Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 42 : Sortilège 42 : le costume
8592 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 13:42
La complicité d’Alphonse et de Wilfried fut expliquée par le Belge aux membres du Gerbera. Les hommes, issus de la promotion 1890, avaient effectué leur parcours de BANQUET au sein de l’ordre Aloysia. Wilfried avait quitté l’Académie pour jouer au Quidditch tandis qu’Alphonse se consacrait à la CHASSE de médicomagie.
Il avait choisi cette voie mais aurait réussi à devenir un brillant briseur de sorts ou un remarquable potionniste. Alphonse aimait soigner les sorciers. En revanche, il avait peu de succès avec les créatures magiques et n’aurait jamais pu devenir vétérinomage. En outre, c’était un joueur de Quidditch polyvalent, aussi bon poursuiveur que gardien ou batteur. Le sport était la passion commune des deux camarades.
L’effondrement du tunnel de Transportation forçait le remplaçant à loger sur place, en semaine. Le week-end, il regagnait son domicile, près de Paris, pour y retrouver son épouse et leurs enfants. Pour atteindre la capitale, il était contraint de se rendre à Bourg-Enchanteur, puis à Biarritz et d’emprunter l’un des quatre Portoloins à horaires fixes mis à disposition, en urgence, par le département des Transports magiques.
En pratique, hormis les 3 et 4 janvier où il était venu préparer ses leçons, le bureau d’Alfred serait accessible les week-ends, à condition d’échapper à la vigilance de Rose. Toutefois, avec deux couvertures de dissimulation à son actif, le Gerbera n’aurait aucun mal à passer sous le nez de l’infirmière. Il s’introduirait dans la cave aux voix et affronterait l’Épouvantard trafiqué pour prendre l’apparence permanente d’un Détraqueur.
En fin de soirée, le samedi, Hercule capta un échange entre Agathe et Wilfried à propos de l’OWL. Le référent était intrigué par un don très généreux, authentifié par les Gobelins comme issu d’une mystérieuse agence W. La directrice ignorait ce dont il s’agissait mais le félicita pour ce succès et pour l’enthousiasme suscité auprès de donateurs anonymes.
La discussion privée donna des idées au Belge ; il se mit en tête de multiplier sa production de baguettes par deux. L’opération était possible grâce à un nouvel envoi d’essences de bois, réalisé par monsieur Delacour et à un réapprovisionnement pléthorique d’inclusions, opéré par Jacques.
Hercule se leva à 4h00 et installa un petit atelier de fabrication – un établi, une chaise, un étau, plusieurs systèmes de vissage – à l’entrée de la salle blanche du pavillon Gerbera. Il disposa tous ses outils, les essences et les inclusions sur la table. Ensuite, il fit confiance à son instinct. Il produisit d’abord une nouvelle baguette-stylo en utilisant du bois d’amourette. En dépit de la proximité de quatre poils différents – Chartier, Bayours, Laiséon et Niffleur –, le garçon n’avait pas constaté d’effets inattendus. La stabilité de l’amourette était remarquable.
Après, il donna naissance à une nouvelle longue-vue, dépourvue des fameux grenats transformant le Lumus Solem. Jacques s’était procuré du dard de Billywig. Le dard ou les ailes séchées de la créature se trouvaient aisément sur le marché sorcier. En revanche, le venin manquait toujours à l’appel. L’artisan inséra l’aiguillon dans une baguette en saule, en forme de seringue hypodermique. Gervais avait inclus une pièce de camphre ; il espérait revoir une baguette brutale. Hercule choisit de la tailler de façon sinueuse et de sculpter une tête de serpent au niveau du manche. Le résultat fut effrayant mais la nature maléfique ne fut pas au rendez-vous, grâce à l’introduction de la moustache d’un sympathique et inoffensif Taupitambour. La baguette serpent était puissante, incontestablement, mais elle n’était pas l’expression vicieuse du Mal incarné.
En fin de matinée, l’enfant s’attaqua à une pièce de choix : une baguette au manche et au corps en forme dragonesque, à l’allure générale d’un hippocampe. Réalisée dans du bois de flamboyant, comme la longue-vue, elle reçut du Piment Cornu. L’association fut explosive car lorsque le garçon testa les sorts les plus agressifs, ils provoquèrent un tel recul qu’il perdit l’équilibre à plusieurs reprises. Il faudrait un sorcier très musclé, voire un hybride de géant, pour dompter ses capacités. L’Incendio, dopé au Piment Cornu, adopta spontanément la silhouette d’un dragon de feu.
Hercule inscrivit tous les résultats et stipula, en lettres capitales, les recommandations d’usage. Il acheva la longue matinée avec un sarment de vigne tordu, assez fin, auquel il était impossible de donner une forme sans le briser ou le fragiliser. Le garçon se contenta de retirer l’écorce, de lisser le bois et de graver les runes ᛚᛟᛉᚨᚢᛏᛇ sur la partie la plus large. Ensuite, il inséra une minuscule plume de Globulaire, certifiée fonctionnelle – il avait émis toute la gamme des sifflements pour la faire voler –, glissée dans le paquet par Jacques. Il termina par le vernis incolore. À peine la baguette fut-elle scellée que sa création lui échappa des mains et se réfugia dans les bras d’Umbelina, montée à l’étage.
— Eh bien ! Voilà que tes baguettes se mettent à choisir leur sorcière ! s’étonna la princesse.
— Mon ami anglais Garrick m’a assuré qu’une baguette choisit toujours son sorcier et que si l’accord entre les deux n’est pas harmonieux, elle le montrera sans tarder.
— Ce sont des nouvelles productions ? Tu as fabriqué tout ça, depuis ce matin ?
— Oui.
— Tu es rapide !
— J’ai commencé à 4h00.
— Tu es fou, tu le sais ? À Pâques, à l’étage de la Folie, ils vont te garder.
— Je suis conscient du risque, plaisanta-t-il. Vous plairait-il d’essayer… ?
— Pas la baguette-stylo ! Je ne veux pas me retrouver avec un sort inattendu.
— Détrompez-vous. Je n’ai pas réussi à la prendre en défaut.
