Beauxbâtons - La dernière chance
Chapitre 15 : Sortilège 15 : l'arnaque
7842 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 10/10/2026 11:50
La rentrée de 1919 tombait un mercredi, jour dévolu aux clubs des professeurs et à la pratique du balai, suivie des entraînements de Quidditch. Cette année, le démarrage de ces activités n’aurait lieu que la semaine suivante. Aujourd’hui, réunis dans l’amphithéâtre Flamel, les enseignants se bornaient à expliquer la nature de leurs associations respectives. Quant à Wilfried Laflèche, exceptionnellement, il ne s’occupait que de l’initiation des novices, de 14h00 à 15h00. À l’issue de cette séance, il effectuerait un premier tri entre ceux capables de se faire obéir par leur monture et les réfractaires qu’il renverrait à la bibliothèque. Dans l’heure suivante, il enseignerait toutes les manœuvres et entérinerait la création de deux groupes : les élèves capables d’utiliser leur monture comme un mode de transport et ceux ayant une aptitude patente pour les acrobaties. En résumé, les conducteurs face aux pilotes. Ensuite, il s’attaquerait au Quidditch. Il déterminerait qui a des facilités pour conduire et accomplir une autre tâche en même temps. Les meilleurs seraient intégrés aux équipes des différents ordres. Libre au capitaine de les faire jouer ou de les garder en réserve.
Tout au long de l’été, Hercule avait pensé à ce jour où il devrait choisir. Conserverait-il le Cecrabebleu où il prenait un plaisir intense à affronter ses camarades ? Agathe passait le relais à Théophile, le bibliothécaire. Ce serait une autre ambiance. Suivrait-il Jean Racine, cherchant l’équation, la théorie ou la méthode éprouvée pour affiner ses enquêtes policières ? L’incertitude sur l’identité du fauteur de troubles le taraudait toujours. S’inscrirait-il au club de sa référente, Dune, suggéré l’année passée et mis en œuvre dès la rentrée ?
« Écoute. »
Sa conscience, matinée de la voix de Maïkan, se manifestait. Mais il avait beau l’écouter, il n’avait rien perçu de l’été. En pénétrant dans l’amphithéâtre, il n’était guère plus avancé. Pourtant, à ses yeux, il était essentiel de se forcer à sortir du cercle de ses amis et du contexte cours-devoirs-travail rémunéré. Il devait se défaire de la tentation de la solitude. Ah si seulement il avait possédé un instrument comme le merveilleux couteau d’Eugénie, pour l’aider à effectuer un choix !
« Écoute. Si tu as besoin d’aide, prends celle de ceux qui te la proposent. »
— Hercule ?
C’était la directrice.
— Peut-on t’aider ? Tu parais hésiter.
— C’est le cas, Madame.
— Tu as choisi de suivre la quasi-totalité des enseignements et tu comptes t’investir dans le soin aux créatures magiques. C’est déjà très ambitieux. Je suis persuadée que tu ne souhaites pas t’en tenir à ces activités. N’est-ce pas ?
— Une fois encore, Madame, vous avez raison.
— Tu pourrais ne suivre qu’un seul club, cette année. Tu en connais déjà deux et ils t’assurent de retrouver tes repères. En revanche, avec Dune, c’est l’inconnu. C’est à la fois attirant, attrayant même et déstabilisant.
— Oui, je le concède.
La référente du Gerbera prit la parole.
— L’année passée, j’ai émis l’idée du club en constatant qu’une élève, Laurine, dissimulait un potentiel inexploité. Le problème est : comment le révéler.
— En effet, elle tâtonne alors que la manifestation du don de Valentine est assez stable, tout comme celle de Shin dont la lecture des pétales de fleurs est de plus en plus précise et préférée à tout autre biais.
— Je serai tentée de dire qu’ils ont résolu ce problème tandis qu’il reste entier pour Laurine.
— Oui.
— Toi, quel est ton plus gros problème ? Attention : je ne parle pas en termes d’affectif, car je peux concevoir que la situation de ta maman soit, de ton point de vue, la plus insupportable, à cet instant précis. Mais ce problème finira par être résorbé. Ce n’est qu’une question de temps. Par contre, quelle épine est dans ton pied depuis des lustres, avec la sensation qu’il n’existe aucune solution pour la retirer ?
Le garçon prit le temps de réfléchir. Les mystères, les enquêtes, les situations sur lesquelles il n’avait pas de prise, tout cela aurait un terme. La référente voulait entendre parler d’une faille personnelle, insurmontable, presque handicapante, récurrente et désespérée. Il trouva.
— Mon problème le plus empoisonnant, c’est mon acrophobie, cette peur absolue du vide, accompagnée d’évanouissements incontrôlables dès que mes pieds ne touchent plus terre. Cela me gâche l’existence, depuis toujours. Impossible d’embarquer à bord d’une montgolfière ou d’un avion moldu. J’ai vécu une terreur totale dans le carrosse de l’école ou sur les lits sur lesquels j’ai dû dormir durant deux années chez Urtica, recourant à mille et un stratagèmes pour trouver la paix. Je suis incapable d’accrocher une guirlande de Noël à une poutre parce que je suis mort de peur à l’idée de monter sur un marche-pied.
— C’est le genre de problème qui me passionne et pour lesquels je veux aider à concevoir une solution ou un contournement définitif, à l’aide de tous les outils de la magie. Les idées jailliront aussi des membres du club. C’est le but. L’échange, la réflexion, la confrontation, l’étincelle. Un garçon, comme toi, passionné par la résolution d’énigmes, serait un plus pour les autres élèves.
