Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 41 : Sortilège 41 : le voyageur

9700 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:40

Le patient se tortilla sous le drap, dans tous les sens et s’étira à la manière d’un Fléreur. Il bailla en poussant le rugissement d’un Nundu et ouvrit enfin les yeux. Il découvrit la totalité de ses camarades de chambrée, le dévisageant comme s’il avait été nommé ministre de la Magie belge au cours de la nuit.

— Bonjour ! Ai-je dormi longtemps ?

— Une journée, répondit Sigrid. Nous sommes le 2 janvier, il est 9h00.

— Ah… Cela veut dire qu’il est trop tard pour le petit-déjeuner, commenta-t-il.

— Je m’en suis chargé, précisa Séraphin, dévoilant un plateau garni posé sur le bureau.

— Merci pour cette délicate attention. Vous faites de drôles de figures ! Aurais-je raté un événement crucial durant mon sommeil ?

— Non, répondit Sigrid. Rien de spécial. Des Aurors doivent venir sous peu pour interroger le clan des dix qui s’est dressé contre nous. Tu devras trouver une explication qui tienne la route à une prouesse que je ne m’explique pas.

— Laquelle ?

— Comment ton sortilège de protection a tenu face à dix assaillants.

— Ah… J’avoue avoir été surpris par son efficacité. Quoi d’autre ?

— Nous révisons avec acharnement puisque le mois de janvier sera celui avec un maximum de contrôles, comme l’a promis la directrice. Nous nous entraînons au combat au cas où tous les sbires de Rosier n’auraient pas été renvoyés hier matin.

— Mon père est toujours dans le coma, avec le sourire, compléta Eugénie. Autant te dire que c’est anormal. Euh… Je me suis permise d’ouvrir ta valise, après l’avoir ramenée de chez Obscur. J’ai fouiné et j’ai tapé dans ton stock de friandises. J’ai fait la distribution, au cas où tu te serais réveillé après la date limite de consommation ou après mon délai de patience.

— Vous avez bien fait. Vous dites avoir ramené ma valise ? En me raccompagnant à ma chambre ? Je n’en ai pas souvenir.

— Ah non ! Nous n’avons pas dit ça, corrigea Sigrid. En fait, tu as quitté l’appartement de la professeure sans prendre ta valise.

— Nom d’une cornue ! Cela ne me ressemble pas. Je ne me souviens pas de cet épisode.

— En fait, si nous sommes tous réunis, c’est pour t’interroger, coupa Dune, dissimulée derrière ses étudiants.

Elle s’avança et se planta devant lui. À son grand étonnement, elle lui adressa un clin d’œil, impossible à rater, avant de poursuivre :

— Pourquoi as-tu quitté le logis de Claire pendant qu’elle dînait en notre compagnie ?

— Euh… Voyons… Je me suis rendu chez notre professeure de divination en compagnie de la directrice. Je me souviens avoir lancé un sortilège très puissant, sur mon corps, de la tête aux pieds. C’est un sortilège de guérison controversé. À juste titre car, à la fin, je me suis évanoui. J’ai dû tomber sur le sofa sur lequel j’étais assis juste avant. Son assise est très ferme et vraiment pas indiquée pour dormir. C’était très inconfortable. Mais, à vrai dire, tout est confus. Le sortilège a dû avoir des effets secondaires sur ma mémoire.

— Penses-tu avoir refait une crise de somnambulisme ? Laurine m’a confié que tu avais été confronté à un épisode plutôt dangereux, il y a quelques semaines.

— C’est possible. Cela expliquerait l’inconscience.

— Le somnambulisme n’est pas à prendre à la légère. Tu peux chuter et te blesser gravement.

— J’ai bien failli me noyer dans la mare du Pitiponk. Sans la voyance et l’intervention de Laurine, j’aurais perdu la vie. Alors, ça a recommencé.

— L’autre fois, tu avais ressenti une présence, une sorte d’appel, dit Laurine. Était-ce pareil, cette fois-ci ?

Le garçon repensa à l’instant où il avait perdu connaissance chez Claire. Il chercha à quel moment il avait pu rêver d’une scène capable de le mettre en mouvement pour traverser le château, sortir dans la neige et retourner se coucher dans son lit au confort incomparable.

— À part le désir inconscient de retrouver mon lit, je ne vois pas. Il faut dire qu’entre l’arbre à musique des Delacour, le logement étriqué de l’Auror Prunellier, les deux nuits au Mollusque Nocturne, mes habitudes de sommeil ont été un brin chamboulées.

— Cela peut suffire à provoquer une crise de somnambulisme. Passagère, espérons-le. Comment te sens-tu ?

— Plutôt bien. Le sort lancé a été efficace.

— Alors, c’est parfait. Je vous laisse entre vous et je vais rassurer mesdames Bonnelangue, Cacheton et Obscur. À plus tard.

Dune s’éclipsa, laissant le Belge avec ses camarades. Jacques fut le premier à rompre le silence :

— Je ne sais pas où tu as acheté tes friandises, mais elles sont fameuses !

— Tant mieux ! Si vous le permettez, je vais me doucher et prendre mon petit déjeuner.

Il sortit de son lit en pyjama. Les enfants se dispersèrent sauf Laurine et Sigrid qui jouèrent les prolongations. Il s’interrogea sur les raisons de leur refus de quitter sa chambre et plaisanta :

— Patientez-vous pour me voir dans le plus simple appareil ?

— Absolument pas ! s’offusqua Sigrid.

Laurine se contenta de ricaner.

— Eh bien ?

— Ce n’était pas du somnambulisme, affirma mademoiselle de Clermont-Tonnerre.

— Comme pouvez-vous l’affirmer ?

— Ton pyjama est propre. C’est celui que tu portais hier, lorsque tu as été conduit chez madame Obscur, répliqua Sigrid. Si tu étais sorti du château, tu aurais marché dans la neige. Tout serait trempé, sale. Or, chaussons et pantalon sont immaculés.

— Se peut-il que j’aie lancé des sortilèges de nettoyage, de séchage avant de me coucher ?

— Non, Hercule, affirma Laurine. Il y avait une forme d’inconscience profonde de la situation lorsque tu as fait ta crise. Rappelle-toi : tu as mis ta vie en danger parce que tu étais incapable de réagir. Alors, lancer un sort, c’est inconcevable.

— J’ai une autre théorie.

— Laquelle, Sigrid ?

— Tu as transplané. Tu as été conscient pendant quelques secondes durant lesquelles tu as visualisé l’endroit où tu désirais aller avec le plus de ferveur. Comme ton esprit est capable de rester concentré sur un seul élément, imperméable à toute distraction, tu es naturellement, logiquement un bon candidat pour réussir un transplanage spontané.

— C’est assez farfelu. Sur quoi fondez-vous cette hypothèse ?

