Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 16 : Sortilège 16 : somnambule

8581 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 12:20

Le lendemain matin, les membres du Gerbera vinrent tambouriner chez le Belge pour le tirer de ses songes. Les cheveux en bataille, la bouche pâteuse, il se traîna jusqu’à la porte de sa chambre et ouvrit en réprimant un bâillement. Eugénie, pimpante, était prête à dévorer la journée. Le garçon, ensommeillé, ne remarqua même pas qu’elle avait tenté de coiffer sa tignasse indisciplinée. Elle lui sauta à la gorge comme un Nundu affamé.

— Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Tu es à la bourre ! Grouille-toi !

L’usage d’un vocable populaire, en vogue dans les faubourgs parisiens, troubla le garçon. Il marmotta avant d’attraper sa montre à gousset et de constater qu’il était presque 7h00. Épuisé par son travail nocturne tardif, il venait d’être trahi par son subconscient, programmé pour le tirer des bras de Morphée à l’heure de son choix.

— J’arrive, dit-il sans s’affoler. Partez sans moi.

— On a un problème.

— Lequel ?

— Sigrid ne répond pas. Comme elle a installé une serrure ensorcelée qui résiste à tout, impossible d’entrer. J’espère que l’Autre n’a pas pris le dessus.

— Non. Je suis catégorique. Un Obscurus ne serait pas retenu par une serrure, fût-elle manufacturée par les Gobelins. Partez, je m’occupe d’elle.

— Tu es sûr ? On dirait que tu vas te rendormir.

— Non, c’est bon.

— D’accord. À tout à l’heure.

Le retardataire fila se brosser les dents de son mieux – il n’avait plus de pâte américaine, si efficace, introuvable dans le monde sorcier – et se rafraîchir. Une fois habillé, il ouvrit le coffre accueillant ses créations magiques et choisit la nouvelle baguette-stylo, destinée à Eugénie, n’ayant pas encore trouvé le moment propice pour lui en faire cadeau. Il se posta face à la porte de Sigrid, engagea l’inclusion en poil de Niffleur et déclama, en pointant son objectif :

— Alohomora !

Des mâchoires d’acier se desserrèrent juste après l’émission d’une série de cliquetis mécaniques. Il poussa le pan de métal et découvrit que Sigrid avait déjà levé le camp. Satisfait et certain de la retrouver au restaurant, il referma et rejoignit ses amis. Mais la parente des Flamel n’était pas parmi eux.

— Alors ? s’inquiéta Eugénie.

— Pas dans sa chambre.

— Tu as réussi à ouvrir ? Elle t’a donné une astuce ? Un sortilège ?

— Non.

— Ah…

— Où est-elle passée ? se morfondit Katarina. Nous n’avons pas vérifié à l’infirmerie. Voulez-vous que je… ?

— Non, ma chère. Sigrid ne peut être qu’à un seul endroit. Prenons-lui un petit pain, du fromage et un fruit. Elle aura sûrement la fringale. Comme moi, d’ailleurs !

Il se jeta sur la nourriture, avec appétit, sous le regard intrigué d’Andrea. L’Italien ne put s’empêcher de mettre les pieds dans le plat.

— Toi, tu as mal ou peu dormi. Je dirais plutôt mal. Tu as réfléchi aux bagues toute la nuit ou presque. Tu es du genre à ronger un os jusqu’à la moelle quand tu en tiens un ! C’est ça ?

— Belle intuition, Andrea.

— Et tu as résolu le problème ?

— Je le crois. Il ne me reste qu’à effectuer un test avec Icare.

— T’es un crack !

— Pardon ?

— Un champion. C’est une expression qui vient des courses de chevaux.

— Je l’ignorais. Je vous remercie.

— Pourquoi merci ?

— J’agis toujours ainsi avec ceux qui me font le cadeau de partager leur savoir.

— Ah… Ben, de rien ! Alors, la bague ? murmura le fils de Sidonia.

— Je la dupliquerai en dix exemplaires.

— Dix ?

— C’est malin, pigea Jacques. Si nous en portons tous une, qu’on sache ou pas voler sur un balai, comme l’emblème de l’ordre Gerbera, tous les autres élèves la verront comme une marque d’appartenance. Mieux : comme moi, le Cracmol, j’en aurai une, on pensera qu’elles ne sont pas magiques. Sauf la tienne !

— Comme un Gemino duplique un objet sans conserver sa magie, l’illusion sera totale, ajouta Laurine. Tu es…

— Machiavélique, suggéra Hercule.

— C’est italien, affirma Andrea en bombant le torse.

— Je pensais plutôt à… extraordinaire, rectifia Laurine.

— Après les cours et le déjeuner, je passe le test. Si tout se déroule sans le moindre accroc, ce soir, nous lançons la fabrication des bagues.

— Il faudra des tenues, décida Umbelina. Blanches. De la tête aux pieds. Le professeur Laflèche croira voir apparaître des fantômes !

— Des fantômes ! Ça me plaît, avoua Laurine, amatrice de spectres.

— Les équipes portent toutes des noms, dans les championnats. Il nous en faut un et j’aime, les Fantômes.

— Vous avez raison, Andrea, confessa Hercule, avec la sensation de discerner la silhouette brumeuse de Waldo dans le reflet liquide d’un miroir.

Ils en oublièrent presque Sigrid, absente. Hercule imagina qu’elle avait entrepris sa propre quête. Auprès de Johannes Gutenberg.

Le temps s’écoulait au rythme d’un tic de montre pour cinq secondes. La bibliothèque universelle du degré 50, tenue par l’inventeur de l’imprimerie moderne, était plongée dans un silence monacal, propice à la concentration. Sigrid, assise à un bureau, compulsait un grimoire à la couverture en ébène, incrustée d’émeraudes et d’onyx. Sa démarche avait de quoi la satisfaire. Le gardien des lieux l’avait aiguillée à la perfection. Elle l’avait salué avant de le questionner :

— Monsieur Gutenberg, je suis à la recherche d’un ouvrage magique assez particulier. Il est possible qu’il ne soit pas d’un auteur spécifique mais plutôt rédigé par différents signataires. Il proviendrait de l’école Durmstrang où il serait utilisé.