— Bravo ! Non, je vais essayer le dragon. Il est superbe.
— Il m’a pris beaucoup de temps. La moitié des heures.
— Le bois est splendide. Je peux ?
— Allez-y !
Umbelina la prit en main mais le sarment de vigne sauta de l’établi où elle l’avait reposé et atterrit dans la capuche de sa robe.
— Mais arrête, toi ! Hercule… C’est pas normal !
— C’est très curieux.
Elle fourra la baguette effrontée dans une poche de sa robe, empoigna le dragon et lança un Ventus. Le courant d’air se transforma en une mini tornade qui retourna l’établi d’Hercule.
— Désolée. Elle est d’une puissance folle !
— Flamboyant et vésicule de dragon.
— Cette association est d’une force dévastatrice. Je la sens entre les doigts. Je peux l’essayer sur Rosier ?
— Non, non. Je tiens à ce qu’il aille de l’infirmerie au tunnel de Transportation sans commettre de détours.
— Tu as raison. Plus vite le roi sera parti, moins sa cour de pacotille mettra de temps à se désintégrer.
Le sarment de vigne se rappela à elle en s’agitant dans la poche où elle l’avait fourré. L’artefact magique ne la laisserait pas en paix tant qu’elle ne l’aurait pas invité à produire de la magie. Elle ronchonna :
— Mais que veux-tu ? Hein ? Tu cherches à jouer ? Tu veux concurrencer un dragon en flamboyant ? Allez, montre-moi ce que tu sais fai…
À la seconde où elle empoigna le sarment par le manche, elle se sentit différente. Il eut une symbiose entre eux, une fusion où le manche lui communiqua sa chaleur. Ce fut comme si la tristesse enfouie dans son cœur et la colère ancrée dans ses tripes depuis le jour où on l’avait oblitérée de la mémoire de ses parents, venaient de s’évanouir. Elle se sentit heureuse, gaie, émue, envahie par un flot de sentiments. Elle fut engloutie avec ravissement. Au centre de ce maelstrom émotionnel, il y avait son visage : Jo.
Elle s’éleva dans les cieux et survola sa terre natale, acculée à l’océan Atlantique par son imposant voisin espagnol. Elle fila dans les airs, la peau effleurée par le sirocco remonté de l’Afrique.
Lorsqu’elle reprit conscience de la réalité, ce fut pour poser son regard sur son camarade, situé trois mètres en contrebas, la bouche ouverte, béant d’admiration et de surprise.
— Vous volez, ma chère ! Avez-vous encore à l’esprit la sonorité du rhombe ?
— Non, répondit-elle. C’est la baguette. C’est comme s’il n’y avait plus de fausses notes dans l’univers, que tout était harmonieux et à sa place. Hercule, je veux te l’acheter. Ne l’envoie pas à monsieur Delacour. J’économiserai, s’il le faut. Je… Je refuse de me séparer d’elle. Jamais. De quoi est-elle faite ?
— De vigne. J’ai glissé une plume de Globulaire dans son cœur.
— C’est un oiseau obéissant. J’ai vu Bianca avec le sien, comme ils sont complices. Je l’ai aussi vue faire avec la plume. C’est étonnant.
— Je vous l’offre.
— Non ! Pas question !
— Allons, j’ai à peine travaillé le sarment. Je n’ai fait que graver des runes, nettoyer le bois et le vernir. L’ouvrage ne m’a pas pris plus de vingt minutes.
— Je veux la payer ! Au moins le prix d’une baguette chez Cosme Acajor. Sept Gallions.
— Sept Gallions, alors.
— Je vais les chercher, dit-elle, en glissant au sol en douceur.
— Cela ne presse pas…
— Tout de suite !
Elle dévala l’escalier et revint avec la somme aussi vite que si elle poursuivait le Vif d’or. Elle lui remit la somme comme si elle craignait que l’enchantement ne cesse. Elle caressa la création, l’admira, lui parla et la tendit soudain droit devant elle, aboyant :
— Fulguracrucio !
Un éclair bleu rectiligne frappa le dôme de protection avec une précision diabolique. Elle fit tournoyer la baguette au-dessus d’elle, générant un vortex la soulevant de terre. Elle lança des éclairs tout autour d’un tube venteux. Hercule dut s’accrocher pour ne pas s’envoler avec les éléments.
— Pourriez-vous modérer votre ardeur ? supplia-t-il en hurlant.
— Oh pardon ! répondit-elle en calmant la furie.
— Vous êtes la maîtresse de la météo, Umbelina.
— J’ai l’impression que je peux faire autre chose avec elle. De grandes actions, tu comprends ?
— Aucun enseignant n’est le propriétaire d’une baguette en vigne. Je sais que Cosme Acajor en vend. Je me souviens même en avoir essayé. Mais je ne connais personne qui en possède et qui… Mais si ! Il y a une personne.
— Qui ?
— Barthélémine.
— La beauté des îles qui fait tourner la tête des garçons ?
— Surtout celle de Séraphin. Quand il la voit, il en raterait une mayonnaise.
— Ah ah ah !
— Sa compagne magique est faite de vigne. Elle l’a achetée chez Cosme Acajor, en compagnie du professeur Laflèche et des enfants de l’OWL. La boîte de la baguette a jailli des rayonnages. J’avais rangé cet épisode dans un coin de ma mémoire.
— Ton ami anglais saurait l’expliquer ? Deux baguettes de vigne qui se prennent pour un kangourou, ce n’est pas un hasard.
— Excellente idée ! Je lui écrirai et je décrirai le comportement loyal, attachant de cette production.
— Que veulent dire les runes que tu as gravées ?
— Cela veut dire loyauté.
— Je l’aime, ma baguette. Elle est… je ne trouve pas de mots assez forts.
Le garçon se contenta de sourire, attendri.
— Tu vas devoir en fabriquer une nouvelle. Désolée de te donner du travail supplémentaire.
— Ne le soyez pas. Je viens d’apprendre bien plus en dix minutes qu’en dix mois.
— Il te reste du bois ?