— Je crois, Hercule, que cela te ferait le plus grand bien, affirma Jean. Quant à nos discussions philosophiques passionnantes sur l’infiniment petit, l’écoulement du temps, la physique des fluides aux abords du zéro absolu, l’intrication de la magie dans les sciences, rien n’empêchera de les poursuivre à n’importe quelle occasion dans l’année.
— Tu devrais te lancer, conseilla Agathe.
Il opina et concéda :
— D’accord.
— Tu ne le regretteras pas, assura Dune.
Fort de cette décision qui ne l’engageait guère, le garçon quitta le château et prit la direction de l’antre d’Ursula Waldmeister.
Il n’était pas 14h00 et l’astre solaire cuisant surchauffait l’atmosphère de la serre. La Suissesse abreuvait les cultures pour la seconde fois de la journée. Elle déversait l’eau en pluie à l’aide d’un arrosoir qu’elle remplissait à coups d’Aguamenti. La chaleur et l’humidité se mêlaient intimement sous les panneaux vitrés, chauffés à blanc par les rayons du soleil ardent. La fin de l’été, prévue dans une semaine, semblait repoussée aux calendes grecques. Le Belge se dit qu’il pourrait bien apporter son aide dès cet après-midi, car il avait tout le temps de se rendre à la bibliothèque pour ses recherches personnelles. Alors qu’il stationnait à l’entrée et que la professeure n’avait pas encore remarqué sa présence, concentrée pour hydrater les végétaux sans les noyer, il s’avança et voulut se racler la gorge pour se signaler. Mais la seconde précédant son intention, Ursula clama :
— Oh non ! Que me fais-tu ? Tu es encore pluz décoloré !
Hercule se figea. La femme poursuivait son arrosage, comme si de rien n’était. Quant à la phrase qu’elle venait de prononcer, c’était bien sa voix mais venue d’ailleurs.
— Professeur ?
Elle leva la tête et lui fit signe de s’approcher.
— Bonchour, Hercule. Che te remerzie de t’être porté folontaire pour m’aider.
— Cela me tient à cœur.
— Che termine afec l’arrosache et che… che fais m’occuper du Laiséon qui ze décolore.
— Je vous ai entendue. C’est donc lui, le malade ? Que lui arrive-t-il ?
— Euh… Ach… Est-ze que tu feux bien aller me chercher le lifre du profezzeur Adam Toutencanine ? Dans mon bureau, zur l’étachère zituée au-dezzus des regiztres annuels de zoins.
— Je vois de quoi il s’agit. Je vous le rapporte dans la ménagerie ?
— Oui. Merzi.
Le garçon mit tout au plus une vingtaine de secondes avant de mettre la main sur un ouvrage aussi large et épais qu’un grimoire. Le Belge le feuilleta : il était très complet et contenait les recettes précises de potions, de pommades, de cataplasmes ou de sortilèges. Il fallait tout lire et posséder une mémoire comme celle d’Hercule pour l’exploiter pleinement. Au lieu de lister les maladies, dans l’ordre alphabétique et d’indiquer les symptômes, puis les remèdes, l’élève aurait préféré aborder le problème par les signes manifestes, observables et les causes associées. Il aurait même imaginé un gigantesque tableau dont les lignes auraient été les symptômes et les colonnes les maladies. Des croix auraient été placées aux intersections. À l’instar du dodécaèdre agenda universel produit par l’entreprise Delacour, en indiquant un symptôme, les maladies correspondantes se seraient illuminées et inversement. Quel outil fantastique cet artefact ferait pour assister les médicomages ou les vétérinomages !
Lorsqu’il pénétra dans la ménagerie, il y retrouva une Ursula pâle, avachie sur une chaise, faisant face à la cage du Laiséon blanchi, isolé de ses camarades. Le couple, acquis chez Patxi, s’était reproduit une fois, donnant naissance à deux petits. Le mâle était aussi mal en point que la Suissesse. Hercule l’entendit marmonner, en allemand, sa langue natale :
— Mein Kopf ! Es tut mir so weh !
À l’époque de l’occupation allemande en Belgique, le garçon n’aurait pas compris la signification de ces mots, s’étant contenté d’apprendre quelques phrases toutes faites. Mais durant l’été passé avec les filles, à Bruges, il avait estimé qu’en tant que citoyen d’un royaume où flamand, français et allemand étaient les trois langues officielles, il devait combler ses lacunes en germain. Il avait appris l’allemand le soir, avant de s’endormir.
Aussi, il n’eut aucun mal à comprendre que l’enseignante souffrait d’une migraine aussi douloureuse que soudaine.
— Professeur ? Cela ne va pas ? Voulez-vous un grand verre d’eau ?
— Oui, che feux bien.
L’assistant fureta un peu partout et dénicha un verre vide. Il sortit sa baguette et demanda :
— L’exception, Professeur ?
— Z'est actif. Quand ch’ai zu que tu étais folontaire, ch’ai fait une modificazion nominatife et permanente.
— On peut faire cela ?
— Disons que z'est une lacune que ch'exploite. Che n’ai pas appris que de la machie noire, à Durmztrang.
Elle lui adressa un clin d’œil. Hercule sourit, lança le sortilège informulé, suivi d’un Aquaglaciem léger pour rafraîchir l’eau et rendre son action plus efficace. Ursula vida le verre d’un trait. Elle en réclama un second, aussi salvateur.
— Ach… Che me zens mieux. Alors, foyons zette enzyclopédie…
L’enseignant et l’enfant compulsèrent les pages, débattirent des solutions proposées sans parvenir à mettre un nom sur la maladie ou le syndrome dépigmentant ce pauvre animal. Il ne souffrait pas et se nourrissait correctement, ce qui était moins alarmant.
