Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 36 : Sortilège 36 : l'enlèvement

7392 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 13:32

Hercule ouvrit un œil. L’arbre à musique était

calme. Tous ses hôtes dormaient. Il se redressa, comme si ses sens étaient en alerte. Il passa un peignoir chaud, enfila ses chaussures fourrées sur ses pieds nus, le tout à la lueur modérée d’un Picbarboule. Il fourra la fiole contenant la prophétie de Claire dans l’une de ses poches, traversa la pièce et se dirigea vers l’entrée, prenant garde à ne heurter aucun dormeur. Lorsqu’il se retrouva à l’air libre, il distingua de la lumière dans la demeure des Delacour. Saisi par le vent polaire soufflant en rafales, il se hâta de gagner la bâtisse. Il entra dans la cuisine et il y trouva Gervais, l’air sombre, en compagnie de Mathilde. Il y avait de l’imprévu dans l’air.

— Bonjour. Que se passe-t-il ?

— Je suis attendue. Le commandant a convoqué tous les Aurors. Il me reste… quinze minutes pour être sur place.

Elle termina son breuvage brûlant et s’excusa.

— Désolée ! Je file !

Après s’être emparée de sa besace et de sa cape sorcière, elle transplana depuis la cuisine.

— Tu devrais retourner te coucher, mon garçon.

— Mais que se passe-t-il ?

— Un événement très grave.

— Oh… Puis-je me rendre dans l’atelier ?

— Tu veux travailler à 5h00 du matin ? Le jour de Noël ? Tu as perdu la raison ?

— Non. Je veux lire un message dont madame Obscur m’a fait cadeau hier soir. J’ai juste besoin de lancer un sort pour en prendre connaissance.

— Ah… Tu m’as fichu la frousse. Entendu mais après, tu retournes dans l’arbre. Je repars dans ma chambre. J’éteins.

Il régla le Feu Éternel au minimum. Le Belge se carapata et se fraya un chemin dans la poudreuse, jusqu’à l’atelier. Il raviva un feu, chercha un récipient en verre ou en métal et mit la main sur l’objet adéquat. Il éjecta sa baguette d’amourette, lança un Aguamenti, versa la prophétie dans l’eau et congela le liquide. Un message apparut en bleu foncé sur fond blanc glacé.

« La baguette la plus puissante ne détruit pas, elle répare.

La baguette la plus efficace n’empoisonne pas, elle guérit.

La baguette la plus utile n’envoûte pas, elle charme.

La baguette suprême ne prend pas la vie, elle la rend.

Le chef-d’œuvre de l’enfant venu de la Venise du Nord,

Referme la boîte de Pandore. »

— Par Flamel ! Je dois créer une baguette capable de refermer la boîte de Pandore ? Une création céleste ! Mais comment fais-je ça ? Puissante et non destructrice. Quoi d’autre ? Utile et charmeuse. C’est… insensé.

Le garçon mémorisa le texte, pointa le récipient et lança un Incendio jusqu’à ce que la glace ait fondu et ait été vaporisée. Il anéantit jusqu’à l’ultime goutte. Lorsque les volutes rouges s’éparpillèrent, il entendit quelques mots :

— Ce sera TA baguette, la dernière de ton existence.

Décidément, les prophéties de Claire prenaient des formes de plus en plus variées. Après la version oralisée, les prédictions écrites, voilà que la divinatrice mêlait deux biais de communication.

— La dernière que je créerai ? Au cours de mon existence ? Comment comprendre cette phrase ? Ce sera celle m’accompagnant jusqu’au crépuscule de ma vie ? Ma préférée ? Je ne compte pas me séparer de mon utile baguette de cèdre traductrice. Sera-ce mon ultime réalisation ? Il faut que je gagne de l’argent pour acheter des vêtements et des fournitures scolaires. Les prophéties de la professeure Obscur sont si… sibyllines ! Comment savoir ? Comment la fabriquer ? Si madame Dunne a rêvé de la fiole, c’est que l’une des larmes doit servir d’inclusion. La seconde entrera dans la potion Repulsa Maxima. C’est l’évidence. Mais quelle essence utiliser ? Une nouveauté, forcément. Un bois exotique ? Allons, Van Betavende, réfléchis ! Revois la prophétie, analyse-la. Elle est faite de négations auxquelles s’opposent des affirmations. Elle explique tout ce que la baguette devra accomplir et ce qui lui sera interdit. Réparer, ne pas détruire. Inutile de répéter les termes. Je les connais. Ils sont cohérents sauf un : rendre la vie au lieu de la prendre. Une baguette peut tuer mais ne rend pas la vie. Guérir, oui et le saule est le bois favori des guérisseurs puisque cet arbre a des vertus médicinales exploitées par les Moldus. Le saule répugne à exercer les sortilèges destructeurs, sauf s’ils servent à protéger la vie. Il déteste les envoûtements manipulant l’esprit. Mais si le saule répare les fractures, guérit les blessures, apaise les cerveaux tourmentés, il ne peut pas rendre la vie. Les adjectifs utilisés pour qualifier la baguette sont adéquats sauf le terme suprême. Il n’existe aucun artefact supérieur et je n’ai en aucun cas la prétention d’être capable de le créer. C’est impossible. De plus, avoir ouvert la boîte de Pandore, ne peut être qu’une métaphore. Seul un dieu ou un démon pourrait répandre de tels malheurs à l’échelle planétaire. Si Pandore est métaphorique, le qualificatif « suprême » d’une baguette ne peut qu’être symbolique. Voilà. Il faut juste une création tournée vers le bien, vers le soin, pour guérir un mal. Il me faut un morceau de saule habité par un Botruc. Alors, voyons, où ai-je lu des éléments utiles sur les saules ? Dans un manuel de botanique médicale, car le saule possède de grandes vertus médicinales. À commencer par l’aspirine que les Moldus fabriquent à partir de son écorce. Oui, je me souviens. Il existe environ 360 espèces de Salix. Me voilà bien avancé !