— Ma chère enfant, votre requête va aboutir à une liste si conséquente d’ouvrages qu’un bureau ne suffira pas à les empiler. N’auriez-vous pas une précision à me fournir ? Un sujet ?

— Si. Cela concerne l’ubiquité.

— C’est une précision capitale. Voyons…

Il tenta de se prendre la tête à deux mains mais ne sut comment stopper son geste anodin. Ses doigts se rejoignirent là où sa cervelle se trouvait autrefois. Il grimaça et perdit sa faconde. Il débita, tel une mécanique huilée :

— Allée F, travée 24, rayonnage 2, étagère 3. Un ouvrage à la couverture en bois noir, incrusté de minéraux. Sur la tranche figure un triangle renversé et traversé, près de la pointe, par une droite horizontale.

Sigrid comprit pourquoi son hôte s’était montré si peu enthousiaste. Le grimoire regorgeait de pratiques noires ou douteuses. Le symbole même, gravé sur la tranche, trahissait un caractère démoniaque.

À chaque ligne lue sur l’ubiquité, elle frissonna. Après une première découverte, elle dupliqua les pages et se livra à une seconde lecture attentive, pour s’assurer qu’elle avait tout compris.

« L’ubiquité est un Don au même titre que la métamorphomagie. Cependant, elle est la plus rare de toutes les facultés sorcières. Pour ceux qui désireraient acquérir cette compétence, sachez que c’est impossible. On naît avec la capacité d’ubiquité ou pas.

Néanmoins, il est possible de provoquer une duplication temporaire grâce à l’ingestion d’un breuvage dont la conception suit sur les dix pages accolées à la description du processus. Toi qui désires l’ubiquité par un artifice, prépare-toi à endurer des souffrances comparables à celles infligées par le sortilège Doloris. Pas une fois mais deux. Lorsque tu boiras la potion Duapartes, ton corps se déchira en deux comme si une lame effilée te tranchait. Il brûlera d’un feu infernal et ton âme te semblera se dissoudre dans le néant. La durée de la séparation est d’environ deux heures. À l’issue de ce délai, les deux parties identiques, situées à moins d’un mètre l’une de l’autre, fusionneront dans un crépitement de chair immonde. Une odeur épouvantable se répandra dans tes poumons, dans ta bouche, avec des relents de charogne, pour avoir contrarié la nature unitaire du sorcier. La fusion de l’âme, de l’esprit, des souvenirs vécus de part et d’autre, entraînera des douleurs cérébrales similaires à celles du supplice Cerebri Venenum. Ça, sorcier avide, ce ne sont que les bonnes nouvelles. Laisse-moi à présent te décrire ce qu’il adviendra de toi si rien ne se déroule comme prévu. Si tu omets une étape ou ne respecte pas à la lettre la recette, tu meurs. Si tu dépasses la posologie, tu décèdes. Si tu ne bois pas la quantité exacte, une ration calculée par rapport à ton poids, tu provoques une transformation incomplète : la chair se sépare mais l’âme reste accrochée à une des deux parties. L’autre devient un zombie. La fusion, deux heures plus tard, conduit à la folie incurable. Parfois, si la dose est trop faible, on obtient deux zombies ; l’âme est perdue. Si, par bonheur, tu t’administres la dose précise à la goutte près mais que tu ne te trouves pas à moins d’un mètre pour fusionner à l’issue du délai de 120 minutes, la séparation devient permanente. S’agissant d’une violation de la loi de Gamp – métamorphose engendrant la vie –, la zombification est automatique sur l’un des deux corps. »

Sigrid, sous le choc, tentait d’évaluer ses chances de réussite. Fabriquer la potion, du niveau d’une CHASSE, n’était pas une mince affaire. Doser sans erreur impliquait de connaître son poids précis au moment de l’ingestion. Ce n’était pas insurmontable. Ensuite, il fallait que les mises en garde du mémoire n’aient jamais prévu une anomalie notoire : la coexistence de deux âmes au sein d’un même organisme. À supposer qu’elle réussisse et que la potion détermine que chaque âme doit être répartie dans un support distinct, que se passerait-il durant les deux heures précédant le point de non-retour ? Victoire, porteuse de l’Obscurus, ne tenterait-elle pas d’anéantir Sigrid ? Assurément. Pire : Victoire pourrait profiter du processus pour se détacher de l’Obscurus, fuir et abandonner Sigrid au monstre parasite, la condamnant à une mort certaine. Elle pourrait aussi attendre l’instant de la fusion et, forte de son Obscurus, anéantir Sigrid. Toutes ces hypothèses reposaient sur l’existence de deux âmes distinctes dans un même corps. Mais Sigrid n’était peut-être qu’un produit psychique d’une cervelle malmenée ? Si elle n’était rien que le résultat de l’imagination ?

« Au fond de moi, je sens que j’existe. J’étais peut-être une âme défunte, en peine, en errance et j’ai ressuscité dans ce corps. »

Le temps s’écoulait en dépit du ralentissement imposé par le lieu unique. Munie de ses feuillets, elle salua monsieur Gutenberg, regagna la mezzanine surplombant la bibliothèque et régla les véhicules sur le degré zéro. Ensuite, elle se réfugia dans l’isoloir central. Elle libéra le mécanisme sans omettre de fermer les yeux. Lorsqu’elle les rouvrit, elle était revenue dans la salle du Sondeur. Elle rangea ses « accessoires de voyage » et ouvrit la porte de la salle. Elle tomba nez à nez avec Hercule.

— Hâtez-vous ! L’histoire de la magie débute dans… trente secondes !

Ils coururent en direction de l’escalier menant aux étages et grimpèrent les marches par quatre. Hors d’haleine, ils entrèrent dans la salle étendue du second niveau, juste avant que Edmond ne referme la porte.