— Sur deux faits incontestables, vérifiables. Premièrement, un livre sur le transplanage, écrit par une spécialiste, qui parle de précocité, involontaire, même chez des enfants en bas âge. Deuxièmement, le Sondeur est au courant de tout ce qui se passe dans l’Académie. Il entend tout. Il t’entendait ronfler chez Claire à 19h45. Mais quelques secondes plus tard, il te percevait dans ta chambre. En réalité, ça n’a pas dû prendre plus d’une seconde pour qu’il t’entende à un endroit puis 100 mètres plus loin.

— C’est incroyable et fantastique, non ?

— Je ne crois pas, trancha Sigrid, le visage fermé.

— Hercule… Imagine que tu aies rêvé de Mahoutokoro et que tu t’y sois retrouvé, de façon inconsciente mais qu’ensuite, incapable de maîtriser le transplanage, tu n’aies plus été en mesure de revenir ? C’est grave. Tu pourrais disparaître et mourir.

— Vu sous cet angle, Laurine, c’est inquiétant. Par chance, on ne peut s’éloigner que de quelques centaines de mètres, dans les cas de précocité. N’est-ce pas ?

— Oui, heureusement. Mais je te rappelle que l’école est bâtie au bord d’une falaise.

— Vous faites preuve d’une logique redoutable, en ce début d’année. Bien. Dans ce cas, nous allons étudier les sorts anti-transplanage. Je suis convaincu que vous les réussirez, Sigrid. Il faut que je reste confiné dans le pavillon, une fois que je suis dans mon lit.

— Faisons cela. Mais pas un mot sur cette affaire ! décréta mademoiselle Vlaamel. Inutile d’alerter tout le monde.

— À présent, si vous le permettez, je file à la douche, dit-il en prenant ses affaires de toilette.

Les jeunes filles le laissèrent à ses occupations et se séparèrent. Le garçon, d’humeur joyeuse, sifflota pour se rendre aux sanitaires. Il songea à son emploi du temps du jour. S’occuper de la distribution des cadeaux serait sa priorité.

Hercule reprit ses activités comme s’il n’avait jamais concouru à résoudre une affaire criminelle, comme s’il n’avait pas jeté des soupçons sur Émile Picaillou et comme s’il n’avait pas échappé à la mort à deux reprises en une seule journée. Toutefois, en se rendant à la bibliothèque avec l’intention d’y trouver les sœurs Delacour, il avait oublié de compter sur la captation adroite de l’infirmière.

— Hercule ! Viens par ici, espèce de somnambule !

Il s’exécuta avec le sourire.

— Vous êtes déjà au courant. Euh… L’endroit n’est peut-être pas idéal pour en discuter. Il y a un certain patient qui serait heureux d’exploiter une faiblesse.

Il leva le menton en désignant le dortoir.

— J’ai lancé un Assurdiato. Mais allons dans le bureau du docteur Dadé.

Elle l’invita à entrer et referma la porte.

— Le docteur Dadé ?

— Il arrive dès samedi pour remplacer Alfred. Il va loger dans un appartement au-dessus de l’aile administrative, le temps que le tunnel de Transportation soit réparé.

— C’est un praticien très sympathique, si je m’en tiens aux quelques échanges que nous avons eus. Spécialisé dans les potions, très rapide pour poser un diagnostic et il connaît aussi l’Hyperloupe comme sa poche.

— Je n’éprouve aucune inquiétude. Il fera un excellent remplaçant. C’est autre chose qui me préoccupe.

— Mes crises de somnambulisme ?

— Pas seulement. Je veux savoir comment tu as fait pour combattre la Pétripyripathose marbrée. C’est enregistré sur le grimoire des entrées et des sorties de l’infirmerie. Qu’il s’agisse du docteur Dadé ou d’Alfred, les médicomages se poseront la question, comme moi.

— Je vous promets de répondre le jour où je prêterai serment.

— Très amusant. Cependant, je t’assure que ce soit l’un ou l’autre, peu importe, ils ne lâcheront pas l’affaire tant qu’ils n’auront pas obtenu une réponse satisfaisante.

— Vous voulez le savoir, madame Cacheton ? Eh bien, je vais vous le dire. J’ai utilisé Mundare Sanguinem. Le sort de purification du sang. Vous savez que je ne peux pas mentir sinon, je serai banni de mon ordre. La professeure Obscur vous confirmera mon action.

— Je te crois mais ce charme a toujours été mortel. Il ne fonctionne que sur un échantillon sanguin à l’air libre, tu sais ?

— Je ne voyais rien d’autre à tenter. C’était la mort lente ou instantanée. Ma nouvelle baguette en a décidé autrement.

— Qu’a-t-elle de spécial ?

— Elle est en saule.

— Comme la mienne et celle de neuf soignants sur dix, mon garçon.

— Elle contient du Phénix. Une larme.

— Comme celle d’Alfred, achetée chez Cosme Acajor, il y a trente ans. Plusieurs personnels possèdent cette heureuse combinaison.

— Alors, je ne vois qu’une seule explication : le saule qui a fourni le bois, était rare, exceptionnel. Une chance sur 10 000.

— Dans ce cas, prends bien soin de cette baguette. Elle réalisera d’autres prouesses. Je vais noter Mundare Sanguinem comme solution appliquée pour ta guérison. On verra bien. Allez, avant de filer, tiens !

Elle lui présenta une panière remplie de bonbons. Son péché mignon. Rose l’incita à en prendre une poignée avant de se rendre à la bibliothèque. Il obtempéra de bonne grâce.

Le garçon déambula ensuite jusqu’à ce qu’il déniche un petit groupe d’élèves parmi lesquels Roxane et Sidonie s’étaient incrustées pour travailler. L’aînée surveillait que la cadette réponde correctement aux demandes des enseignants. Les deux sœurs appartenaient à l’ordre Lonicera mais si Roxane était travailleuse, sérieuse et obtenait d’excellents résultats, Sidonie aimait s’amuser, prenait tout à la rigolade, bayait aux corneilles en classe, oubliait souvent de noter les devoirs, voire de copier les leçons. Les notes glanées étaient tout juste dans la moyenne, hormis en astronomie. L’une avait les pieds sur terre, l’autre la tête dans les nuages.

— Bonjour, chuchota le garçon pour ne pas perturber la concentration des autres étudiants. Pourrais-je vous voir toutes les deux ? Cinq minutes, pas plus.

Elles acceptèrent et le suivirent jusqu’à la salle du Sondeur. Il leur tendit les paquets confectionnés à leur attention. Il justifia son geste en les remerciant de leur accueil. Tandis qu’elles déballaient les présents, le garçon leur confia envoyer le reste des cadeaux à Py par hibou. Il cita ce qu’il avait choisi pour les autres membres de la famille et elles le félicitèrent pour ses idées. Roxane fut enchantée par la broche. Elle la vit comme une solution défensive élégante, sans danger mais décisive en cas d’altercation. Sidonie en perdit ses mots et versa des larmes. Puis, en une fraction de seconde, elle passa au rire et eut hâte d’être au soir pour organiser une séance de devinettes avec sa copine Valentine. Elles se cacheraient dans la chaufferie de leur pavillon, tellement plus tranquille que l’étage des Bleus, toujours surpeuplé, qu’il s’agisse de la salle blanche, de la bibliothèque ou de l’espace détente.