Le garçon s’aperçut que la lumière venait de se rallumer dans la chambre de Gervais. Il baissa le Feu Éternel et sortit son Picbarboule. Il quitta l’atelier en toute hâte. Il regagna l’arbre à musique, comme promis. Il s’allongea après s’être débarrassé de ses chaussures et n’avoir gardé que son pyjama. Il se força à baisser ses paupières et tenta de faire le vide en lui. Rien n’y fit. La question tournait en boucle dans son esprit.

« Le saule et les larmes du Phénix. Le Phénix et le saule. Une belle alliance mais c’est insuffisant. Je le sens. »

C’était à en devenir fou. Il était coincé chez les Delacour, sans possibilité d’accéder à la connaissance dont LA bibliothèque regorgeait. Monsieur Gutenberg avait la capacité de faire le lien entre les deux éléments. Pour se rendre à l’école, il suffisait d’emprunter un balai, d’arriver par le tunnel, de passer par le coffre, d’aller au pavillon Gerbera sans se montrer de manière visible, de rapporter les autos miniatures et d’aller faire un tour chez le Sondeur. Sauf qu’il avait promis à Mathilde de ne plus se livrer à des escapades en balai.

« Mais si j’emprunte l’armoire de la cuisine des Delacour ? Je me retrouve transporté à l’Académie en une seconde. Le voyage ne présente plus aucun risque. Une fois à l’école, je ne peux croiser que la directrice et le médicomage. À moins que… »

Une solution alternative se dessina dans son esprit. Satisfait par celle-ci, il trouva enfin la paix et mit son esprit au repos. Il plongea dans le sommeil avec soulagement.

Le commandant avait été averti vers 4h30 du matin, tiré du sommeil sans ménagement par son épouse. Alain Meursault tambourinait à la porte de l’appartement sis rue du Rocher, non loin de la Place Cachée. Edmée s’était levée en premier, avait ouvert et introduit l’Auror. Puis, Guillaume, alerté par le raffut, avait pointé sa tête hirsute dans l’encadrement de la porte donnant sur le vestibule.

— Que se passe-t-il, Meursault ?

— Le ministre de la Magie a été enlevé. C’est son épouse qui s’est aperçue de la disparition de son mari il y a une demi-heure, environ.

— Mais il est peut-être allé faire un tour, prendre l’air ?

— C’est le bruit qu’il l’a réveillée. Le salon était sens dessus dessous. Il y a eu lutte, des sorts ont été jetés. Picaillou ne s’est pas laissé avoir sans combattre. Prunier est parti sur place pour isoler la scène et interroger les elfes de maison.

— Par Flamel ! C’est du sérieux. Appelez votre chef de groupe. Battez le rappel des troupes. Il me faut tous les effectifs au département pour 5h30, 6h00 dernier délai. Prunier reste sur place et… trouvez-moi Pourpoint. Je la veux avec Prunier pour chercher des indices sur place. Contacter aussi Cenellier de la CRS. Qu’il mobilise ses hommes pour entreprendre des fouilles dans les moindres coins de la Place Cachée. Qu’on me retourne chaque pièce du moindre logement !

— Entendu, Commandant.

— Chérie, réveille Max. Nous allons avoir besoin de tous les renforts possibles et imaginables.

— D’accord, Guillaume. Flurby, voudrais-tu préparer du café fort et un en-cas ?

— Oui, Madame, répondit la jeune elfe au crâne glabre et aux immenses yeux expressifs.

En quelques minutes, l’habitation se ranima. En moins d’une heure, les Aurors, les membres de la Compagnie de Régulation Sorcière et le département des Oubliators furent mobilisés. En tout, près d’une centaine de sorciers, prêts à ratisser la communauté pour retrouver leur ministre. Dès 5h30, le commandant était à son bureau et distribuait les tâches et les zones à inspecter. En l’absence du plus haut personnage de l’État, il fut contraint de convoquer, en urgence, les Sages et le Consulat en assemblée extraordinaire. Dans un tel cas de figure, les deux organes du pouvoir législatif étaient tenus de nommer un administrateur temporaire pour gérer les affaires courantes.