— Plusieurs morceaux. J’ai du thuya, du peuplier, de l’ébène, du merisier, du padouk…
— C’est le rouge foncé, le padouk ?
— Tout à fait. Il vous plaît ?
— Il est rouge. J’adore cette couleur. Quelle inclusion vas-tu lui adjoindre ?
— Avec ce bois exotique que je n’ai jamais travaillé, je me montrerai prudent.
— Tu ajoutes du Nundu ?
— Jamais de la vie ! Plus de baguette avec du Nundu !
— Même pas une petite pour le nouveau commandant de la CRS ?
— Ah ah ah ! Oui, c’est un peu le genre à manier une baguette surpuissante. Non, pour le padouk, je vais prendre… Rien du tout, pour l’instant. Je vais lui donner une forme. Je verrai après le déjeuner, car j’ai une faim de loup et je salive à l’avance à l’idée de dévorer ma poule au pot.
Il abandonna tout sur la table sauf les baguettes achevées qu’il mit sous clefs dans sa chambre. Il suivit ensuite ses camarades pour se restaurer. En chemin, il croisa Barthélémine. Les traits de la fillette lui parurent anormalement tirés. Il lui donna rendez-vous à l’infirmerie secrète pour 18h00. Elle lui souffla que son cœur battait à plus de 100 pulsations à la minute. Le garçon grimaça.
L’après-midi fut consacré aux dernières créations. Le padouk subit des découpes pour former de fines et élégantes boucles d’oreilles dans lesquelles le garçon glissa des poils de Niffleur et de Laiséon. Lors de l’attentat contre le système de Transportation et son ensevelissement, il avait réussi à utiliser deux baguettes en même temps. L’une avait foré la roche en la portant à une température de fusion tandis que l’autre avait refroidi les parois de la colonne menant à la surface. Partant de ce principe, la paire de boucles d’oreilles devait pouvoir réitérer cette combinaison. Cependant, pour obtenir ce résultat, il fallait réunir deux conditions. Premièrement, maîtriser les sortilèges sans toucher l’artefact et être capable de ne pas formuler, sans se mélanger les pinceaux pour adresser l’une ou l’autre des boucles. Deuxièmement, il ne fallait pas faire usage d’une magie de précision comme un Defodio, un Bombarda ou un Incendio. En revanche, le Belge était sûr de pouvoir lancer un Legilimens tout en se protégeant des intrusions mentales. Ses essais ne furent pas concluants ; l’usage des bijoux serait l’apanage d’une grande sorcière, maîtresse de la non-formulation.
Sa dernière mission du jour ne concerna pas le réassortiment du stock de Gervais Delacour. Hercule voulut créer un clone de Benben. Il sentit qu’il devait se ménager un effet de surprise, comme Dune lui avait conseillé. La création d’une doublure allait dans ce sens.
Il choisit le seul morceau de saule à oreillettes – Salix Aurita –. Ce n’était pas un arbre mais un arbuste dont la hauteur se situait entre un et trois mètres. Son tronc étriqué était juste assez large pour la reproduction de Benben. La taille trop modeste de l’arbuste agissait comme un repoussoir, pour les familles de Botrucs cherchant un habitat sécurisé. Il possédait donc une pièce exceptionnelle, rare.
En fin de journée, il toucha au but. Il perça un minuscule trou qui, une fois rebouché, incarnerait le seul détail distinguant le clone de l’original. L’astuce, c’est que n’importe qui, intéressé par sa baguette, s’en prendrait à celle comportant une marque d’inclusion et délaisserait l’autre. Un avantage pouvant faire la différence, en cas de dérobade.
Concernant l’extrait animal à insérer, son choix se porta sur la plume de Globulaire défectueuse. Las, il commit une petite pause pour étancher sa soif. Il remplit son verre d’eau en usant d’un Aguamenti avec la baguette d’amourette. Il but une bonne gorgée et reposa le contenant sur la table.
« J’hésite à céder la baguette en amourette. Elle m’a sauvé la vie. Elle pourrait encore… Je ne veux pas la vendre à Gervais. Elle ne possède aucun attrait particulier, esthétiquement parlant. Je n’ai pas envie que son rayon lumineux se retrouve entre les mains de n’importe quel sorcier. Mais, entre Benben, ma traductrice de cèdre et l’amourette, ça fait beaucoup pour seulement deux bras. Je dois choisir… »
Il se rappela que le bois d’amourette avait sauvé trois existences. La sienne, celle d’Adeline et celle du patient du docteur Dadé. La solution s’imposa d’elle-même : le médicomage pourrait empêcher d’autres morts, avec cette production si spéciale. Il prit sa décision. Désormais, il porterait Benben au bras gauche et sa baguette traductrice au droit.
Il dupliqua le système inventé par Orby. Lorsqu’il voulut l’installer, il éprouva quelques difficultés de mise en place et commit un geste malheureux avec son verre. Il renversa l’eau sur son plan de travail et macula la plume défectueuse. Il la retira pour s’apercevoir qu’elle déteignait.
« Allons bon ! Qu’est-ce que… »
La plume laissa apparaître du bleu tacheté. Comme une sorte de kaléidoscope noir aux contours arrondis, remplis d’indigo. Il la trempa, la nettoya et révéla sa véritable nature.
— Ce n’est pas possible ! Bon sang ! Jacques, à quoi avez-vous joué ?
L’objet avait été peint pour ressembler à la dotation du Globulaire. Cela ne pouvait pas être accidentel.