L’emploi du temps des élèves de troisième année du Gerbera était identique à celui des autres ordres puisque les cours étaient communs. À une exception près : Jacques. À chaque enseignement dont il était dispensé, correspondait une heure de présence en botanique ou en soins aux créatures magiques, peu importe le niveau qui l’accueillait. Ceci expliquait pourquoi le garçon possédait une telle avance dans ses matières de prédilection. Même s’il était exclu de certaines disciplines, cela ne l’empêchait pas d’affirmer qu’il pouvait rivaliser avec les étudiants en utilisant des artefacts n’exigeant aucune magie de leur manipulateur. Parfois, même, il avait l’outrecuidance de se croire capable d’affronter des dangers auxquels les sorciers de son âge n’osaient rêver.

Alors que Hercule ajustait l’écartement des bagues pour chacun des membres du Gerbera – la sienne avait passé avec succès l’épreuve du balai –, patientant sur des sofas installés dans la salle blanche du pavillon, Jacques se décida à en resservir une couche à propos d’un obstacle de taille attendant ses camarades en Maléfices, Enchantements et Sortilèges, programmée le lundi après-midi.

Sigrid était terrifiée à l’idée d’affronter l’Épouvantard, au programme de l’année. Elle ne le précisait pas devant les quatre nouveaux membres du Gerbera, mais elle redoutait de faire face à l’Autre, elle-même en version maléfique ou pire, avoir peur de l’Obscurus tapi en elle. Tout le monde redoutait l’Épouvantard sauf le Cracmol. Il ne craignait rien.

— Vraiment, Jacques ?

— Je n’éprouve aucune peur.

— Les serpents ?

— Pfff ! Je rigole.

— Les Acromentules ?

— Je leur parle, je les raisonne.

— Les dragons ?

— Il suffit d’être plus rapide et plus malin.

— Et un peu de potion Repulsa, au risque de faire tapisserie au bal de fin d’année ?

Le Belge mentionnait cette menace proférée par Ambroisine Fordecafé, un jour où les garçons, un tantinet dissipés, s’étaient attirés les foudres de l’enseignante à la démarche claudicante et spongieuse.

— Peuh ! C’est pas ça qui va me faire perdre mes moyens ! Rien, je te dis ! J’ai pas la trouille !

— Il n’y a qu’une seule façon de le prouver, lança Eugénie par défi, un sourire sadique sur les lèvres.

— Vous n’êtes pas sérieuse, ma chère ?

— Si, p’tit gars ! Dès que tu auras terminé nos chevalières, tu t’y colleras.

— Pourquoi ?

— Devine ! Parce que tu es le seul, de nous tous, capable de l’affronter et de le renvoyer dans son armoire. Tu l’as déjà fait. Comme, en plus, c’est toi que Jacques veut convaincre…

Hercule opina. Il se hâta d’achever le faible écartement exigé par le majeur droit de Laurine. Il posa sa baguette, prit la main de sa camarade, enfila l’anneau frappé du Gerbera et guetta sa réaction. Son teint de porcelaine se para de rouge, mais elle se contint et concéda juste, en manipulant le bijou :

— C’est parfait. Elle ne glissera pas.

Il brandit le poing en l’air, en signe de ralliement et s’exclama :

— Vive le Gerbera !

— Vive le Gerbera ! répondirent les autres enfants.

— À présent, allons découvrir la peur de Jacques.

— Ah ah ah ! Je te parie une fiole de larmes de Phénix que tu rentreras penaud et bredouille !

— À 200 Gallions la fiole de deux gouttes ! s’insurgea Eugénie. Tu n’y vas pas avec le dos de la cuillère !

— Ma chère, rien que pour votre usage d’une expression nouvelle, popularisée par le Moldu Marcel Proust, j’accepte l’enjeu du pari proposé par Jacques.

— Je n’ai rien compris, avoua-t-elle. Sauf que Jacques va perdre…

— Ah ah ah ! C’est tout vu !

Cinq minutes plus tard, alors que les couloirs étaient déserts, le Cracmol et le Belge pénétraient dans la salle d’entraînement du château. Il était 20h30 et aucun élève n’était là pour s’exercer.

— Placez-vous devant l’armoire, Jacques. Je reste en retrait, sur le côté.

— C’est l’Épouvantard qui fait tout ce barouf ? questionna le grand gaillard, soudain moins vaillant.

— C’est lui. Il a faim. Il va prendre l’apparence de votre peur. Mais rassurez-vous…

Le Belge agita sa baguette.

— Je saurai le contenir.

— D’accord ! Vas-y ! Allez ! Amène-toi, sale bestiole !

Le fils Boulanger serra les poings et se mit en garde. Hercule formula un « Alohomora » sonore en direction de la porte. Le battant se déverrouilla et s’écarta. À la grande surprise de Jacques, nul monstre ne sortit. Ce fut un être aux traits familiers, un proche dont il n’avait rien à craindre. Bien au contraire !

— Hercule ? C’est normal que tu sois en face et derrière moi ? s’étonna le Cracmol en desserrant les doigts et en baissant les bras.

Le véritable Hercule n’en crut pas ses yeux. L’Épouvantard s’avança et repoussa Jacques, désorienté. Le Belge n’entendit rien des mots proférés par la créature, à la seule attention de Jacques. Il n’entendit que la réponse de son camarade :

— Non ! Je t’en supplie, Hercule ! Je n’y suis pour rien ! Ne… ne m’abandonne pas ! Pitié ! Je… je ne veux pas perdre ton amitié ! Tu es ce qui compte le plus, pour moi ! S’il te plaît !

Le Cracmol, sous l’emprise de l’Épouvantard, tomba à genoux et pleura pour la première fois. Le cœur d’Hercule s’emballa. La bête avait trouvé la frayeur de Jacques, la peur d’être rejeté par celui qui l’avait toujours traité d’égal à égal, ne voyant en lui que les qualités et les forces. Hercule versa des larmes, touché par cette révélation. Il leva sa baguette, s’avança et s’interposa.

— Ici !

