La complainte des monstres
Le noir. Plus profond que les heures.
Le vide. Qui glisse sur les murs.
Le silence. Empli d’hurlements muets.
Le sentiment. Celui de se dissoudre dans le néant.
La peur. D’être perdue alors que l’on n’existe déjà plus.
La mort. Collée contre son corps.
Un chuchotement. Hermione.
Hermione.
Hermione.
Hermione.
Hermione.
En boucle. À chaque minute de sa vie. Ne pas oublier son propre nom. Surtout ne pas oublier son nom. C’est tout ce qui lui reste. Parfois elle se mets à douter même de ça. Des instants vertigineux où le sol se dérobe et les murs se resserrent. Et si, ça aussi, était une illusion?
Il y a des bruits. Mais elle ne bouge pas. Elle colle ses mains contre ses oreilles. Ce bruit, après ce gouffre interminable de silence, lui écorche les tympans. Un son déchirant éclate et une lumière intense surgit dans le noir. Elle avait oublié qu’il existait encore une porte. 5 ans qu’elle s’était refermée sur son tombeau sans jamais se rouvrir.
Elle ferme les yeux et murmure inlassablement pour couvrir les sons qui la blessent.
Hermione Hermione Hermione Hermione Hermione Hermione Hermione…
Mais cela ne suffit pas. Elle entend quand même. Elle doit murmurer encore plus fort mais n’y parvient pas. Elle ne le sait pas mais aucun son ne sort plus de sa bouche depuis des années. Ses lèvres ne font que s’animer comme des fantômes muets. Ne demeure que l’écho d’un nom résonnant dans sa tête.
Un bruit mat de quelque chose qui s’effondre au sol et le tombeau se referme. Le silence emporte le bruit, les ombres emportent la lumière.
Dans le noir, les yeux ouverts, elle cherche et son esprit s’évade hors de son corps. Il flotte dans les airs, glisse sur le sol de pierre, s’accroche aux murs froids, cherche une sortie. Toujours. Désespérément. Maintenant elle connaît chaque angle, chaque interstice, chaque pierre.
Comme de nombreuses fois auparavant, elle sonde. Mais cette fois c’est différent. Cette fois il y a quelque chose de changé, il y a quelque chose de nouveau dans son tombeau. Son esprit le contourne, le palpe, le respire.
Tout ce qu’elle goutte, c’est son froid.
Elle se rappelle à elle et se redresse. Accroupie dans le noir, elle reste ainsi un moment alors que le sol semble bouger et que le sang bat derrière ses tempes.
Le vertige passé, elle se mets en mouvement Tendre les bras, poser les mains au sol et avancer un genou. Puis avancer l’autre. Et recommencer. Son esprit la guide, il se souvient du chemin.
Ses mains rencontrent alors le froid. La chose est là, immobile, inerte, silencieuse. Dans l’obscurité elle tend sa main qui rencontre un pied, puis un genou. Une hanche, un torse. Un visage.
Un être humain.
Elle a peur. Des années sans voir d’humain. Elle a peur. Alors elle chuchote son prénom dans sa tête.
Humain. Hermione. Humain. Hermione. Humain. Hermione. Humain. Hermione…
Est-il mort ? Car ce n’est plus un humain s’il est mort. C’est juste un peu plus d’ombre dans son cachot.
Elle chercher le cœur. Ses doigts palpent et caressent du marbre sans vie. Elle pose son oreille sur la peau, sur les os et écoute. Il n’y a que le silence, plus profond que la nuit.
Elle attend et chuchote.
Hermione. Hermione. Hermione. Hermione. Hermione. Bump. Hermione. Hermione. Hermione. Hermione. Hermione. Hermione. Bump. Hermione. Hermione. Hermione. Hermione…
Elle entend la vie. Une vie lointaine, fragile, presque déjà enterrée. Elle palpe, touche, frôle, cherche. Pas de blessures. Juste le froid.
Le froid tue l’homme. Il est déjà plus glacé que la mort. Il faut le réchauffer, réchauffer ses organes vitaux où tout le sang s’est regroupé pour combattre. Combattre pour vivre.
Combattre. Hermione. Combattre. Hermione. Combattre. Hermione. Combattre…
Elle se redresse, retire son manteau déchiré, retire sa robe encrassée. Elle est nue dans les ténèbres. Pourtant cela ne fait aucune différence pour elle. Son corps n’est qu’une prison de plus.