« Calme-toi, van Betavende ! Voyons… Il y a une explication. La tromperie est délibérée. Soit la peinture a été réalisée par Jacques, soit il a pioché dans la mauvaise réserve, en toute bonne foi. Ou alors… Il a dérobé l’objet maquillé et l’a remplacé par une vraie plume de Globulaire. Jacques aurait découvert un trafic et aurait opéré une substitution. Du Jobarbille ! Les Boulanger n’en ont pas. L’élevage est tributaire d’une autorisation du ministère. Il faut se soumettre à un contrôle strict de l’environnement de l’oiseau. Chaque plume perdue est comptabilisée. Un inspecteur vient noter l’emplacement ayant libéré la plume. Il n’existe que deux élevages et l’identité des éleveurs est frappée du sceau du département des Secrets d’État. Peut-il s’agir d’un autre oiseau ? Il est temps que j’achève la lecture de « Comprendre une potion ». En attendant, nous pourrions être en possession d’un élément crucial. Venin de Billywig, tendon élastique d’Occamy, griffe de Nundu et flatulence de Bayours. La route est encore longue. »
Le garçon se décida pour du crin d’Abraxan et paracheva le clone de Benben. Les Abraxans avaient été les premières créatures magiques à lui témoigner de l’affection. C’était un juste retour des choses. Une fois la fabrication achevée, il la mit à l’épreuve. Elle passa la batterie de tests avec succès. Il la dissimula dans son armoire, sous une pile de vêtements. Il fallait qu’elle soit cachée mais découvrable. Désormais, il userait de sa baguette de cèdre en classe, comme il l’avait fait à ses débuts. Benben resterait sur son bras non dominant, cachée.
Installé à son bureau, il rédigea les courriers du jour. Puis, il remonta à l’étage pour tout remettre en ordre. Ensuite, il se rendit à la Cabane Enchantée pour déposer colis et lettre. Il n’avait pas reçu de courrier. Plus de nouvelles de sa mère… Il chassa la mélancolie en imaginant la réponse de Garrick. Il brûlait d’impatience de savoir si Gervaise Ollivander, son père, avait déjà vécu un phénomène d’attachement identique avec le bois de vigne ou toute autre essence. Après s’être acquitté de cette mission, il se rendit à la ménagerie où il réapprovisionna les mangeoires et les distributeurs d’eau. Il termina par un examen des créatures pour s’assurer de leur santé. Il trouva la coquecigrue couchée sur le flanc, consciente mais incapable de se redresser.
— Oh ! Ton état ne s’est pas arrangé pendant les vacances ! murmura-t-il à l’oiseau.
Le pauvre animal haletait. Il souffrait tellement qu’il n’avait plus la force de se rendre invisible alors qu’il était en panique. Lorsque le garçon voulut le déplacer, il poussa un cri de douleur. Peu importe la partie qu’il effleurait, la Coquecigrue était au supplice. Il écarta les plumes avec délicatesse : la peau était écarlate au niveau des différentes articulations. Cette coloration rouge apparaissait toujours quelques heures avant une paralysie complète.
— C’est du Rubartigo ! 1 Par Flamel ! Tu souffres le martyr !
Hercule connaissait le charme à lancer sur chaque zone impactée mais l’animal aurait des séquelles. La créature pourrait se déplacer mais n’aurait plus la capacité de voler. Une chance qu’elle vive au cœur de l’Académie, à l’abri des prédateurs. Dans la nature, elle ne survivrait pas plus de quelques heures.
Hercule éjecta sa baguette de cèdre et traita avec Moveosine Dolore. Il prononça la phrase adéquate sur les différentes articulations, en prenant garde à ne pas recevoir un coup de bec réflexe, involontaire. L’opération prit une quinzaine de minutes. Finalement, l’oiseau put se redresser et trottiner. Il déploya ses ailes et tenta de prendre son envol. En vain. Il couina, mécontent d’être handicapé.
— Je comprends, mon jeune ami. Le service n’est pas terrible. Mais ce Rubartigo a été pris trop tard. J’ai manqué de jugeote et de présence. Alors, à moins que tu n’acceptes de te prêter à une expérience inédite, je suis au regret de te dire que tu vas vivre ainsi jusqu’à ton dernier jour. Hum… Que dis-tu ? Tu te portes volontaire ? J’admire ton courage. Alors, c’est entendu. Changeons d’instrument !
Le garçon remisa la baguette traductrice, incapable de sublimer les charmes curatifs qu’elle jetait. Il s’empara de Benben. Il perçut comme une luminescente écarlate autour du saule sacré.
— Moveosine Dolore, lança-t-il en direction de l’aile gauche de l’oiseau.
Une douleur effroyable traversa son épaule gauche. Il poussa un cri qui effraya la pauvre bête assez malmenée. Il récupéra au bout de quelques secondes. Il crut à une coïncidence et visa l’aile droite.
— Moveosine Dolore.
La douleur à l’épaule opposée, d’intensité égale, le foudroya. Il appliqua sa main sur sa bouche pour ne pas hurler. Il imagina que l’énoncé de l’enchantement à voix haute n’était pas requis avec Benben. Il se contenta de viser les pattes de la Coquecigrue en pensant à la bonne formule. La souffrance engendrée manqua de peu de lui faire perdre conscience. Il s’assit, le souffle court.
« Écoute… »
C’était la voix intérieure. Elle allait le rassurer, lui prodiguer des conseils judicieux.
« Il y a un prix à payer pour utiliser Benben. Tu devines lequel ? Oui, ta logique fait son ouvrage et tu sais, désormais, que Benben exige un tribut en échange de ses miracles. Soulager, guérir l’autre, t’oblige à accueillir sa douleur physique ou mentale. Lorsque tu as fait usage de Mundare Sanguinem, tu as saturé ton organisme de douleur au point où ton cerveau s’est comporté comme un interrupteur moldu. Il s’est éteint. Tu veux utiliser Benben pour soulager ? Apprends à serrer les dents. Tu stoppes la liquéfaction maléfique de l’organe d’un patient ? Ressens jusqu’au plus profond de ta chair ce que la victime éprouve. Tu chasses la mort d’un corps ? Accepte d’offrir ta vie en échange. Tel est Benben. »
L’oiseau s’envola et poussa son cri perçant sur un mode répétitif, trahissant son soulagement et une forme de joie. Il effectua plusieurs allers et retours entre la volière et le sommet du crâne du garçon, le frôlant intentionnellement. La Coquecigrue ne tenta jamais de s’escamoter en se rendant invisible. Après s’être dégourdi les ailes, elle se posa aux pieds de son soigneur. Puis, avec son long bec conçu pour explorer la vase, elle fouilla sous son jabot et retira deux petites plumes rosées. Elle les posa près de son soigneur et esquissa une génuflexion s’apparentant à une révérence. Il lui rendit la pareille en s’agenouillant et en s’aplatissant comme Shin le faisait à chaque fois qu’il enseignait son art défensif, le judo. Il ramassa les offrandes et arracha une poignée d’insectes séchés de ses poches. Il offrit la ration au volatile qui se régala. L’enfant demeura à genoux, à hauteur de la créature, pendant de longues minutes, lui parlant de toutes sortes de sujets. Soudain, il prit conscience qu’il faisait nuit depuis un bon moment. Il rangea les registres dûment remplis, annotés d’une détection de Rubartigo, soigné avec le charme adéquat. Il referma et courut vers le bois du domaine. En tirant sur ses bras pour parfaire sa course, il ne ressentit pas les douleurs partagées avec la coquecigrue. Le partage était temporaire. Sauf s’il se livrait au soin ultime…
Lorsqu’il atteignit la grotte, il découvrit que la demi-vampire l’attendait. Il sut qu’il avait échoué. Elle était affamée.