La créature abandonna la forme du Belge et prit l’apparence d’Eugénie, comme attendu. Elle périt sous ses yeux. La scène sanglante, l’agonie, le crucifièrent une fois de plus, mais il trouva la force de lancer « Riddikulus » en l’imaginant renaître de ses cendres, comme un oisillon Phénix, avec la petite tête d’Eugénie.

— Repulso ! Collaporta !

Les ordres assurés clouèrent le bec de la créature. Elle s’agita dans l’armoire, furieuse d’être une nouvelle fois emprisonnée. Hercule aida son camarade, prostré, témoin de la transformation immédiate de la bête avide de peurs.

— Bon sang ! Ça m’a coupé la chique et les jambes ! Je… j’étais pétrifié, incapable de… Je… C’est…

— Une créature redoutable. On n’a pas envie de se lier d’amitié avec elle, n’est-ce pas ?

— Non, c’est sûr. Il faudrait être fou ! Pas comme toi. Nous. C’est… Enfin, je pense que tu as compris. Tu es un ami précieux, Hercule. Le plus grand trésor de ma vie. J’aime comment tu me traites, comment tu me considères. Jamais je n’aurais imaginé ça possible. Notre amitié est… au-dessus de tout. Tout.

— C’est pour cette fidélité admirable que vous vous êtes retrouvé dans l’ordre Gerbera, Jacques. Votre loyauté est exceptionnelle.

— Merci. Euh… Dis, Hercule…

— Oui ?

— Euh… Ça peut rester entre nous, cette histoire ?

— Tout à fait.

— Ça va sans dire que tu auras ta fiole. Je te donnerai mes prochaines rétributions de botanique. Toutes, en fait.

— Non, vous n’êtes pas obligé de…

— Si, si ! J’y tiens ! Un pari est un pari et une promesse de Boulanger est une promesse sacrée.

— Entendu.

— Mais… Toi… ta frayeur. Pourquoi Eugénie ? Pourquoi meurt-elle ?

— Je crois que c’est l’histoire du Spongue qui est à l’origine de ma frayeur. Avant, j’en avais une autre.

— Ah oui, c’est vrai, tu y avais été confronté en entrant dans la salle, en première année. Pour Eugénie, si tu n’avais pas été là, j’ose pas imaginer la scène. Mais… euh… Eugénie, tu l’aimes ?

Hercule s’amusa de la réflexion, non dénuée de sens. Il s’en sortit avec une pirouette :

— Qui n’aime pas Eugénie ? Hum ? Sa folie, ses bêtises, ses batailles avec son père, si divertissantes, si épiques ! Sans oublier ses idées farfelues, désarmantes mais au final… logiques. Sa logique.

— Dis… Tu es sûr que tu n’en pinces pas un peu pour elle ? Parce que tu pourrais avoir peur de perdre Sigrid, Umbelina, Katarina ou même Laurine. Eugénie, c’est un peu ton opposé, non ? Pas comme Sigrid qui te ressemble beaucoup.

— Vos remarques sont justes. Eugénie incarne mon opposé, comme Andrea est l’inverse de Shin, si calme, mesuré, rassurant en un sens. Nous avons tous des personnalités marquées, contraires et pourtant, nous sommes réunis.

— Grâce au Sondeur. Mais pour toi, Sigrid, Umbelina et Eugénie, qu’est-ce qui vous a réunis ?

— Vous voulez la vérité ?

— Oui.

— C’était une manœuvre d’Elvira de Bazincourt.

— Oh ! C’est vrai ? Pourquoi elle a fait ça ?

— À cause d’une prophétie de madame Obscur. Une prédiction effroyable au cœur de laquelle je me trouve. Passée mais en devenir.

— Elle voulait créer une force pour vaincre le péril ?

— C’est l’idée de départ, oui.

— Mais tu as peur de déclencher cette catastrophe. C’est pour ça que tu as refusé le perfectionnement en duel.

— Vous avez tout compris, Jacques.

— Ce n’est pas ce qui empêchera la prédiction de s’accomplir. Éviter la peur ne la neutralise pas. Il faut apprendre les sorts et combattre pour gagner. Comme tu l’as fait contre l’Épouvantard.

— C’est sans certitude, mais il se peut que tout l’apprentissage du monde ne serve qu’à nourrir le danger.

— Comme tu le dis, c’est pas sûr. Tant qu’il y a de l’espoir…

Le Belge soupira. Jacques ignorait la mythologie liée à Pandore. 1

— Hercule…

— Oui ?

— Je sais que vous ne me faites pas complètement confiance parce que je suis, pour reprendre une expression de ma mère, une vraie pipelette, à l’imagination fertile.

Le Belge ricana. Jacques avait cette réputation et sa présence dans l’ordre faisant de la vérité, sa profession de foi, ne facilitait pas les choses.

— Je suis surtout une passoire mentale. Je n’ai aucun pouvoir pour résister à un sortilège lisant mes pensées. Alors, continuez à taire certains secrets. Convenons d’un mot, d’un code… Euh… Repulsa ! Comme ça, je comprendrai qu’il y a justification à me tenir à l’écart, pour la sécurité de tous. Il ne faudrait pas que Rosier et sa bande de dérangés du cerveau viennent faire leur marché dans mes souvenirs.

— Repulsa. Je m’en souviendrai.

— Du coup, s’il te plaît, prends ta baguette et efface la scène de ta peur personnelle. Oubliette-moi ! Ça et notre discussion à propos d’Eugénie. Vas-y !

Le garçon admit que c’était indispensable. En retirant les éléments cités de l’esprit de son ami, il admettait l’inconcevable réalité : il tenait à Eugénie bien plus qu’il ne l’imaginait. L’Épouvantard ne mentait pas.