Comme Ursula était référente Lonicera, le garçon voulut savoir si elle disposait d’informations plus précises concernant Valentine Clairdelune. La Suissesse affirma que sa compatriote reviendrait dimanche soir. Cependant, elle ne lui cacha pas son inquiétude :
— Falentine est encore très frachile. Che l’ai rencontrée, zet été. Par moments, lorzque zon poufoir prédictif ze manifezte, zela tourne mal.
— C’est-à-dire ?
— D’abord, elle a des imaches qui ze forment au-dezzus de za tête, pleines de couleurs et de fie. Mais, zoudain, tout defient noir et abzorbe la lumière autour d’elle. La paufre est alors plonchée dans la terreur. Il faut parfois quinze ou vingt minutes afant que la noirzeur s’éfacue.
— C’est terrible.
— Ne le répète pas mais che peux te dire que la directrize a une zacrée dent contre Rosier et za bande de suprémaziztes. Au point où elle a fait du ménache en première année. Les enfants de grandes familles de Zang-pur, refusés ! Pas touz, mais elle ne z'est pas fait que des amis. Che donnerais cher pour lire les courriers qu’elle a rezus. Enfin, zela ne zoluzionne pas le problème de Falentine. Quand elle ferra Rosier en Difination, elle rizque de faire des cauchemars et d’enchendrer de noufelles chimères. Ze zera trop danchereux pour les élèfes.
— Justement, Professeur. J’ai eu une idée pour aider Valentine.
Il lui exposa le plan en plusieurs parties. D’abord, présenter Valentine à Shinraï, le Baku. Se faire accepter. Bâtir un refuge si douillet que la créature serai incapable d’y résister. Installer le nid au plus près de Valentine, à l’extérieur du pavillon Lonicera.
— Z’est bigrement intellichent et z'est gagnant zur les deux tableaux. Le Baku est bien nourri et Falentine ze débarrazze des terreurs accumulées dans la chournée. Pour zon abri, comment comptes-tu prozéder ?
— Vous vous souvenez de la manière dont nous nous y étions pris pour son transport ?
— Bien zûr.
— Shinraï s’était sentie protégée dans l’espace réduit dès que j’avais pris place dans le sac de transport. Dans ce cas, je crée un abri très serré, j’y mets des vêtements que j’aurais portés, pour qu’elle se sente en sécurité avec mon odeur. S’il le faut, je passe une nuit ou deux à l’intérieur, avec elle. Les nuits ne sont pas froides.
— D’accord. Et enzuite, tu aggrandis zon lochement ?
— Pas tout de suite. Je change peu à peu mes vêtements par ceux de Valentine.
— Oui, tu as raison. Une transizion en douzeur.
— Il faudra plus de douze heures, je pense, taquina le Belge.
— Ach ! Petit plaisantin ! Bien. Il te faudra des outils, du bois. Auras-tu besoin de l’aide de notre conzierche ?
— Non, ne vous inquiétez pas. J’ai appris à réaliser tout ceci cet été.
— Tu n’arrêtes chamais de trafailler, Hercule. Attenzion au surmenache !
— Je n’arrête jamais. Sinon, c’est comme cesser de pédaler sur un vélo moldu : je tombe.
Le duo se replongea dans l’encyclopédie du docteur Toutencanine pendant plus d’une heure, sans résultat probant. Selon Ursula, depuis que le mâle perdait ses couleurs, la femelle le rejetait. Plus il blanchissait, plus elle était distante, agressive, le gratifiant de coups de pattes. Il fallait enrayer le processus, voire recréer, de manière artificielle, les couleurs du plumage-pelage pour affecter le comportement de la femelle. C’était une expérience à tenter, en attendant de pouvoir nommer et soigner la maladie.
— Tu feux repeindre zette paufre créature ?
— C’est l’idée générale.
— Che doute que les pigments de peinture résiztent aux nombreuses toilettes qu’il fait chaque chour. Le Laiséon, queztion hychiène, z’est un peu comme un Fléreur. Irréprochable.
— Il risque de s’intoxiquer avec la peinture. Mauvaise idée. Allons, Van Betavende ! Réfléchis ! Comment reproduire les couleurs de l’arc-en-ciel sans…
Il stoppa au milieu de sa phrase, connecté à un souvenir de l’année passée. La désastreuse expérience de Noël Millefeuille, ayant glissé, par inadvertance, un poil de Demiguise dans son parfait Polynectar. Il s’était retrouvé à moitié invisible. Le docteur Beauxbâtons lui avait rendu ses couleurs grâce à une potion composée de sept fleurs, une préparation de l’école signée par la professeure Fordecafé.
— Le Caméliris.
— Z'est une pozion pour zorzier, za !
— C’est vrai. Mais nous pourrions tenter de l’appliquer en solution locale, diluée et pulvérisée. Ou en cataplasme. Ou la faire ingérer en divisant la posologie par son poids.
— Che n’en ai chamais préparé mais Ambroisine ou Rose en ont peut-être en ztock. Zinon, elles pourront touchours en acheter à Bourg-Enchanteur.
— À la gare de Transportation ? Il n’y a qu’une billetterie, un kiosque à journaux et des quais.
— Z’est frai. Che suis distraite. Ch’irai à Paris.
— En attendant, Professeur, si vous êtes d’accord, je vais nettoyer les cages des Bayours.
Il renifla et ajouta :
— Cela s’impose, je crois.