Sidonie tenait son cadeau contre sa poitrine, de peur qu’on ne lui reprenne. Elle était impatiente de l’essayer et ne pensait plus à ses devoirs. Roxane la rappela à l’ordre.

— Juste un essai, supplia-t-elle.

— Mais il faut de l’obscurité et de la tranquillité.

— Le laboratoire aurait pu faire l’affaire, mais il est complet. Réaliser des potions, à domicile, c’est impossible, à moins d’avoir des parents apothicaires… J’ai une idée ! Accordez-moi trente secondes.

Le Belge se rendit dans l’isoloir central, salua le Sondeur, le remercia pour l’acte courageux qu’il avait signé le 31, à minuit et lui posa une question :

— Sondeur, est-il possible d’éteindre les lucioles de l’isoloir ?

— Tout à fait. Tu souhaites que Sidonie Delacour se serve de cet espace pour la projection de son planétarium magique ?

— Oui.

Il fit disparaître les lucioles.

— Venez ! appela le garçon, en écartant le rideau.

— Pas plus de cinq minutes, prévint Roxane, inflexible. Sinon, je reviens te chercher !

— Oui, oui, claironna Sidonie, captivée par son cadeau.

Elle entra dans l’isoloir et s’assit sur les dalles du sol. Hercule se posa sur le banc et lui indiqua comment procéder en battant des mains et en claquant des doigts. La jeune élève comprit en un éclair et énonça les constellations les moins courantes, comme Cephée, le Carène, le Compas, l’Horloge, l’oiseau de paradis, le Phénix, le Réticule ou les Voiles. Il la félicita pour ses connaissances. Il concéda être bien moins savant qu’elle, sur ce sujet.

— Tu sais que ce sont les Moldus qui en connaissent le plus ? Ils construisent des observatoires énormes, avec des lunettes astronomiques incroyables. Mais ici, à l’Académie, il n’y a aucune revue sur l’astronomie. À la maison, j’ai une publication achetée à Perpignan. Elle parle de la grande lunette de Meudon, à côté de Paris. Avec, tu peux voir les cratères de la Lune comme si tu étais à côté. Dans la revue, ils ont aussi parlé d’un télescope. Ça ne fonctionne pas comme les lunettes, avec des lentilles.

— Ils utilisent des miroirs.

— Oui ! Les Américains en ont construit un qui est gigantesque. Le diamètre de leur miroir est de 250 centimètres ! Tu imagines ? C’est énorme ! Il faut des moteurs qui marchent avec l’électricité moldue pour le faire bouger. C’est dommage, on ne peut pas les copier.

— Il doit peser un poids conséquent. Le verre n’est pas un matériau léger. Mais rien n’empêche de lancer des sortilèges d’allégement, comme le Missa Remotum sur un balai ou le traîneau de votre père. Quant à l’animation par un moteur, la magie peut aisément la remplacer.

— Oh… Oui… J’adorerais voir à travers un grand télescope. J’ai vu une photographie moldue faite avec. C’est la nébuleuse du Crabe. Tu sais ce que c’est ?

— Je crois qu’il s’agit des restes d’une étoile qui a explosé.

— C’est ça. Mais le plus fou, c’est que si tu regardes une étoile, cette nuit, c’est la réalité qui s’est passée il y a très longtemps. Les Chinois, en 1054, ont vu l’explosion de l’étoile du Crabe. Sauf qu’en fait, elle avait déjà explosé des milliers d’années avant. C’est juste que la lumière de l’explosion est arrivée seulement en 1054. Mais si on observe, avec un télescope, une étoile qui n’a pas encore explosé, on pourrait…

— … la voir exploser dans l’objectif du télescope.

— Oui ! Tu mets un Magiclic devant l’objectif et photographies l’explosion d’une étoile avant…

— … que les humains, sur la Terre, ne sachent qu’elle a explosé.

— Tu te rends compte ? On regarde quoi dans le télescope ? Notre futur ou notre passé ?

— Je dirais le présent de l’étoile.

— Eh bien non car si tu construis un télescope plus puissant, tu vois plus loin dans le passé de l’astre.

— Oh…

— J’adore ça, Hercule ! Ça fait des nœuds dans ma tête !

— Demandez au planétarium de vous montrer la Lune.

— On peut ? Ça fait les satellites et les planètes ?

Elle claqua des doigts et réclama à voir Saturne. La géante gazeuse, striée, apparut, entourée par son célèbre anneau. Sidonie tomba en pâmoison. L’ébahissement fût de courte durée car Roxane fit éruption dans l’isoloir, lui signifiant que les cinq minutes s’étaient transformées en une demi-heure. Hercule s’excusa pour le débordement mais Roxane houspilla sa sœur et lui intima de cesser de rêver et de revenir à la bibliothèque.

Le garçon resta seul dans l’obscurité, profitant du silence. Il avait tellement travaillé au lendemain du départ en vacances qu’il n’avait plus le moindre écrit à rédiger. En revanche, il devait se pencher sur l’exploration de la cave aux voix. Il comptait embarquer l’intrépide Eugénie dans l’aventure, la puissante Umbelina et bien que cela représente un risque, Sigrid avait sa place pour trouver les solutions les plus logiques et pratiques afin de surmonter les épreuves.

À présent, il avait la certitude que la créature vivant dans la cave, n’était pas un Épouvantard mais bien un Détraqueur. Le froid ne trompait pas. Personne, dans le quatuor de base, n’avait les compétences pour le repousser. Personne dans le Gerbera, hormis Laurine dont la capacité combattante était la plus faible, avec celles de Katarina, de Séraphin et de Noël.

— Noël ! s’exclama-t-il. Il vient de rejoindre le Gerbera et il n’est qu’en seconde année. Il a certes échoué face à l’Épouvantard, l’année dernière, mais il n’était pas préparé. Mais un Patronus ? C’est peut-être dans ses cordes ? Il faut que Laurine lui montre. Si nous étions deux à le maîtriser, nous aurions plus de chances de repousser le Détraqueur.

Il se redressa quand les lucioles refirent leur apparition.

— Tu l’as vraiment fait, tu sais ? déclama le Sondeur.

— Quoi donc ?

— Ce que tu cherches à nier ou à mettre sur le dos du somnambulisme. Tu l’as accompli à deux reprises, dans les limites de l’Académie.

— Cela n’a rien d’exceptionnel. Cela arrive parfois, c’est spontané et non intentionnel.