— Je suis désolée, Hercule.
— Pourquoi, Barthélémine ? Nous avons mené une expérience et elle a échoué. Nous avons vécu ce que la plupart des scientifiques moldus vivent au quotidien : des kyrielles d’échecs avant d’obtenir une réussite. Le sang de ver n’est pas suffisant. Sa capacité d’oxygénation des tissus, extraordinaire, ne fait pas tout. Néanmoins, regardez les étagères !
Il dévoila une ribambelle de pots de deux litres remplis de sang de ver lyophilisé. Il exhiba un mode d’emploi pour reconstituer le liquide vital, buvable – dans le cas de la demoiselle – ou injectable.
— En cas d’urgence, vous pouvez en reconstituer et l’ajouter à du sang animal. Je pense que vous serez nourrie durant quatre, voire cinq jours. Tout ceci n’a pas été obtenu à partir des vers. Il s’agit de duplicata. Les lois sorcières nous interdisent de créer du vivant, de le copier mais ça, c’est inerte, c’est mort. En revanche, ça se remet à vivre dès qu’on le réhydrate. C’est une avancée folle. Dans quelques minutes, après vous avoir offert 30 cl de mon sang additionné du liquide miraculeux, enrichi en fer, je m’injecterai un ou deux centilitres de notre source et je ne ressentirai plus la moindre fatigue. C’est merveilleux !
— Tu as tellement travaillé pour moi. J’aimerais faire mieux que poster un abonnement à un journal, avec ton argent, en plus !
— Un jour, peut-être, qui sait. Allez ! J’installe mon matériel. C’est parti !
Tout en préparant les différentes doses, le garçon lui confia qu’il n’entendait pas se satisfaire de la situation. Il comptait percer d’autres mystères jusqu’au jour où elle pourrait se nourrir avec un produit de substitution aussi efficace qu’un don sanguin maternel de 50 centilitres. Il refusait d’abdiquer. Il existait une solution et il la découvrirait.
Le jour de la reprise des cours, le Gerbera prenait tranquillement son petit déjeuner lorsqu’il découvrit deux Aurors s’introduisant dans la salle de restaurant. Une salve d’applaudissements salua le retour d’Oscar Torpeur, reçu avec félicitations au stage de trois mois d’intégration dans le corps d’élite. Il était chaperonné par Mathilde Pourpoint. Le duo policier se rendit à la table des enseignants. Après les avoir salués, Agathe les invita à se restaurer. Oscar, gêné, s’installa entre Günther et Max qu’il appréciait lorsqu’il était étudiant. À peine les visiteurs furent-ils assis que les élèves ressentirent un bourdonnement dans les oreilles dès qu’ils se tournaient en direction du corps professoral. Personne ne les avait vus lancer l’Assurdiato.
Hercule, ne se séparant jamais de sa valisette, l’entrouvrit et mit la main sur son stéthoscope enchanté. Il plaça les embouts dans ses oreilles et dirigea le cornet amplificateur vers les adultes. Juste avant de percevoir un sifflement suraigu, il perçut la voix de Mathilde proférer :
— Tu as encore beaucoup à apprendre, Hercule…
Assourdi, il fut ensuite incapable de distinguer des paroles dans le brouhaha ambiant. En cours de runes, à 8h00, il dut s’installer près de Katarina afin de recopier les notes qu’elle prenait sans faute et d’une écriture arrondie limpide.
Plusieurs éléments disparurent du groupe de 3ᵉ année durant la leçon de sciences. Rostang de Hautefeuille, de Luca Rosso, Farges-Lacaze furent extraits pour être interrogés en compagnie d’autres élèves de niveaux différents. Une seconde vague d’étudiants fut convoquée durant les deux heures suivantes. Parmi elle, il y eut quelques surprises dont Jean Laplace, considéré par la majorité comme un modéré. Également concerné, le duo gémellaire Joao et Linda, les enfants des Ferreira que Umbelina voyait comme une famille sans histoire, discrète, de cultivateurs modestes à l’influence inexistante. Les langues se déliaient-elles enfin ? C’était le but de l’enquête.
Le Gerbera s’entraînait dans la salle blanche du château, se conformant à l’emploi du temps officiel. De temps en temps, quand certains élèves des autres ordres, à l’égo surdimensionné par leur réussite supérieure, bombaient un peu trop le torse, la divinatrice lançait son Patronus de ratel, histoire de leur rabaisser le caquet.
Vers 11h45, Dune pénétra dans la pièce des dangers sous l’œil intrigué des étudiants. Elle pria Hercule de le suivre, ce qui déclencha des espoirs chez les supporters de Rosier. Ils ne voulaient qu’une seule chose : que les Aurors le condamnent pour usage de la magie avant 17 ans. La femme conduisit le garçon jusqu’au bureau d’Agathe où les policiers l’attendaient. La référente ne resta pas avec eux. Cela ressemblait à un interrogatoire mais cela n’en fut pas un.
— Bonjour, Hercule, dit la jeune femme.