Elle relève le tissu des vêtements de l’homme et se couche sur lui. Peau contre peau, hanche contre hanche, ventre contre ventre. La tête sur son torse. Sa tête sur le cœur.
Elle rabat son manteau sur eux et déploie ses bras autour de lui. Comme un bouclier. Un bouclier pour combattre la mort avec l’homme froid. La nuit les recouvre et les ombres ondulent pour s’insinuer entre eux mais n’y parviennent pas.
Et toujours, elle chuchote.
Hermione. Hermione. Hermione. Bump. Hermione. Hermione. Hermione. Bump.
Le son d’un cœur qui se bat sous sa tête. Le son d’un cœur qui s’accroche aux minutes, aux heures et gagne sur le temps. Il vivra, l’homme froid vivra. Hermione le protège.
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Le jour revient, inexorablement. L’aube, porteuse de la promesse d’une prochaine nuit. Il y a toujours une prochaine nuit, inexorablement.
Elle est toujours allongée sur l’homme, à écouter sa vie et son cœur battre plus fort. Sa peau est tiède à présent et elle le sens sur le chemin du retour. Parmi les vivants. Une peur enserre la gorge de la femme. Et s’il n’était pas capable de la voir? Ce serait la confirmation qu’elle même était morte il y a longtemps et que seul subsistait son esprit torturé.
L’homme revient à lui. Il ouvre les yeux et prend conscience de sa propre existence. Il voit le plafond au-dessus de lui, il voit l’air vibrant de l’aurore dans le vide, il respire l’odeur de l’eau sur la pierre.
Mais il ne sent plus son corps. Il n’a plus de corps. Il a peur d’essayer de faire un geste et de s’apercevoir que rien ne se passe. Il a peur de voir qu’il est mort. Alors il attend.
Il attend que quelque chose se produise. Mais rien ne vient. À part cette sensation d’écrasement, d’étouffement. Toujours plus présente, toujours plus oppressante.
Il n’y tient plus, il doit voir ce qui le cloue au sol. Lentement, il prend la décision de redresser la tête, il commande à ses muscles. Il croit que rien ne se passe mais finit par sentir l’arrière de son crâne quitter le sol dur.
Il voit le plafond, il voit le mur d’en face, il voit une tête. Une tête rasée. Il réalise alors qu’un homme est couché sur lui. Un homme nu, car il y a ses épaules et une paire de jambes dénudées qui dépassent d’un vieux manteau usé. L’homme est chaud, il sent la brûlure de sa peau sur son corps. Son cœur s’emballe.
Comme si l’autre l’avait entendu, comme si son cœur l’avait réveillé, l’homme chaud remue et relève lentement la tête vers lui, offrant son visage pour la première fois.
Mais quelque chose ne va pas. Ses yeux sont trop grands, ses lèvres trop pleines, son ossature trop fine pour être celle d’un homme. Malgré les cheveux rasés, aucun doute n’est possible : l’homme chaud est une femme.
Il y a le silence, immobile, figé, tranchant. Et il y a eux.
Le soleil vient d’atteindre la lucarne découpée dans le mur. Si haute que l’on ne voit rien. Juste un carré de ciel bleu, irréel, inaccessible.
Elle a peur.
Hermione Hermione Hermione Hermione Hermione…
Elle voit l’homme. Le nez est droit et les yeux aiguisés, gris et froids. Dans ce visage tout est pâle. La peau, les cils, les sourcils. Même ses cheveux, reposant sur ses épaules le sont. Ils sont longs. Plus longs qu’elle ne les lui a jamais vus. L’homme semble sans substance, un fantôme. Mais elle le reconnaît, même aussi éthéré.
Hermione murmure silencieusement.
Draco Draco Draco Draco Draco Draco Draco Draco…
Elle se redresse, arrachant son corps nu de son corps à lui. Instantanément, le froid s’engouffre dans ce nouvel espace avec avidité, comme s’il n’avait attendu que ça tout au long de la nuit. La séparation, la déchirure. La réalité.
Elle ramasse sa robe et la fait passer sur sa tête rasée sans sentir le regard de l'homme sur elle. À elle seule, elle n’existe plus, alors personne ne peut plus la regarder. Personne ne peut plus la voir.
Elle prend son manteau et hésite en lui jetant un regard. L’homme froid doit en avoir plus besoin qu’elle. Draco Malfoy doit en avoir plus besoin qu’elle.