— Cette nuit, ce n’était pas fait exprès. Par contre, après être arrivé par la cheminée de la directrice, tu l’as désiré.

— Vraiment ? Admettons. C’était un coup de chance.

— En es-tu sûr ? Rappelle-toi les mots que tu as prononcés juste avant.

Il n’avait pas besoin de faire l’effort de se souvenir. Ils s’affichaient comme les sous-titres d’un film moldu, destinés à illustrer les images muettes. Il mettait ces phénomènes sur le compte de la perturbation de ses activités, sur son état d’esprit, voire sur le dos des doses de sang de ver arénicole qu’il s’était injectées en masse.

— Les trois D se trouvaient dans ta déclaration, au soir du 31 décembre. Destination, Détermination, Décision.

— Je sais. J’ai juste été chanceux.

— Je persiste à affirmer que la chance n’y est pour rien. Tous les transplaneurs précoces se sont avérés devenir des adultes maîtres en la matière. La directrice en est un parfait exemple. Sais-tu qu’elle était en quatrième année lorsqu’elle s’échappa des cachots après une bêtise savoureuse ?

— La directrice Bonnelangue ?!

— Ton amie Eugénie est sage comme une image, comparée à Agathe. Elle a donné du fil à retordre au concierge de l’époque.

— Ça, par exemple ! Mais… j’y songe… Vous avez connu Adeline Bonnelangue, sa grand-mère ?

— Adeline Boulanger, mariée à Édouard Bonnelangue. Monitrice et inspectrice de transplanage. Elle accomplit un voyage de 55 kilomètres, à seulement 16 ans. Elle s’était rendue à Collioure, en Méditerranée. Elle voulait voir la mer.

— C’est incroyable !

— Elle fut punie pour cet exploit. Le directeur Raymond Le Fur ne plaisantait pas avec la discipline. Quatre jours de cachot.

— Oh ! Adeline, cette si charmante vieille dame…

— Je pourrais te citer d’autres noms de sorciers qui ont vécu cette précocité.

— Quelle est la plus longue distance franchie depuis l’Académie ?

— La directrice transplane de l’Académie jusqu’à Bourg-Enchanteur, d’une seule traite, avec une aisance déconcertante pour ses pairs et embarque deux passagers. Cela représente 43 kilomètres. Mais la plus grande distance franchie est de 140 kilomètres. Je suis juste incapable de me souvenir du nom de l’auteur de cet exploit. Ni l’époque où cela fut accompli.

— Tiens, tiens… sourit le garçon.

Un Oubliator se cachait derrière cette nouvelle anomalie.

— Lorsque j’ai parlé à Adeline Boulanger, elle m’a assuré être capable de franchir 100 kilomètres à l’âge de 20 ans. C’est peut-être elle ?

— Je l’en crois capable. Les chiffres que je te donne, se limitent à ce que j’entends dans l’Académie.

— J’ai fait la connaissance d’une femme dont la magie est différente de la nôtre. Elle transplane sur des milliers de kilomètres, sans émettre un seul bruit.

— C’est prodigieux.

— Je me demande comment elle s’y prend. C’est forcément autre chose que les trois D.

— Je partage ton avis. À un tel niveau, cela fait appel à un autre biais magique. Mais je crois que tu as des aptitudes pour t’enrichir de nouvelles formes de magie. Tu as expérimenté, n’est-ce pas ?

— À peine. J’ai juste appris à mieux écouter ce qui m’entoure.

— Puis-je te confier un secret ?

— De quelle nature ?

— C’est une astuce qui pourrait t’éviter des déconvenues.

— Je vous écoute.

— Il n’y a pas trois D mais quatre.

— Oh… À quoi correspond le quatrième ?

— À la Définition. De ce qui va transplaner. Cela t’évitera d’oublier ta valise.

— Je vois. Vital si je ne veux pas arriver nu comme un ver ou oublier un passager.

— L’essentiel est de préserver ton intégrité corporelle. Il faut que cela devienne un réflexe. Définir ce qui transplane.

— Mais, Sondeur, à vous entendre, on dirait que vous m’encouragez ! Je ne suis pas très attiré par les séjours au cachot, vous savez.

— Ah ah ah ! Ton humour m’avait manqué. Je te salue, car je sens que tu es sur le point de partir.

— C’est exact. Je vous laisse, Sondeur. Merci pour vos précieux conseils.

Le jeune garçon ressortit de l’isoloir et ne put entendre l’âme du château se plaindre de la disparition d’un élément magique, présent jusqu’à l’instant dans son périmètre d’observation.

Un ballet aérien permanent avait lieu à l’arrière de la Cabane Enchantée. Une nuée de rapaces enlevait et déposait des parchemins de vœux animés, échangés pour la nouvelle année. Parfois, les oiseaux apportaient des cadeaux expédiés avec un peu de retard, pour Noël, par des parents éloignés. Hercule déposa le colis à destination des Delacour, avec un supplément de Noises pour le poids et l’encombrement du transport sur dix kilomètres. Il retrouva Barthélémine, désappointée par son casier vide. Le garçon l’assura que le délai d’acheminement depuis l’île de Marie-Galante était supérieur à une semaine, d’autant plus que ses parents, Moldus, n’avaient pas eu d’autre choix que de recourir au service postal français, tributaire des voyages en bateau. Il lui conseilla de tabler sur trois semaines.

Après avoir effectué son dépôt, il contrôla son propre casier et n’y trouva aucune missive. Il ne découvrit pas plus de Dragon Déchaîné.

— Voilà qui est inhabituel ! Les propriétaires de journaux, surtout ceux à diffusion confidentielle, sont en général enclins à satisfaire leurs nouveaux abonnés le plus vite possible.

— Tu attends un journal ?

— Oui. Je me suis abonné au Dragon Déchaîné. C’est un quotidien au format réduit mais aux articles détaillés, critiques. Je ne comprends pas. J’ai posté mon bulletin d’adhésion directement dans leur boîte postale, à Paris. Je me demande si… Pourriez-vous me rendre un service ?

— Avec joie ! Que veux-tu que je fasse ?

Il fouilla dans ses poches et retira une bourse bien remplie. Selon ses souvenirs, le Dragon Déchaîné coûtait une Mornille. Si on s’abonnait pour un mois, il fallait débourser 25 Mornilles, soit environ un Gallion et demi. En signant pour six mois, on payait 7 Gallions, au lieu de 183 Mornilles pour un règlement unitaire, soit une belle économie de 3 Gallions et 13 Mornilles.

— Voici 7 Gallions pour vous abonner au Dragon Déchaîné. Il suffit de joindre la somme à un parchemin adressé au nom du journal, boîte postale numéro 66, Poste magique, Place Cachée.

— Oh merci ! Je file à la bibliothèque et je m’en occupe.

— Je vous accompagne. Je lirai un des exemplaires mis à disposition des étudiants.