À 9h00, les premières descentes, effectuées dans le milieu criminel sorcier, firent chou blanc. La thèse du rapt s’avéra de plus en plus crédible. À 11h00, l’assemblée extraordinaire nomma Robert d’Arcy, administrateur magique. À quelques minutes d’intervalle, l’enlèvement d’Émile Picaillou fut revendiqué par un groupuscule hollandais inconnu nommé « Vrijheid voor de Van Kriedt ». 1

Les recherches à travers la Place Cachée furent poursuivies tout au long de la journée. Le commandant fit appel au département de la Coopération Internationale magique et au service des transports pour explorer la piste hollandaise. Dans l’idéal, il aurait dû impliquer la CIA, le meilleur réseau implanté à l’international, afin de monter une opération pour récupérer le disparu. Hélas ! Le recours à la CIA était l’apanage d’Émile Picaillou. La méthodologie pour prendre contact et les modalités de déclenchement des missions ne se transmettaient que de ministre à ministre, lors des passations de pouvoir. Guillaume se heurtait à une incongruité institutionnelle. Pire : il devait rendre compte à l’ennemi Robert d’Arcy. Le policier sorcier craignait que ce dernier ne profite de la situation pour durcir le ton et prôner un régime autoritaire. Toutes les forces vives de la nation sorcière furent envoyées sur le terrain. De Franjac réduisit la présence d’Aurors au bureau au strict minimum. Il convoqua l’un des hommes et lui dit :

— Prunellier, vous gardez le bureau pour les affaires en souffrance et vous enregistrez les plaintes.

— Bien, Commandant. Et au filtrage ? On laisse le Bécut ?

— Oui. Vous tiendrez le fort à deux. On est en train de battre le rappel de quelques retraités pour mener les fouilles.

— Et aux Pays-Bas ? Que dit le département des Transports ?

— Aucun départ de Portoloin international n’a été enregistré entre 3h00 et midi, ni vers les Pays-Bas, ni en direction des pays limitrophes. Aucun usage de la cheminée au domicile. Son balai personnel était toujours accroché dans un placard mais s’il a été emmené à l’étranger, je doute que cela se soit déroulé par la voie aérienne.

— Ils ont transplané.

— À quelques kilomètres. Cette histoire de front de libération des Van Kriedt, je trouve ça louche.

— Le coup ne viendrait pas des Bataves ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Alors, c’est De Klerk qui est derrière ce rapt ?

— Il a les moyens d’envoyer une escouade. On examine les entrées récentes sur le sol français. Si cette théorie est la bonne, on a affaire à un petit groupe très bien organisé, avec du soutien étatique. Bon, je file. Je reste joignable par carré magique.

— Bon courage, Commandant.

— Merci.

De Franjac ayant quitté le bureau et laissé la responsabilité à Prunellier, il ne fut pas en mesure de prendre connaissance d’un pli déposé par un hibou postal vers 11h00.

Dans la salle déserte du restaurant de l’Académie régnait un silence rare. Agathe, assise face à son thé noir et ses deux tartines grillées, était figée. Dory venait de lui apporter le Cri de la Gargouille. La Une était couverte par une photographie du ministre de la Magie, le visage grave, un cliché ancien réalisé lors d’une annonce de mauvaise nouvelle. Le titre, inscrit avec des caractères surdimensionnés, indiquait juste :

« Picaillou, enlevé ! »

Les journalistes disposaient d’assez peu d’informations. Un groupe hollandais revendiquait l’acte criminel et réclamait la libération des Van Kriedt incarcérés sur le territoire français. Il laissait une semaine au gouvernement pour satisfaire ses exigences. Orby, vêtu avec la tenue la plus propre et la moins abîmée, fit son apparition lorsque Rose entra dans la salle pour rejoindre la table centrale du personnel.

— Bonjour, Agathe. Vous êtes seule ?

— Alfred n’est pas encore debout. Je ne suis guère étonnée.

— Pourquoi ?

— L’ours mal léché a daigné dîner avec moi mais a vite regagné sa tanière pour, je cite « tenir compagnie à une bouteille de cognac ».

— Oh… Le rituel n’a pas changé. Lorsqu’elle a eu six ans, je crois, Eugénie m’a narré à quoi ressemble un soir de Noël chez son père. Il s’assoit dans un fauteuil, le portrait de Lyna dansant sans fin, dans une main, la bouteille de cognac ou d’armagnac dans l’autre, noyant son chagrin jusqu’à ce qu’il ne reste plus une seule goutte dans le flacon.

— C’est triste. Je sais à quel point il était fou de Lyna mais Alfred ne devrait pas rester seul toute sa vie. Avez-vous vu le gros titre de la presse ?

— Oui, j’ai trouvé un journal oublié dans l’ovule de Transportation. Les tensions vont se raviver. Pourvu que les élèves français et hollandais ne s’écharpent pas !

— Par Flamel ! J’y mettrai un terme sans attendre. Les cachots serviront, je peux vous l’assurer.

Rose se retourna vers la porte d’entrée pour la seconde fois en deux minutes.

— Mais qu’est-ce qu’il fiche ?

— Alfred ?

— Même saoul comme un cochon, il est debout dès potron-minet.

— Voulez-vous que nous allions voir ?

— Oui, allons toquer à sa porte.

— Orby, veux-tu bien…

— Je garde votre petit-déjeuner au chaud en cuisine, Madame.

— Merci.

— Venez.

— Vous connaissez le mot de passe ?

— C’est le même pour les dossiers médicaux des élèves et du personnel. Alfred est incapable de se compliquer la vie.

Quand elles firent face à Raoul, le squelette, l’infirmière énonça :

— Vertèbre coccygienne vestigiale.