La semaine s’achevait et le travail personnel s’accumulait peu à peu. Avant de se laisser déborder par l’excès de devoirs, le Belge s’était installé dans la bibliothèque, à l’écart, pour produire les écrits demandés en histoire de la magie, en français rédactionnel et en droit et politique sorcière. Ce dernier enseignement, délivré par Sidonia Alinea, ne contenait pas un gramme des inepties débitées en étude des Moldus. À croire qu’elle avait exercé une fonction politique au ministère et qu’elle avait défendu des sorciers devant le Tribunal Administragique. Sa précision était redoutable et sa réactivité aux questions, incroyable. De tous les étudiants, c’était la princesse portugaise qui était la plus mordue par ce nouveau cours. Shin et Hercule étaient plutôt attentifs aux articles législatifs.

Le Belge, satisfait par son labeur, était sur le point de se rendre au laboratoire de potions, pour concocter un élixir Toutprendracine, un engrais magique pour faire pousser les légumes et les aromates en quelques heures. La recette paraissait simple à suivre. Ce n’était qu’une apparence trompeuse. Elle était donnée pour un litre. Or, la professeure Fordecafé exigeait un chaudron rempli à ras bord, soit vingt litres. Aux élèves de calculer les bonnes quantités, de multiplier les tours de cuillère pour brasser, d’obtenir une montée et une chute en température plus rapide, sans oublier le dosage du sortilège final, Dégaineplusvite. Si la mixture n’avait pas l’odeur de tourbe et de fenouil, avec un aspect pâteux, non grumeleux, les conséquences suivantes étaient à craindre : aucune germination – c’était la sanction la plus légère –, une pousse instantanée de plusieurs mètres à plusieurs dizaines de mètres – pour descendre du végétal, soit on possédait des aptitudes à l’acrobatie, soit on savait transplaner – et dans le pire des cas, on générait un Filet du Diable ou une plante carnivore aussi grosse qu’un rafflesia. 2 Pour d’évidentes raisons de sécurité, les tests avaient toujours lieu en extérieur.

Le garçon aperçut Jacques dans le couloir, face à l’infirmerie, en pleine discussion avec Noël, aussi livide qu’un spectre, comme aspiré par un… Détraqueur. Le Cracmol le tenait par l’épaule, comme s’il réconfortait le cadet. La gentillesse de Jacques n’était pas la moindre de ses qualités.

« Sa frayeur m’intrigue toujours autant. Je comprends qu’une peur se reporte sur une personne n’appartenant pas à sa famille. J’en suis l’exemple vivant. Cependant, je n’ai ni frère, ni sœur. Je crois que si j’avais une jumelle ou un jumeau, j’y serais lié d’une manière indéfectible. À fortiori s’il s’agissait de mon double : quand je vois à quel point les quadruplées Delacour sont soudées et forment un clan face à leurs aînées, j’ai du mal à admettre ma prévalence sur Émilie aux yeux de Jacques. Pourquoi l’amitié prévaut-elle sur le lien du sang, utérin, même ?! Jacques considère-t-il Émilie comme… invincible ? Ou alors… Je n’ai pas vu Jacques en sa compagnie depuis notre arrivée. Pourtant, il était si fier de ses exploits, l’année dernière. S’est-il rendu compte d’un changement de caractère, une évolution déplaisante avec la maîtrise de ses pouvoirs ? Le garçon n’a jamais éprouvé une once de jalousie envers nous, au contraire ! Il est fier d’avoir rejoint le Gerbera. Alors ? Un événement aurait eu lieu cet été ? Une dispute plus sérieuse qu’une simple chamaillerie entre enfants ? Possible. J’écarte la jalousie à propos du Gerbera : l’éloignement était consommé avant l’opération de réaffectation pensée par le Sondeur. C’est autre chose. Je devrais lui poser la question en toute sincérité. Si elle l’a offensé, heurté, il en aura souffert. Il en faut beaucoup, pour l’atteindre, le blesser… Blesser. Bon sang ! Van Betavende, c’était le minimum à faire et tu ne l’as pas accompli ! Par Flamel ! On a échangé ma cervelle avec celle d’un Troll ! »

Il fouilla dans sa besace et prit sa liasse de communication instantanée. Il ouvrit au parchemin connecté à Mathilde Pourpoint. Il écrivit :

« Bonjour Mathilde.

J’espère que vous allez bien. De mon côté, il y a eu une énorme surprise. Le Gerbera a été officialisé par le Sondeur. J’ignore ses projets et il est possible qu’il ne sache pas encore à quoi s’attendre à l’avenir. Mais il a ses raisons. Je vous écris pour savoir si, par hasard, vous auriez conservé, archivé le planning de vos fouilles des différents bâtiments de Beauxbâtons, l’année dernière. »

Il laissa l’encre disparaître et attendit la réponse avec fébrilité.

« Oui. Un nouvel élément ? »

« Possible. »

Quelques minutes plus tard, les lignes s’inscrivirent, une à une, avec les dates et heures d’inspection. Chaque bâtiment, chaque pièce.

« Alors ? »

Il analysa le rapport. Lorsque l’infirmerie avait été inspectée, le seul blessé qui s’y trouvait, était Marcello di Maggio. Son coma profond l’innocentait. En revanche, lorsque Lonicera avait été fouillé, un accidenté supplémentaire, conscient, était alité aux côtés de l’Italien. Un blessé transporté avec ses effets personnels, vêtements sur le dos et besace en bandoulière. Tout avait été retourné dans sa chambre mais l’infirmerie, exempte de reproches quelques jours auparavant, n’avait pas subi de contre-visite. Un éclopé conscient, capable de lancer des sorts noirs à distance, avec une poupée de sa confection, dès que Rose ou Alfred lui tournaient le dos. Un blessé… Non, une blessée ! Émilie Boulanger avait manipulé Casper Van Kriedt et en avait fait le coupable idéal, le garçon torturé par le décès de ses parents, poussé dans les bras des suprémacistes, retourné comme un espion moldu trahissant sa patrie.