Les enfants partagèrent leurs points de vue sur leurs vacances respectives. Barthélémine s’était amusée comme une folle lors du séjour organisé par l’OWL. Elle avait adoré la pratique de la luge, même si elle avait connu quelques frayeurs en faisant des vols planés mémorables. Elle avait adoré la nourriture, bien qu’elle la trouvât trop riche à son goût. Ce qu’elle avait préféré, c’était la veillée de Noël où Wilfried leur avait tenu compagnie en leur chantant des chansons de Noël tirées du répertoire moldu et sorcier. Sa mère avait l’habitude de lui en chanter quelques-unes. Elle avait eu la sensation d’être chez elle, deux mètres de neige en plus, les cocotiers en moins. Wilfried les avait gâtés avec ses propres deniers. Tout le monde l’avait remercié. Aux yeux de ses camarades esseulés, le professeur Laflèche incarnait désormais un père de substitution.

Hercule lui dressa un résumé de ses aventures, parachevées par une tentative d’assassinat. La fillette frémit d’horreur à l’idée de perdre son protecteur.

Dans la bibliothèque, le garçon emprunta les exemplaires du jour des différents journaux français et flamands. Les journalistes se partageaient entre les négociations tendues menées par Émile Picaillou avec son homologue hollandais, l’accident – les Aurors s’en tenaient à cette version pour ne pas susciter la méfiance des criminels et pouvoir enquêter en douce – du tunnel de Transportation et les déclarations à l’emporte-pièce de Robert d’Arcy, toujours à l’affût des décisions du ministre qu’il qualifiait tantôt de « falot gélatineux », tantôt de « Gargouillis déguisé », faisant référence à la ligne politique jugée trop progressiste du Cri de la Gargouille.

En revanche, Léon Torzien se désintéressait des affaires françaises pour se diversifier avec des événements survenus à l’étranger. Il regrettait que les responsables des différentes Coopérations Internationales magiques n’aient pas réussi à s’entendre, une fois de plus, pour faire renaître le mythique et populaire tournoi des trois sorciers réunissant la crème sorcière d’un trio d’écoles.

Le journaliste relatait une tentative de sabotage de la future ligne de Transportation reliant Bruges, Gand et Liège, via Bruxelles. Alors que les travaux entourés du plus grand secret avaient débuté depuis deux mois à Liège, des activistes hollandais avaient été capturés par des Aurors, à environ 30 kilomètres de Maastricht, sur le territoire belge. Munis d’explosifs, deux hommes dont l’identité n’avait pas été communiquée, avaient effectué des repérages pour enterrer leurs bombes et les déclencher plus tard, lorsque les travaux seraient avancés ou achevés.

Les autorités belges avaient été averties par leurs homologues français. Elles les enjoignaient à vérifier qu’aucun risque d’accident majeur n’existait, invoquant la loi statistique des séries. Les ministères hollandais, suisse, italien, espagnol et portugais avaient reçu le même avertissement.

En mentionnant cette incursion hollandaise, le rédacteur estimait que la sécurité globale des sorciers belges tombait en décrépitude, en dépit de la bonne volonté de messieurs Cielen et Van Den Broecke, respectivement commandant des Aurors et ministre de la Magie. À lire l’article, le petit Belge eut la sensation que sa nation devrait conclure des alliances si elle voulait préserver sa quiétude et son intégrité. Faute de quoi, elle deviendrait une terre dangereuse, sous-policée, à la merci de la puissance des Bataves.

« Notre retour à Bruges n’est pas pour demain », songea l’enfant.

Après ces nouvelles désarmantes, voire désespérantes, il eut la surprise de découvrir un entrefilet consacré au Japon.

« Il faut absolument que Shin le lise, qu’il se rende compte que la France s’intéresse aux sorciers nippons ! »

Le papier de monsieur Torzien était moins détaillé que ses productions habituelles. C’était dû à la barrière de la langue, à la distance et à l’insularité du Japon. Shin l’avait averti que son arrivée en France – un échange en souvenir de l’accueil d’Armand Fontebrune à Mahoutokoro, autrefois – était exceptionnelle. Le Japonais, qu’il soit d’ascendance sorcière ou non, n’était pas ouvert sur le monde.

L’article était intitulé : « Étrange série noire ».

Le garçon dévora les lignes :

« Le Japon a connu, quelques jours avant Noël, une double disparition de sorciers. Les circonstances ne sont pas claires et les témoins brillent par leur absence. Cependant, les deux cas laissent entendre qu’il s’agirait d’enlèvements. La première victime se nomme Hina Kaori. C’est une femme célibataire de 54 ans, aperçue pour la dernière fois près de sa résidence, à Osaka, une grande ville accueillant l’industrie naissante des Moldus japonais. La seconde victime se nomme Shun Igoshi. C’est un jeune garçon de 14 ans. Ayant emprunté un Pétrel-Tempête géant pour passer les vacances d’hiver auprès de ses parents, il n’est jamais arrivé à Nagasaki, sa ville natale, dans le sud du pays. Le cadavre d’un oiseau transporteur a été retrouvé dans les terres, à quelques kilomètres du rivage. En revanche, aucune trace de l’enfant, ni de ses bagages.

Quel est le rapport entre ces disparitions, à 48 heures d’intervalle ? Madame Kaori est une voyante très réputée dans son pays. Quant à Shun Igoshi, c’est un étudiant de la maison Yosamu de l’école Mahoutokoro, l’ordre de ceux ayant une appétence pour la divination. Le jeune adolescent est, selon les dires de ses enseignants, l’une des révélations de l’Académie nippone. La justesse de ses visions et leur maturité forcent le respect. Voilà le point commun de ces affaires : la voyance. L’équipe du journal a creusé le sujet pour découvrir qu’il y a moins de deux ans, c’est un maître-étalon en matière de voyance qui a succombé à une attaque meurtrière. Ce devin, Aki Arai, n’est autre que le professeur de divination, assassiné à 46 ans par un élève devenu fou et toujours en fuite. Une inexplicable série noire… »

Hercule écuma le domaine jusqu’à ce qu’il déniche son camarade japonais dans le pavillon blanc. Il l’invita à le suivre pour aller consulter l’écrit de monsieur Torzien. En chemin, ils croisèrent Laurine. Le Belge la pria de les accompagner pour se livrer, dit-il, à une expérience de voyance collective.

Arrivés à la bibliothèque, le Japonais prit connaissance de l’article, Laurine le déchiffrant par-dessus son épaule. Au fur et à mesure de sa progression, il se décomposa. Il grommela :

— C’est cet ignoble Makoto ! C’est lui, le responsable !

— Il s’agit bien de l’étudiant qui a assassiné votre professeur ?

— Oui.

— Shun… Est-ce le garçon qui partageait votre dortoir ?

— Oui. C’est mon ami. Il est extraordinaire. Sa voyance s’est manifestée dès son plus jeune âge. Il parlait à peine. Il était… Il est promis à un grand avenir.

