corne d’Éruptif. L’accompagnateur fut présenté au directeur Beauxbâtons comme un certain Jean Fléchin. Mais l’individu n’avait jamais figuré sur les listes d’élèves. À plusieurs reprises, Célestin le nomma John. Et, fait intrigant, les deux sorciers disparurent durant près d’un quart d’heure de l’Académie, comme s’ils s’étaient volatilisés.
— Quelle était leur dernière position ?
— Ils se trouvaient dans l’infirmerie au moment où ils s’évanouirent. Étrange, non ?
Dans l’esprit du Belge, les pièces du puzzle s’emboîtèrent à la perfection. Célestin, en tant que membre de la famille Delacour, connaissait l’Académie comme sa poche. Son épouse, une Ballessaim, lui avait narré la malédiction dont sa famille souffrait. Elle avait mentionné le testament perdu et son mari, désireux de jouer un sale tour au directeur Auguste Beauxbâtons qu’il haïssait, avait sauté sur la première occasion pour renforcer la sécurité de la cave aux voix en y introduisant, avec la complicité de son ami anglais John, non pas un Épouvantard trafiqué mais un authentique Détraqueur. Pour une raison inconnue, le Sondeur était incapable d’écouter ce qui se murmurait dans la cave et au-delà. Il ne mesurait pas la stupéfaction du Belge comprenant que Laurine avait tenu un authentique Détraqueur en respect.
Hercule s’interrogea : comment Célestin savait-il qu’il fallait s’introduire dans l’appartement des Beauxbâtons pour accéder à la cave aux voix ? Les Ballessaim actuels disposaient-ils d’informations tues ? Le savoir sur les épreuves s’était-il perdu au fil du temps ? À moins que les Delacour en sachent davantage sur cette histoire…
Après avoir pris congé, l’élève revint voir Johannes et lui parla de John Fletcher. Un livre d’histoire de la magie anglaise le décrivait comme l’animateur de la Coopération internationale magique de lutte contre les mages noirs et comme l’un des plus emblématiques personnages du 18ᵉ siècle. Hercule fut alors certain que Célestin et John avaient ramené un Détraqueur et qu’ils l’avaient libéré dans les caves. C’était l’assurance de tuer toute exploration dans l’œuf, à moins d’être anglais et de maîtriser le Patronus.
« Ou d’être une personne extraordinaire comme Laurine… », songea-t-il, rêveur.
Lorsqu’il rentra au pavillon, le ventre vide, ayant oublié de déjeuner et de dîner, il s’interrogea. Devait-il laisser mademoiselle de Clermont-Tonnerre dans l’ignorance ou lui faire comprendre quel exploit elle avait accompli ? Il choisit de ne rien dire et se consacra au travail sur le scaphandre.