Cette fois, les soupçons ne prêtaient plus au doute. Le garçon se prit la tête à deux mains, incapable d’écrire une réponse à Mathilde. Émilie était-elle l’instigatrice de cette folie meurtrière ou n’incarnait-elle qu’un pantin, comme l’avait été le Hollandais ? À quel moment avait-elle basculé dans la noirceur, le versant horrifique de la magie ? Elle n’avait pas de pouvoir lorsque son frère était entré à l’Académie. Cela l’avait rendue furieuse. Mais peu de temps après, elle rattrapait son retard. Au bout du premier trimestre. À Noël ? Quand les Boulanger étaient partis en voyage en Afrique…

Il fallait qu’il sache. Pour de bon. En attendant, il n’avait que des convictions et rien de tangible pour la confondre. Il fut factuel avec Mathilde :

« Je sais qui est à l’origine de tous les crimes commis l’année passée. Mais je n’ai aucune preuve irréfutable pour l’étayer. Je ne peux que le démontrer. »

« C’est déjà une grande victoire, Hercule. Parce qu’à présent, tu sais. Il faut que cette découverte reste entre toi et moi. Personne d’autre. Moins il y aura de cerveaux en possession du souvenir, moins il y aura de fuite. »

« Entendu. Avez-vous un conseil d’Auror à me donner, en pareil cas de figure ? »

« Oui. Tu disposes d’une seule tactique : mettre en place une souricière pour prendre le criminel en flagrant délit. C’est risqué car, à tout instant, il peut deviner ton plan. Plus il est intelligent, plus le risque est important. »

« Je prendrai le temps qu’il faudra. »

« Espérons qu’il n’y aura pas de nouvelles victimes d’ici là. »

« Il n’y aura qu’une seule cible dans le piège tendu : moi. »

« Sois très prudent ! Et, au fait ! Félicitations pour ta première note OR+. »

« Quoi ? »

Elle s’abstint de tout commentaire supplétif. Il enragea, réfléchit et éclata de rire, s’attirant la réprobation des étudiants venus chercher la sérénité dans la bibliothèque.

Le soir venu, Hercule s’était rendu à la ménagerie pour y accomplir son heure quotidienne. Il avait croisé Eugénie, guillerette, sautillant, gambadant comme un cabri. Elle s’était contentée de lui envoyer :

— Attends-toi à du travail, monsieur le menuisier !

— Ne trouvez-vous pas votre projet déjà très ambitieux ?

— Je n’en ai pas assez ! Maintenant que je suis débarrassée de l’héritage de Beauxbâtons, je me sens… libre d’entreprendre. Je fourmille d’idées ! Ce sera le sujet de mon premier article.

— Vous n’avez pas apprécié l’exercice donné par le professeur Perlenjoie ?

— Disons que pondre deux nécrologies sobres mais originales, ce n’est pas ce que j’avais en tête. Mais bon, il débute dans la fonction.

— Eugénie faisant preuve d’indulgence envers le corps professoral ? Je file me mettre à l’abri avant que la foudre ne s’abatte sur moi !

Le garçon fit un détour par le bois du domaine avant de se rendre à la serre. Il repéra un chêne vigoureux, cueillit un gland sur une branche basse et déambula à la recherche d’un lieu propice à la pousse d’un nouvel arbre. La nuit précédente, il avait plu. Une averse asséchée par le soleil radieux et chaud de la matinée. Le fruit prélevé était déjà fendu et germait sur l’arbre. 3

Au hasard de ses pérégrinations, il trouva une légère trouée, creusa la terre meuble avec ses mains, enfouit le gland et reboucha. Puis, il s’empara de sa baguette de cèdre. Ne sachant ni descendre d’un arbre sans se briser les os – Andrea devrait lui donner des cours –, ni transplaner, il comptait sur un Arresto Momentum en cas de chute. Un sort qu’il n’avait jamais tenté.

Il versa une fiole de Toutprendracine. Par chance, aucune pousse démentielle n’eut lieu. Avec un arbre culminant à vingt mètres, la magie pouvait engendrer un mastodonte dix fois plus haut, aux racines instables, incapables de résister à une brise de 20 kilomètres/heure.

Il quitta le bois et retourna vers la ménagerie. Ursula l’accueillit avec le sourire. Il s’attela aussitôt à la tâche. Confiante, la professeure lui souhaita une bonne soirée et lui remit les consignes pour la fermeture des portes, la mise en veille des Feux Éternels et autres points organisationnels. Jacques le rejoignit à la serre. Il semblait triste.

Le samedi matin, comme les deux années précédentes, le quatuor d’origine se pressait aux portes de la salle blanche et attendait que Elvira fasse son apparition. Mais rien ne se passa comme d’habitude. La porte de l’espace d’entraînement s’ouvrit et une élève, épuisée, avec une marque sanguinolente sur la pommette gauche, sortit en trombe. Hercule reconnut la jeune fille qu’il pouvait nommer grâce à Séraphin : Barthélémine Chantepierre, d’Urtica. La beauté venue d’une île lointaine des Caraïbes. Elle glissa sur le sol comme si ses pieds ne touchaient pas terre et révéla un parfum entêtant de fleurs tropicales, de vanille, de poivre. Elle disparut au détour de l’escalier. Une voix ramena Hercule à la raison.

— Qu’est-ce que tu fais ici ?

Les yeux lavande d’Elvira étaient instables et inquisiteurs.

— Je viens à la Salle Blanche, comme tous les samedis matin.

— Tu te crois où ? Tu imagines que tu peux agir à ta guise ? Que tu es supérieur à tous ? Assez fort pour te passer de perfectionnement en duel ?

— Non, Professeur.

— Tu es arrogant, ignorant et imbécile !

Les iris de la femme jaunirent. Elle était furieuse.

— Arrogant pour avoir fait le choix de renoncer à la violence ?

— Oui ! Tu ne sais rien. Rien du tout ! Tu crois savoir, mais tu ignores tout ! C’est en connaissant les sortilèges les plus puissants, en se battant qu’on s’arme pour les situations désespérées.

— Vous pensez honnêtement que je suis ignorant ?

— Oh que oui !

Il récita de mémoire, conscient que ses amies allaient découvrir la vérité sur la prophétie.

— Venu en 1917 de la Venise du Nord…

Elvira pâlit et ses iris virèrent à la couleur orange.