Il la regarde le fixer. Cette femme est morte, pense Draco. Ses mouvements ne produisent aucun son, sa bouche remue mais seul le silence s’en échappe. Il la devine blafarde sous la crasse qui recouvre son corps. Pourtant, il avait senti son poids et sa chaleur sur lui.
Quand il finit par baisser le regard, il voit qu’elle lui tend son manteau. Il observe sa main minuscule aux ongles presque inexistants, au milieu de chairs à vif, comme si elle avait gratté la pierre jusqu’au sang. Et là, sur son fragile poignet, il voit une marque. Un « M » découpé dans la peau. M pour Muggles. Il reconnaît le sceau : c’est celui que les Death Eaters employaient sur les Moldus et les sangs de bourbe.
Il se recule et le froid le ressaisi presque immédiatement. Il ne voulait pas la toucher. Elle le regarde s’éloigner d’elle, se traînant à moitié jusqu’à ce que son dos heurte le mur derrière lui. Par réflexe il cherche des yeux un moyen de fuir. Il n'y en a aucun. Il est révulsé. Et peut-être aussi, s’il avait le courage de l’admettre, effrayé. Il aimerait qu’elle cesse de le dévisager de ses grands yeux vides.
Après un temps qui lui parut une éternité, elle finit par comprendre qu’il ne prendrait pas sa veste. Elle la renfile, toujours sans un bruissement, avant de s’éloigner à son tour. Il la regarde se rouler en boule à même le sol et fermer les yeux. Il semble qu’il existait une paillasse, mais elle était si trouée et si usée qu’elle semblait s’être fossilisée dans la pierre. Mais la femme continuait de se coucher dessus. Sûrement par habitude.
Profitant de ne plus être observé, Draco décide de faire un inventaire de sa personne. Il se sent très faible et tout son corps semble raide et douloureux, mais il ne trouve pas de blessures. Pourtant, dans ses rêves troublés, il avait compris que le froid de la mort l’avait presque emporté avant de s’être senti glisser dans des eaux chaudes et lumineuses. Un doux mouvement de vagues régulier l’avait bercé et lentement reconduit jusque sur les berge de la vie.
Il risqua un regard à la femme. Elle dormait toujours, ses lèvres incolores légèrement entrouvertes dans une immobilité statuaire. Il avait beau plisser les yeux, il ne voyait aucun mouvement trahissant une respiration. Elle est morte, mais bouge encore. La nausée lui monte. Dans sa tête, les images occultes un moment la réalité. Des corps morts qui se jettent sur les vivants. Sous ses ordres.
Il détourne les yeux, son corps agité de tremblements, et se jette en avant pour vomir. Ses entrailles se contractent violemment mais il n’a rien à sortir. Juste de la bile et des larmes. Ses membres lâchent et il s’écroule au sol, inconscient.
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Il rêve, il cauchemarde. Il se souvient. Ce n’est rien d’irréel, ce n’est pas son imagination ni son esprit qui délire. Non. Malheureusement, ce n’est que la réalité. Ça n’ira pas mieux au réveil et aucun soulagement ne viendra jamais avec le sommeil.
Il était épuisé. Une fatigue comme il n’en avait jamais connu. Son corps ne lui répondait plus, tout simplement parce que son esprit avait abandonné. Il avait capitulé.
Ils allaient le trouver, cela ne faisait aucun doute. Il voyait déjà la lumière de leurs baguettes vaciller dans la forêt en dessous de lui. Lui avait atteint la lisière. Il n’y avait plus d’arbres pour le dissimuler et la lune était bien trop pleine pour qu’ils puissent ne pas le distinguer au sommet de cette montagne. Et surtout, il était bien trop épuisé, mort de faim et de soif. Cela faisait des jours qu’ils le traquaient. Il n’en pouvait plus.
Il fit quelques pas et ses jambes lâchèrent. Il resta à genoux un moment, ombre noire se découpant sur la lumière éthérée de la lune, avant de s’effondrer de tout son corps. Le vent hurlait et la température chutait. Il faisait un froid glacial à cette altitude.
Ce fut désagréable un moment, mais très vite, trop vite, son corps abandonna pour la seconde fois. Il n’était plus capable de se réchauffer. Alors vint l’engourdissement, lent et salutaire. Plus de souffrance, plus de fatigue. Sa chaleur, sa vie se dispersaient petit à petit dans la nuit, emportées par les vents féroces.