Le garçon s’activa aussitôt. Lorsqu’il eut récuré l’espace des créatures attachantes mais aux flatulences mortelles, il s’attaqua à la volière accueillant les oiseaux de compagnie d’élèves ainsi que quelques hiboux postaux. Il remarqua une pie et s’interrogea sur la présence de l’intrus. Puis, il se ravisa.
— Le Globulaire de Bianca ! Je me fais piéger à chaque fois.
Semblable en tous points au corvidé noir et blanc, le Globulaire était un oiseau vif, intelligent, capable de résoudre des problèmes et de délivrer du courrier. Il était peu exigeant en termes de soins, grâce à une rusticité éprouvée. Si la créature était classée parmi les oiseaux magiques, c’était à cause d’une particularité aléatoire d’un individu à l’autre. Comme tous les oiseaux, il perdait ses plumes, de temps en temps. Mais certains Globulaires, débarrassés de leurs vieux attributs, voyaient parfois l’un d’eux se parer d’un trompe-l’œil en forme d’iris. Quel que soit l’angle avec lequel on observait cet attribut, il « suivait » l’observateur. Cette spécialité était transformée en plume à papote pour la prise de notes à vive allure et sans encre. Depuis des siècles, les sorciers exploitaient cette fantastique fonction.
Il en allait des globulaires comme des sorciers : certains développaient la magie et pas les autres.
Après avoir trimé pour rendre la ménagerie étincelante – cela ne durait jamais longtemps –, le garçon s’absenta pour se promener dans le bois. Il erra sans but, passa près de leur cabane et fut tenté de s’y réfugier lorsqu’il crut entendre des pas et des craquements de brindilles venant dans sa direction. Il se posta derrière un arbre et patienta. Il découvrit Rosier, revenant du cœur de la forêt. Il fit appel à sa mémoire des lieux et estima, avec une bonne marge d’erreur, que l’ignoble Sang-Pur ne revenait pas de la grotte située sous le sapin.
« Que fiche-t-il ici ? A-t-il repéré un nouvel emplacement où réunir ses troupes ? »
Il tenta de suivre les pas de Thibaldus, à rebours, en pure perte. Son sens de l’observation et son flair ne suffisaient pas. Il choisit de se perdre dans le bois, à la recherche d’un végétal qui pourrait fournir le matériau indispensable à la construction de l’abri de Shinraï. Finalement, il ne put se faire à la perspective de couper un arbre entier alors que quelques planches achetées chez Gervais ne lui coûteraient pas plus de 2 ou 3 Gallions. Une idée saugrenue lui vint à l’esprit.
— Par Flamel ! Je sais ce qu’il faut pour amadouer Shinraï.
Pour cela, il avait besoin d’une scie de précision, de clous, d’un marteau, de tuiles de bois, de son phonographe et d’une inclusion d’acacia auriculiformis.
Revenu dans la ménagerie, Hercule interrogea Ursula à propos d’un agrandissement du nombre ou de la variété des créatures hébergées dans le domaine. Il s’attendait à une réponse négative et elle le fut. Les restrictions budgétaires s’appliquaient à tous. Pas de Hortza, ni de dragon Piment Cornu, au grand dam d’Hercule. Alors qu’elle le questionnait sur l’usage des vésicules de la dragonne des Boulanger, le garçon se remémora le rêve traumatisant qu’il avait fait, impliquant Waldo et Isdréki. Il en frissonna et un voile de tristesse glissa sur son visage. Par chance, Jacques et sa proverbiale bonne humeur chassèrent les pensées les plus sombres. Les deux amis disposaient de tout l’après-midi ; Ursula choisit alors de transmettre un maximum d’informations au duo, allant jusqu’aux adresses de contacts utiles, aux documents officiels, aux commandes de nourriture à passer pour ne jamais tomber en rupture, à l’approvisionnement de la pharmacie d’urgence pour les élèves et pour les animaux. Si Hercule n’eut aucun problème pour tout ingérer, Jacques éprouva plus de mal avec les aspects administratifs. Hercule lui promit qu’il pourrait compter sur ses capacités mémorielles.
À l’issue d’une journée harassante, Jacques se replia dans ses quartiers tandis que Hercule donnait jusqu’à sa dernière parcelle d’énergie. Ursula le remarqua et lui dit :
— Tu en as azzez fait pour la chournée. Bien azzez.
— Ça ira. Je vais passer voir madame Cacheton.
— Pour zoigner tes ampoules aux mains ?
— Non, pour le Caméliris.
— Oh ! Tu n’es pas zérieux ! Il faut te zoigner ! Errebelde n’est pas là pour lécher tes mains.
— Elle me manque.
— Tu lui manques auzzi.
— Vraiment ?
— Ch'entretiens une correzpondanze avec Patczi. Che crois qu’il aimerait que tu lui écrifes, de temps en temps.
— J’y penserai mais rien ne vaut une visite. D’ailleurs… Professeur, la sortie annuelle, ne pourrait-on pas la faire chez Patxi ? Je suis convaincu qu’il faut valoriser son travail, tout ce qu’il a créé. Que nous autres, élèves, comprenions à quel point les créatures magiques sont importantes, vitales même pour notre existence. Nous devons préserver les sanctuaires comme celui du fermier.
— Z’est une bonne idée.
— Et puis, si Errebelde pouvait croquer un bras ou une jambe de Rosier…
— Rho ! fit Ursula, faussement scandalisée.
Ils éclatèrent de rire, n’ayant même pas honte de souhaiter un accident au gominé efflanqué.