— De jouer avec les règles, il a tort…

Sigrid frissonna, car elle venait de faire le lien. C’était du Claire Obscur tout craché.

— Son acte ouvre la boîte de Pandore…

— Ça suffit ! hurla-t-elle.

— L’humanité court vers la… mort.

Il crut que les yeux de son ancienne référente allaient sortir de leurs orbites.

— Elle a osé !

— Non. La professeure Obscur n’a rien fait et ne sait rien.

— Comment… ?

— … un ignorant, vous disiez ? Pas tout à fait. Je connais la date de sa réalisation. Passée. 11 mars 1918. Comme je sais qui est Pandore, ce que contenait sa boîte, les cataclysmes qu’elle a libérés sur la Terre et l’espérance qu’elle n’a pas relâchée. Le mal est fait. Je doute toujours de l’acte que j’ai commis mais la prophétie n’a pas disparu. En tout cas, pas celle-ci.

— Que…

— Mais je suis un imbécile, un ignorant, un arrogant qui refuse la violence, le combat avec vos armes.

Ses camarades étaient pétrifiées, n’osant pas esquisser un geste, ni prononcer une parole.

— Désormais, lorsque j’userai de la magie, lorsque je créerai un artefact, je me poserai la question de son usage. Je ne donnerai plus de forme guerrière, comme un poignard et je m’abstiendrai d’utiliser des bois maléfiques comme le camphre ou l’aubépine noire.

Contre toute attente, la référente ne changea rien dans son attitude rigide, ni dans la teinte de ses yeux à la limite de l’écarlate. Il percevait sa furie, sanguinaire. Elle voulait l’écraser, comme un moucheron pour avoir osé l’affronter, sans perdre son calme, froid comme un serpent.

— Je vous laisse, Madame. J’en vais et j’irai désormais, tous les samedis matin, à la ménagerie. Je suis certain d’y trouver plus de… chaleur et moins de… venin.

Il tourna les talons sans un regard pour elle. Il croisa celui de ses amies. Sigrid était compatissante, Umbelina désarçonnée et Eugénie… retenait ses larmes. Il descendit les premières marches de l’escalier à un train de sénateur. Puis, il accéléra le rythme pour retrouver les créatures magiques au plus vite. Il traversa le domaine et atteint son objectif. Il déverrouilla les portes, raviva les Feux Éternels, initia les registres et effectua un tour complet des cages. Le Bayourson, qui avait grandi, n’attendit même pas que le garçon se soit accroupi pour grimper sur ses épaules. Il lui prodigua de la douceur, ne retenant plus les larmes de désespoir, contenues pour ne pas perdre la face. Il resta au sol, prostré, le Bayourson lové entre ses jambes. De longues minutes s’écoulèrent avant qu’il ne se raisonne d’une phrase lapidaire :

« Elvira s’est trouvé un nouveau jouet. Le roi est mort, vive le roi, comme disent les Moldus. »

La nuit était noire. Le dernier croissant de lune et les étoiles se cachaient sous une épaisse couche nuageuse chargée d’électricité et d’humidité. L’orage grondait. Toute l’Académie était plongée dans un sommeil de plomb. Toute ? Non, une toute petite élève résistait encore et toujours au sommeil envahissant, la faute à un terrible cauchemar où Hercule, son voisin de chambrée, s’enlisait dans un marécage et mourait, noyé par les eaux boueuses.

Laurine se redressa et sauta au pied de son lit. Une lumière douce se répandit dans la pièce. Elle passa une robe de chambre par-dessus sa chemise de nuit, glissa ses pieds dans des sandales et se faufila jusqu’à la chambre d’Hercule. Elle posa son oreille contre la porte et tenta de percevoir la respiration du garçon. Elle n’entendit rien. Elle toqua en douceur et annonça :

— Hercule, c’est Laurine. Je vais entrer.

Elle n’obtint aucune réponse. Elle pénétra à l’intérieur. L’éclairage discret s’activa. Il n’était pas dans son lit. Elle vérifia toute la pièce, le cœur battant de plus en plus vite. Ses vêtements de la veille reposaient sur le dossier de la chaise de son bureau. Sa baguette de cèdre n’avait pas quitté son espace de travail. Plus étrange, ses geta japonaises, avec lesquelles il déambulait dans le pavillon, étaient alignées au pied du lit.

« Le Picbarboule ? »

Elle fouina sur le bureau et le découvrit, dissimulé entre les pièces de bois. Une terrible angoisse s’empara de ses tripes. Elle fila vers les sanitaires, pour des prunes. Aucune lueur ne trahissait la présence de son ami. Elle se rabattit sur sa chambre, enfila des chaussures à vive allure, prit sa baguette, grimpa à l’étage pour lancer un Lumos Maxima et sortit en trombe du pavillon. Tant pis pour le couvre-feu ! Où le garçon pouvait-il se trouver ? Pas dans le jardin, ni aux abords du pavillon ou de la fontaine Flamel. Elle contourna le château. La porte d’entrée était désormais close entre 22h00 et 6h00, à la demande du concierge. Elle franchit le pont, quadrilla les abords des trois pavillons et stoppa avant de se rendre au stade de Quidditch. Elle ferma les yeux et revit la scène de la noyade.

— Le bois !

Comme le disait le Belge, c’était logique. Dans son cauchemar, le garçon se trouvait au cœur d’un bosquet. La végétation au sud du domaine était dense sauf dans une trouée de quelques mètres, non loin de la falaise. L’effondrement d’une voûte calcaire avait créé une mare recueillant toutes les pluies ruisselantes ainsi que des quantités importantes de sédiments et de feuillage en putréfaction. À la lueur de sa baguette, elle suivit le stade, dépassa la serre et s’enfonça dans le rideau vert, sans s’écarter du chemin principal. Puis, arrivée aux limites du domaine, elle bifurqua sur sa gauche, repoussant les fourrés d’une main, s’éclairant de l’autre. Après une trentaine de mètres parcourus, elle entendit un énorme bruit liquide.

— Hercule !