Le portrait se déverrouilla. Elles grimpèrent les marches de l’escalier à vive allure.

— Je n’aurais jamais trouvé ce mot de passe, avoua la directrice.

Agathe frappa à la porte mais n’obtint pas de réponse. Rose tambourina sans retenue. Aucun mouvement ne se produisit à l’intérieur.

— Il est parti ? suggéra Agathe.

— Pour aller où ? Il déteste flâner dans le domaine. Je le vois mal se rendre à Bourg-Enchanteur dès 8h00, le 25 décembre. Tout est fermé.

L’infirmière posa sa main sur la poignée de porte. Alfred n’avait pas verrouillé parce qu’il n’avait aucune raison de le faire. Elles pénétrèrent à l’intérieur, furetèrent et aboutirent au salon. Le médicomage s’y trouvait, immobile, gisant sur le sol, à plat ventre.

— Alfred ! s’écria Agathe.

Rose se précipita et le retourna. Son nez était en sang. La conséquence de sa chute en avant. Elle plaça son visage en face de la bouche de l’homme. Elle perçut un filet d’air. Elle écouta son cœur. Les battements étaient très espacés.

— Est-il… ?

— Il est tout juste vivant. Son pouls est faible.

Rose avisa la bouteille de cognac, vide, le portrait brisé et un flacon qu’elle s’apprêtait à saisir.

— Non ! ordonna la directrice. Ne touchez à rien ! Laissez tout en place.

— Pourquoi ? C’est sa potion Morphos. Elle est vide.

— Je sens qu’il y a du louche là-dessous. Faisons-le léviter et transportons-le jusqu’à sa chambre.

— Non, Madame. C’est trop grave. Il faut l’évacuer.

— Avec le carrosse ?

— Il ne survivra pas. Le transplanage est à proscrire.

— D’accord. Ouvrez la voie, je m’occupe de le faire voler.

Rose agita sa baguette et fit apparaître un brancard pour rigidifier le corps et faciliter sa manipulation. Agathe ouvrit une fenêtre et fit descendre le docteur jusqu’au perron. Rose, arrivée dehors, reprit la main. Agathe transplana à ses côtés. Le parcours jusqu’à la zone administrative fut rapide, mais elles durent se livrer à quelques contorsions pour faire entrer le brancard dans la cheminée directoriale d’Agathe. Rose envoya le « colis » à Bonpied en premier puis entra à son tour et jeta sa poignée de poudre de Cheminette.

Agathe retourna à l’appartement des Beauxbâtons et lança plusieurs sortilèges pour l’isoler. Personne n’entrerait sans qu’elle ne soit avertie.

Ensuite, elle se rendit à son bureau et écrivit deux lettres. La première était adressée au commandant des Aurors pour l’avertir de l’accident survenu à l’Académie. Elle lui demandait l’aide d’un adjoint expérimenté pour déterminer si Alfred avait été victime d’une tentative d’assassinat, sachant bien sûr que la priorité serait donnée à l’enlèvement d’Émile Picaillou. La seconde missive s’adressait au directeur du département Éducatif et expliquait la situation urgente. Elle aurait besoin d’un remplaçant pour exercer et enseigner la médicomagie. Une fois cette tâche accomplie, Agathe désira connaître l’avenir immédiat. Elle consulta son recueil de poèmes favori. Il lui communiqua deux informations. La première confirmait la criticité de l’état du docteur. La seconde lui suggérait d’envoyer un hibou à Sigrid Vlaamel pour la faire revenir à l’Académie.

— Sigrid ? Pourquoi pas Hercule ?

Le livre répondit « ailleurs ». Elle se fia au signe envoyé devant ses yeux et prépara un troisième courrier. Elle demanda à la jeune fille d’informer Eugénie avant de partir. L’élève était la plus indiquée pour délivrer cette terrible nouvelle.

Au petit-déjeuner tardif du 25 décembre, tous les invités étaient informés de la situation régnant au ministère. Chacun y allait de son analyse, de son commentaire. Même chez ses plus farouches détracteurs, personne ne se réjouissait du sort de Picaillou. Hercule n’avait pas prononcé un seul mot au sujet de l’affaire. La seconde édition du Cri de la Gargouille, parue en début d’après-midi, foisonnait de détails sur l’enlèvement et les revendications du groupuscule partisan à l’origine du rapt. Cette avalanche d’éléments supplémentaires conforta l’opinion du Belge. L’abondance d’informations, alors qu’un silence prudent était préconisé, était exagérée. Le battage médiatique lui paraissait démesuré, préconçu, diligenté. Le gouvernement hollandais n’avait même pas réagi, comme s’il était pris au dépourvu. Or, pour enlever un ministre de la Magie, il fallait un soutien étatique ou faire appel à une très puissante organisation. La sensation que l’affaire servait d’écran de fumée, fut confirmée par la lettre reçue par Sigrid, une demande expresse signée par Agathe Bonnelangue. Les suprémacistes passaient à l’attaque et Hercule était certain que les Bataves n’avaient rien à voir avec l’histoire. La nomination de Robert d’Arcy, au poste d’administrateur provisoire du gouvernement magique, asseyait la thèse d’un complot plus vaste.