Aux alentours de 17h30, le garçon, fourbu, capitula et salua l’enseignante. Il rentra au pavillon blanc pour y prendre une douche salutaire. Il demeura sous le jet pendant cinq minutes, immobile. Un morceau de savon échappa à ses doigts endoloris et le tira de ses rêveries. Il le ramassa et se récura de fond en comble. Une fois rincé, il sortit et la pluie d’eau chaude cessa. Il s’émerveilla de la magie.
Il s’enroula dans son drap de bain en éponge et glissa ses pieds dans des sandales de bois, inspiré des geta japonaises. Il fila dans sa chambre, s’empara de vêtements propres, de sa baguette de cèdre et grimpa à l’étage. Il goûta au silence, apaisant. Après s’être vêtu, avoir réclamé une chaise, il s’assit, visa le tas de linge malodorant, sale, et lança le plus puissant Tergeo qu’il puisse générer. Pour une fois, son auxiliaire de bois ne mégota pas sur l’efficacité, presque comme si elle était apte à déterminer la saleté avant de jeter le sort adéquat.
Soudain, il entendit des voix. Il reconnut les timbres de Sigrid et d’Eugénie. Si la présence de mademoiselle Vlaamel, réfractaire au vol sur balai, n’était pas surprenante, celle d’Eugénie, férue d’acrobaties aériennes, était inattendue.
— Eh ! Oh ! Je suis là-haut !
Les filles s’engagèrent dans l’escalier et firent irruption dans la salle blanche. Elles y trouvèrent un Hercule aux traits tirés et aux yeux noircis par la fatigue.
— Eh ! C’est quoi cette tête de mort-vivant ? Et tes mains ? Qu’est-ce que tu as fait ?
— Quelques travaux manuels, Eugénie.
— Tu allais te soigner ?
— Oui, Sigrid.
— Laisse-nous faire. Eugénie, tu prends une main et moi l’autre ?
— Pourquoi ? Pour exécuter un Vulnera machin chose ?
— Un autre sortilège. Hercule ne perd pas son sang.
— Je te laisse opérer. Je suis douée pour faire des bandages mais les sortilèges médicaux, ce n’est pas ma tasse. Hercule risque de finir avec des pattes d’éléphant à la place des pognes !
— J’aurais l’air empoté.
Tandis que Sigrid procédait au renflouage des trous et à l’aplatissage des bulles prêtes à éclater, Hercule se mit en tête de questionner la plus chevelue et échevelée des deux.
— Vous avez quitté le Quidditch bien en avance, je trouve.
— Il n’y avait pas de cours. Seules les premières années étaient sur le terrain. Andrea a piqué une crise. Laflèche lui avait promis de jouer. Il ne pourra pas. Pas d’équipe Gerbera. Je crois qu’il est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.
— Arc-en-ciel ! Il faut que je me rende à l’infirmerie.
— Quand j’aurai terminé, objecta Sigrid.
— Oui… Oh ! J’ai une question qui vous concerne toutes les deux. C’est au sujet de l’emploi du temps d’Aloysia, l’année dernière.
— C’est une blague ? s’amusa Eugénie. Comment veux-tu que je m’en souvienne alors que je ne me rappelle plus quel cours j’ai suivi ce matin.
— C’est tout à fait normal. Vous n’aviez aucun cours, ce matin.
— Ah oui !
— Voilà pour les mains, annonça Sigrid. Fais voir tes pieds !
— Pardon ?
— Tes pieds. Allez, Hercule, tends-les-moi ! Eugénie, coince-le.
Il obtempéra, contraint et forcé.
— Deux ampoules à gauche, une à droite. Tu ne sens rien ?
— Non.
— Étonnant. Allez ! Je m’en occupe aussi. Pour ton histoire d’emploi du temps, là, quelle est ta question ?
— Quels jours et à quelles heures aviez-vous cours avec madame Waldmeister ?
— Oh… Euh… Botanique, le mardi, de… 14h00 à 16h00.
— Bien. Et le soin aux créatures magiques ?
— Même jour. C’était le matin, juste après les Moldus.
— Ah oui ! Même qu’on préférait se faire mordre par un Malagrif plutôt que d’écouter les âneries d’Alinea.
— Le mardi de 10h00 à 12h00 ? Vous en êtes absolument sûres ?
— Ca-té-go-ri-ques ! répondirent les demoiselles en chœur.
Le Belge n’en crut pas ses oreilles. Lorsqu’elles suivaient le cours de soins aux créatures magiques, Hercule se trouvait dans la serre, avec ses camarades, attentif aux leçons dispensées par la Suissesse. En fouillant dans sa mémoire, il s’assurera d’un point : elle ne quittait pas la serre durant les deux heures. Jamais. Les élèves avaient interdiction de déambuler à la pause de 11h00.
— Ben quoi ? le tança Eugénie. Tu as vu un fantôme ?
— Non. Mais il se pourrait que j’aie vu double.
Il leur narra ce qu’il avait surpris en arrivant en début d’après-midi, dans la serre. Sa vague impression était à présent confirmée par un fait tangible : Ursula avait le don d’ubiquité. Guéri de ses ampoules, il les remercia et s’évapora à vive allure, laissant ses vêtements traîner sur la chaise.
— Un nouveau mystère. Un de plus, ironisa Sigrid, un brin laconique.
— Et il laisse ses frusques au milieu de la salle, comme ça ! Tu vois ? C’est ça, les garçons ! Tu leur donnes un doigt, ils te prennent tout le bras !
Elle s’empara des effets du garçon et descendit les déposer sur son lit. Sigrid, demeurée seule à l’étage, repassait la découverte d’Hercule en boucle dans son esprit. L’ubiquité.