Ils mirent des heures à le retrouver. La lumière de leurs baguettes éclaira le sol et il vit quelques brins d’herbe scintiller de gel, ses paupières entrouvertes. Ils pouvaient le tuer maintenant, il était déjà presque parti.
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Draco se réveilla en sursaut, conscient d’une menace. De ses yeux, il balaya la pièce rapidement. Rien de différent. À part la femme qui n’est plus là.
À cet instant, il senti quelque chose le frôler et vivement se redressa. C’était elle. Elle était à ses pieds, dos au mur. Le cœur battant à tout rompre, Draco ramassa ses jambes vers lui. La femme n’avait pas réagi. Elle ne le regardait même pas.
— Va-t’en, assena-t-il.
Sa voix résonne entre les murs de leur cachot et semble déranger la femme qui plaque ses mains sur ses oreilles, mais elle ne le regarde toujours pas. Elle murmure à toute vitesse sans que Draco puisse entendre un traître son. Cette femme a perdu l’esprit, pense-t-il.
Comme elle ne bouge toujours pas, il se penche en avant et la repousse. Elle tangue et est obligée de retirer les mains de ses oreilles pour rétablir son équilibre. Mais encore une fois, elle reste là. Et cela le rend furieux sans qu’il sache vraiment pourquoi.
Il aurait pu se retirer ailleurs. Mais cela revenait à céder et il avait déjà trop cédé dans cette vie. Et rien ne lui assurait qu’elle ne le suivrait pas, où qu’il aille. Alors il l’empoigna, la saisissant par la nuque, et la repoussa cette fois beaucoup plus violemment.
— Je t’ai dit de partir, répéta-t-il dans une colère froide.
La femme, qui ne pesait presque plus rien, atterrit brutalement sur la pierre. Sans un gémissement, sans un geste de défense. Totalement vulnérable.
C’est au moment où cette pensée lui traversait l’esprit qu’il la vit finalement lui rendre son regard. Un regard d’une violence totale. Pas même de la haine, non. Juste la violence, pure et brute. Presque innocente dans son authenticité. Un animal qui se défend face à un prédateur.
Il perçut son mouvement mais n’eut pas le temps de réagir. Elle dégagea sa main, ses doigts sales crispés sur une pierre et la lui fracassa sur le crâne.
Le choc fut terrible sur sa tempe. Les étoiles dansèrent, un éclair traversa sa tête.
Draco roula en arrière, presque autant de surprise que par la violence du geste, le sang coulant sur sa joue.
La femme, en position offensive, sa pierre à la main, lui jeta un regard de menace.
Il ne devait pas recommencer. Compris.
Presque aussitôt, elle cessa de le fixer, comme si elle avait lancé un livre au sol, le jugeant de trop piètre qualité pour retenir son attention et recommença à attendre. Draco ne dit rien et, quand la tête cessa de lui tourner, s’éloigna prudemment d’elle. Elle ne le suivit pas.
Il était encore sous l’effet de la stupeur et de la douleur quand un léger « pop » résonna. En un éclair, il comprit ce que la fille attendait. Un plateau avec un repas venait d’apparaître juste devant elle. Il devait toujours se matérialiser à la même place et au même moment. Elle n’avait pas d’heure, mais elle avait dû, à la longue, intégrer le rythme. Comme ces matins de vacances quand il revenait de Poudlard et qu’il continuait de se réveiller tous les jours à la même heure, même en l’absence de réveil.
Il avait faim. En réalité, il était torturé par l’envie de manger, mais pas suffisamment pour s’approcher d’elle. Sans un regard pour lui, elle saisit un morceau de pain et de viande séchée et lança le tout dans sa direction, avant d’emporter le reste sur sa paillasse où elle termina de manger sans plus s’intéresser à lui.
Draco ramassa la nourriture qui avait roulé à ses pieds et se retira lui-même dans le coin le plus éloigné. La viande était dure et le pain rance mais c’était mieux que rien.
La femme lui jeta la gourde d’eau depuis l’autre bout de la pièce et il but d’une traite ce qu’il en restait. Il était encore en train d’avaler sa dernière gorgée qu’elle disparut de ses mains dans un « pop », avec le plateau.
Pour la première fois depuis longtemps, même si ce n’était presque rien, il avait quelque chose dans le ventre. Il se mit debout.
Il est temps de chercher une façon de s’évader.