— Hercule, je dois partir avec les professeurs Dunne et Obscur. J’ignore pourquoi Agathe n’a pas réclamé ta présence.

— Je crois le deviner.

— Pourquoi ?

— Parce qu’elle a consulté l’avenir proche et a su que j’allais hériter d’une autre mission. Peut-être plus ardue.

— Je n’ai pas tes compétences.

— Vous connaissez mes méthodes, Sigrid. Prélever sans compromettre. Têtenbulle, gants, marquage, clichés de la scène. J’ai dupliqué ma valisette. Le Magiclic ne sera pas capable de faire des photographies animées. J’ai manqué de temps pour l’enchanter convenablement. En cas de doute, d’anomalie, usez du carré magique pour communiquer avec moi.

— D’accord. J’espère ne rien gâcher sur la scène de crime.

— Je suis certain que tout va bien se passer. J’ai confiance en vous, mon associée.

Elle lui adressa un sincère remerciement et s’empara de son kit d’outils du parfait enquêteur. Elle rejoignit Dune et Claire dans le traîneau des Delacour. Hercule les regarda s’envoler et sentit une présence près de lui. C’était Günther.

— J’ai eu une petite discussion avec Gervais, tout à l’heure. Il m’a dit qu’il n’avait pas de saule habité par un Botruc, en stock. Désolé.

— Je vous remercie. De mon côté, je me suis entretenu avec madame Dunne qui m’a raconté une histoire, une légende égyptienne. Celle de Benben. C’est la butte primordiale qui émergea de l’océan Noun. Benben devint la pierre sacrée du temple solaire d’Héliopolis sur laquelle les premiers rayons du soleil tombent. Benben est la pierre dans laquelle vit Bénou, l’oiseau incarnation de l’âme de Rê, le soleil. C’est un animal ayant l’allure d’un héron rouge, flamboyant, n’apparaissant aux hommes que tous les 500 ans, en brillant de mille feux pour annoncer un terme, puis un renouveau. Dans les textes, Benben est aussi décrit comme coiffant un arbre sacré. Un saule.

— Mais l’oiseau ? Se pourrait-il… Je veux dire : la description ressemble à celle…

— … du Phénix. Cependant, la légende s’arrête là. Dans la réalité, si des vestiges de temples ont bien été trouvés sur le site d’Héliopolis, rien n’a concerné un arbre sacré ou Benben.

— À quoi ressemble ce Benben ?

— Je n’en ai aucune idée. Cela peut-être un morceau de bois fossilisé, une pierre anodine, une statuette, un oiseau.

— Pourquoi veux-tu du saule ?

— Pour une petite invention.

— J’adore ce mot. Invention. Toujours d’accord pour un balai ?

— Vous me compterez au nombre de vos clients. Le premier.

Hercule quitta l’aîné et rejoignit Eugénie. Elle écrivait une lettre à Éliane pour l’informer de l’état de santé de son père. Même si elle fanfaronnait, le garçon était persuadé que son amie était touchée, inquiète. Il resta auprès d’elle, silencieux, laissant le temps s’écouler.

D’ordinaire, au petit-déjeuner, chez les Delacour, tout le monde traînait en pyjama ou en chemise de nuit. C’était le cas sauf pour Hercule qui se distinguait de ses hôtes. Il était capé, chaussé, ganté et la gorge protégée par son écharpe blanche. Il était 6h30 lorsque la porte d’entrée fut heurtée par un poing vigoureux et décidé. Le jeune Belge termina le chocolat dans lequel il rêvait aux côtés d’Eugénie et se redressa. Un homme fut introduit par l’elfe de maison Doury. Le trentenaire brun, aux yeux noirs, au teint mat se planta devant Hercule et déballa son laïus maintes fois répété.

— Hercule Van Betavende, au nom du ministère de la Magie français et du département des Aurors, veuillez me suivre pour toute affaire cessante.

— S’il s’agit d’un enlèvement, d’une disparition, d’un vol, le tarif sera de 500 Gallions. S’il s’agit d’un meurtre et que je dois découvrir l’identité de l’assassin, le mobile, ce sera 1000 Gallions.

— Pardon ?

— Souhaitez-vous que je répète mes conditions, Auror Prunellier ?

— Non, non. Deux minutes, s’il te plaît.

Gérôme s’empara de son recueil de carrés magiques et l’ouvrit au premier quart. Là où le parchemin jumelé de Guillaume de Franjac était inséré. Il griffonna et attendit une réponse. Au sourire affiché par l’adulte, le garçon devina que ses exigences étaient rejetées.

— Le commandant accepte pour 400 Gallions.

— C’est 1000, puisqu’il s’agit d’un meurtre, n’est-ce pas ?

— Je ne peux pas en parler pour l’instant.

— 1000 Gallions.

Il inscrivit que l’enfant n’en démordait pas. Le correspondant répondit qu’une mort suspecte ne signifiait pas meurtre. Avant même de prendre connaissance de la réplique, l’enfant osa ajouter :

— Ce sera gratuit si le ministre Picaillou décède. En revanche, ce sera 1500 Gallions s’il est libéré ou s’il s’évade dans des conditions rocambolesques dans moins d’une semaine. Allez-y. Écrivez-lui.

— Un quitte ou double, c’est ça ?

— Tout à fait.