Elle le vit en train de se débattre pour ne pas s’enliser dans la vase, incapable de tenir debout. Plus il gesticulait, plus il s’enfonçait.

— Tiens bon ! Ne lutte pas ! Ne te redresse pas ! Mets-toi à plat ventre !

Elle chercha une branche assez longue pour lui porter secours. C’est alors qu’elle comprit comment il avait atterri ici. À quelques mètres du marigot sirupeux et puant, entre deux arbres, une forme lumineuse, aux contours fluctuants, flottait, dansant au gré d’une brise légère. Ce n’était pas le Pitiponk, aisément identifiable à sa silhouette monopode. Non, là, ça ressemblait à un spectre.

Elle mit la main sur une branche morte derrière une rangée de buissons et la positionna au plus près du garçon. Il manquait un bon mètre. Alors, elle s’avança avec prudence dans la vase, cherchant quelque appui solide, rocheux. De l’eau jusqu’à la taille, elle put enfin toucher les doigts tendus du garçon. Il s’agrippa en douceur et ne chercha pas à tirer, risquant de la déstabiliser et de l’entraîner dans le piège. Il lui fit confiance. Elle glissa sa baguette dans sa bouche et prit la branche à deux mains. Elle tira le garçon jusqu’à elle puis enfonça le morceau de bois au plus près de la rive.

— Vas-y. Repousse-toi. Voilà. Tu y es !

Les élèves réussirent à s’extirper et tombèrent sur le sol, à bout de souffle, les nerfs à vif. Hercule s’excusa :

— Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’étais… comme prisonnier d’un rêve, incapable d’agir de mon propre chef. Il y avait une lueur…

— Je l’ai vue.

— Vraiment ? Je me suis réveillé au milieu de l’eau. C’est si idiot.

— Tu as fait une crise de somnambulisme. Peut-être à l’initiative du spectre.

— Il va falloir m’enchaîner, si je deviens somnambule. Comment m’avez-vous trouvé ?

— Je me suis réveillée. Soit j’ai fait un rêve prémonitoire, soit nos esprits ont été connectés. Il s’est passé… Pour être sincère, cette lueur, je crois qu’il s’agit d’un défunt. Il tente de prendre une forme humaine, d’où son aspect dansant, imprécis. Je sais que tu as perdu ton père dans des circonstances dramatiques mais, je crois que l’événement est trop lointain pour que son âme ait autant erré avant de se manifester.

— Père est mort de ses blessures, dans les bras de Mère.

— Mon aïeul m’a enseigné que les fantômes bloqués sur terre, sont souvent décédés de manière violente. Si ton père est mort dans les bras de la femme qu’il aimait, je doute qu’il n’ait pas trouvé la paix. Y a-t-il eu un autre décès, dans ta famille, plus récent ?

— Mon oncle Waldo. Il a subi le baiser mortel d’une créature démoniaque nommée Détraqueur. Au mois d’août.

Laurine roula sur le côté en faisant un bruit spongieux et le fixa, attentive.

— Oh…

— Waldo avait un talent sorcier particulier. Il était capable de projeter son esprit à des milliers de kilomètres de sa position. Les dons liés à l’esprit sont une caractéristique de ma famille. Père était un Legilimens naturel. Mère est une Occlumens totale. Waldo, le frère de ma mère, pourrait bien être capable d’un exploit post-mortem. Je vais redoubler de prudence.

— J’ai un peu froid.

— Moi aussi.

Ils se mirent debout et s’éloignèrent de la mare. Quelques minutes plus tard, ils se présentèrent devant le pavillon Gerbera. La porte s’ouvrit et les runes du fronton rougeoyèrent.

— Je pense que nous sommes condamnés à ne dire que la vérité, toute la journée.

— Je te crois volontiers. Comment faire pour tenir notre langue ?

— En se lançant dans un dimanche actif.

— Eugénie a réclamé tout ce qu’il faut pour créer nos tenues de Quidditch.

— Quel poste allez-vous occuper ?

— Poursuiveuse. Je préfère jouer en équipe plutôt qu’attraper le Vif d’or ou garder les trois cercles.

— Nos rôles tombent à la perfection. Mais si l’un d’entre nous se blesse et ne peut jouer lors d’un match officiel, le Gerbera entier sera forfait.

— C’est dommage. On devrait demander au Sondeur s’il ne peut pas faire un transfert.

— C’est une idée ! s’enthousiasma Hercule.

Ils se séparèrent dans l’espace sanitaire. Chacun choisit d’entrer tout habillé – les vêtements étant crottés à souhait – et se déshabilla sous la pluie d’eau chaude. Le nettoyage dura de longues minutes, les relents marécageux étant très tenaces. Puis, ils se souhaitèrent une bonne nuit, sans pouvoir se quitter du regard. Hercule hésita, tout comme Laurine. Ils se rapprochèrent et se prirent dans les bras.

— J’ai eu très peur.

— Moi aussi. Merci, murmura le garçon. Vous m’avez sauvé la vie.

— Toi, tu m’as sauvé du redoublement.

— Vous détenez un sacré avantage.

Il se décolla d’elle et la regarda, le sourire aux lèvres.

— Non. Je suis ici, avec vous tous. L’année dernière, si tu n’avais pas été là pour m’aider…

— Je promets de le faire encore. Et bien plus, je peux vous l’assurer.

Il songeait à l’onsen aux capacités magiques. Ils se séparèrent enfin et finirent par se rendormir sans songer aux péripéties vécues.



1 Zeus, dieu de l’Olympe, confia une boîte à Pandore avec interdiction de l’ouvrir. Elle désobéit et l’entrouvrit. Celle-ci contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie, la Passion, l’Orgueil ainsi que l’Espérance. Elle referma sans que l’Espérance, plus lente à réagir, ne soit libérée.

2 Fleur simple la plus grande du monde végétal, atteignant un mètre de diamètre, elle dégage une odeur de cadavre en décomposition.

3 Le gland du chêne ne connaît pas la dormance propre aux graines. À tel point qu’il germe parfois sur l’arbre, avant de tomber au sol.

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