« Et si j’essayais ? »
L’apprenti soigneur avait obtenu un flacon de Caméliris et l’avait aussitôt rapporté à Ursula. Ensuite, il avait profité de la demi-heure restante avant le dîner, pour explorer les rayonnages de la bibliothèque, cherchant tout ouvrage se rapportant à l’ubiquité. Il ne se voyait pas poser la question au bibliothécaire sans qu’il écarquille les yeux et qu’il rapporte la requête à la directrice. Foncer chez le Sondeur pour l’interroger était une alternative séduisante. Il modéra son enthousiasme, se contenta d’ouvrir sa besace et de composer une lettre à l’attention de Gervais. Il lui confia le morceau de choix : la naissance officielle de l’ordre Gerbera, ce que le sorcier-patron avait déjà deviné. Il lui apprit l’incorporation du premier Ballessaim depuis six siècles et là, il était certain de le surprendre, d’autant que Séraphin avait intégré le Gerbera, sans passer par une étape. Ensuite, il passa à l’objet principal du courrier : une commande de fournitures. La construction pour Eugénie ferait l’objet d’une autre missive et d’une livraison plus conséquente. Elle serait conditionnée par des questions préliminaires, à propos des sorts d’extension appliqués au verre. Dans la tête du garçon, le principe d’une surface opaque mesurant un mètre carré à l’extérieur et, par le truchement de la magie, dix mètres carrés à l’intérieur, ne perturbait pas sa logique. En revanche, comment la chose était-elle transposable à une vitre, transparente ? Et, à condition d’accepter cette magie, quelle luminosité était perceptible dans la structure ? Dans le cas d’une serre, l’apport de la lumière solaire était crucial. Si c’était un problème de physique et de magie, c’était du domaine de compétence de Jean Racine.
« Il y a urgence à ne pas se précipiter. Le projet de mon amie pourrait s’intégrer dans une opération plus vaste, visant à fournir à l’Académie, une autonomie alimentaire partielle. La guerre mondiale a montré la dépendance entre notre monde sorcier et celui des Moldus. Le conflit n’était pas étendu jusqu’au mont Canigou. Si la France avait été envahie par l’Allemagne, l’approvisionnement de l’Académie aurait été mis en péril. C’est à croire que la coupe budgétaire du ministère n’a eu que des effets bénéfiques, en nous sortant de la routine léthargique dans laquelle tout était tenu pour acquis. »
Après avoir confié son courrier postal à un petit duc, le Belge se rendit au restaurant où il retrouva l’ordre au complet. Il voulut savoir comment les plus jeunes s’en étaient sortis avec le balai et le Quidditch. Andrea, furibond, ne tenait pas en place. Séraphin était souriant, calme, égal à lui-même.
— Avez-vous réussi à vous faire obéir du balai ?
— Oui, avoua le jeune Ballessaim.
— Ouais, ronchonna le fils Alinea.
— Cela ne s’est pas bien déroulé après ?
— Si, maugréa l’Italien. Jusqu’au bout. Tous les deux. Sauf qu’on ne fera que des entraînements. Aucun match ! C’est nul ! brailla-t-il pour être entendu des professeurs, agissant comme la copie masculine d’Eugénie.
— Monsieur Laflèche n’a rien voulu entendre. Je me fiche qu’on soit battu parce qu’on ne serait que six sur le terrain mais non, il faut être sept au coup de sifflet. C’est la règle. C’est fichu, geignit Umbelina.
Cette assertion ne calma pas le garçonnet. Dans le stade, il avait hurlé comme un perdu, accusant le professeur de l’avoir floué. Sa mère l’avait intercepté à l’issue de la séance de Quidditch et l’avait vertement tancé, exigeant de Wilfried l’administration d’une punition d’anthologie. Le sportif, un brin entre deux chaises, avait condamné l’agacement d’Andrea, ses débordements verbaux et l’avait interdit de vol pour le mercredi suivant. Sidonia n’avait pas trouvé ces mesures suffisantes et était allée mettre la pression sur Sébastien qui, trop occupé, l’avait envoyée promener poliment mais fermement. Selon lui, c’était à Wilfried d’exiger réparation et non à elle. Dans la foulée, le fils Alinea s’était emporté contre sa mère, lui promettant de saborder ses cours. Après la guerre des Beauxbâtons, la bataille des Alinea. Résultat : Andrea était consigné à la bibliothèque avec un devoir noté à réaliser sur les anomalies alimentaires des Moldus.
Hercule avait verrouillé ses écoutilles et s’était réfugié dans son palais mental. Les mots de la princesse l’obnubilaient.
« Il faut être sept au coup d’envoi. »
Si seulement il pouvait juste enfourcher un balai et s’élever de deux ou trois mètres du sol. Être sept en l’air. La condition. Hélas ! Il savait se faire obéir de la monture mais pas plus. C’était mieux que Jacques, Sigrid et Katarina. Mais insuffisant. Pour ne pas être victime d’une syncope, il fallait que sa main tienne sa baguette. Non, n’importe laquelle, il avait éprouvé cette théorie. Mais ces objets étaient interdits. Comme tous les artefacts. Oui, c’était écrit dans le règlement. L’était-ce ? Et si les articles ne mentionnaient que les baguettes ? Et s’il créait un autre objet, en bois, avec une inclusion ? Plus petit que la baguette-stylo. En contact avec sa paume ou ses doigts.
— Bonsoir, Hercule. J’aurais besoin de te parler, à l’occasion.