Gérôme recopia mot pour mot. Il pâlit.

— Il accepte. 1500 ou rien.

— Parfait. Allons-y. À bientôt. Je vous remercie infiniment pour votre accueil. À mon retour, je me montrerai généreux avec les Delacour. Pour les étrennes…

Gérôme sortit sa baguette et s’apprêta à lancer une série de sortilèges pour changer l’apparence de son adjoint. Le garçon s’interposa et déclara :

— Notre ennemi lâche dissimule son visage dans l’ombre. Il est temps qu’il sache qu’il a affaire à Hercule Van Betavende, citoyen belge et défenseur de la vérité. Aucune modification physique, pas besoin d’exception de l’usage de la magie avant 17 ans. Je ne produirai ma baguette que pour l’exécution des tâches liées à l’enquête.

L’Auror esquissa un pas en avant, rangea sa baguette et tendit son bras. L’enfant prit sa valise, posa sa main sur l’avant-bras de l’adulte et ils transplanèrent.

Prunellier n’avait pas eu le choix. Le bureau avait été fermé et le registre des doléances avait été confié au Bécut, dernier rempart au filtrage du ministère. De son côté, Agathe n’avait pas eu d’autre solution. Après Hercule, Sigrid, son amie, était la plus à même d’agir avec méthode dans l’appartement du docteur Beauxbâtons. L’infirmière et la directrice se tenaient à l’entrée du salon. Rose avait ramené de mauvaises nouvelles. Alfred était plongé dans une paralysie totale et son cœur battait à un rythme si faible qu’on lui injectait une dose de Vitaclaire toutes les heures. Selon le docteur Dadé qui l’avait pris en charge, son état était plus la conséquence d’un empoisonnement que celle d’un envoûtement.

Protégée par un Toutenbulle, Sigrid avait effectué des relevés d’empreintes selon la méthode décrite par son camarade. Sur le verre tombé sur le tapis, intact, sur la bouteille de cognac, posée sur la desserte, sur le flacon de Morphos, sur la poignée de porte donnant sur le salon et à l’entrée. Elle avait réclamé les empreintes d’Agathe et de Rose pour les écarter. Suivant le descriptif fourni par Hercule, elle avait pris des photographies de la scène. Rien n’était en désordre. Il n’y avait aucun indice ou trace de lutte. D’ailleurs, la baguette du médicomage se trouvait toujours dans la poche intérieure de sa robe sorcière, jetée négligemment sur le sofa. L’interrogation de l’objet démontrait qu’il l’avait utilisée en classe, une semaine plus tôt. Alfred n’était pas du genre à l’agiter sous n’importe quel prétexte du quotidien.

Selon les premières constatations, l’homme avait bu plus que de raison. La bouteille vide, avec son seul jeu d’empreintes, toujours posée sur la desserte à un mètre du fauteuil favori de l’homme, signifiait qu’il s’était levé à chaque fois qu’il avait eu besoin de se resservir, comme pour résister à la tentation. Puis il avait ajouté ses gouttes de potion Morphos – 10 selon la posologie – à la dernière dose d’alcool, l’avait avalée d’un trait, avait accompli trois pas avant de s’écrouler face contre le sol. Il suffisait d’ajouter un bon mètre au 185 centimètres du docteur et de noter où se situait la tache sanguinolente séchée sur le tapis. Sigrid s’empara de fioles pour collecter les liquides. Elle se pencha au-dessus du liquide sec et lança :

— Accio sang séché.

Ensuite, elle se mit à quatre pattes près du flacon de Morphos et inspecta le tapis. Il était humide.

— Accio liquide potion Morphos.

Le sortilège échoua. Elle tenta avec succès :

— Accio liquide inconnu.

Elle récolta de quoi remplir le flacon ou peu s’en fallait. Elle emballa et étiqueta la flasque presque vide. Elle était notée du 24 au 31 décembre. Il l’avait donc entamé le soir même. Elle fut certaine qu’un poison serait trouvé dans les liquides ou que la composition de Morphos aurait été altérée. Elle prit de quoi noter le témoignage des femmes.

— Savez-vous où le docteur Beauxbâtons se procure son somnifère ?

— Je l’achète chez Branchiflore. Jamais trop à l’avance car Alfred a tendance à en prendre plus qu’il n’en faut pour s’assurer un sommeil de plomb.

— Combien de temps avant qu’il ait terminé le flacon ?

— Sept jours.

— Où les stockez-vous ?

— En bas, dans l’une des armoires à pharmacie.

— Qui peut y accéder ?

— Moi et Alfred. Personne d’autre.

— Comment pouvez-vous en être certaine ?

— Ces armoires sont ensorcelées.

— Oui, Sigrid, confirma Agathe. Seuls les sorciers ayant prêté serment de soigner peuvent les ouvrir. Je ne le pourrais pas, même si je le souhaitais.

— D’accord. Quand avez-vous placé le flacon dans l’armoire ?

— Voyons… Je l’ai reçu le mardi 16. Alfred a pris le flacon allant du 17 au 23 inclus.

— Quand ?

— Le 17, au soir, comme toujours. Dès qu’il s’est rendu dans son appartement, j’ai placé le flacon daté du 24 au 31 à l’emplacement vide.

— Donc, entre le 17 et le 24 décembre, quelqu’un a réussi à changer le flacon.