— Bonjour, mademoiselle Pourpoint, répondit le Belge en abusant du ton cérémonial. Monsieur Torpeur. Madame la directrice.
Mathilde secoua la tête et dit :
— Inutile de mettre les formes.
— Bien, Mathilde.
Elle lui tendit un rouleau de parchemin estampillé non du ministère mais du Tribunal Administragique. Allait-il passer devant le juge pour son Everte Statum gratiné ? En ce cas, l’influence néfaste suprémaciste se manifestait désormais dans l’organe de la justice et il y avait de quoi s’inquiéter.
Sans attendre qu’il décachette le document et qu’il en prenne connaissance, Mathilde dédramatisa la situation :
— Il s’agit du procès Van Kriedt pour l’attaque menée sur la ferme des Boulanger, l’année dernière. Il aura lieu les 9 et 10 février prochains. Étant donné que tu es la principale victime de cet acte de barbarie, tu représenteras les élèves qui furent mis en danger ce jour-là.
— Aurai-je besoin des services d’un avocat ?
— C’est un procès à charge. La culpabilité des assaillants ne fait pas l’objet de la moindre discussion. Il y aura des témoins cités à la barre dont les Boulanger, un de leurs ouvriers, plusieurs Aurors présents ce jour-là et deux enseignants accompagnateurs. Il s’agira d’Elvira de Bazincourt et d’Ursula Waldmeister. Néanmoins, le défenseur hollandais des Van Kriedt pourrait bien t’interroger. Comme tu es mineur, un adulte te représentera. Hercule, dans mon métier, nous avons souvent l’occasion de présenter des preuves, de témoigner devant le tribunal. Les avocats se montrent très retors. Mon conseil, c’est d’être factuel, clinique, froid, descriptif. Ne mets aucun sentiment dans tes réponses. L’avocat te provoquera, tentera de démontrer ta dangerosité, essaiera de te déstabiliser pour justifier l’acte de ses clients.
— Je comprends que ces deux jours seront une épreuve.
— Ménage-toi avant et après le procès.
— Ces jours-là, il n’y aura aucun contrôle. J’ai passé la consigne aux professeurs. Cependant, ne divulgue pas cette information auprès de tes camarades. Je ne voudrais pas assister à un relâchement, taquina Agathe.
— Bien sûr, Madame.
— Te ménager, cela veut dire mettre en pause certaines enquêtes, certaines activités annexes entraînant la confection de colis ou certaines recherches scientifiques. Repose-toi vraiment. Tu as besoin d’énergie et je ne parle pas du complément revitalisant que tu… incorpores. Tu me suis ?
— Oui, oui, Mathilde.
Elle soupira. Le petit Belge acquiesçait, mais il n’en ferait qu’à sa tête.
— Est-ce tout ? Je pensais devoir me justifier pour la série de Protego et l’Everte Statum.
— Et puis quoi, encore ? s’emporta la directrice. Il ne manquerait plus que tu doives répondre d’une agression ! Allez ! File !
La jeune femme se leva et raccompagna le garçon dans le couloir. Après s’être assurée que personne ne les voyait, elle glissa un autre parchemin entre ses mains et le pria de ne pas prononcer un mot, car les murs avaient des oreilles. Un élève mal intentionné pourrait toujours cuisiner le Sondeur avec adresse et lui arracher, à son insu, des informations cruciales.
Il déroula le document signé par le commandant des Aurors et le lut en silence.
« À lire et à détruire aussitôt.
Hercule,
Nous avons obtenu une information sérieuse à propos des prophéties produites par Claire Obscur lors de sa séquestration à l’hôpital, sous le joug de Bernard Favori et ayant disparu du local des scellés. Depuis un an et demi, les 36 prédictions se trouvent au département des Secrets d’État où elles sont étudiées avec le plus grand soin par leur spécialiste de décryptage.
Cette information nous apprend trois choses :
— Ils n’ont pas tellement avancé.
— Le département est noyauté par les suprémacistes.
— Une prédiction manque à l’appel. Elle pourrait avoir été comprise, détournée avant même d’échoir aux Secrets d’État.
Bernard Favori a été interrogé sous Veritaserum à ce sujet. Contre toute attente, il n’a aucun souvenir des prophéties. Sa mémoire a été nettoyée avec une efficacité redoutable. Cela signifie que le service des Oubliators pourrait bien être lui aussi corrompu.
L’attentat du système de Transportation te visait. L’action des suprémacistes au bal du 31 t’a visé indirectement. Le nombre réduit de supporters avérés, ce soir-là, indique qu’ils avancent désormais à visage couvert et que l’adhésion au mouvement anti-suprémaciste pourrait être plus faible que celle aux thèses de l’ennemi. Le fait que la fille Rostang de Hautefeuille n’ait pas pris parti pour son camp de prédilection prouve mes assertions. La disparition temporaire de leur leader et de dix de ses vassaux sera pour eux l’occasion de frapper à un moment où nous ne nous y attendrons pas.
Sois prudent.
Amicalement.
G. De F. »
Le garçon obéit aux consignes et produisit un Incendio correct avec sa baguette de cèdre. Oscar Torpeur, après avoir échangé ses impressions avec la directrice, les rejoignit. Le trio gagna le restaurant et se sépara. Lorsque les deux policiers eurent terminé de déjeuner, ils se levèrent pour se rendre à l’infirmerie et y embarquer Rosier dont les effets personnels avaient été logés dans une énorme malle luxueuse, recouverte de cuir et de clous fait d’un alliage contenant de l’or.
À l’instant où les Aurors eurent franchi le seuil du restaurant, une bonne centaine d’élèves se carapata. La foule sortit du château et se massa près de la Cabane Enchantée. C’était une initiative de Roxane Delacour et de Rosa Fuchs. Les membres du Gerbera s’étaient mêlés aux manifestants. Tous sauf Hercule qui estimait que la bronca annoncée, ferait de Rosier un martyr.