Il leva les yeux et reconnut Claire. L’enseignante avait posé une main sur son épaule, pour le faire sortir de ses songes en douceur. Il considéra la paume chaleureuse, les doigts longs, fins, piqués de taches de rousseur. Au majeur, elle portait cette bague avec son énorme grenat dont Dune affirmait qu’il avait appartenu à la reine Cléopâtre. Il bafouilla :
— Oui… Oui…
La bague étincela de mille feux. La femme disparut dans un froufroutement de taffetas. Le garçon se ressaisit :
— J’ai peut-être une solution.
— Pour ? questionna Eugénie.
— Être sept joueurs sur le terrain.
Andrea s’assagit comme si Hercule lui avait lancé un Petrificus Totalus.
— Umbelina, vous connaissez l’intégralité des règles du Quidditch ?
— Par cœur.
— Les baguettes sont interdites.
— Oui.
— Les bijoux ?
— Hein ? Quels bijoux ?
— Colliers, boucles d’oreilles, bagues.
— En général, on retire tout ce qui pourrait être perdu en vol mais ce n’est pas une obligation. Parmi les joueurs et les joueuses professionnels, nombreux sont ceux qui sont mariés et qui gardent leur alliance.
— C’est parfait.
— Explique, p'tit gars ! s’impatienta Eugénie.
— Parmi les quatre cloués au sol, je suis le seul capable de me faire obéir d’un balai. Même si je serai inutile durant le match, j’enfourcherai la monture et je m’élèverai de quelques mètres.
— Mais comment tu comptes t’y prendre ?
— Je vais fabriquer sept chevalières à l’emblème du Gerbera. En bois. Elles seront recouvertes de peinture dorée pour donner l’illusion de l’or.
— Mais la tienne contiendra une inclusion magique ? s’excita Eugénie. Ce p’tit gars est un génie ! Le contact au doigt, pour ne pas t’évanouir.
— Il faut que je vérifie ma théorie. Je pense pouvoir fabriquer ma bague d’ici dimanche.
— On prendra Icare et on fera un test dans la salle blanche du pavillon. Personne n’en saura rien.
— Contourner les lacunes du règlement, commenta Shin. Hum… Êtes-vous certain de ne pas vouloir devenir avocat ? Nous ferions un malheur.
Le Belge ricana. Les autres membres du Gerbera firent de leur mieux pour contenir leur joie. Avant de terminer leur repas, Séraphin leur avoua qu’il serait désormais absent les samedis matin. Le chef Feuillantine avait accepté de le prendre comme apprenti. Eugénie se demanda alors si le Sondeur pourrait équiper le pavillon blanc d’un four à bois, d’une glacière, d’un fourneau… L’imagination au service de la magie. Et vice-versa.
Les enfants n’avaient pas encore des devoirs par-dessus la tête et il n’était qu’un peu plus de 20h00. Hercule, dans sa chambre, passait en revue les différentes essences de bois mises à sa disposition par Gervais, afin de poursuivre la création de baguettes ou d’innover, comme avec le chapeau feutre. Il les avait étalées à sa gauche. À sa droite, il avait empilé les fioles contenant les inclusions restantes. Il n’était pas en mesure de reproduire la combinaison de sa baguette, efficace pour lutter contre son acrophobie, ni le duo créé en hommage d’Armand Fontebrune, désormais entre les mains graciles de Laurine. Il devait inventer une combinaison inédite, la plus neutre possible. Il était toujours indécis lorsqu’on frappa à sa porte. C’était Umbelina et Eugénie.
— Viens à l’étage ! On organise un tournoi de billard dans la salle blanche, avant le couvre-feu de 22h00.
Il accepta de bonne grâce. Ce jeu lui avait plu les quelques fois où il y avait goûté, chez un oncle éloigné du côté de son père. Tout le Gerbera était enthousiaste, même les novices comme Séraphin, Sigrid ou Jacques qui n’avaient jamais tenu une queue de billard. Umbelina fit apparaître cinq tables afin que tout le monde puisse jouer en même temps. Les parties ne pouvaient excéder quinze minutes. Au bout de ce délai, on comptabilisait les boules que chacun avait entré dans les six trous et on appliquait une pénalité si la boule 8 n’était pas entrée en dernier. Ensuite, on changeait d’adversaire, grâce à un tirage au sort. À l’issue de quatre phases, soit une heure de jeu, les enfants additionnaient tous les points inscrits. Le vainqueur emporterait une Bièraubeurre chipée par Eugénie dans une énième cachette de Sean McFlurry. Mademoiselle Greengrass n’avait pas perdu la main, ni de temps pour rapiner !
Les affrontements se déroulèrent dans une ambiance bon enfant. Les novices peinaient à inscrire des points, sauf Séraphin qui montrait une précision incroyable. Le garçon osait des coups improbables, sans prendre de pénalité. Katarina, qui aurait fait une bonne batteuse, aux dires d’Umbelina, tenait la dragée haute à la princesse. Les demoiselles s’étaient maintes fois affrontées à l’étage du pavillon Lonicera. Shin, peu expérimenté, tirait son épingle du jeu en s’appuyant sur son don de divination pour éliminer les angles condamnés à l’échec. Andrea était redoutable, entraîné mais péchait souvent par excès de confiance et de précipitation.
Aux alentours de 21h15, les jeux furent clos. Après un comptage suivi d’un recomptage, Séraphin et Hercule étaient à égalité, avec une avance infime sur la Russe et la Portugaise. Ils acceptèrent une manche de dix minutes supplémentaires pour être départagés. Galvanisés par les encouragements et les applaudissements, les adversaires bataillèrent jusqu’à un coup de Séraphin, un triple rebond générant un doublé incroyable de la boule 3 et de la numéro 8, dans l’ordre. Umbelina jubila :
— On tient notre tandem de batteurs !