— Un médicomage ou un infirmier, compléta Agathe.

— Sauf que, à part moi et Alfred, personne n’y a touché. Il a même contrôlé que je n’avais pas oublié son flacon pour les vacances.

— Il a vérifié ?

— Oui. C’était… vendredi matin, à 8h00. Il est redescendu de sa salle de classe, a vérifié dans l’armoire et il est reparti.

— A-t-il livré des explications ?

— Rien du tout. Il s’est contenté de ronchonner. Je lui ai dit que je n’avais pas oublié sa potion et que les vacances, les fêtes de Noël, ne m’empêchaient pas de faire mon devoir correctement.

— Qu’a-t-il répondu ?

— Il a ricané.

— Juste ricané ?

— Oui.

Sigrid leva des yeux suspicieux sur Agathe et déclara :

— Madame, en deux années et quelques mois de présence à l’Académie, je n’ai jamais entendu le docteur Beauxbâtons rire ou ne serait-ce que ricaner. Grommeler, ronchonner, grogner, tempêter, exploser de colère, oui. Se réjouir, non.

— Maintenant que tu le soulignes, c’est vrai que c’était inhabituel. Comme sa vérification. D’abord, Alfred me fait confiance, presque de façon aveugle. Mais son cours avait débuté ou était sur le point d’être entamé.

— Il n’arrive jamais en classe après l’heure. Il nous répète assez souvent que le retard est l’apanage des Jean-foutre. Pardonnez-moi pour l’expression. Mesdames, je pense en avoir terminé ici. Il faudra récupérer les empreintes du docteur et quelques gouttes de son sang afin de procéder aux comparatifs. Selon moi, le jour où vous avez vu le docteur toucher au flacon, madame Cacheton, ce n’était pas lui mais un soignant ayant pris son apparence. Un ancien de l’Académie, connaissant les habitudes de notre médicomage. Il a remplacé le flacon et a disparu. Hercule s’attendait à ce genre d’action. Les suprémacistes passent à l’offensive. Par chance, notre professeur est très résistant. Madame, il va falloir transmettre ces éléments de preuves aux Aurors.

— Lesquels sont débordés par l’enlèvement, objecta Rose.

— Un heureux hasard, commenta Agathe.

— Une fichue coïncidence, grogna Rose.

— Qui procède aux analyses pour les Aurors, Madame ?

— C’est le légicomage qui centralise les demandes.

— Le docteur Dessuture dont Hercule est un admirateur ?

— Oui. Sigrid, nous allons nous rendre à l’hôpital ensemble. Tu feras les relevés, les comparaisons sur place. Je prendrai des nouvelles d’Alfred et je confierai toutes les preuves au docteur Dessuture. Rose, je vous confie l’Académie. Prévenez Dune et Claire. Dites-leur d’être vigilantes. Envoyez des hiboux à Ursula, Elvira et surtout à Wilfried. L’OWL pourrait devenir une cible privilégiée des suprémacistes. Dès qu’il sera revenu, demandez à Sébastien de contacter Hector Gentil. Je veux un portail magique à l’arrivée du système de Transportation. Il va falloir déployer le dôme permanent au-dessus de l’Académie. Beauxbâtons va se transformer en camp retranché.

Sigrid rangea toutes les preuves dans la valisette, remisa le Magiclic, les poudres, pinceaux et fioles. Fière d’avoir appliqué la méthode Van Betavende, elle fut certaine d’avoir mis à jour le premier complot ourdi par les suprémacistes. Agathe la conduisit jusqu’à la cheminée, sans prononcer un mot. Alfred était entre la vie et la mort. C’était intolérable. Un sorcier, ayant juré de préserver la vie, avait trahi son engagement. C’était encore plus insupportable.

Qu’il s’agisse de Noël ou d’un autre jour de l’année, Herbie, elfe de maison au service de Jules Boulay de la Meurthe, avait des tâches précises à accomplir à chaque instant de la journée. Son maître était aussi routinier qu’elle et c’était une des raisons pour lesquelles la vassale vénérait le sorcier qu’elle servait au château de Momas, près de la capitale du Béarn, Pau. Aussi, lorsque Jules bousculait une habitude ou en changeait, Herbie en prenait note en ronchonnant mais ne l’oubliait jamais.

Au matin du 25 décembre, elle gravit l’escalier de la tour menant de l’office au long couloir desservant les chambres du premier étage. Parvenue à celle de son maître, la plus vaste et jouissant de la meilleure vue sur le parc, elle déposa le plateau du petit-déjeuner sur la desserte toujours adossée au mur du couloir. Elle toqua et entra sans attendre une invitation, comme Jules le lui avait enseigné, n’ayant aucun secret pour l’elfe à son service depuis plus de 50 années. Herbie traversa la pièce pour ouvrir les rideaux, puis les volets et faire entrer les lueurs de l’aube naissante. Elle faillit se prendre les pieds dans le tapis et se cogna un orteil contre le guéridon. Elle pesta en silence et se rattrapa à la chaise. Elle tourna l’espagnolette et ouvrit la fenêtre. L’air glacial la pénétra. Elle repoussa les volets d’un claquement de doigts : les loquets se mirent en place pour les bloquer. Elle referma sans perdre une seconde, car son maître était très frileux.