Le Belge se rendit à l’étage, entra dans une salle de classe vide donnant sur le perron du château, ouvrit sa valisette et s’empara de sa couverture de dissimulation. Devenu invisible, il s’approcha d’une fenêtre, ses Multiplettes en mains. Il scruta d’abord l’attroupement. Les manifestants se mirent à huer et à siffler très fort le gominé d’Urtica, tout sourire, arrogant, constatant avec délectation qu’il n’y avait pas un cinquième des effectifs pour le conspuer. Hercule actionna le zoom de ses jumelles magiques et fureta vers le pont enjambant la Rivière Enchantée. Puis, il poussa un peu plus loin, du côté des pavillons. Il découvrit de Luca Rosso et Rostang de Hautefeuille, en embuscade. L’Italien, muni de sa propre paire de Multiplettes, détaillait les manifestants sans cesser de parler. À ses côtés, la Française notait ses paroles.
« Et voilà comment ils établissent la liste de leurs cibles ! » songea l’observateur invisible. « L’action de mes amis est louable mais cela risque de leur coûter cher. »
Il recula et rangea son attirail. Il avait désormais la certitude que ce duo de supporters de premier plan passerait à l’attaque. Mais quand, comment et qui serait visé ? Il prit la direction de la Salle Blanche avec une idée en tête.
Après le départ de Thibaldus Rosier, les élèves de tous les niveaux vécurent plus sereinement, n’ayant maille à partir qu’avec le travail scolaire, les révisions, les contrôles permanents succédant aux évaluations et aux épreuves pratiques. Chaque heure de cours commençait par une rapide interrogation-surprise avant d’entamer la leçon du jour, tant et si bien que le terme « surprise » devint vite galvaudé.
Les Arts magiques, dispensées par Dune, n’échappèrent pas à la règle. La référente du Gerbera exigea un parchemin listant les ingrédients et la recette de l’encre rouge utilisée pour un tatouage magique. Après cette formalité chronométrée sur quinze minutes, elle présenta ses exigences de production pour janvier.
— Ce mois-ci, nous allons étudier les différents envoûtements que l’on peut appliquer à un vêtement, un tissu ou un accessoire vestimentaire. Toutes les matières servant à l’habillement sont concernées, y compris le cuir. Il faut que cela se porte, à l’exclusion des bijoux qui font l’objet d’un enseignement spécifique.
— Une ceinture qui s’ajuste toute seule autour de la taille ? proposa Farges-Lacaze.
— Oui, Hélène. C’est une bonne idée. J’attends vos propositions et je les valide si cela cadre avec cette partie du cours.
— Une bourse qui mord les doigts si on sort trop d’argent par rapport à un prix demandé ?
— Pourquoi pas, Eugénie ! Ce n’est pas si simple.
— Une cape comme la vôtre, suggéra Laurine.
— C’est bien trop ambitieux. Il m’a fallu près de deux années pour la mettre au point. Je vous ferai une rapide démonstration, avant de vous quitter. Vous comprendrez alors qu’il faut acquérir des compétences multiples, que leur maîtrise est longue, avant de se lancer dans un tel projet.
— Un tapis volant. Est-ce plus facile ?
— C’est à peine plus aisé, Laurine. En fait, réaliser un artefact doté d’intelligence sorcière, c’est difficile. Créer un balai est simple. Il contient des sorts de freinage, d’accélération. Mais si vous chutez dans le vide, il ne viendra pas à votre secours. Ma cape ou Sajadatonne, mon tapis, en sont capables.
— Je comprends. Et une coiffe parlante comme celle de madame Cacheton ? Faire un chapeau parlant, pour la bibliothèque qui nous dirait où trouver un ouvrage ?
— Ah ça, c’est une excellente idée. Très utile lorsque Théophile s’absente. Je valide ce choix. D’autres suggestions ?
Hercule acheva de griffonner un croquis, se leva et le tendit à l’enseignante. Elle examina le dessin et comprit ce que le garçon avait l’intention d’explorer avec cette invention.
— Je n’irais pas à un bal, vêtue de la sorte, mais il s’agit bien d’une tenue à porter sur soi. Auras-tu assez de temps pour la réaliser avant la fin du mois ? Il y a beaucoup de travail et je ne suis pas la seule à vous en donner.
— Je compte aussi inclure le projet d’encre dans ce costume.
— Quelle sorte d’encre ?
— Une encre bioluminescente. Dispersée, elle éclairera l’environnement sur lequel elle se déposera et permettra d’effectuer des recherches, de délimiter la zone à explorer.
— Et la coiffe ?
— Elle comportera un système d’éclairage mais aussi la majeure partie de la magie.
— C’est très ambitieux, Hercule. Très.
— C’est nécessaire. Il y a un lieu où utiliser ce costume.
— Pourquoi on ne peut pas savoir ce qu’il veut faire ? protesta Hélène.
L’adulte ignora la réflexion et proposa :
— J’aimerais que tu songes à une solution de secours. Au cas où tu manquerais de temps pour achever ce projet.
— Je pensais concevoir des bretelles si résistantes et extensibles qu’elles pourraient supporter mon poids et s’étirer d’au moins quinze mètres.
— C’est très précis, dis donc ! C’est quoi, l’idée ?
— Mon intention est de les passer autour de mon balai, lorsque je joue au Quidditch. Si je glisse, que je suis percuté par un Cognard, que je tombe, elles ralentiront la chute.
— Je vois. Il va falloir fabriquer le tissu. Il faut trouver une certaine matière première.
— Il faut passer une commande spéciale, je pense.
— Tu sais ce dont il s’agit ?
— Du tendon d’Occamy.
— Bravo ! OR pour cette excellente réponse. Les bretelles étant un accessoire vestimentaire, j’accepte.
Après avoir noté les projets de chacun, elle aida les élèves à déterminer les matières et les outils dont ils auraient besoin. Ensuite, elle donna une liste d’ouvrages à compulser à la bibliothèque, sans détailler, estimant que cela ne leur ferait pas de mal d’étendre leur culture. À l’issue des cinquante minutes de cours, elle passa à la démonstration de la cape.
— Sortez vos baguettes !
Les étudiants se conformèrent à son desideratum.
— Je pose ma baguette sur le bureau. Laurine, aurais-tu la gentillesse de me stupéfixer ?
— Vous quoi ?