— Ne vous réjouissez pas trop vite, ma chère ! Il faut d’abord que je mette la bague au point, puis au poing.
— Espèce de rabat-joie ! claironna Eugénie.
— Ouais, ne casse pas nos rêves, renchérit Andrea. Il paraît que rien ne te résiste !
— Qui a dit ça ?
— Elle.
Il désignait Eugénie. Il haussa les épaules et secoua la tête.
— Qui veut de la Bièraubeurre ? proposa Séraphin. Je ne vais pas boire tout seul.
Une flopée de verres apparut entre les mains de tous les protagonistes. Les dix étaient unanimes. Séraphin fit le service, trinqua et admit que le goût, spécial, n’était pas déplaisant. Il décortiqua chaque saveur, chaque ingrédient et jura qu’avec un alambic, il serait en mesure d’en fabriquer. Eugénie exulta, se voyant déjà en cheffe d’un réseau de boisson de contrebande.
Minuit était passé depuis plusieurs minutes. Le pavillon de quartz, plongé dans l’obscurité, était calme. Dans sa chambre, le Belge était incapable de dormir. Allongé sur son lit, il visualisait les combinaisons possibles pour la bague, listant les avantages et inconvénients de chaque paire. Pour le bois, son choix était arrêté : du saule, le préféré des médicomages. L’inclusion exigeait une créature magique donatrice au caractère doux. La plume de Laiséon ou de Dirico répondait à ce critère, tout comme la moustache de Bayours ou de Niffleur. Cependant, il avait l’absolue conviction de louper un détail d’importance.
N’y tenant plus, il se leva et s’assit à son poste de travail. La lumière irréelle n’envahit que son espace personnel. Il prit le prototype de chevalière dans lequel il avait incisé le revers, prêt à accueillir une minuscule quantité d’inclusion. Il se remémora les scènes où il avait eu recours au subterfuge pour surpasser son acrophobie avec une baguette. La tentative de vol, en première année, dans le stade de Quidditch, sur le balai d’Umbelina. Un essai accompli avec sa baguette historique, en cèdre, suivi d’une mise en pratique dont il n’avait aucun souvenir, si ce n’était un trou béant de plusieurs heures dans sa mémoire. Ensuite, il y avait le vol en carrosse chez les Boulanger, l’année dernière, commis en pleine conscience. Grâce au châtaignier et au Gigogne. Enfin, l’arrivée à l’Académie, avant-hier, en balai, à califourchon derrière Eugénie. Un souvenir… plaisant, heureux alors qu’il était terrorisé et que sa camarade n’avait rien fait pour le rassurer.
« Quel rapport existe-t-il entre le cèdre et le châtaignier, le dard de Billywig et la plume du Gigogne ? Allez, mon garçon, trouve ! »
Incapable d’effectuer un choix basé sur des critères logiques, il se rabattit sur l’incontournable magie. Dans l’idéal, il aurait sollicité Eugénie et son fabuleux couteau mais, à l’heure présente, son amie pionçait dans son hamac perché au-dessus de sa chambre – elle avait déjà procédé à quelques remaniements de sa partie privative.
Le garçon fouilla dans son armoire et prit le stéthoscope. Il positionna les écouteurs et parla devant le cône évasé :
— J’ignore si vous pouvez me comprendre. Mais je vais partir du principe que votre pouvoir est si grand que vous saurez. Voilà… J’ai besoin de déterminer la meilleure inclusion pour la chevalière de saule que j’ai créée pour lutter contre la peur des hauteurs. Je vais passer l’écouteur ou pavillon devant chaque fiole en indiquant le nom de l’inclusion possible. Je commence : plume de Laiséon.
Quelques secondes s’écoulèrent avant qu’il n’entende la voix de l’âme sorcière prononcer, en arawà – Hercule le supposa – :
— Bisha.1
— Venin de Marsouin des sables.
— Bisha !
— Griffe de Nundu.
— Bisha !
À l’intonation, le garçon sentit que l’âme était plus virulente avec les deux inclusions les plus dangereuses.
— Plume de Dirico.
— Bisha.
— Aile de Pucestis.
Cette fois, le stéthoscope réagit avec un autre mot.
— Amoza.2
— Je crois que je tiens une piste. Essayons encore. Moustache de Chartier. Poil de Niffleur. Moustache de Bayours.
L’âme répondit Bisha à trois reprises. Le garçon ajouta :
— Vésicule de Dragon Piment Cornu.
— Amoza !
— Par Flamel ! Pourquoi ? Une seconde possibilité ? Me trompé-je en imaginant que Bisha est empreint de négation et Amoza d’affirmation positive ? Quel rapport y a-t-il entre du Billywig, du Pucestis, du Gigogne et du Piment… ?
L’évidence lui sauta aux yeux. Ces quatre animaux volaient. Cette propriété était la condition pour combattre sa peur panique de quitter le sol. Dans ce cas, n’importe quelle créature magique volante conviendrait. Mais il sut quelle substance serait parfaite : le liquide incolore de la vésicule de Piment Cornu. Il prit une pince à épiler et procéda à l’extraction d’un minuscule sac gélatineux. Il le perça avec une épingle, aspira et introduisit le liquide dans l’incision. Il referma l’orifice avec un amalgame de sciure et de colle à poisson. Après quelques minutes de séchage, il grava le Gerbera sur la face visible et peint toutes les parties en doré, sauf la fleur, blanche. Satisfait du résultat, il laissa sa création sécher et se coucha, en paix.
1 Bisha signifie « Sent mauvais ».
2 Amoza signifie « Peut être bon ».