— Monsieur, il est 8h15. Avez-vous passé une bonne nuit ?

Elle n’obtint pas de réponse. Que Jules se trouvât encore endormi, après avoir fait du bruit en pénétrant dans la chambre, était rarissime.

— Puis-je vous servir le petit-déjeuner, Monsieur ?

Elle leva la tête vers Jules. Il était allongé dans son lit, sur le dos, le drap et la couverture sur lui, l’édredon repoussé. Herbie s’approcha et esquissa un geste vers lui. Il était immobile, livide. Elle le secoua. Rien n’y fit. Les marques violacées causées par ses doigts se dissipèrent lentement. Elle se figea.

— Mon maître est… mort.

Elle recula, effrayée, ne sachant comment réagir. C’est alors qu’elle remarqua un détail qui clochait. Une incongruité inimaginable. Si le sorcier était mort durant son sommeil, « elle » n’aurait pas dû se trouver sur l’étagère du chevet. En un demi-siècle de service, elle ne l’avait jamais vu déroger à cette habitude et pour ce que l’elfe en savait, le maître avait acquis cette manie dès son enfance. La mort à 90 ans était plausible mais pas sans bouillotte dans son lit. Herbie transplana.

L’effervescence au sein de la rédaction du Cri de la Gargouille n’avait jamais connu une telle intensité. La recherche d’informations, d’indices était devenu l’objectif de Le Fur, le rédacteur en chef. Il entendait impliquer le quotidien dans la découverte du ministre, qu’il soit indemne ou non. Il estimait que c’était le devoir citoyen de chacun et il lançait un appel à témoins dès la deuxième édition de la journée. Il pressait les journalistes d’appeler leurs contacts moldus dans la presse afin de dénicher n’importe quoi qui puisse faire avancer les recherches. Après tout, rien n’empêchait que le ministre ait été précipité dans une automobile, un train pour être ravi à la nation.

Herbie apparut dans les locaux et fondit aussitôt sur le sorcier breton. L’annonce ébranla le rédacteur en chef.

— Quoi ?

— Monsieur, mon maître est mort. Je l’ai trouvé dans son lit.

— Bon sang ! Il ne manquait plus que cela !

— Monsieur n’avait pas pris sa bouillotte.

— Quoi ? Qu’est-ce que c’est, cette histoire ?

— Mon maître était sensible au froid. Il mettait toujours une bouillotte dans son lit avant de se coucher. Elle n’y était pas. Ce n’est pas dans ses habitudes.

— Eh bien, il aura oublié, voilà tout ! C’est très regrettable, il va falloir te rendre au bureau de placement des elfes. Leurs employés te trouveront un nouveau travail. Je vais envoyer un hibou à sa famille.

— Il n’en avait pas.

— Dans ce cas, j’en enverrai un à la Maison du Cercueil, dans la journée. Elle se chargera des obsèques. Désolé pour toi.

Le Fur congédia l’elfe et diffusa la nouvelle dans l’immense salle où les journalistes, les photographes, les pigistes et les typographes s’entassaient. Ce fut la consternation. La petite créature erra de bureau en bureau en marmonnant que la bouillotte n’aurait pas dû se trouver sur l’étagère. Personne ne prêta attention à son monologue, fait d’amertume et de jurons envers les sorciers qui ne valaient pas son propriétaire, vénérable et vénéré. Elle déambula jusqu’à ce qu’une main l’agrippe et l’attire sur une chaise. Herbie reconnut le quarantenaire châtain aux yeux gris, à la tache de naissance sur le front, à la fine moustache et aux lunettes en écaille de sirène.

— Monsieur Dauclair. Voulez-vous entendre ce que j’ai à dire ?

— Absolument. Herbie, c’est cela ?

— Oui, Monsieur. Ce matin, j’ai retrouvé mon maître inanimé, sur son lit. Mort. Sans sa bouillotte dans le lit. Elle était à côté alors qu’elle aurait dû se trouver sous les draps.

— Je comprends. Notre directeur était connu pour sa prévoyance et ses habitudes. Une règle à laquelle il ne dérogeait pas. As-tu remarqué autre chose ?

— Je ne sais pas. Avec l’âge, la mémoire me fait défaut. Pauvre de moi ! Il faut que j’aille au bureau de placement.

— Non, pas encore. Pas avant que je t’y autorise, tu entends ?

— Oui, Monsieur.

— Je veux qu’un Auror se rende sur place. En trouver un disponible va être ardu.

— Pourquoi, Monsieur ?

— Parce qu’ils sont tous à la recherche du ministre de la Magie, enlevé cette nuit.

— Quel malheur ! Alors, je ne suis pas la seule à vivre une calamité ?

— Je le crains fort. Bon… Réfléchissons… Ils auront bien laissé un Auror de permanence. Il faut qu’il nous écoute.

— Nous, Monsieur ?

— Bien sûr ! Peux-tu m’emmener directement au ministère ?

— Oui, Monsieur. Voulez-vous bien prendre mon bras ?

Prosper Dauclair s’exécuta et disparut presque en silence, ne faisant pas plus de bruit qu’un champignon projetant ses spores et laissant un sillage fait de serpentins blanchâtres.



1 Liberté pour les Van Kriedt.

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