— Pourquoi Makoto l’aurait-il enlevé ? Et pourquoi en faire autant avec cette femme ?

— Elle est célèbre. L’une des meilleures voyantes. C’est évident, Hercule. Il cherche à les questionner sur son avenir.

— Ou sur le passé, rectifia Laurine.

— C’est exact, ma chère. Cet individu pourrait s’intéresser à un élément passé. Shin, je suis navré de vous communiquer ces mauvaises nouvelles.

— Il ne faut pas, Hercule. Je préfère être averti.

— Averti ? Croyez-vous que…

— Je suis japonais et devin. Deux points communs avec les personnes enlevées. Deux raisons de m’inquiéter. Le destin du professeur Piedargile nous rappelle que les sorciers de mon pays ont déjà frappé en France.

— Certes…

— Tu voulais faire une expérience, Hercule. Laquelle ?

— Ah oui ! Merci de me le rappeler. Shin, l’auteur de l’article, l’éditorialiste, se nomme Léon Torzien. C’est un nom d’emprunt, aussi faux que l’or des fous. L’adresse donnée pour le journal se trouve à La Poste magique de Paris. La boîte attribuée au quotidien est ensorcelée, conçue comme une armoire à disparaître : tout ce que vous y insérez, transplane vers une destination inconnue.

— Vous aimeriez des informations supplémentaires sur l’individu ?

— S’il vous plaît.

Shin fouilla dans sa poche intérieure d’uniforme et en retira un sachet contenant des pétales frais achetés chez un fleuriste de la capitale française. Il en jeta une bonne portion sur le papier moldu utilisé pour imprimer le Dragon Déchaîné. Il patienta jusqu’à l’instant où, dans son esprit, sa vision se brouillait et les pétales volaient pour former des mots ou des images. Au lieu d’un envol magique, les végétaux parfumés se recroquevillèrent, se racornirent et se desséchèrent jusqu’à se transformer en poussière, dispersée par le souffle du voyant. Si le Japonais fut décontenancé, Hercule jubila.

— Voulez-vous tenter votre chance, Laurine ? proposa Hercule.

La jeune fille au teint diaphane rosit, consciente que succéder au meilleur élève de Claire Obscur, n’était pas une sinécure. Elle s’empara de son verre mou, posa une main sur le quotidien et attendit un résultat, les yeux rivés sur le matériau trouble, s’abstenant de cligner. Le support transparent noircit en quelques secondes.

— C’est… illisible.

— Prodigieux ! Des sortilèges anti-voyance ! se réjouit l’enfant.

— Cela me rappelle de glaçants souvenirs, avoua Shin.

— Sauf que là, le blocage n’a rien de violent ou de douloureux. Ce sorcier est très talentueux.

— Si tu veux, je peux utiliser mon autre support, la manière différente, proposa Laurine. Tu sais, Hercule…

— Libre à vous, mais je peux prédire le résultat : le néant. Vous n’en verrez pas plus. Je suis convaincu d’obtenir un échec si je propose l’exercice à Valentine ou à nos enseignantes. Très intéressant… Je vous remercie infiniment, tous les deux. Laurine, soyez sur vos gardes, s’il vous plaît. Les craintes de notre ami ne sont pas infondées. Ce Makoto est prêt à tout.

— Je devrais lui écrire… murmura le Nippon.

— À qui ?

— Tsuno Takane.

— Qui est-ce ? demanda la jeune fille.

— Le créateur des plus beaux origamis magiques qui puissent exister. C’est aussi un… Non. C’est LE Maître de la divination. Une personne humble qui possède tous les atouts pour devenir ministre de la Magie. C’est l’homme le plus gentil, le plus tolérant, le plus philosophe que je connaisse. Un immense sorcier. Makoto s’attaquera à lui.

— Croyez-vous que le commandant des…

— Samaurors.

— Croyez-vous qu’il le laissera sans surveillance ?

— J’imagine que Léon Torzien s’est fait l’écho d’inquiétudes japonaises, au plus haut niveau, après ces disparitions.

Il concéda qu’Hercule raisonnait avec logique. Il jeta une poignée de pétales en songeant à son ami Shun. Il lut la souffrance, la torture et une issue pire que la mort.

Sur un coup de tête, Hercule entraîna Laurine dans la salle du Sondeur. Elle s’imaginait qu’il souhaitait voir un Expecto Partes Num sur le journaliste ou son journal, mais il infirma sa supposition.

— C’est inutile. Ce Léon est malin, puissant, chuchota-t-il. À l’occasion, vous pourrez vérifier si vous pouvez lancer le sortilège sur une personne que vous n’avez jamais rencontrée. Mais là, je voudrais que vous le fassiez sur une de nos connaissances.

— Sur qui ? demanda-t-elle sur le même mode de discrétion.

— Abraham Piedargile.

— Zut ! Pourquoi n’y ai-je pas songé auparavant ? Expecto Partes Num !

Les innombrables sphères multicolores jaillirent et s’agglutinèrent sur la ligne du temps, rectiligne. Aucune boule de possibilité ne flottait à l’écart, libre, détachée. La sphère noire et ses consœurs colorées se situaient à gauche de la voyante. C’était du passé. La section précédant son décès avait, hélas, une teinte identique à celle de la vie de Jean Racine, depuis le 1ᵉʳ novembre : le rouge de la souffrance.

— Est-ce que tu veux que je consulte la boule noire ?

— Je… je… non. Il est inutile de vous infliger cette vision. Il est mort.

— Le pauvre homme… Le décès du directeur a été annoncé mais le sien est demeuré secret. Pourquoi ?

— Je l’ignore. La raison d’État, la volonté de ne pas aggraver les relations avec les sorciers français ou tout simplement, on aura fait disparaître son corps.

— Et maintenant, des sorciers voyants enlevés.

— Y a-t-il un rapport entre ces affaires ?

Laurine ferma les yeux et ses globes oculaires s’agitèrent. Elle releva ses longs cils bruns et eut du mal à cacher son trouble en remarquant la pâmoison du garçon, à cette seconde précise. Elle désira prolonger l’instant lorsqu’elle vit que l’admiration se changeait en attente. Elle avoua :

— Je le crois. Le nom de ce Makoto résonne dans mon…

Un rire inattendu coupa son élan.

— Mais… commença Hercule.

— Nous ne sommes pas seuls.

— Je crois deviner de qui il s’agit. Venez, allons voir la petite resquilleuse…

Ils approchèrent en catimini de l’isoloir central. Hercule, sans raison apparente, ne s’introduisit pas à l’intérieur mais se contenta d’entrouvrir le rideau. Il découvrit Sidonie, calée entre les bras de Valentine, le planétarium posé sur ses genoux. À tour de rôle, elles murmuraient le nom d’une constellation à l’appareil ensorcelé et l’autre devait la deviner en étudiant la taille et l’assemblage des points projetés. Laurine imita le garçon et jeta un œil. La scène attendrissante provoqua une vague d’émotions dans son cœur. Valentine questionna la jeune élève :

— Est-ce qu’on peut voir les satellites des planètes ?