— Allons, tu m’as comprise. C’est sans risque.
— D’accord.
Elle visa l’enseignante avec sa baguette de châtaignier et clama :
— Stupefix !
La cape, en vol stationnaire depuis le début du cours, près de sa maîtresse, s’interposa entre le sortilège et la professeure.
— Waouh ! Elle est rapide ! s’écria la jeune fille.
— Ce n’était qu’un sortilège de Stupefixion, railla Hélène. Avec un Bombarda Maxima…
— Je t’en prie, défia Dune.
— Hein ? Je blaguais, Madame.
— Pas moi. Alors ? Qui pour un Bombarda ? Eugénie ?
— Bombarda Maxima !
Le jet produit par la baguette de cornouiller fut bien plus brutal. La cape bleuit comme si elle était faite de la même énergie magique qu’une salle blanche.
— Legilimens ! poursuivit Hélène, tandis que l’artefact enchanté s’enroulait autour de la tête de Dune.
Elle échoua. Vexée, elle tenta un Incendio, inefficace face au tissu ignifugé. La fin du cours sonna avec le retentissement de la cloche. L’enseignante leur accorda une pause avant d’enchaîner sur la seconde heure. Il y eut un second contrôle sur la méthodologie complète du tatouage magique. Eugénie fut certaine de décrocher un OR. Depuis des semaines, elle ressassait la procédure. Elle voulait un tatouage. Un Niffleur. Ou un dragon !
Les élèves écrivirent des formules utiles pour leurs enchantements et durent les décliner, les adapter. Ensuite, Dune collecta tous les besoins matériels afin de passer les commandes. Peu avant de libérer les enfants, elle leur confia qu’il serait très compliqué pour eux de prétendre à l’accessit de fin d’année, car l’un d’eux venait de terminer un accessoire vestimentaire d’une grande magie.
— C’est quoi ? demanda Eugénie.
— Des chaussures ailées.
— Ailées ? Elles… volent ?
— Merveilleusement bien. J’avoue avoir eu la sensation de me retrouver devant Hermès, le messager des dieux aux pieds ailés.
— Est-ce assez stable ?
— Très stable, Hercule. Même si le porteur tombe en avant ou en arrière, qu’il se retrouve la tête en bas, il continue de voler.
— Ce sera autorisé au Quidditch ? lança Eugénie avec malice.
— J’en doute. Cela ne présenterait pas d’intérêt, car la vitesse ne dépasse guère 20 km à l’heure, ce qui est inférieur au plus lent des balais. C’est amusant que personne n’ait demandé qui est l’auteur de ses chaussures volantes.
— Parce que nous savons de qui il s’agit, Professeur, coupa Hercule. Jo Alonzo. Il n’y a que lui.
— C’est bien Jo. Que cela ne vous empêche pas d’essayer de faire mieux !
La plupart des élèves savaient que le Portugais était intouchable. Plus le temps passait, plus il se révélait truffé d’idées magiques et assez talentueux pour leur donner vie. L’obtention de l’accessit était désormais inéluctable.
Lorsque les élèves furent libérés, le Belge se précipita au premier étage pour croiser Noël. Il lui narra comment il avait usé d’un subterfuge machiavélique pour se procurer, au frais de l’école, du tendon d’Occamy, grâce au projet des bretelles de sécurité. En revanche, il devait vite accomplir les soins à la ménagerie et rentrer sans traîner en route au pavillon de quartz pour débuter son énorme projet. Noël lui demanda en quoi il consistait. Le Belge montra les plans du costume d’exploration étanche à fonctions multiples.
— Mais… tu vas faire quoi, avec ça ?
— Faire ce que j’ai évité lors de ma première rencontre avec la créature. Affronter le Nundu.
— Tu es fou ! Je suis sûr qu’en cherchant bien, on peut trouver une griffe chez un apothicaire.
— J’ai déjà contacté monsieur Branchiflore. Il n’en a pas. Pas plus que ses fournisseurs habituels. J’ai aussi écrit à un sorcier nommé Diope M’Kate qui déniche des produits africains pour les Aurors français. Même son de cloche. Je n’ai pas le choix.
— Le léopard géant, murmura Noël, de l’effroi visible dans le regard. C’est dix, vingt fois pire qu’un dragon déchaîné.
— C’est pour cela que je vais fabriquer ce costume. Avec tous les sortilèges possibles.
— Mais un seul coup de patte te découpera en deux, Hercule ! Je sais que tu es l’ami des créatures magiques mais madame Waldmeister nous répète qu’on ne peut pas charmer une bête anthropophage. C’est…
— Incontournable.
— Il faut qu’on entre tous dans le degré 260. Si on est nombreux, il y a une petite chance de le distraire. Avant, nous devons vérifier s’il n’a pas perdu une griffe quelque part, comme la fois précédente.
— Personne n’entrera avec moi. Personne n’ira sacrifier sa vie. Non. Nous avons une vie à sauver, pas au prix d’un sacrifice massif.
— Hercule…
— Je ne transigerai pas là-dessus. J’ai une mission plus intéressante à vous confier.
— Laquelle ?
— Pendant que vous conspuiez Rosier, lundi, vous faisant remarquer et lister par ses espions, je me suis rendu à l’infirmerie et j’ai récolté ces cheveux gras sur l’oreiller sur lequel il s’est vautré pendant une semaine.
— Des cheveux de Rosier ? Tu veux que je fasse du Polynectar ? Oh ! Pour le Bayours…
— Vous avez deviné.
— Qui va devoir avaler cette cochonnerie immonde ?
— Qui saurait imiter sa voix ? C’est important. Il faut le même timbre que lui pour que les Bayours expulsent une flatulence mortelle.
— Il y a une personne, mais elle n’est pas dans notre ordre.
— Vraiment ? Qui ?
— Bianca Toscanini.
— Mais oui ! Elle est capable de tout imiter.
Hercule se rendit à la ménagerie pour retrouver l’Italienne. Il décida de lui présenter la vérité sous un certain angle. Accepterait-elle ?
1 La rouille des articulations. Elle touche aussi le Gigogne.