— J’ai déjà vu la Lune. Je n’ai pas essayé les autres.

— Comment s’appellent ceux de Mars ?

— Phobos et Deimos.

Valentine claqua des doigts et prononça :

— Deimos.

Une grosse cacahuète apparut. La Suissesse s’exclama :

— C’est pas très joli.

— C’est même moche, rigola la seconde fille des Delacour. La plus jolie, c’est Io, autour de Jupiter. Elle est presque aussi grosse que notre Lune. D’après la description que j’ai lue dans ma revue, quand on l’observe avec un télescope, on distingue des couleurs blanches, rouges et jaunes. Les coloris changent de place.

— Ils changent ?

— Comme s’il y avait des nuages, tu vois ? Sauf qu’ils sont colorés en jaune ou en rouge.

— Elle saigne, Io ?

— Peut-être.

— Et le jaune, c’est quoi ?

— Je crois que ce sont des tempêtes de sable.

— Ah oui ! On en essaie une autre ?

— Vas-y, toi !

Valentine claqua des doigts et lança :

— Pluton. 1

— Ça n’existe pas !

— Ben si. Regarde !

Un astre se matérialisa devant elle. Il n’était pas possible de distinguer les couleurs puisque le planétarium magique était incapable de les restituer. En revanche, grâce à la magie, il était en mesure de reconstituer, au plafond de la grotte, la figure nervurée d’une planète ou d’un satellite inconnu.

— Ben ça, alors ! s’extasia Sidonie. Attends…

Elle produisit le claquement nécessaire pour évoquer un nouvel astre ou une autre constellation et énonça ce qui lui passait par la tête :

— Peau de saucisson.

— Pfff ! N’importe quoi ! s’amusa la Suissesse. C’est tout noir.

— Justement ! C’est noir lorsqu’on dit un nom qui ne correspond à rien. Mais Pluton a donné un résultat. Je suis certaine, pourtant, que ce n’est ni une constellation, ni une planète, ni une lune ou même une étoile.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

Hercule invita Laurine à se carapater. Elle fit volte-face et se retrouva nez à nez avec lui. Il posa son index sur ses lèvres, lui conseillant de faire silence. Ils reculèrent sur la pointe des pieds.

— Elles sont mignonnes, chuchota Laurine. On dirait deux sœurs. C’est grâce à toi. Tu as été très inspiré, le soir du bal.

Il sourit et lui avoua :

— Je suis assez content de moi. Je le rajouterai sur ma carte de visite magique. Vous voyez, comme le directeur Fontebrune l’avait accompli lorsque nous sommes arrivés à l’Académie, en première année.

— Je me souviens. Qu’écriras-tu ?

— Hum… Légicomage – enquêteur – créateur d’artefacts et facilitateur de rencontres.

— Pas mal. Tu oublies « charmeur ».

— Charmeur de créatures magiques. Essentiel.

— Oui, se contenta Laurine, n’ayant pas vraiment songé à ce genre de talent charmeur.

— Et vous ? Qu’écrirez-vous ?

— Laurine, voyante.

— Pourquoi pas « Laurine, la meilleure voyante » ?

— Ne dis pas de bêtises, je vais rire et nous allons nous faire surpr…

Il y eut du mouvement dans l’isoloir. Le rideau s’agita. Le garçon agrippa le bras de son amie avant que les filles ne se montrent et l’entraîna jusqu’au bureau de sa chambre. Il l’invita à s’asseoir et à piocher dans un sachet de friandises.

— Nom d’un spectre ! Hercule !

— Quoi, ma chère ?

— Tu viens de le refaire ! Regarde où nous sommes ! Dans ta chambre ! Nous ne sommes plus dans la salle du Sondeur !

Il se tourna et prit peu à peu conscience du transplanage spontané. Il s’assit au bord de son lit, avec lenteur. Il ferma les yeux et fit de son mieux pour débusquer une explication logique. Il revécut chaque fraction de seconde. Il ne découvrit aucun des quatre D mentionnés par l’âme du château.

Deux jours avant la reprise des cours, Hercule fut réveillé par des coups sourds et répétés assénés sur la porte de son espace privé. Il ouvrit un œil et marmonna :

— Oui ? Qui est-ce ?

— C’est Jacques ! Ouvre ! Il faut que tu voies ça !

Le garçon importuné consentit non sans mal à quitter son lit chaud et douillet. Il enfila sa robe de chambre en laine et déverrouilla la serrure après avoir introduit une clé aux innombrables dentelures. Le fils Boulanger se tenait en face de lui avec, à la main, une chaussure noire montante, au cuir craquelé et à la semelle trouée. Le lacet était en plusieurs morceaux et deux œillets en laiton, protégeant les orifices pour l’enfilage, manquaient à l’appel.

— Regarde ! dit le spécialiste en botanique, secouant l’objet qui perdit de la poussière de cuir.

— C’est une chaussure. Sans prendre de risques, je dirais qu’elle date de l’ère préhistorique. C’est plus un godillot qu’une chausse digne de ce nom. Où avez-vous trouvé ce spécimen archéologique ?

— Sur mon bureau.

— Hum… Il est possible que vous ayez parlé en dormant et demandé, involontairement, au Sondeur, cette… chose.

— Non. Hier soir, il y avait un vase. Ce matin, cette chaussure l’avait remplacé. Chaussure, vase, cours de métamorphose de première année. Je n’y étais pas mais toi, si. Cela ne te rappelle pas un exercice ?

— Oh… Oui, je vois où vous voulez en venir. Calceus Versus Vasis. Transformer une chaussure en vase.

— Voilà !

— Je regrette mais cela ne m’appartient pas. Je suis formel.

— Bien d’accord avec toi. C’était à Casper.

— Casper ?

— Quand il s’est enfui, les elfes de maison ont retiré ses affaires de notre chambre. Ils ont oublié le vase et je l’ai gardé en souvenir de l’époque où… tu vois ?

— … où Casper était un compagnon de chambrée très agréable, bon vivant, espiègle, ne tenant pas en place.

— Ouais. Hercule, tu dois savoir, toi. Si un objet perd soudain la magie donnée par un sorcier, qu’est-ce que ça veut dire ?

Le garçon songea aussitôt à l’hypothèse la plus effroyable : Casper était décédé. Annoncer la nouvelle de but en blanc à Jacques serait faire preuve d’indélicatesse. Il tenta d’édulcorer sa réponse :

— Que sa magie s’est éteinte.

— Il est mort. Ils l’ont tué. Pour qu’il n’aille pas au procès.

— Je ne crois pas. Il ne serait pas allé au procès en tant qu’accusé, ni en tant que témoin. Les mineurs n’ont pas le droit d’être acteurs, à moins d’être victimes. Je… je n’ai pas d’explication, mon ami. Toute cette histoire a le goût d’un immense gâchis.

— Tu dis que sa magie s’est éteinte.

— Oui.

— Ça peut être à cause d’un sortilège, une malédiction lancée sur lui ? Comme pour la famille de Séraphin !

— Votre hypothèse est juste. Casper n’est pas forcément mort. Suis-je idiot !

— Ah bah non, t’es pas idiot, sinon moi, je suis le dernier des couillons !

— Mais non, bien sûr ! Je veux dire : nous avons les deux meilleurs voyants de l’Académie dans notre ordre. Ils ont connu Casper. Demandons leur avis.

Quelque vingt minutes plus tard, lorsque tout le monde fut prêt, la troupe se mit en route pour se rendre au petit-déjeuner. En tournant en direction du perron du château, elle découvrit le professeur Laflèche en conversation avec un grand rouquin aux cheveux ondulés, le visage constellé de taches de son et des yeux verts rieurs dissimulés derrière une monture de lunettes en métal doré. Les deux quarantenaires avaient l’air très complices et se donnaient de grandes tapes amicales sur les épaules. Ils furent quatre élèves à reconnaître le nouveau : Katarina, Hercule, Umbelina et Eugénie. Le docteur Dadé suspendit son échange avec le référent Aloysia et se présenta au groupe :

— Bonjour les enfants ! Je suis Alphonse Dadé, votre nouveau professeur de médicomagie, en poste jusqu’au rétablissement du docteur Beauxbâtons.

— Bonjour, drofsteur ! répondirent les élèves, en mélangeant les deux titres, ne sachant lequel utiliser.

— Alors, vous dites docteur si vous êtes à l’hôpital ou dans un cabinet médical. Ici, ce sera « professeur », même si je vous rafistole à l’infirmerie après un match de Quidditch éprouvant. Je vois que je connais quelques visages. Katarina et Hercule, inscrits en perfectionnement. Il y a aussi Umbelina, hospitalisée à deux reprises. Eugénie, bien sûr.

Il soupira en considérant mademoiselle Greengrass et poursuivit :

— Vous n’êtes pas tous en troisième année, si je ne m’abuse ?

— Moi, je suis en première année. Je m’appelle Andrea Alinea.

— Comme… ?

— Ma mère.

— Et toi ?

— Séraphin Ballessaim. Première année.

— Ah oui ! Bravo à toi ! Le premier Ballessaim. D’ailleurs, serais-tu d’accord pour participer à une étude médicale ? C’est sans danger.

— Pour faire quoi ?

— J’aimerais bien percer le… MYSTÈRE de la malédiction brisée.

Il avait insisté sur le mot mystère, guettant une réaction d’Hercule. Il se tourna vers le Japonais.

— Shin Ishii, je présume ?

— Oui, Professeur.

— Je n’ai vraiment aucun mérite à avoir deviné, s’amusa-t-il en lui lançant un clin d’œil très appuyé et en effectuant une torsion de la bouche pour enfoncer le clou.

— Et les autres ? J’ai tenté de retenir le nom de tous mes étudiants mais c’est un exercice compliqué. Voyons… Toi, tu pourrais bien être l’excellente élève nommée Sigrid Vlaamel.

L’intéressée sourit et rougit plus que de raison.

— Tu n’as pas choisi le perfectionnement en médicomagie. Dommage ! Mais j’ai quand même le privilège d’enseigner à deux phénomènes aussi différents l’un que l’autre. Alors, poursuivons le jeu des devinettes. Un grand gaillard, bien plus musclé que la moyenne, je pencherais pour Jacques Boulanger.

— C’est moi, M’sieur. Euh… Professeur…

— Tu as suivi les cours de médicomagie sur les deux premières années. C’est courageux. Tu l’as abandonnée au profit de la botanique médicale. Dans ta situation, j’aurais fait le même choix. Eh bien, étant donné qu’il ne me reste plus que deux inconnus, un garçon et une fille, je devrais réussir à décrocher OR sur cet exercice. Laurine de Clermont-Tonnerre, j’imagine ?

— Oui, Professeur.

— Et là, Noël Millefeuille dont madame Fordecafé dit le plus grand bien.

— Merci, Professeur.

— Noël… Cette année, si tu réussis une potion qui me sidère, ce qui n’est pas gagné, je jure de t’appeler « le prince des potions ».

Noël s’en amusa et ne put s’empêcher de lorgner en direction d’Hercule. Alphonse lut dans ce réflexe, un embryon de réponse positive.

— Je vous laisse prendre votre petit-déjeuner, les enfants.

— Attendez, Jacques, murmura Hercule.

Les membres du Gerbera s’introduisirent dans le restaurant après avoir choisi leurs repas du lendemain sur le tableau magique. Le duo, resté près du perron, soumit le cas de la godasse transformée en vase et retransformée en chaussure, à la sagacité du docteur Dadé. Il confirma que la mort du sorcier était l’explication la plus plausible. Cependant, quand il apprit l’identité du malheureux, il blêmit et demanda :

— Casper Van Kriedt ? La famille hollandaise qui a défrayé la chronique ?

Hercule hocha la tête. Alphonse se tourna vers Wilfried qui fit mine de ne pas comprendre.

— Il a recommencé.

— Il ? Oh non… Pas lui !

— De quoi s’agit-il, Messieurs ?

— C’est… Van Kriedt n’est pas mort.

— On lui a retiré ses pouvoirs, n’est-ce pas ? Comme aux Ballessaim.

— C’est… possible.

— Céladon ne lui a pas suffi ! enragea le professeur de balai.

— Wilfried ! gronda Alphonse, en lui faisant remarquer devant qui il venait de lâcher l’information.

— Bon ! Filez rejoindre vos camarades ! ordonna monsieur Laflèche, s’en sortant par une pirouette autoritaire. Zouh !

Les deux retardataires mirent le cap sur la table du Gerbera. Hercule ne manqua pas de relater la découverte de Jacques et le malaise des enseignants. Le Belge expliqua que « Céladon » était le professeur de métamorphose et de M.E.S en poste avant Elvira de Bazincourt. Il avait disparu de l’Académie du jour au lendemain et n’avait plus jamais donné signe de vie. Le duo à l’origine de la découverte pria le tandem de devins de produire une prédiction sur Casper. Les pétales et le verre mou rendirent un verdict identique : le Hollandais était en vie et ne souffrait pas. Ils furent même d’accord pour dire qu’il était heureux. Hercule ne sut décider si ces informations étaient rassurantes ou terrifiantes.



1 La planète Pluton sera découverte en 1930, par un astronome américain amateur nommé Clyde Tombaugh. Les cendres de Clyde, intégrées dans la sonde New Horizon survolant Pluton en 2015, en feront le seul Terrien à avoir survolé sa découverte.

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